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18 septembre 2016 7 18 /09 /septembre /2016 21:09

 

Plus de neuf mois que j’ai délaissé ce blog. J’y reviens.

 

D’abord signaler la superbe exposition en cours de Maja Polackova, Slovakia mea, aux Ecuries de Waterloo jusqu’au 6 octobre (308, chaussée de Bruxelles, ouvert du mardi au dimanche, de 14 à 18h, tél. 02 354 37 85).

 

 

L'image dans le tapis

 

 

Puis, transcrire ici quelques lignes d’un roman que je suis en train de lire et que je trouve des plus fascinantes. Merci à l’ami et au superbe romancier qu’est Xavier Hanotte de m’avoir dit dans une conversation récente son attachement à cet écrivain que je ne connaissais pas : Marcel Brion. Nous parlions d’auteurs trop peu connus ou carrément oubliés, alors que leur œuvre est cent fois supérieure à certaines de celles qui font l’actualité. « Lis La ville de sable, tu m’en diras des nouvelles. », m’a dit Hanotte. (En contrepartie, puisque nous évoquions des auteurs flirtant avec le fantastique, je lui ai vivement recommandé la lecture du Baron Bagge de l’autrichien Alexander Lernet-Holenia.)

 

Je me suis donc procuré La ville de sable. Ne cherchez pas ce livre dans une librairie. Publié chez Albin Michel en 1959, réédité en livre de poche en 1976, il est épuisé depuis longtemps. A trouver, avec un peu de chance, chez les bouquinistes ou sur internet.

 

Vous rappelez-vous l’allégorie, figurée par une image à jamais dissimulée dans un tapis, de la signification secrète que contient toute grande œuvre littéraire ? Dans la fameuse nouvelle d’Henry James, L’image dans le tapis (ou Le motif dans le tapis, selon les traductions) un écrivain fait savoir à un critique que celui-ci a manqué le plus important de son roman, son secret, qui s’y trouve comme « un motif compliqué dans un tapis persan ».

 

Mais c’est bien davantage qu’un secret littéraire qui est suggéré dans le petit passage que j’extrais de La ville de sable. C’est tout un monde énigmatique et fabuleux qui risque d’aspirer celui qui contemple le tapis. Lisez, relisez cette description somptueusement écrite, laissez-vous peu à peu imprégner par elle. Peut-être, à l’instar du narrateur de La ville de sable, en recevrez-vous également le contrecoup « jusque dans le cœur » :

 

« C'était la couleur de ce tapis, d’abord, qui m'avait attiré, cette harmonie riche et étrange de jaune, de pourpre et de brun. Ces couleurs se heurtaient doucement, avec un choc léger, dont on recevait le contrecoup jusque dans son cœur. Elles étaient en même temps énergiques et exquises, avec une plénitude fruitée, et, par endroits, une densité presque métallique. Elles faisaient penser à l’automne, aux eaux mortes, aux feuilles sèches, aux grappes. Tous les sens participaient à la joie de les posséder. On les faisait fondre dans sa bouche, on les froissait sous ses doigts. Et puis, cela sentait l’ambre, le silex, l’herbe brûlée.

 

Je ne remarquai le dessin que plus tard, mais à partir du moment où j'y appliquai mon attention, je ne vis plus autre chose. On songeait d’abord à un jardin, on en suivait les allées et les ruisseaux, on s’arrêtait sous les kiosques fleuris de plantes grimpantes, on mouillait ses mains sous un jet d’eau. La promenade était dirigée avec un sens parfait de la hâte et du repos. Il y avait des coins d’étangs devant lesquels on ne pouvait faire autrement que s’arrêter pour voir nager des poissons courbes comme des hameçons ou aigus comme des fers de lance ; des parterres de losanges couleur de terre brûlée qui étaient des plantes rares, et de singuliers peignes blonds qui étaient des peupliers agités par le vent.

 

D'abord on voyait ce jardin, et puis ce jardin vous rappelait un visage, et ce visage lui-même se dérobait derrière un masque, une visière, une grille. Les parterres devenaient ensuite des lettres et les poissons des chiffres. La promenade bifurquait vers la solution d’un problème qui s’effaçait derrière ses inconnues. Une géométrie sévère durcissait les contours, l’interrogation algébrique raidissait les formes. Tout ce qui était là faisait allusion à ce qui n’y était pas, en parlait à mots couverts, par symboles et par allégories. On aboutissait ainsi à la fable mystique, à l’équation, au rébus. Si l’on s’y laissait prendre, on s’apercevait, après quelque temps, que le jardin avait été placé là comme un appeau à la lisière d’un piège, où l’on allait tomber si l’on ne reculait pas brusquement, au risque de bousculer des passants qui vous regardaient, alors, avec étonnement, et défroissaient la manche de leur robe qu’ou avait serrée trop fort.

 

Je ne crois pas que ce piège ait été disposé là uniquement pour moi. N'importe qui devait y trébucher, à moins que l’habitude ne l’ait mis en garde contre ce genre de tentations. L’invite était d’abord aimable et courtoise, puis les griffes se refermaient, et si l’on ne s’en délivrait pas à temps, peut-être s’enfonçait-t-on à son tour dans cet abîme de laines multicolores, était-on métamorphosé à son tour en poissons-hameçons ou en poissons-fers de lance. Je suppose que beaucoup de promeneurs sans méfiance ont été transformés ainsi en poissons, ou en arbres, selon les désirs secrets de leur cœur, avant de remarquer la trappe ouverte sous leurs pas. »

     

Marcel Brion, Le ville de sable, Le livre de poche

 

Je me replonge dans ma lecture...

 

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26 avril 2015 7 26 /04 /avril /2015 16:07

 

 

Ayant cité la fois passée L’atelier d’Alberto Giacometti de Jean Genet, j’en profite pour transcrire ici de ce très beau livre un autre passage à la fois fascinant et quelque peu énigmatique :

 

« Je comprends mal ce qu’en art on nomme un novateur. Par les générations futures une œuvre devrait être comprise ? Mais pourquoi ? Et cela signifierait quoi ? Qu’elles pourraient l’utiliser ? A quoi ? Je ne vois pas. Mais je vois bien mieux – encore que très obscurément – que toute œuvre d’art, si elle veut atteindre aux plus grandioses proportions, doit, avec une patience, une application infinies depuis les moments de son élaboration, descendre les millénaires, rejoindre s’il se peut l’immémoriale nuit peuplée de morts qui vont se reconnaître dans cette œuvre. »

       (Editions L’arbalète)

 

Et Genet insiste. Son propos devient plus mystérieux, empreint d’une étonnante rêverie :

 

« Non, non, l’œuvre d’art n’est pas destinée aux générations enfants. Elle est offerte à l’innombrable peuple des morts. Qui l’agréent. Ou la refusent. Mais ces morts dont je parlais n’ont jamais été vivants. Ou je l’oublie. Ils le furent assez pour qu’on l’oublie, et que leur vie avait pour fonction de les faire passer ce tranquille rivage où ils attendent un signe – venu d’ici – et qu’ils reconnaissent. »

 

Et plus loin :

 

« Quand plus haut j’ai dit : « … pour les morts » c’est aussi afin que cette foule innombrable voie enfin ce qu’elle n’a pu voir quand elle était vivante, debout sur ses os. Il faut donc un art – non fluide, très dur au contraire – mais doué du pouvoir étrange de pénétrer ce domaine de la mort, de suinter peut-être à travers les murs poreux du royaume des ombres. L’injustice – et notre douleur – seraient trop grandes si une seule d’entre elle était privée de la connaissance d’un seul d’entre nous, et notre victoire bien pauvre si elle ne nous faisait gagner qu’une gloire future. »

 

En écho à tout ceci, bien sûr, tout le rituel funéraire dont il rêvait pour le théâtre. Qu’on se souvienne de ces premières lignes d’un texte célèbre :

 

« Dans les villes actuelles, le seul lieu – hélas encore vers la périphérie – où un théâtre pourrait être construit, c'est le cimetière. Le choix servira aussi bien le cimetière que le théâtre. L'architecte du théâtre ne pourra pas supporter les niaises constructions où les familles enferment leurs morts.

 

Raser les chapelles. Peut-être conserver quelques ruines : un morceau de colonne, un fronton, une aile d'ange, une urne cassée, pour indiquer qu'une indignation vengeresse a voulu ce premier drame afin que la végétation, peut-être aussi une herbe forte, nées dans l'ensemble des corps pourrissant, égalisent le champ des morts. Si un emplacement est réservé pour le théâtre, le public devra passer par des chemins (pour y venir et s'en aller) qui longeront les tombes. Qu'on songe à ce que serait la sortie des spectateurs après le Don Juan de Mozart, s'en allant parmi les morts couchés dans la terre, avant de rentrer dans la vie profane. Les conversations ni le silence ne seraient les mêmes qu'à la sortie d'un théâtre parigot.

 

La mort serait à la fois plus proche et plus légère, le théâtre plus grave.

 

Il y a d'autres raisons. Elles sont plus subtiles. C'est à vous de les découvrir en vous sans les définir ni les nommer.

      (Jean Genet, L’Etrange mot d'..., Œuvres complètes IV, Gallimard)

 

 

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30 décembre 2014 2 30 /12 /décembre /2014 12:41

 

Ne serait-ce pas une bonne résolution pour l’année qui vient ? Voyez cette page d’Abattoir 5 ou la croisade des enfants, le grand roman de l’américain Kurt Vonnegut publié en 1965. L’essentiel du récit tourne autour du bombardement de Dresde par les Alliés en 1945 qui fit des milliers de morts (la ville fut rasée 1300 bombardiers larguèrent en deux jours 3900 tonnes de bombes). Des années après la guerre, Billy Pèlerin, le personnage principal du roman, regarde à l’envers un film sur ces événements :

 

« Entamée par la fin. l‘histoire se déroulait ainsi sous les yeux de Billy :

 

Des avions américains transpercés de toutes parts, pleins de blessés et de cadavres décollent par l'arrière d'un aérodrome anglais. Au-dessus de la France, quelques chasseurs allemands rétrovolent dans leur direction, aspirant balles et éclats d’obus, les délogeant des appareils et des équipages. Même chose pour les zincs américains abattus qui s'élèvent à reculons et rejoignent l’escadrille.

 

La formation survole à contre-courant une ville allemande en flammes. Les bombardiers ouvrent leur trappe, déploient un magnétisme miraculeux qui réduit les incendies, les ramasse dans des cylindres d'acier et enfourne ceux-ci dans le ventre des coucous. Les gros cigares s'empilent régulièrement dans des râteliers. Au sol, les Allemands possèdent eux aussi des instruments prodigieux, de longs tubes d'acier. Ils s'en servent pour récupérer d‘autres fragments arrachés aux hommes et aux avions. Les Américains comptent encore quelques blessés, et certains des bombardiers sont déglingués. Mais au-dessus de la France, les chasseurs allemands reparaissent et remettent tout et chacun à neuf.

 

Quand les bombardiers regagnent leur base, les cylindres d'acier sont ôtés des râteliers et réexpédiés aux États-Unis où les usines tournent nuit et jour pour les démanteler et séparer les dangereux composants, les réduisant à l'état de minéraux. Il est émouvant de voir que le travail est surtout accompli par des femmes. Puis on envoie ces minéraux à des spécialistes, dans des régions lointaines. Il s'agit pour eux de les enfouir, de les dissimuler habilement afin qu’ils ne puissent plus jamais nuire à personne. »

 

(Kurt Vonnegut, Abattoir 5 ou la croisade des enfants,

traduit de l’américain par Lucienne Lotringer, Coll. Points Seuil)

 

Bonne année, les amis !

 

 

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22 novembre 2014 6 22 /11 /novembre /2014 14:29

 

 

Replongé dans Marelle, le formidable roman de Julio Cortázar, je tombe sur ces lignes au chapitre 100 :

 

 « – Tu pourrais te dispenser d’emmerder, grogna Etienne qui semblait l’avoir reconnu tout de suite. Tu sais qu’à cette heure-ci je travaille comme un fou.

    – Moi aussi, dit Oliveira. Je t’ai appelé parce que justement pendant que je travaillais, j’ai fait un drôle de rêve.

    – Comment, pendant que tu travaillais ?

   – Oui, vers trois heures du matin. J’ai rêvé que j’allais à la cuisine, que je cherchais du pain et que je m’en coupais une tranche. C’était pas un pain comme ceux d’ici, c’était un pain français comme ceux de Buenos Aires qui n’ont rien de français, mais qu’on appelle ainsi. Imagine un pain plutôt rond, très clair, avec beaucoup de mie. Un pain parfait pour y étendre du beurre et de la confiture, tu comprends.

    – Je sais, dit Etienne, j’en ai mangé du comme ça en Italie.

    – T’es pas fou, ça n’a rien à voir ! Un jour, je te ferai un dessin pour que tu comprennes. Imagine un poisson très large et court, quinze centimètres à peine, mais bien rond au milieu. C’est le pain français de Buenos Aires.

    – Le pain français de Buenos Aires, répéta Etienne.

   – Oui, mais tout ça se passait dans la cuisine de la rue de la Tombe-Issoire, avant que je n’aille chez la Sibylle. J’avais faim et j’ai attrapé le pain pour couper une tartine. Alors, le pain s’est mis à pleurer. Oui, bien sûr, c’était un rêve mais n’empêche, le pain pleurait quand j’enfonçais le couteau. Un pain français tout ce qu’il y a de banal et il pleurait. Je me suis réveillé avant de savoir ce qui allait se passer, je crois que le couteau était encore planté dans le pain quand je me suis réveillé.

    – Tiens, dit Etienne.

   – Quand on se réveille d’un rêve pareil, tu comprends, on va se mettre la tête sous le robinet, on se recouche, mais on passe le reste de la  nuit  à fumer… »

 

          Julio Cortázar, Marelle, traduit de l’espagnol

          par Laure Guille-Bataillon et François Rosset

          Gallimard, coll. L’imaginaire

 

    Un pain qui pleure sous le couteau ! Ce pain de Cortázar me rappelle aussitôt celui de Kafka, lequel pain, pour sa part, refusait de se laisser entamer. Magnifique petit récit que j’ai mentionné dans ce blog il y a longtemps déjà et que je prends plaisir à recopier ici, les deux textes se faisant si bien écho :

 

   « Une grosse miche de pain était posée sur la table. Notre père entra avec un couteau et voulut la couper en deux. Mais bien que le couteau fût solide et tranchant, bien que le pain ne fût ni trop dur ni trop tendre, le couteau ne parvenait pas à entamer la miche. Nous autres enfants, nous regardions notre père avec stupéfaction. Il dit : "Pourquoi vous étonnez-vous ? Le fait que quelque chose réussisse n’est-il pas plus surprenant que le contraire ? Allez vous coucher, j’arriverai peut-être tout de même à mes fins."

   Nous nous couchâmes, mais de temps à autre, l’un de nous se dressait dans son lit et tendait le cou pour voir son père, cet homme haut dans sa longue redingote, qui était debout, la jambe droite jetée en avant, et essayait toujours de faire entrer le couteau dans le pain. Au matin, quand nous nous éveillâmes, notre père posa le couteau et dit : "Vous voyez, c’est tellement difficile que je n’y suis pas encore parvenu." Nous voulûmes nous distinguer et essayer nous-mêmes, il nous y autorisa, mais nous pûmes à peine soulever le manche du couteau qui, d’ailleurs, s’était presque changé en charbon ardent sous la poigne de notre père, il se cabrait littéralement dans notre main. Notre père se mit à rire et dit : "Laissez-le où il est, maintenant je vais en ville, ce soir j’essaierai encore de le couper. Je ne laisserai tout de même pas un pain se moquer de moi. Pour finir, il faudra bien qu’il se laisse faire, il a tout juste le droit de se défendre, qu’il se défende donc." A ce moment, la miche se contracta comme la bouche d’un homme décidé à tout, et ce ne fut plus qu’un tout petit pain. »

 

          Franz Kafka, Œuvres complètes, tome II, Bibliothèque de la Pléiade

          traduit de l’allemand par Marthe Robert

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2 novembre 2014 7 02 /11 /novembre /2014 15:05

 

 

Relecture de La marche de Radetzky, le chef-d’œuvre de Joseph Roth, paru en 1932. J’en extrais cette réflexion :

 

« Autrefois, avant la grande guerre, à l'époque où se produisirent les événements relatés dans ces pages, la vie ou la mort d'un homme n'était pas encore chose indifférente. Quand quelqu'un disparaissait du nombre des vivants, un autre ne prenait pas immédiatement sa place pour faire oublier le mort, il restait un vide où il manquait, et les témoins proches ou lointains de sa disparition restaient interdits chaque fois que leurs yeux rencontraient ce vide. Quand le feu avait détruit une maison dans une rue, le lieu du sinistre restait longtemps désert, car les maçons travaillaient lentement et avec soin. Quand ils voyaient la place déserte, les proches voisins, comme les passants fortuits, se rappelaient la forme et l'aspect de la maison disparue. Il en était ainsi en ce temps-là. Tout ce qui grandissait avait besoin de beaucoup de temps pour grandir, tout ce qui disparaissait avait besoin de beaucoup de temps pour se faire oublier. Mais tout ce qui avait existé un jour avait laissé des traces et l'on vivait alors de souvenirs comme l‘on vit aujourd'hui de la faculté d'oublier vite et définitivement. »

 

       Joseph Roth, La marche de Radetzky, traduit de l’allemand

       par Blanche Gidon et revu par Alain Huriot, Coll. Points Seuil

 

Quatre-vingt-deux deux ans plus tard, si Roth réapparaissait, que dirait-il de notre faculté, devenue quasi instantanée, de ne plus rien savoir de ce qui n’est pas d’aujourd’hui !

 

 

 

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23 octobre 2014 4 23 /10 /octobre /2014 14:51

 

 

Bien courageusement, parfois…

 

Je trouve dans Les jardins intérieurs, un beau livre de Sophie Deroisin, essayiste et romancière belge (1909-1994), à qui l'on doit notamment une superbe biographie du Prince de Ligne, un passage qui fait écho au paragraphe de Jean-Claude Carrière que j’ai cité il y a peu :

 

     « Au Cap de Bonne-Espérance, il subsistait encore, lors de la guerre, trois ou quatre chênes du temps de la Compagnie des Indes, plantés, assure la tradition, par des marins hollandais, dans un jardin des environs de Capetown. Seuls arbres du continent austral à porter les saisons d’Europe, ils tentaient de poursuivre leur vie de chêne : perdaient courageusement leurs feuilles en avril, s’efforçaient au printemps pauvre d’octobre à un bourgeonnement pitoyable. »

           

         Sophie Deroisin, Les jardins intérieurs, Editions Brepols, 1965

 

 

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23 septembre 2014 2 23 /09 /septembre /2014 15:42

 

Retour à ce blog après un long été paresseux…

 

Parmi mes nombreuses lectures de ces derniers mois, le beau livre de Jean-Claude Carrière, Le vin bourru, souvenirs d’une enfance à Colombières-sur-Orb, un village de l’Hérault, au cours des années 30 et de la première guerre mondiale. Une façon rurale de vivre disparue pour l’essentiel et passionnante à découvrir sous la plume du grand conteur.

 

Je reparlerai prochainement encore de ce livre. Je voudrais aujourd’hui n’en citer qu’un tout petit passage.

 

Evoquant les cueillettes de champignons de son enfance, Carrière en arrive aux truffes :

  

   Une rumeur court selon laquelle les truffes abandonneraient petit à petit les régions du Lot et du Périgord pour descendre vers le sud-est, le Languedoc, le bas de la vallée du Rhône et la Provence.

  

   Comment savoir ? Les végétaux voyagent, mais à quelle vitesse ?

 

Vient alors cette saisissante digression :

 

   Il paraît qu’autrefois, pour fuir une glaciation menaçante, certains chênes se sont déplacés des régions nordiques jusqu’en Catalogne, uniquement en faisant germer les glands du côté sud. Il faut du temps pour une migration pareille.        

                       

       Jean-Claude Carrière, Le vin bourru, Pockett 11221

 

Quel grand poète évoquera-t-il les longues étapes d'un tel déplacement ?

 

 

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22 juillet 2014 2 22 /07 /juillet /2014 23:22

 

Dans les collines où je me trouve, c’est non-stop depuis ce matin : gris, gris et rien que gris (comme dirait mon peintre Belgritte), pluie, pluie et rien que pluie. J’ai pris du coup dans la bibliothèque un livre que j’avais beaucoup aimé lors de sa parution, La pluie à Rethel de Jean-Claude Pirotte, le magnifique écrivain qui nous a quittés il y a peu de temps. Histoire décousue d’un voyage aux Pays-Bas, souvenirs d’amours lointains, description de l’éphémère, nostalgie, goût de la paresse, plaisir du vin et de la bière, attention au temps qui passe, à la banalité des jours, à la grisaille.

 

Relu avec délectation. Et sur la pluie, justement :

 

Je dirai la pluie à Rethel. Je dis la pluie à Rethel, je la dis à toi qui lis ces pages ternes, et tu sais mieux que moi la douceur ancienne des pluies nocturnes que j’évoque – en craignant de les évoquer, tant le ressassement des pluies m’étreint, et m’affole, et m’exalte, comme du moribond la dernière médecine stimule faussement l’âme. Ce sont des mots, et ce ne sont pas des mots. L’âme ! L’averse est cette litanie d’eau qui se satisfait de sa propre éternité, de son inexorable finitude aussi bien.

(…)

L’attente ne sera plus longue. J’écoute le vent s’époumonner en valsant dans la cour vide. La bière pisseuse s’aplatit dans mon verre au bord duquel tournent les traces graisseuses de mes lèvres. Et la pluie qui hante ma mémoire jaillit de moi brusquement et déferle, coupante, cinglante, lanières liquides des verges d’une mortification jamais rassasiée. Vent d’ouest. Deux étages de nuées, les plus basses effilochées, noirâtres, poussées, bousculées, torchons déchiquetés et tordus, et par-delà, dans la sérénité froide de l’altitude, de larges avenues blanches bordées de bleu pâle, immobiles, se révèlent entre les trous du linge spongieux qui s’égoutte en rafales. Toutes les pluies du souvenir. Dresser un monument à la pluie, dans les villages traversés, au cœur des terroirs battus par les fouets de l’eau, au sommet des landes pétries, ravinées, crevassées, sur les plages de villes du Nord écrasées de brumes fangeuses, sur les falaises couturées, au bout des digues bavant le ressac, sur la plus basse île frisonne emportée en d’interminables noyades, et sur Rethel, et dans cette cour enfin dont le gravier gris scintille maintenant entre deux averses. Un monument aqueux, en forme de trombe pétrifiée, en forme de roche liquéfiée, (aucune forme), comme si la pluie n’était qu’une solution du minéral, précipité diabolique du premier magma. 

 

            Jean-Claude Pirotte, La pluie à Rethel, Luneau Ascot Editeurs

 

Plaisir de reprendre ces lignes alors que dehors il continue de pleuvoir sans discontinuer…

 

Impossible de penser à Pirotte, à nos quelques rencontres, sans revoir aussitôt le grand buveur et grand amateur de vin qu’il était. J’aimerais lui dédier ces quelques lignes d’un autre grand buveur, l’immense poète portugais Fernando Pessoa, dont j’ai eu le plaisir, il y a un peu plus de deux ans, d’adapter des textes pour un spectacle mis en scène par Elvire Brison. On lira ci-dessous les derniers mots de cette adaptation. Pirotte, je pense, les aurait beaucoup aimés :  

 

Il a écrit des vers sublimes, lui qui était soûl tout le temps. Mais cela aurait pu être pire : il aurait pu faire de mauvais vers, tout en vivant une vie plus saine. Si quelqu’un n’est capable de bien écrire qu’en étant ivre, je lui dirai : enivrez-vous. Et s’il me répond que cela lui fait mal au foie, je lui dirai : qu’est-ce donc que votre foie ? Une chose faite pour vivre aussi peu que vous vivrez. Alors que les poèmes que vous écrirez dureront bien plus longtemps.

 

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9 novembre 2013 6 09 /11 /novembre /2013 18:35

 

J'ai relu Rêves de rêves, le superbe petit livre dans lequel Antonio Tabucchi imagine vingt rêves, chacun fait par un écrivain ou un peintre parmi ses préférés. Voici le « rêve d’Arthur Rimbaud, poète et vagabond » :

 

La nuit du vingt-trois juin 1891, à l’hôpital de Marseille, Arthur Rimbaud, poète et vagabond, fit un rêve. Il rêva qu’il était en train de traverser les Ardennes. Il portait sa jambe amputée sous le bras et il s’appuyait à une béquille. La jambe amputée était emballée dans un papier journal sur lequel était imprimée une de ses poésies, en gros caractères.

Il était près de minuit, et c’était la pleine lune. Les prés étaient argentés, Arthur chantait. Il arriva aux abords d’une maison de paysans, dont une fenêtre était éclairée. Il s’étendit sur le pré, sous un énorme amandier, et continua de chanter. Il chantait une chanson révolutionnaire et vagabonde qui parlait d’une femme et d’un fusil. Au bout d’un moment la porte s’ouvrit, une femme sortit et s’avança. C’était une jeune femme, elle avait les cheveux dénoués. Si tu veux un fusil comme le demande ta chanson, moi je peux te le donner, dit la femme, j’en ai un au grenier.

Rimbaud serra contre lui sa jambe amputée et il se mit à rire. Je vais rejoindre la Commune de Paris, dit-il, et j’ai besoin d’un fusil.

La femme le conduisit jusqu’au grenier. C’était une construction à deux étages. Au rez-de-chaussée, il y avait des brebis, et à l’étage, auquel on accédait par une échelle, il y avait le grenier. Je ne peux pas monter là-haut, dit Rimbaud, je t’attendrai ici, parmi les brebis. Il se coucha sur la paille et enleva son pantalon. Quand la femme redescendit, elle le trouva prêt pour l’amour. Si tu veux une femme comme le demande ta chanson, dit la femme, moi je peux te la donner. Rimbaud l’embrassa et lui demanda : comment s’appelle-t-elle, cette femme ? Elle s’appelle Aurelia, dit la femme, parce que c’est une femme de rêve. Et elle défit ses vêtements.

Ils s’aimèrent parmi les brebis, et Rimbaud tenait sa jambe amputée tout près de lui. Quand ils se furent aimés, la femme dit : reste. Je ne peux pas, répondit Rimbaud, je dois partir, viens dehors avec moi, pour voir l’aube se lever. Quand ils sortirent dans la cour, il faisait déjà clair. Toi, tu n’entends pas ces cris, dit Rimbaud, mais moi je les entends, ils viennent de Paris et ils m’appellent, c’est la liberté, c’est l’appel du lointain.

La femme était encore nue, sous le mandarinier. Je te laisse ma jambe, dit Rimabud, prends-en soin.

Et il se dirigea vers la route principale. Quelle merveille, à présent, il ne boitait plus. Il marchait comme s’il avait deux jambes. La route résonnait sous ses sabots. L’aube était rouge à l’horizon. Et lui, il chantait, et il était heureux.

 

         Antonio Tabucchi, Rêves de rêves, traduit de l’italien par Bernard Comment,

         Collection 10/18.

 

Plaisir de rêver de rêver de Rimbaud avec Tabucchi, de rêver qu’il s’agit d’un rêve d’Arthur Rimbaud, de rêver avec Rimbaud d’amour, de guérison, de liberté, de bonheur…

 

 

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7 avril 2013 7 07 /04 /avril /2013 11:43

 

Prix Nobel de littérature 1981, écrivain de langue allemande, même s’il était d’origine bulgare et citoyen britannique, issu d’une famille juive séfarade, ayant résidé successivement à Roustchouk (Bulgarie - aujourd'hui Roussé, comme me le rappelle une amie bulgare), Manchester, Vienne, Berlin, Londres, Zurich, auteur notamment de Masse et Puissance, essai percutant sur la foule et le pouvoir, Elias Canetti (1906-1994) est un des plus grands écrivains du XX° siècle. Si peu connu, si peu lu, pourtant, dans le domaine francophone…

 

Il y a peu de temps, j’ai évoqué ici la découverte subite et passionnée que fit de Cézanne le grand peintre mexicain Diego Rivera. En voici une autre, tout aussi impressionnante, celle que fit Canetti de Georg Büchner (1813-1837), le météore de génie – mort à 24 ans ! – dont l’œuvre dramatique est un des premiers phares (sinon le premier) du théâtre moderne.

 

Nous sommes en 1931. Canetti a 25 ans et est à Vienne. Depuis plusieurs années, il est intimement lié à celle qu’il épousera en 1934, Venetiana (Veza) Taubner, de neuf ans son aînée et dont l’influence sur sa formation littéraire et artistique a été considérable. Le passage qui suit est extrait du second tome d’Histoire d’une vie, la passionnante autobiographie de l’écrivain ; celui-ci vient de terminer son roman Autodafé, doute fortement de la valeur de son manuscrit et est en pleine crise :

 

   Une nuit, en un instant de désespoir extrême – j’étais sûr de ne plus jamais rien écrire, de ne plus jamais rien lire –, je pris le volume jaune et l'ouvris au hasard et tombai sur une scène de Wozzeck (selon l'orthographe d’alors), celle plus précisément où le Docteur s'adresse à lui. Ce fut comme si la foudre m'avait frappé, je dévorai cette scène puis toutes les autres du fragment, je lus et relus ce fragment tout entier je ne sais combien de fois, mais elles furent assurément nombreuses, car je passai toute cette nuit-là sur ce volume jaune à lire et à ne rien lire d'autre que Wozzeck lu et relu du début à la fin, et finis par me trouver dans un tel état d'excitation qu'avant six heures du matin je quittai l’immeuble et descendis vers le métro. Là, je pris la première rame en direction du centre, m'élançai vers la Ferdinandstrasse et réveillai Veza.

    (…)

    Connaissait-elle Wozzeck ? Evidemment qu'elle le connaissait. Qui ne connaissait pas Wozzeck ? (…) Il y avait un certain dédain dans le ton de sa réponse : j'en fus offensé pour Büchner.

   « Et tu t'en moques ? » L'agressivité de ma question lui fit comprendre subitement son erreur.

   « Qui ? Moi ? Me moquer de Wozzeck ! Je tiens ça pour le plus grand chef-d'œuvre de la littérature dramatique allemande. »

   Je n'en crus mes oreilles et dis n'importe quoi : « Mais ce n'est qu'un fragment ! »

   — Fragment ! Fragment ! Tu appelles ça un fragment ? Même sous sa forme inachevée, c'est toujours meilleur que les meilleures des autres pièces. On en aimerait beaucoup d'autres de fragments pareils !

   — Tu ne m'en as jamais soufflé mot. Il y a longtemps que tu connais Büchner ?

   — Plus longtemps que toi. Je l'ai lu toute jeune. En même temps que je découvrais les journaux intimes de Hebbel et de Lichtenberg.

   — Et tu ne m'as pas parlé de lui ! Alors que tu m'as si souvent montré des passages de Hebbel et de Lichtenberg. Jamais tu n'as parlé de Wozzeck. Mais pourquoi ? Pourquoi ?

   — Je l'ai même caché. Tu aurais eu bien du mal à trouver le volume de Büchner chez moi.

   — Je l'ai lu toute la nuit. Lu et relu Wozzeck. Je n'arrivais pas à croire qu'il puisse exister une chose pareille. Et je ne le crois toujours pas. Je t'ai rejointe pour te couvrir de honte. D'abord, j'ai pensé que tu ne le connaissais pas. Mais tout de suite ça m'a paru impossible. A quoi bon tout ton amour de la littérature si tu ne connaissais pas ça ? Mais tu le connais. Et tu me l’as caché ! Voilà six ans que nous parlons de toutes les belles choses. Tu n'as pas nommé une fois Büchner devant moi. Et maintenant, j'apprends que tu m'as caché ce volume. C'est impossible. Je connais chaque recoin de ta chambre. Donne-moi la preuve ! Montre-moi ce volume ! Où l'as-tu caché ? C'est un grand volume jaune : comment pourrait-on le cacher ?

   — Il n'est ni grand ni jaune. C'est une édition sur papier bible. Maintenant tu vas le voir de tes propres yeux. »

   Elle ouvrit l'armoire qui contenait ses livres préférés. Je me rappelai l'instant où elle me l'avait montrée la première fois. J'en connaissais l'intérieur comme ma poche. Le Büchner caché là-dedans ? Elle sortit quelques volumes de Victor Hugo. Derrière eux, aplati contre le fond de l'armoire, je découvris le petit Büchner de l'Insel Verlag. Elle me tendit le volume, je souffris de le voir réduit à ce format. Je gardais la vision des grands caractères de la nuit précédente, et ne voulais plus le voir autrement que dans cette grandeur.

   « M'as-tu caché d'autres livres encore ?

   — Non, c'est le seul. Je savais que tu ne sortirais jamais les Victor Hugo, tu refuses de le lire, Büchner pouvait dormir tranquille à leur abri. Du reste il a traduit deux pièces de Hugo. »

   Elle m'en apporta la preuve, cela m'agaça, je lui rendis le volume.

   « Mais pourquoi? Pourquoi me l'as-tu caché ?

   — Sois heureux de ne pas l'avoir connu plus tôt. Sinon comment crois-tu que tu aurais encore pu écrire toi-même ? C'est le plus moderne de tous les écrivains. Il pourrait être d'aujourd'hui, à part que personne n'est comme lui. On ne peut pas le prendre pour modèle. On ne peut que mourir de honte et se dire : « A quoi bon écrire encore ? » On ne peut plus que la boucler. Je ne voulais pas que tu la boucles. Je crois en toi.

   — Malgré Büchner ?

   —- Laissons ça pour le moment. Il faut qu'il y ait des choses inégalables. Mais l’inégalable ne doit pas nous écraser. A présent que tu as fini ton roman, il te reste encore autre chose à lire. Il a laissé un autre fragment, un récit : Lenz. Tiens, lis ! »

   Je m’assis et lus sans ajouter un mot le plus merveilleux des morceaux de prose. Après la nuit deWozzeck, la matinée de Lenz, et pas une minute de sommeil entre les deux.

 

            Elias Canetti, Jeux de regard. Histoire d’une vie 1931-1937,

Traduit de l’allemand par Walter Weideli, Editions Albin Michel

 

Ami lecteur, connais-tu Woyzeck et Lenz ? Si oui, sans doute as-tu, toi aussi, ressenti le même enthousiasme pour ces deux textes superbes. Si non, prends tes jambes à ton cou, cours, cours à ta librairie ou ta bibliothèque de prêt !

 

Allez, pour le plaisir, juste encore les premières lignes de Lenz – je reviendrai une autre fois sur ce récit et sur la pièce Woyzeck :

 

   Le 20 janvier, Lenz partit dans la montagne. Sommets et hauts plateaux sous la neige, pentes de pierres grises tombant vers les vallées, étendues vertes, rochers et sapins.

   Il faisait un froid humide, l’eau ruisselait des rochers, sautait sur le chemin. Les branches des sapins pendaient lourdement dans l’air saturé d'eau. Des nuages gris passaient dans le ciel, mais tout était si opaque, — et puis le brouillard montait, accrochant aux buissons sa lourde humidité, si paresseux, si gauche.

   Il poursuivait sa route avec indifférence, peu lui importait le chemin, tantôt montant, tantôt descendant. Il n’éprouvait pas de fatigue, mais seulement il lui était désagréable parfois de ne pas pouvoir marcher sur la tête.

   Au début, il se sentait oppressé, lorsque les pierres se mettaient à rouler, lorsque la forêt grise s’agitait à ses pieds et que le brouillard tantôt engloutissait toutes les formes, tantôt découvrait à demi ces membres gigantesques ; il se sentait le cœur serré, il cherchait quelque chose comme des rêves perdus mais il ne trouvait rien. Tout lui paraissait si petit, si proche, si mouillé, il aurait aimé mettre la terre derrière le poêle, il ne comprenait pas comment il lui fallait tant de temps pour dévaler une pente et atteindre un point éloigné ; il pensait devoir tout enjamber en quelques pas. Parfois seulement, lorsque la tourmente rejetait les nuages dans les vallées et que leur vapeur remontait le long de la forêt ; lorsque dans les rochers des voix se faisaient entendre, tantôt pareilles au grondement du tonnerre au loin, tantôt déchaînant tout près leurs mugissements puissants avec des accents tels qu'elles semblaient vouloir dans leur sauvage allégresse chanter la Terre ; lorsque les nuages s’approchaient en bondissant comme des chevaux effarouchés qui hennissent et qu'alors le soleil surgissait, traversant la nuée pour tirer sur la neige son épée étincelante, si bien qu’une lumière aveuglante, des sommets aux vallées, tranchait l'espace et l’illuminait ; ou bien lorsque la tempête écartait les nuages et y déchirait un lac d’un bleu limpide, que le vent se taisait, et que du fond des ravins et du faîte des sapins montait comme une berceuse ou un carillon ; lorsqu’une légère lueur rouge se glissait sur le bleu profond et que de petits nuages passaient sur des ailes d’argent et que bien loin sur tout le paysage les sommets se détachaient étincelants et fermes, — il sentait sa poitrine se déchirer, il se tenait haletant, le buste plié en avant, bouche bée, les yeux exorbités. Il lui semblait qu’il dût laisser pénétrer l’orage en lui et accueillir toutes choses, il s’étirait et s’étendait par-dessus la terre, il s'enfonçait dans l’univers : cette volupté lui faisait mal ; ou bien il s'arrêtait, posait la tête dans la mousse et fermait à demi les yeux ; les choses alors se retiraient de lui, la terre cédait sous son corps, devenait petite comme une planète errante puis plongeait dans le grondement d'un torrent dont les flots clairs passaient à ses pieds. Mais ce n'étaient que des instants ; il se relevait alors, l’esprit dégrisé, clair, ferme et paisible, comme s'il avait eu sous les yeux un théâtre d'ombres, il ne se souvenait de rien.

 

            Georg Büchner, Lenz, Le Messager hessois, Caton d’Utique, correspondance

            Textes traduits de l’allemand par Henri-Alexis Baatsch, Collection « Détroits »

            Christian Bourgois Editeur

 

 

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