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7 décembre 2011 3 07 /12 /décembre /2011 18:25

 

Juste ceci, aujourd’hui, pour faire court. Je viens de retrouver ces vers de La Divine Comédie :

 

Maintenant, si tu veux un plaisir qui surpasse

Ta peine, ô mon lecteur, reste assis sur ton banc

A songer par toi-même à ce qu’ici j’effleure.

 

     Dante, Paradis, chant XX

      traduction de Henri Longnon, Classiques Garnier

 

Il me semble que de tels mots nous sont chuchotés à l’oreille par tous les écrivains que nous aimons. Ouvre mon livre, nous disent-ils en substance, lance-toi dans sa lecture, savoure-la. Puis tout à l’aise, prends le temps de laisser résonner en toi : plaisir garanti.

 


 

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                                                                                                                                              Picasso, La lecture


 

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2 décembre 2010 4 02 /12 /décembre /2010 21:21

 

« Le monde est devenu mortellement, absurdement sérieux », a dit Gombrowicz à ses critiques qui l’ont applaudi en le transformant sur-le-champ en écrivain sérieux à mourir.

                   Milan Kundera, Hommage à Arrabal, L’Infini, n°42

 

Trouver davantage comment parler de la littérature sans qu’elle paraisse sérieuse à mourir.

 

Lire en ôtant à la littérature toutes les chapes qu’on lui impose et qui la font paraître sérieuse à mourir.

 

Ecrire pareil, bien sûr…

 

Au diable les poncifs, la construction des mausolées, la littérature bécébégé, le matraquage commercial, la littérature politiquement correcte, les nombrils avantageusement exposés, les papes, les écuries, la mode, le réalisme plat, le romantisme niais, les commentaires tristounets.

 

La fraîcheur et le comique de Don Quichotte, dès qu’on s’enlève de la tête le fatras des commentaires. L’incomparable légèreté de l’écriture de Robert Walser. Kafka à chaque fois nouveau et inépuisable, si l’on oublie tant d’étiquettes dont on l’a plombé. Gayo et ses grimaces au secret bien gardé. Thomas Bernhard aussi musical que magnifique dans ses démolitions. Borges adorablement malicieux, superbement érudit. Stendhal toujours jeune et incroyablement. Tant d’autres où, dès que j’y plonge, le plaisir est là, j’entends le rire et le bonheur d’écrire. Les voilà, mes vrais contemporains, peu importe quand ils sont nés.

 

J’ouvre un livre, un vrai livre, je pars dans un rêve. Et pour répéter ce que je viens de dire : j’entends le rire et le bonheur d’écrire.

 

Alors, en post-scriptum, pour le rappeler encore, ce rire :

 

Si quelqu’un me demandait quelle est la cause la plus fréquente des malentendus entre mes lecteurs et moi, je n’hésiterais pas : l’humour. Je n’étais pas encore depuis longtemps en France et j’étais tout sauf blasé. Quand un grand professeur de médecine a souhaité me voir parce qu’il aimait La Valse aux adieux, j’ai été très flatté. Selon lui, mon roman est prophétique ; avec le personnage du docteur Skreta qui, dans une ville d’eaux, soigne les femmes apparemment stériles en leur injectant secrètement son propre sperme à l’aide d’une seringue spéciale, j’ai touché le grand problème de l’avenir. Il m’invite à un colloque consacré à l’insémination artificielle. Il retire de sa poche une feuille de papier et me lit le brouillon de son intervention. Le don de sperme doit être anonyme, gratuit et (il me regarde à ce moment dans les yeux) motivé par un amour triple : celui pour un ovule inconnu qui désire accomplir sa mission ; celui du donateur pour sa propre individualité qui sera prolongée par le don et, tertio, celui pour un couple qui souffre, inassouvi. Puis, de nouveau il me regarde dans les yeux : malgré toute son estime, il se permet de me critiquer : je n’ai pas réussi à exprimer d’une façon suffisamment puissante la beauté morale de la semence. Je me défends : le roman est comique ! mon docteur est un fantaisiste ! il ne faut pas prendre tout tellement au sérieux ! Alors, vos romans, dit-il méfiant, il ne faut pas les prendre au sérieux ? Je m’embrouille et, soudain, je comprends : rien n’est plus difficile de faire comprendre que l’humour.

         Milan Kundera, Les testaments trahis, Gallimard.

 

Quelques lignes à peine et ce grand professeur de médecine est déjà comme un autre docteur Skreta…

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27 septembre 2010 1 27 /09 /septembre /2010 13:18

Comment gérer le quotidien, faire coïncider son éparpillement inévitable avec la concentration nécessaire à l’écriture ou à tout travail artistique ? J’aime beaucoup la façon dont Henry James, au début du Menteur, conçoit la réponse à cette préoccupation pour Oliver Lyon,  un peintre invité à séjourner quelque temps dans un manoir où est rassemblée toute une petite société oisive et bruyante :

 

« A Stayes on ne connaissait pas le calme. Mais cela, notre artiste l'ignorait. Quand son travail l'absorbait, il était dans cet état particulier –  le  plus heureux que pût connaître un artiste ­ –  où les choses en général participent au développement de l'idée, s'accordent avec elle, l'aident à progresser et la justifient, de sorte que l'on a comme l'impression que rien au monde ne pourrait vous arriver, même sous la forme de désastre ou de souffrance, qui n'accroisse la valeur du sujet traité. » (Coll. 10/18 n° 2312, traduction Humberto de Oliveira).

 

Heureux, qui comme cet Oliver Lyon, trouve de la sorte à maintenir à travers tout un rapport continu à l’œuvre en cours ! Me revient, à l’inverse, l’énervement de Kafka dans son Journal :

 

« Et je veux écrire, avec un tremblement perpétuel sur le front. Je suis assis dans ma chambre, c’est-à-dire au quartier général du bruit de tout l’appartement. J’entends claquer toutes les portes, grâce à quoi seuls les pas des gens qui courent entre deux portes me sont épargnés, j’entends même le bruit du fourneau dont on ferme la porte dans la cuisine. Mon père enfonce les portes de ma chambre et passe, vêtu d’une robe de chambre qui traîne sur ses talons, on gratte dans les cendres du poêle dans la chambre d’à côté, Valli demande à tout hasard, criant à travers l’antichambre comme dans une rue de Paris, si le chapeau de mon père a été bien brossé, un chut ! qui veut se faire mon allié soulève les cris d’une voix en train de répondre. La porte de l’appartement est déclenchée et fait un bruit qui semble sortir d’une gorge enrhumée, puis elle s’ouvre un peu plus en produisant une note brève comme celle d’une voix de femme et se ferme sur une secousse sourde et virile qui est du plus brutal effet pour l’oreille. Mon père est parti, maintenant commence un bruit plus fin, plus dispersé, plus désespérant encore et dirigé par la voix des deux canaris. Je me suis déjà demandé, mais cela me revient en entendant les canaris, si je ne devrais pas entrebâiller la porte, ramper comme un serpent dans la chambre d’à côté et, une fois là, supplier mes sœurs et leur bonne de se tenir tranquilles. » (Grasset, p. 122, traduction Marthe Robert)

 

Comment faire alors pour écrire tranquillement ? Quitter cette vie bruyante et sans intérêt, ne plus accepter la présence à ses côtés de qui que ce soit quand on travaille (et surtout pas, la présence « de l’être aimé » ! écrit Kafka à Felice, la fiancée berlinoise qu’il n’épousera jamais), et pour pouvoir descendre au plus profond de soi-même, aller s’installer au plus profond d’une cave, à l’écart du monde. Ainsi se projette-t-il en « habitant de la cave » (on imagine la tête de Felice en lisant ce passage magnifique de cette lettre du 14 janvier 1913…) :

 

"Tu m'as écrit un jour que tu voudrais être assise auprès de moi tandis que je travaille ; figure-toi, dans ces conditions je ne pourrais pas travailler (même autrement je ne peux déjà pas beaucoup), mais là alors je ne pourrais plus du tout travailler. Car écrire signifie s'ouvrir jusqu'à la démesure ; l'effusion du cœur et le don de soi le plus extrêmes par quoi un être croit déjà se perdre dans ses rapport avec les autres êtres, et devant lesquels par conséquent il reculera toujours tant qu'il sera conscient - car chacun veut vivre aussi longtemps qu'il est vivant -, cette effusion et ce don de soi sont pour la littérature bien loin d'être suffisants. Ce qui passe de cette couche superficielle dans l'écriture - quand il n'y a pas moyen de faire autrement et que les sources profondes sont muettes -, cela est nul et s'effondrera à l'instant même où un sentiment plus vrai vient ébranler ce sol supérieur. C'est pourquoi on n'est jamais assez seul lorsqu'on écrit, c'est pourquoi lorsqu'on écrit il n'y a jamais assez de silence autour de vous, la nuit est encore trop peu la nuit. C'est pourquoi on ne dispose jamais d'assez de temps, car les chemins sont longs, on s'égare facilement, quelquefois même on prend peur, et même sans contrainte ni tentation on a déjà envie de rebrousser chemin (une envie qui se paie toujours très cher plus tard), combien plus encore si la plus chère des bouches vous donnait inopinément un baiser ! J'ai souvent pensé que la meilleure façon de vivre pour moi serait de m'installer avec une lampe et ce qu'il faut pour écrire au cœur d'une vaste cave isolée. On m'apporterait mes repas, et on les déposerait toujours très loin de ma place, derrière la porte la plus extérieure de la cave. Aller chercher mon repas en robe de chambre en passant sous toutes les voûtes serait mon unique promenade. Puis je retournerais à ma table, je mangerais avec ferveur et je me remettrais aussitôt à travailler. Que n'écrirais-je pas alors ! De quelles profondeurs ne saurais-je pas le tirer ! Sans effort ! Car la concentration extrême ne connaît pas l'effort. Sauf que je ne pourrais peut-être pas le faire longtemps, et qu'au premier échec, peut-être inévitable même dans de pareilles conditions, je serais contraint de me réfugier dans un accès grandiose de folie. » (Lettres à Felice, Gallimard, traduction Marthe Robert)

 

Kafka se dit-il qu’il y a tout de même été un peu fort ? Il ajoute en tout cas : « Qu'en dis-tu, chérie ? Ne te dérobe pas à l'habitant de la cave ! » (Oui, on imagine vraiment la tête de Felice, dont il semble bien, pour le dire comme certains le diraient aujourd’hui, que la littérature « n’était pas vraiment son truc »…)

 

 

 

 

 

 

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22 septembre 2010 3 22 /09 /septembre /2010 10:44

Je ne suis pas l'auteur de cette formule, même si j'y souscris à cent pour cent et si j'ai écrit un essai qui porte ce titre (Une forme du bonheur, Editions Lansman). L'auteur, bien sûr, en est Borges, un de mes écrivains préférés. J'essaierai de tenir ce blog plus ou moins régulièrement pour faire part de mes découvertes, rêveries et réflexions sur cette façon de mettre le bonheur en forme...

 

(J'aime beaucoup que Borges dise "une forme du bonheur" et non "une forme de bonheur" ; écrire, c'est mettre en forme...)

 

Pour aujourd'hui, ce commentaire d'Elias Canetti sur les livres que l'on garde avec soi pendant des années sans les ouvrir et puis un jour...

" Il est des livres qu'on garde auprès de soi vingt ans durant, sans les lire ; on les conserve dans son voisinage, on les emporte avec soi en voyage d'une ville à l'autre aussi bien que d'un pays à l'autre en ayant soin de bien les empaqueter, même si on ne dispose que de peu de place. Il arrive qu'on les feuillette de temps à autre, peut-être en les retirant de la malle, mais on évite d'en pénétrer une seule ligne en profondeur. Et puis vient un jour où brusquement, au bout de vingt ans, comme soumis à quelque commandement supérieur, on ne peut s'empêcher de les absorber de part en part et d'un seul trait.

C'est alors une révélation. On comprend pourquoi on faisait un tel cas du livre, pourquoi il devait demeurer si longuement auprès de nous, voyager en notre compagnie, nous encombrer, tenir de la place, peser comme un fardeau. Il est parvenu maintenant au terme de sa route, il se dévoile et éclaire les vingt années de mutisme écoulées dans son ombre. Il ne pourrait pas autant révéler s'il ne s'était tu si longtemps, et je ne sais pas quel imbécile oserait prétendre que son contenu fût toujours le même."

(Canetti, Le territoire de l'homme)

 

Depuis sa traduction en français en français il y a dix ans, j'ai gardé ainsi et ouvert à l'occasion le gros roman et chef d'oeuvre d'Adalbert Stifter, L'arrière-saison (Gallimard). Et puis cet été...

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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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