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5 octobre 2014 7 05 /10 /octobre /2014 16:08

 

 

C’est un inventaire à la Prévert. Lisez donc attentivement le passage qui suit. C’est dans Gatsby le magnifique (1925), roman dont on a écrit qu’il était un des plus emblématiques du XX° siècle. Un livre éblouissant. Et notez qu’à l’exception de Klispringer, « le pensionnaire », qui réapparaîtra brièvement quelques pages plus loin, tous les personnages qui y sont cités pour avoir participé aux fastueuses réceptions données par Gatsby dans sa propriété de Long Island, doivent à cette seule mention leur très éphémère existence au sein du livre :

 

   « J’ai noté dans les marges d’un indicateur de chemin de fer le nom de ceux qui sont venus chez Gatsby, cet été-là. C’est un indicateur périmé, aux pages plus ou moins déchirées, et l’en-tête précise : « Horaires en date du 5 juillet 1922 », mais j’arrive encore à déchiffrer ces noms plus ou moins effacés, et ils vous donneront une idée beaucoup plus exacte que tous mes commentaires de ceux qui acceptaient l’hospitalité de Gatsby, et lui offraient en contrepartie le subtil hommage d’ignorer tout de lui.

   De East Egg donc, sont venus les Chester Becker, les Leech, un certain Bunsen que j’avais connu à Yale, et le Dr Webster Civet, qui s’est noyé dans le Maine l’été dernier. Puis les Hornbeam, les Willie Voltaire, et toute une smala répondant au nom de Blackbuck, qui restait à l’écart, et levait un nez soupçonneux, à la manière des chèvres, dès qu’approchait quelqu’un. Je trouve ensuite les Ismay, les Chrystie (plus exactement Hubert Auerbach avec l’épouse de Mr Chrystie) et Edgar Beaver, dont les cheveux auraient blanchi comme de la ouate une après-midi d’hiver, sans raison valable.

   Si ma mémoire est bonne, Clarence Endive appartenait à East Egg, lui aussi. Il n’est venu qu’une fois, en knickerbockers blancs, et s’est bagarre dans le jardin avec une sorte de clochard nommé Etty. De plus loin, sur Long Island, sont venus les Cheadle, les O.R.P. Shraeder, les Stonewall Jackson Abrams de Georgie, les Fishguard et les Ripley Snell. Snell a passé là les trois jours de sursis précédant son incarcération, tellement ivre dans l’allée du parking que la voiture de Mrs Ulysses Swett a roulé par mégarde sur sa main droite. Sont venus également les Dancie, S.B. Whitebait, qui avait largement dépassé la soixantaine, Maurice A. Flink, les Hammerhead, et Beluga, l’importateur de tabac, accompagné des demoiselles Beluga.

   De West Egg, maintenant, sont venus les Pole, les Mulready, Cecil Roebuck et Cecil Schoen, Gulick, le sénateur d’État, Newton Orchid, le producteur des Films Par Excellence, ainsi que Clyde Cohen, Eckhaust, Don S. Schwartz (le fils) et Arthur McCarty, tous plus ou moins dans le cinéma. Puis les Catlip, les Bemberg, et G. Earl Muldoon – pas le Muldoon qui a étranglé sa femme plus tard : son frère. J’ai noté également Da Fontano, le promoteur, Ed Legros, De Jong, James B. Ferret (dit « La bistouille ») et Ernest Lilly – ceux-là venaient essentiellement pour jouer, et lorsqu’on voyait Ferret déambuler dans les jardins, on savait qu’il venait d’être lessivé et que, pour le remettre à flot, les Transporteurs Associés auraient à trafiquer les cours dès le lendemain.

   Un certain Klipspringer venait si souvent et restait si longtemps qu’on l’appelait « le pensionnaire » – je ne crois pas qu’il ait eu d’autre domicile attitré. Parmi les gens de théâtre : Guz Waise, Horace O’Donavan, Lester Myer, George Duckweed et Francis Bull. De New York également : les Chrome, les Backhysson, les Dennicker, Russel Betty, les Corrigan et les Kelleher, et les Dewar, et les Scully, et S.W. Belcher, et les Smirke, et les Quinn (les jeunes, aujourd’hui divorcés) et Henry Palmetto, qui s’est suicidé e de leur cousinage.

  Pour que cette liste soit complète, ma mémoire me rappelle que Faustina O’Brien a dû venir au moins une fois, ainsi que les demoiselles Baedeker, le jeune Brewer, qui avait perdu son nez à la guerre, Mr Albrucksburger accompagné de Miss Haag, sa fiancée, Ardita Fitz-Pe ters accompagné de Mr P. Jewett, qui présida un temps l’American Legion, ,et Miss Claudia Hip, accompagnée d’un homme qu’elle présentait comme son chauffeur, et d’un Prince de Quelque Chose, qu’on appelait « le duc », et dont le nom, si tant est que je l’aie jamais su, m’échappe.

   Tous ces gens sont venus chez Gatsby, cet été-là. »

 

    Francis Scott Fitzderald, Gatsby le magnifique, traduit de l’américain par Jacques Tournier, Editions Grasset

 

Que le narrateur ait connu à Yale « un certain Bunsen » ; que, « sans raison valable », le dénommé Edgar Beaver aurait vu ses cheveux blanchir « comme de la ouate une après-midi d’hiver » ; que Clarence Endive ne soit « venu qu’une fois, en knickerbockers blancs » et se soit bagarré dans le jardin avec une sorte de clochard nommé Etty » ; que « Snell ait passé là les trois jours de sursis précédant son incarcération, tellement ivre dans l’allée du parking que la voiture de Mrs Ulysses Swett a roulé par mégarde sur sa main droite » ; et ainsi de suite, et ainsi de suite : tout ce concentré d’événements disparates, tous ces personnages énumérés de la façon la plus hétéroclite, ne jouent d’autre rôle que de participer à la parfaite évocation d’une société riche et vulgaire, oisive et dissolue, volontiers pique-assiette. Une sorte de salon des Guermantes dans l’Amérique de l’époque.

 

Fausse et belle négligence d’une page travaillée par un styliste virtuose, qui se termine par la mention « d’un Prince de Quelque Chose, qu’on appelait 'le duc', et dont le nom, si tant est que je l’aie jamais su, m’échappe »…

 

Fasciné par l’argent, le dépensant lui-même sans compter après l’immense succès de ses premières œuvres (on a beaucoup raconté ses folles équipées, à Paris et sur la Côte d’azur, en compagnie de Zelda, sa femme), Fitzgerald excelle dans la description de cette classe fortunée, qui n’a d’autre valeur que l’accroissement de ses gains. Ce en quoi son œuvre est encore et toujours d’une totale actualité…

 

A la fin de sa belle préface écrite pour les nouvelles regroupées sous le titre La Fêlure, Roger Grenier évoque les dernières années de l’écrivain, alors que sa renommée s’était éteinte et que, sombrant dans l’alcoolisme et la dépression, il survivait à Hollywood comme scénariste de seconde zone :

 

   « Lui qui s’était toujours plu à citer, un peu naïvement, les sommes fabuleuses qu’il avait gagnées avec sa plume, ne toucha, en 1939, que trente-trois dollars de droits d’auteur.

   Un jour, à Hollywood, il apprit qu’on avait tiré une pièce du Diamant gros comme le Ritz et qu’on allait la jouer. Il se mit en tenue de soirée, loua une superbe voiture, entraîna Sheilah Graham, la femme qu’il aimait alors. Au théâtre, rien. Il découvrit enfin que la pièce était montée par des étudiants, dans une petite salle annexe. Une quinzaine de jeunes spectateurs assistaient à cette entreprise. Scott Fitzgerald voulut aller féliciter ses adaptateurs, mais quand il se présenta à eux, ils furent complètement déconcertés. Ils le croyaient mort.

   A la même époque, au début de son amour pour Sheilah Graham, il voulut lui faire lire ses livres. Ils partirent les acheter. Le plus grand libraire de Hollywood n'en avait aucun. Ce fut pareil chez un second. Le troisième auquel ils s’adressèrent était un vieil homme qui promit de faire l’impossible pour en trouver d’occasion.

   La gloire posthume, les éditions qui se préparent, un peu partout dans le monde, peuvent-elles réparer l’humiliation et la tristesse de ce jour-là ? »

 

Roger Grenier, Préface à La Fêlure, Folio

 

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22 août 2013 4 22 /08 /août /2013 12:14

 

Stefan Zweig disait des nouvelles de Kleist (1777-1811) qu’elles étaient « les plus concises, les plus froides, les plus concentrées de la littérature allemande ». Plaisir de reprendre quelques grands textes de cet écrivain fascinant, magnifique auteur de théâtre (Penthésilée, La Cruche cassée, Le Prince de Hombourg…), personnage toujours en quête d’absolu, à la vie chaotique, passionnée et toujours déçue (il finit par se donner la mort avec Henriette Vogel, son amie), un de ces êtres dont Armel Guerne disait qu’ils étaient « … toujours à cet extrême d’eux-mêmes qu’ils ne cessaient de hanter par souci de vivre dignement, noblement, sans rien omettre » (L’Âme insurgée, coll. Points-Seuil).

 

Pour preuve de ce qu’avançait Zweig, cette nouvelle qui tient sur deux pages et demie, parfaite dans son déroulement narratif et très caractéristique d’un univers imaginaire où le fantastique vient parfois remédier à l’injustice des hommes :

 

La mendiante de Locarno

 

Au pied des Alpes, à Locarno, il y avait un vieux château merveilleusement situé, appartenant à un marquis. On peut en voir encore aujourd’hui les ruines quand on descend du Saint-Gothard.

   Un jour, la marquise recueillit par charité une vieille femme malade qui s’était présentée devant elle en demandant l’aumône. La marquise fit mettre de la paille dans une des nombreuses et spacieuses salles du château et y fit coucher la pauvresse. Le marquis, revenant de la chasse, entra par hasard dans cette salle, où il avait l’habitude de ranger ses fusils. Apercevant la vieille, il lui intima de se lever et d’aller s’installer derrière le poêle. En se levant, celle-ci glissa sur ses béquilles et se blessa grièvement à la colonne vertébrale, de sorte qu’après avoir péniblement réussi à se lever et à traverser la salle, elle s’affaissa en gémissant derrière le poêle et mourut.

   Plusieurs années après, le marquis ayant de graves embarras d'argent par suite de la guerre et d’une mauvaise récolte, un chevalier florentin descendit chez lui, dans l’intention de lui acheter le château. Le marquis, qui tenait beaucoup à conclure l’affaire, chargea sa femme de loger l’étranger dans la pièce ou était morte la mendiante ; la salle, restée inoccupée depuis lors, avait été fort agréablement transformée. Mais quelle ne fut pas la stupéfaction des hôtes lorsque au milieu de la nuit le chevalier, pâle et défait, accourut vers eux, jurant ses grands dieux qu’il y avait des revenants dans le château, que quelque chose, échappant à ses regards, s’était levé dans un coin et, avec un bruit de paille piétinée, avait lentement traversé la salle d’un bout à l’autre, à pas chancelants mais bien distincts, pour aller s’effondrer en gémissant derrière le poêle.

   Le marquis, effrayé sans trop s’expliquer pourquoi, se moqua du chevalier en affectant une grande sérénité et lui qu’il se lèverait pour passer la nuit en sa compagnie. Mais le chevalier le supplia de ne pas le renvoyer dans la salle hantée et de lui permettre d'achever la nuit dans un fauteuil. Le matin venu, il fit atteler et, après avoir pris congé, quitta le château.

   Cet incident, qui fit énormément de bruit, rebuta plusieurs acquéreurs, chose fort désagréable pour le marquis, et comme d’autre part la rumeur tout à fait incompréhensible et déconcertante selon laquelle on entendait marcher vers minuit dans a fameuse salle du château, se répandit parmi ses gens de maison, le marquis, pour y couper court, résolut de faire une expérience décisive en examinant lui-même la chose. Un soir, il fit donc placer son lit dans la pièce soi-disant hantée et attendit minuit sans dormir. Quel ne fut pas son trouble lorsqu’en effet, l’heure des spectres ayant sonné, il entendit l’inexplicable bruit ; il semblait que quelqu’un ou quelque chose se levait en provoquant un crissement de paille, puis traversant la salle de long en large, s’affaissait en soupirant et gémissant derrière le poêle. Quand le marquis descendit le lendemain matin, son épouse lui demanda le récit de sa nuit. Après avoir jeté des regards timorés et hésitants autour de lui et avoir poussé le verrou de la porte, le marquis lui confirma que l’histoire du fantôme était vraie ; elle tressaillit étrangement et le pria de procéder de sang-froid et en sa compagnie cette fois, à un nouvel examen des faits.

   La nuit suivante donc, les deux époux, de même qu’un domestique qu’ils avaient pris avec eux, entendirent le même bruit inexplicable et fantomatique ; et seul l’impérieux désir de se débarrasser à n’importe quel prix du château leur donna la force de cacher l’effroi qui s’était emparé d’eux et d’expliquer les événements de la nuit par quelque cause fortuite et superficielle que l’on finirait bien par découvrir.

   Le troisième soir, ayant décidé de percer définitivement le mystère, le marquis et son épouse, en arrivant devant la porte de la chambre maudite y trouvèrent leur chien de garde que quelqu’un avait sans doute détaché ; sans trop se demander pourquoi, peut-être dans l’obscur désir d’une présence vivante, ils le laissèrent entrer avec eux.

  Vers onze heures, après avoir posé deux chandelles sur la table, le couple s’étendit chacun sur son lit, la marquise tout habillée, le marquis l’épée et le pistolet à ses côtés. Pendant qu’ils s’efforçaient de poursuivre un maladroit dialogue, le chien se coucha au milieu de la pièce et, recroquevillé sur lui-même, la queue sous la tête, se mit à ronfler. Minuit venant de sonner, l'effroyable rumeur recommença ; une créature que des yeux humains n’auraient su regarder se dressa sur des béquilles, – là-bas, dans le recoin ; on entendit des bruissements de paille, et au premier pas, clic clac ! le chien se réveilla et bondit en dressant les oreilles, puis grogna, aboya et s’enfuit en reculant vers le poêle. Voyant cela, la marquise, les cheveux se dressant sur sa tête, se précipita hors de la salle, tandis que le marquis, brandissant son épée, s’écriait  « Qui vive ! » Comme personne ne répondait, il fendit aveuglément l’air de son épée.

   La marquise, décidée à regagner la ville, fit atteler. Le de temps de rassembler quelques bagages et avant même que la voiture n’eût franchi le portail, elle vit des flammes s’élever du château.

 Le marquis, ayant perdu la raison, saisissant une chandelle, avait mis le feu aux quatre coins du château. Le feu se répandit d’autant plus vite que les murs étaient lambrissés de boiseries. C’est en vain que la marquise envoya des gens au secours de son mari, il avait déjà trouvé une mort pitoyable.

   Aujourd’hui encore, les blancs ossements du marquis, recueillis par des paysans, reposent dans ce coin de la salle d’où il avait ordonné à la mendiante de Locarno de déguerpir.

 

Heinrich von Kleist, « La mendiante de Locarno », Romantiques allemands, vol. 1, Bibliothèque de la Pléiade, traduit de l’allemand par Maxime Alexandre

 

 

 

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9 mars 2013 6 09 /03 /mars /2013 12:27

 

 

Quel beau livre ! Quel plaisir de le relire ! On a dit souvent que c’est un des sommets de l’œuvre de Le Clézio et c’est bien vrai. Je n’en ferai ici aucune analyse détaillée, le lecteur intéressé en trouvera facilement et d’excellentes ; par exemple, sur internet :

http://www.academie-en-ligne.fr/Ressources/7/FR10/AL7FR10TEPA0211-Sequence-05.pdf ;

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remmm_0035-1474_1984_num_37_1_2025

 

Une des grandes forces de séduction de ce roman vient, bien sûr, de la superposition des deux histoires racontées en alternance : celle qui se passe entre 1910 et 1912, où un peuple de Touaregs, s’opposant au colonisateur français et forcé de le fuir au Sud, traverse le désert et se fait massacrer au Nord ; et celle, contemporaine (le roman est publié en 1980), d’une de leur descendante qui vit dans un bidonville marocain, échoue dans les bas-quartiers de Marseille, est repérée par un photographe et devient très vite un modèle célèbre mais s’enfuit un beau matin pour retourner vers le désert où elle accouche de l’enfant conçu avec un jeune berger muet avant son départ d’Afrique. Magnifique et émouvant hommage à une civilisation traditionnelle détruite par le rouleau compresseur occidental : la jeune Lalla qui renoue à la fin du livre avec le Sahara de ses ancêtres, y retrouve la paix et des valeurs profondes qui n’ont rien à voir avec ce qu’elle a pu découvrir de la vie européenne.

 

Au fur et à mesure que l’on progresse dans la lecture, le jeu de miroir entre les deux récits se fait de plus en plus intense. Le grand talent de Le Clézio est de faire sentir combien se concentre dans le beau personnage de Lalla le monde qui lui vient de ses ancêtres, une façon d’être qui est forgée dans la vie rude au cœur du désert. L’ombre et l’éclat de l’autre récit pèsent sur elle, comme si elle y puisait toute sa force d’exister. La voici par exemple, bien avant qu’elle ne gagne la France, qui quitte le bidonville pour s’éloigner dans les dunes ; là, vient lui parler un homme que l’on peut croire imaginaire (le grand art narratif de Le Clézio est, bien sûr, de laisser flotter l’indécision). Passage superbement écrit, comme Désert en regorge :

 

C’est le nom qu’elle donne à l’homme qui apparaît quelquefois sur le plateau de pierres. Es Ser, le Secret, parce que nul ne doit savoir son nom.

Il ne parle pas. C’est-à-dire qu’il ne parle pas le même langage que les hommes. Mais Lalla entend sa voix à l’intérieur de ses oreilles, et il dit avec son langage des choses très belles qui troublent l’intérieur de son corps, qui la font frissonner. Peut-être qu’il parle avec le bruit léger du vent qui vient du fond de l’espace, ou bien avec le silence entre chaque souffle de vent. Peut-être qu’il parle avec les mots de la lumière, avec les mots qui explosent en gerbes d’étincelles sur les lames des pierres, les mots du sable, les mots des cailloux qui s’effritent en poudre dure, et aussi les mots des scorpions et des serpents qui laissent leurs traces légères dans la poussière. Il sait parler avec tous ces mots-là, et son regard bondit d’une pierre à l’autre, vif comme un animal, va d’un seul mouvement jusqu’à l’horizon, monte droit dans le ciel, plane plus haut que les oiseaux.

(…)

Alors, pendant longtemps, elle cesse d’être elle-même ; elle devient quelqu’un d’autre, de lointain, d’oublié. Elle voit d’autres formes, des silhouettes d’enfants, des hommes, des femmes, des chevaux, des chameaux, des troupeaux de chèvres ; elle voit la forme d’une ville, un palais de pierre et d’argile, des remparts de boue d’où sortent des troupes de guerriers. Elle voit cela, car ce n’est pas un rêve, mais le souvenir d’une autre mémoire dans laquelle est entrée sans le savoir. Elle entend le bruit des voix des hommes, les chants des femmes, la musique, et peut-être qu’elle danse elle-même, en tournant sur elle-même, en frappant la terre avec le bout de ses pieds nus et ses talons, en faisant résonner les bracelets de cuivre et les lourds colliers.

Puis, d’un seul coup, comme dans un souffle de vent, tout cela s’en va. C’est simplement le regard d’Es Ser qui la quitte, qui se détourne du plateau de pierre blanche. Alors Lalla retrouve son propre regard, elle ressent à nouveau son cœur, ses poumons, sa peau.

 

         J.M.G. Le Clézio, Désert, Gallimard, Coll. Folio

 

« Elle voit cela, car ce n’est pas un rêve, mais le souvenir d’une autre mémoire dans laquelle est entrée sans le savoir » : magie de quelques mots simples - d'un très grand écrivain ! -, superbe façon de dire qui nous fait voir le personnage en train de pénétrer dans une autre réalité, celle de ses ancêtres, celle racontée dans l’autre récit.

 

 

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28 janvier 2013 1 28 /01 /janvier /2013 12:21

 

J’ai déjà mentionné ici les Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon, à lire quand le temps vous manque pour une lecture un tant soit peu prolongée. Dans l’œuvre abondante de Julio Cortázar, qui comprend aussi bien de gros romans comme Marelle que de nombreuses nouvelles de toutes dimensions – Cortázar est d'ailleurs l’auteur de « ma plus belle nouvelle du monde », ai-je confié il y a longtemps dans ce blog (il s’agit La lointaine dans Les armes secrètes, Gallimard, coll. Folio) –, apparaissent également un certain nombre de récits ne comprenant que quelques mots. Tours de force narratifs qui obligent notre imagination à découvrir la logique paradoxale qui les organise.

 

Ainsi dans le recueil Un certain Lucas :

 

            Amour soixante-dix-sept 

   Et après avoir fait tout ce qu’ils font, ils se lèvent, se baignent, se talquent, se parfument, se coiffent, s’habillent, et ainsi, progressivement, redeviennent ce qu’ils ne sont pas.

 

Destin des explications

   Il doit y avoir quelque part une poubelle où s’amoncellent des explications.

   Une seule chose inquiète dans un aussi juste panorama : ce qui arrivera le jour où quelqu’un pourra expliquer aussi la poubelle.

 

            Julio Cortázar, Un certain Lucas, Editions Gallimard,

traduit de l’espagnol par Laure Guille-Bataillon

 

Ou dans Cronopes et Fameux :

 

            Histoire

   Un tout petit Cronope cherchait la clé de la porte d’entrée sur la table de nuit, la table de nuit dans la chambre à coucher, la chambre à coucher dans la maison, la maison dans la rue. Là, le Cronope s’arrêta car, pour sortir, il lui fallait la clé de la porte.

 

            Thérapies

   Un Cronope devient médecin et ouvre un cabinet rue Santiago del Estero. Aussitôt accourt un malade qui lui raconte tout ce qui ne va pas et que la nuit il ne dort pas et le jour il ne mange pas.

   – Achetez un grand bouquet de rose, dit le Cronope.

   Le malade s’en va surpris mais il achète le bouquet et guérit instantanément. Plein de reconnaissance, il va revoir le Cronope et lui donne, avec ses honoraires, un bouquet de roses. A peine a-t-il tourné le dos que le Cronope tombe malade, il a mal partout, et la nuit il ne dort pas et le jour il ne mange pas.

 

            Julio Cortázar, Cronopes et Fameux, Editions Gallimard, coll. Folio

traduit de l’espagnol par Laure Guille-Bataillon

 

Toujours dans Cronopes et Fameux, voici nouvelle à peine plus longue, dont l’impeccable trajectoire masque par sa fantaisie le véritable lien de cause à effet qui organise le récit :

 

            Les lignes de la main

   D’une lettre jetée sur la table s’échappe une ligne qui court sur la veine d’une planche et descend le long d’un pied. Si l’on regarde attentivement, on s’aperçoit qu’à terre la ligne suit les lames du parquet, remonte le long d’un mur, entre dans une gravure de Boucher, dessine l’épaule d’une femme allongée sur un divan et enfin s’échappe de la pièce par le toit pour redescendre dans la rue par le câble du paratonnerre. Là, il est difficile de la suivre à cause du trafic mais si l’on s’en donne la peine, on la verra remonter sur la roue d’un autobus arrêté qui va au port. Là, elle descend sur le bas nylon de la plus blonde passagère, entre dans le territoire hostile des douanes, rampe, repte et zigzague jusqu’au quai d’embarquement, puis (mais il n’est pas facile de la voir, seuls les rats peuvent la suivre) elle monte sur le bateau aux sonores turbines, glisse sur les planches du pont de première classe, franchit avec difficulté la grande écoutille et, dans une cabine où un homme triste boit du cognac et écoute la sirène de départ, elle remonte la couture de son pantalon, gagne son pull-over, se glisse jusqu’au coude et, dans un dernier effort, se blottit dans la paume de sa main droite qui juste à cet instant saisir un revolver.

 

Dans un essai particulièrement percutant, « L’art narratif et la magie » (dans Discussions, Editions Gallimard), Borges écrit que « les mots ont une longue répercussion » et qu’ils peuvent provoquer dans un récit des causalités secrètes, à l’instar de la magie qui ajoute au fonctionnement du monde des causalités supplémentaires : si l’on pique avec une aiguille la photo de son ennemi, celui-ci s’en portera mal ; si l’on commence une nouvelle par l’évocation d’une « lettre », cette nouvelle peut se terminer par un suicide, même si jamais le contenu de la lettre n’est révélé par l’auteur, ni la façon réelle dont elle est parvenue à son destinataire…

 

 

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6 décembre 2012 4 06 /12 /décembre /2012 21:55

 

Mon ami Hans Van Pinxteren, excellent poète et excellent traducteur hollandais de tant de grands auteurs français (Montaigne, Flaubert, Balzac, Stendhal, Rimbaud, Saint-John Perse, Vaché, et j’en oublie…), m’assure que, pour ce qui est d’apostropher le lecteur, voire le défier, Montaigne est plus radical encore que Lautréamont (on trouvera son commentaire à la fin de mon billet précédent).

 

Ne perds pas ton temps à me lire, lecteur, dit en substance le très fameux inventeur de l’essai, je ne parle que de moi, «je suis moi-même la matière de mon livre : ce n’est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain. Adieu donc ». Mais mieux vaut citer le texte entier :

 

Au lecteur.

C'est ici un livre de bonne foi, lecteur. Il t'avertit, dès l'entrée, que je ne m'y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n'y ai eu nulle considération de ton service, ni de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d'un tel dessein. Je l'ai voué à la commodité particulière de mes parents et amis : à ce que m'ayant perdu (ce qu'ils ont à faire bientôt) ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent, plus altière et plus vive, la connaissance qu'ils ont eue de moi. Si c'eût été pour rechercher la faveur du monde, je me fusse mieux paré et me présenterais en une marche étudiée. Je veux qu'on m'y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et artifice : car c'est moi que je peins. Mes défauts s'y liront au vif, et ma forme naïve, autant que la révérence publique me l'a permis. Que si j'eusse été entre ces nations qu'on dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de nature, je t'assure que je m'y fusse très volontiers peint tout entier, et tout nu. Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre : ce n'est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain. Adieu donc ; de Montaigne, ce premier de mars mil cinq cent quatre-vingts.

           

               Michel de Montaigne, Les Essais, Garnier-Flammarion

 

Montaigne, ajoute Hans Van Pinxteren, ne se moque pas du lecteur. S’il se moque de quelqu'un, c'est de lui-même, ironisant sur le fait qu’il se serait volontiers montré tout nu s’il avait vécu « sous la douce liberté des premières lois de la nature ». Et Hans d’ajouter : « Le lecteur qui après cet avant-propos/défi continue à lire Les Essais devra, chapitre après chapitre, bien se regarder lui-même, pour pouvoir suivre Montaigne dans toutes ses péripéties. Mais chacun de ses lecteurs sait combien la récompense de cette introspection est grande... »

 

Un autre registre d’adresse au lecteur – restons encore un peu avec cette matière délicieuse – est celui qu’emploie le romancier tchèque Vladislav Vančura dans son superbe Marketa Lazarova (1931), roman d’aventures et d’amour qui se passe au Moyen Age. Quelle écriture ! Le lecteur y est régulièrement interpellé, souvent rudoyé, moqué parfois pour ses mœurs trop policées, voire même pour sa naïveté ou son manque d’intérêt à l’égard de ce qui lui est raconté. Ainsi commence le premier chapitre :

 

Il y a toutes sortes d’extravagances disséminées au gré du hasard. Accordez donc à cette histoire sa place en Bohême, dans la région de Mlada Boleslav, en ces temps troublés où le roi s’efforçait d’assurer la sécurité des routes, ayant des difficultés épouvantables avec certains hobereaux qui se conduisaient littéralement comme des voleurs et qui, pis encore, s’esclaffaient presque en faisant couler le sang. Vous autres, à force de cogiter sur la noblesse d’âme et sur les mœurs exquises de notre nation, vous êtes devenus vraiment sensibles à l’excès et, en buvant, c’est de l’eau que vous répandez sur la table, au grand dam de la cuisinière – tandis que les gaillards dont je vais parler étaient fougueux en diable ! Une espèce que je ne saurais comparer qu’à des étalons. Les choses que vous tenez pour importantes étaient le cadet de leurs soucis. Le peigne et le savon, allons donc ! Ils ne respectaient d’ailleurs même pas les commandements du Seigneur.

 

Vladislav Vančura, Marketa Lazarova, traduit du tchèque par Milena Braud,

Christian Bourgois éditeur

 

Et plus loin :

 

Comment, vous n’êtes pas satisfaits de cette histoire des temps anciens ? Vous ne ressentez même pas une once de joie en entendant parler d’un froid aussi rigoureux, de gaillards si impétueux et de bien jolies dames ? Ce récit ne vous fait-il pas un coup de masse, en comparaison avec les charmantes complications de la littérature contemporaine ?

 

C’est bien sûr à la manière romanesque de Laurence Sterne et de son incomparable Tristram Shandy que se rattache une telle façon de faire, au moins pour partie…

 

 

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30 novembre 2012 5 30 /11 /novembre /2012 16:18

 

 

J’ai déjà dit ici mon affection pour les romanciers qui n’hésitent pas à s’adresser au lecteur pour lui faire des confidences (de soi-disant confidences…) ou des recommandations, pour le prendre à témoin, voire à l’occasion pour se moquer de lui, comme l’a fait Laurence Sterne dans son inoubliable Vie et opinions de Tristram Shandy. Parfois, c’est dès l’entame du livre que l’auteur se tourne de la sorte vers celui qui le lit. Il peut même s’agir d’une mise en garde – on en devine, bien sûr, toute l’ironie – du genre : « Lecteur, il n’est pas sûr que cet ouvrage soit pour toi… » C’est ce à quoi s’emploie Tom Lanoye au début de La langue de ma mère, que j’évoquais dans mon billet précédent. Ce qui lui permet de dire aussi en quelques mots ce que son livre ne sera pas :

 

   Et j’aimerais vous avertir, lecteur. Si vous n’aimez pas les écrits qui reposent en grande partie sur la vérité et vous laissent imaginer les parties manquantes, si vous êtes déçus par les romans qui, de l’avis de beaucoup, ne sont pas des romans parce qu’il leur manque une tête convenable, une belle queue en panache et un tronc adéquat, et qu’ils n’ont pas, en guise de viscères, un récit proprement cohérent, et si vous êtes indisposés par les textes qui sont à la fois une lamentation, un hommage et un juron grinçant, car ils parlent de la vie même mais présentent en même temps un seul personnage, un parent chéri par l’auteur, alors… Alors le moment est déjà venu pour vous de fermer ce livre.

 

   Reposez-le sur la pile dans la librairie où vous vous trouvez, remettez-le entre les autres ouvrages sur l’étagère de votre club, de votre maison de retraite, de votre bibliothèque publique, du salon de vos amis ou de la maison que vous êtes venu cambrioler.

   Achetez autre chose, empruntez autre chose, volez autre chose.

   Et passez-vous de l’histoire de ma mère.

 

            Tom Lanoye, La langue de ma mère, traduit du néerlandais (Belgique)

par Alain van Crugtem, Editions La Différence

 

Mais rien, sans doute, dans ce genre d’apostrophe, n’égalera jamais le début des Chants de Maldoror de Lautréamont. Ô mon lecteur, je t’en prie, accorde quelques minutes de réelle attention à la découverte ou à la relecture de cette pure merveille. Ferme ta porte et coupe ton téléphone portable que nul ne te dérange, éteins la radio ou retire tes écouteurs, crie à ceux ou celles qui se trouvent dans la pièce voisine : « Surtout, qu’on me laisse tranquille, je vais lire les premières lignes des Chants de Maldoror de Lautréamont que Paul Emond vient de mettre sur son blog ! » ; assieds-toi confortablement devant l’écran, détends ton corps et concentre ton esprit, prends surtout tout le temps nécessaire pour savourer la force, l’humour, l’audace, la virtuosité de cette écriture somptueuse (et, comme moi, délecte-toi de la comparaison aussi captivante que cocasse du demi-tour éventuel que doit faire le lecteur avec celui des grues devant l’orage). Et quand tu seras parvenu au terme de ces quelques lignes, surtout n’hésite pas à les reprendre pour les savourer davantage. Tu es prêt ? Bien prêt ? Tout à fait prêt ? Bien, allons-y :

 

   Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu'il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison; car, à moins qu'il n'apporte dans sa lecture une logique rigoureuse et une tension d'esprit égale au moins à sa défiance, les émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme comme l'eau le sucre. Il n'est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre ; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. Par conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles landes inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant. Ecoute bien ce que je te dis : dirige tes talons en arrière et non en avant, comme les yeux d'un fils qui se détourne respectueusement de la contemplation auguste de la face maternelle ; ou, plutôt, comme un angle à perte de vue de grues frileuses méditant beaucoup, qui, pendant l'hiver, vole puissamment à travers le silence, toutes voiles tendues, vers un point déterminé de l'horizon, d'où tout à coup part un vent étrange et fort, précurseur de la tempête. La grue la plus vieille et qui forme à elle seule l'avant-garde, voyant cela, branle la tête comme une personne raisonnable, conséquemment son bec aussi qu'elle fait claquer, et n'est pas contente (moi, non plus, je ne le serais pas à sa place), tandis que son vieux cou, dégarni de plumes et contemporain de trois générations de grues, se remue en ondulations irritées qui présagent l'orage qui s'approche de plus en plus. Après avoir de sang-froid regardé plusieurs fois de tous les côtés avec des yeux qui renferment l'expérience, prudemment, la première (car, c'est elle qui a le privilège de montrer les plumes de sa queue aux autres grues inférieures en intelligence), avec son cri vigilant de mélancolique sentinelle, pour repousser l'ennemi commun, elle vire avec flexibilité la pointe de la figure géométrique (c'est peut-être un triangle, mais on ne voit pas le troisième côté que forment dans l'espace ces curieux oiseaux de passage), soit à bâbord, soit à tribord, comme un habile capitaine ; et, manœuvrant avec des ailes qui ne paraissent pas plus grandes que celles d'un moineau, parce qu'elle n'est pas bête, elle prend ainsi un autre chemin philosophique et plus sûr.

 

   Lecteur, c'est peut-être la haine que tu veux que j'invoque dans le commencement de cet ouvrage ! Qui te dit que tu n'en renifleras pas, baigné dans d'innombrables voluptés, tant que tu voudras, avec tes narines orgueilleuses, larges et maigres, en te renversant de ventre, pareil à un requin, dans l'air beau et noir, comme si tu comprenais l'importance de cet acte et l'importance non moindre de ton appétit légitime, lentement et majestueusement, les rouges émanations ? Je t'assure, elles réjouiront les deux trous informes de ton museau hideux, ô monstre, si toutefois tu t'appliques auparavant à respirer trois mille fois de suite la conscience maudite de l'Eternel ! Tes narines, qui seront démesurément dilatées de contentement ineffable, d'extase immobile, ne demanderont pas quelque chose de meilleur à l'espace, devenu embaumé comme de parfums et d'encens; car, elles seront rassasiées d'un bonheur complet, comme les anges qui habitent dans la magnificence et la paix des agréables cieux.

 

            Lautréamont, Les chants de Maldoror, Le livre de poche

 

Mais oui, bien sûr, plus d’un parmi vous l’auront immédiatement remarqué : ma façon de vous proposer la lecture de l’extrait qui précède était un bref pastiche d’un autre début de livre très remarquable où le lecteur est également apostrophé – et comment ! –, puisqu’il s’agit du fameux Si par une nuit d’hiver un voyageur d’Italo Calvino. Il n’est évidemment plus question, dans ce dernier roman, de mettre en garde le lecteur pour qu’il renonce, le cas échant, à poursuivre sa lecture ; il s’agit, bien au contraire, de le persuader qu’au moment où il commence à lire, seul ce livre doit requérir son attention ; et pour cause, puisqu’il va en devenir le principal personnage. Ce qui en fait un des débuts de roman les plus significatifs que je connaisse :

 

   Tu vas commencer le nouveau roman d'Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur. Détends-toi. Concentre-toi. Ecarte de toi toute autre pensée. Laisse le monde qui t'entoure s'estomper dans le vague. La porte, il vaut mieux la fermer : de l'autre côté, la télévision est toujours allumée. Dis-le tout de suite aux autres : « Non, je ne veux pas regarder la télévision ! » Parle plus fort s’ils ne t'entendent pas : « Je lis ! Je ne veux pas être dérangé. » Avec tout ce chahut, ils ne t'ont peut-être pas entendu : dis-le plus fort, crie : « Je commence le nouveau roman d'Italo Calvino ! » Ou, si tu préfères, ne dis rien ; espérons qu'ils te laisseront en paix.

   Prends la position la plus confortable : assis, étendu, pelotonné, couché. Couché sur le dos, sur un côté, sur le ventre. Dans un fauteuil, un sofa, un fauteuil à bascule, une chaise longue, un pouf. Ou dans un hamac, si tu en as un. Sur ton lit naturellement, ou dedans. Tu peux aussi te mettre la tête en bas, en position de yoga. En tenant le livre à l'envers, évidemment. 

   Il n'est pas facile de trouver la position idéale pour lire, c'est vrai. Autrefois, on lisait debout devant un lutrin. Se tenir debout, c'était l'habitude. C'est ainsi qu'on se reposait quand on était fatigué d'aller à cheval. Personne n'a jamais eu l'idée de lire à cheval ; et pourtant, lire bien droit sur ses étriers, le livre posé sur la crinière du cheval ou même fixé à ses oreilles par un harnachement spécial ; l'idée te paraît plaisante. On devrait être très bien pour lire, les pieds dans les étriers ; avoir les pieds levés est la première condition pour jouir d'une lecture.

Bien, qu'est-ce que tu attends ? Allonge les jambes, poses les pieds sur un coussin, sur deux coussins, sur les bras du canapé, les oreilles du fauteuil, sur la table à thé, sur le bureau, sur le piano, la mappemonde. Mais, d'abord, ôte tes chaussures si tu veux rester les pieds levés ; sinon, remets-les. Mais ne reste pas là, tes chaussures dans une main et le livre dans l'autre.

   Règle la lumière de façon à ne pas te fatiguer la vue. Fais-le tout de suite, car dès que tu seras plongé dans la lecture, il n’y aura plus moyen de te faire bouger. Arrange-toi pour que la page ne reste pas dans l’ombre : un amas de lettres noires sur fond gris, uniforme comme une armée de souris ; mais veille bien à ce qu’il ne tombe pas dessus une lumière trop forte qui, en se reflétant sur la blancheur crue du papier, y ronge l’ombre des caractères, comme sur une façade le soleil du sud, à midi. Essaie de prévoir dès maintenant tout ce qui peut t’éviter d’interrompre ta lecture. Si tu fumes : les cigarettes, le cendrier, à portée de main. Qu’est-ce qu’il y a encore ? Tu as envie de faire pipi ? À toi de voir.

   Ce n’est pas que tu attendes quelque chose de particulier de ce livre particulier. Tu es un homme qui, par principe, n’attend plus rien de rien. Il y a tant de gens, plus jeunes que toi ou moins jeunes, dont la vie se passe dans l’attente d’expériences extraordinaires. Avec les livres, les personnes, les voyages, les événements, tout ce que l’avenir garde en réserve. Toi, non. Tu sais que le mieux qu’on puisse espérer, c’est d’éviter le pire. C’est la conclusion à laquelle tu es arrivé dans ta vie privée comme pour les problèmes plus généraux, et même mondiaux. Et avec les livres ? Justement : comme tu y as renoncé dans tous les autres domaines, tu crois pouvoir te permettre le plaisir juvénile de l’expectative au moins dans un secteur bien circonscrit comme celui des livres. À tes risques et périls : la déconvenue n’est pas bien grave.

   Donc, tu as lu dans un journal que venait de paraître Si par une nuit d’hiver un voyageur, le nouveau livre d’Italo Calvino, qui n’avait rien publié depuis quelques années. Tu es passé dans une librairie, et tu as acheté le volume. Tu as bien fait.

   Dans la vitrine de la librairie, tu as aussitôt repéré la couverture et le titre que tu cherchais. Sur la trace de ce repère visuel, tu t’es aussitôt frayé un chemin dans la boutique, sous le tir de barrage nourri des livres-que-tu-n’as-pas-lus, qui sur les tables et les rayons, te jetaient des regards noirs pour t’intimider. Mais tu sais que tu ne dois pas te laisser impressionner. Que sur des hectares et des hectares s’étendent les livres-que-tu-peux-te-passer-de-lire, les livres-faits-pour-d’autres-usages-que-la-lecture, les-livres-qu’on-a-déjà-lus-sans-avoir-besoin-de-les-ouvrir-parce-qu’ils appartiennent-à-la-catégorie-du-déjà-lu-vant-même-d’avoir-été-écrits. Tu franchis donc la première rangée de murailles : mais voilà que te tombe dessus l’infanterie des livres-que-tu-lirais-volontiers-si-tu-avais-plusieurs-vies-à-vivre-mais-malheureusement-les-jours-qui-te-restent-à-vivre-sont-ceux-qu’ils-sont. Tu les escalades rapidement, et tu fends la phalange des livres-que-tu-as-l’intention-de-lire-mais-il-faudrait-d’abord-en-lire-d’autres, des-livres-trop-chers-que-tu-achèteras-quand-ils-seront-revendus-à-moitié-prix, des livres-idem-voir-ci-dessus-quand-ils-seront-repris-en-poche, des-livres-que-tu-pourrais-demander-à-quelqu’un-de-te-prêter, des-livres-que-tout-le-mondea-lus-et-c’est-donc-comme-si-tu-les-avais-lus-toi-même. Esquivant leurs assauts tu te retrouves sous les tours du fortin, face aux efforts d’interception des livres-que-depuis-longtemps-tu-as-l’intention-de-lire, des-livres-que-tu-as-cherchés-des-années-sans-les-trouver, des-livres-qui-concernent-justement-un-sujet-qui-t’intéresse-en-ce-moment, des-livres-que-tu-veux-avoir-à-ta-portée-en-toute-circonstance, des livres-que-tu-pourrais-mettre-de-côté-pour-les-lire-peut-être-cet-été, des-livres-dont-tu-as-besoin-pour-les-aligner-sur-un-rayonnage, des-livres-qui-t’inspirent-une-curiosité-soudaine-frénétique-et-peu-justifiable.

   Bon tu as au moins réussi à réduire l’effectif illimité des forces adverses à un ensemble considérable, certes, mais cependant calculable, d’éléments en nombre fini, même si ce relatif soulagement est mis en péril par les embuscades des livres-que-tu-as-lus-il-y-a-si-longtemps-qu’il-serait-temps-de-les-relire et des livres-que-tu-as-toujours-fait-semblant-d’avoir-lus-et-qu’il-faudrait-aujourd’hui-te-décider-à-lire-pour-de-bon.

   Tu te libères en quelques zigzags et pénètres d’un bond dans la citadelle des nouveautés-dont-l’auteur-où-le-sujet-t’attire. Une fois dans la place, tu peux pratiquer des brèches entre les rangées de défenseurs. Tu les divises en nouveautés-d’auteurs-ou-de-sujets-déjà-connus (de toi ou dans l’absolu) et nouveautés-d’auteurs-ou-de-sujets-totalement-inconnus (pour toi du moins). Et tu répartis l’attraction qu’ils exercent sur toi selon le besoin, ou le désir que tu as de nouveauté ou de non-nouveauté (de nouveauté dans le non-nouveau- et de non-nouveau dans le nouveau).

   Tout cela pour dire qu’après avoir parcouru rapidement du regard les titres des livres exposés, tu as dirigé tes pas vers une pile de Si par une nuit d’hiver un voyageur tout frais sortis de chez l’imprimeur, tu as saisi un exemplaire, et tu l’as porté à la caisse pour qu’on établisse ton droit de propriété sur lui.

   En passant, tu as jeté aux livres alentour un regard douloureux (mieux : ce sont les livres qui te regardent de cet air douloureux qu’ont les chiens quand ils voient du fond des cages d’un chenil municipal l’un des leurs s’éloigner, tenu en laisse par son maître venu le reprendre). Et tu es sorti. 

 

                        Italo Calvino, Si par une nuit d’hiver un voyageur, traduit de l’italien

                        Par Danièle Sallenave et François Wahl, Coll. Points Seuil.

 

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7 novembre 2012 3 07 /11 /novembre /2012 18:56

 

Je me suis souvent dit que l’on pourrait faire une anthologie des plus intéressantes avec la première apparition, dans un roman, de la personne dont va tomber amoureux – ou dont tombe immédiatement amoureux – le héros ou l’héroïne. Tous les registres sont possibles : longue description ; simple évocation de l’un ou l’autre détail qui attire l’attention ou la curiosité ou l’admiration ou, déjà, l’enthousiasme ; ou qui attire, au contraire, une première réaction de rejet – rejet qui se transformera par la suite en des sentiments plus mélangés, puis en un intérêt de plus en plus vif et bientôt en une attirance de plus en plus passionnée…

 

J’y ai pensé à nouveau en relisant Transit, le superbe roman d’Anna Seghers (1900-1983). Intense plaisir d’une relecture. J’avais lu ce livre il y a vingt-cinq ans, lors de sa parution en français, et je me rappelle que je n’avais pu le lâcher. Depuis, il me suffisait de l’apercevoir dans ma bibliothèque (comme d’ailleurs bien d’autres livres ; comme peut être chaleureux le voisinage de sa bibliothèque !), pour ressentir une présence amie. Voilà un roman qu’un jour je relirai, me suis-je dis souvent en l’apercevant soigneusement rangé, avec déjà, au fond de la bouche, comme un avant-goût du plaisir que j’éprouverais à m’enfoncer dans sa lecture mais aussi avec un peu d’appréhension, à l’idée que peut-être je ne retrouverais pas la fascination de ma première lecture. Eh bien, cette fascination, je l’ai retrouvée, avec de surcroît ce bonheur tout particulier qui est celui, non pas de découvrir, mais de revisiter un univers que l’on a aimé – ce bonheur qui est un peu semblable à celui de se retrouver dans une ville étrangère dont une première visite vous avait comblé…

 

C’est l’histoire d’un Allemand antinazi, évadé juste avant la guerre d’un camp de prisonniers politiques et réfugié en France, puis arrêté par la police française comme sujet étranger dangereux et replacé dans un camp, français cette fois, dont il vient de s’échapper encore, au moment où commence le roman. C’est le moment aussi où l’armée d’Hitler pénètre sur le territoire français et le conquiert rapidement, au grand désespoir de tous les Allemands qui s’y trouvent pour avoir fui le régime nazi.

 

Le héros et narrateur du roman profite du chaos qui règne sur les routes pour gagner Paris. Une suite de circonstances le conduit à un petit hôtel de la rue de Vaugirard. La patronne lui annonce qu’un de ses compatriotes vient de s’y suicider et lui demande de la débarrasser de la valise du mort. Le narrateur découvre ainsi qu’il s’agit d’un écrivain, nommé Weidel, juif et antifasciste, qui a agi par désespoir à l’entrée de l’armée allemande dans Paris. Son passeport est pourvu d’un visa mexicain. Aussitôt, le narrateur décide de s’attribuer l’identité du mort, de profiter du véritable sésame qu’est ce visa et de gagner Marseille où il est encore possible de s’embarquer en direction du Nouveau Monde.

 

Toute la suite du roman se passe à Marseille. Car les choses ne sont pas si simples, il faut aussi obtenir un visa de sortie et d’autres autorisations encore. De nombreux autres réfugiés hantent les bureaux administratifs et les consulats. Les chambres d’hôtels crasseux sont surpeuplées, la police fait des rafles, tout est incertain, et la description que donne Anna Seghers de cette population angoissée qui tourne en rond en espére pouvoir s’échapper est d’une incroyable humanité.

 

Et l’apparition de l’être aimé ? J’y arrive. Il faut d’ailleurs parvenir au tiers du roman pour la découvrir. Le narrateur tue le temps dans divers bistrots du Vieux-Port et particulièrement dans celui qui a pour nom le Mont-Ventoux. C’est là qu’il s’adresse à un interlocuteur anonyme – le lecteur – comme s’il était assis en face de lui (je fais partie de cette catégorie de lecteurs qui aime particulièrement que les narrateurs de roman s’adressent à eux, tout comme, dans plusieurs romans que j’ai écrits, j’ai aimé, moi aussi, m’adresser au lecteur). C’est aussi au Mont-Ventoux, que par une fin d’après-midi…  

 

   Il était six heures du soir. Mon regard vide, par-dessus les têtes des gens, fixait la porte. Elle tourna une fois de plus. Une femme entra. Que vous dirai-je ? Je puis seulement dire : elle entra. L’homme qui s’est suicidé rue de Vaugirard, il savait s’exprimer autrement. Moi, je ne puis que dire : elle entra. Ne vous attendez pas à ce que je vous la décrive. Ce soir-là, d’ailleurs, je n’aurais pas su dire si elle était blonde ou brune, si c’était une femme ou une jeune fille. Elle entra. Elle s’arrêta et regarda autour d’elle. Il y avait sur son visage une expression d’attente exaspérée, presque de crainte. On eût dit qu’elle espérait et redoutait de trouver quelqu’un en cet endroit. Mais, quelles que fussent les pensées qui l’entraînaient, elles n’avaient certes rien à faire avec des histoires de visas. Elle traversa d’abord la partie de la salle que je pouvais embrasser du regard, celle qui donnait sur le quai des Belges. Je vis encore le bout pointu de sa capuche sur la grande vitre devenue grise maintenant. J’eus peur qu’elle ne revînt plus jamais : il y avait là-bas, dans l’autre secteur de la salle, une porte qui menait au dehors : elle ne faisait que passer, sans doute. Mais elle revint presque aussitôt. Sur son jeune visage, l’expression d’attente cédait à la déception.

  Jusqu’alors, quand une femme survenait, une femme qui pouvait me plaire, mais qui ne venait pas pour moi, j’avais toujours réussi à me convaincre que je ne l’enviais pas à celui qui l’aimait, et que rien d’irremplaçable ne m’avait échappé. La femme qui passait maintenant près de moi, je ne la laissais à personne. Il me semblait insupportable qu’elle fût entrée, mais pas pour moi ; seule une chose eût été aussi désastreuse : qu’elle ne fût pas entrée du tout. Elle examinait encore une fois, très attentivement, la partie de la salle où je me trouvais moi-même. Elle scrutait tous les visages, toutes les places, comme les enfants cherchent, avec une insistance maladroite. Quel était donc celui qu’elle cherchait désespérément ? Qui pouvait donc être attendu avec cette ferveur ? Qui pouvait provoquer cette déception amère ? Cet homme qui n’était pas là, j’aurais voulu l’assommer à coups de poing.

   Enfin, elle découvrit, un peu à l’écart, nos trois tables. Elle regarda attentivement les gens qui y étaient assis. Pour aussi absurde que cela paraisse, j’eus un moment l’impression que c’était moi qu’elle cherchait. Elle me regarda, moi aussi, mais d’un œil vide. Je fus le dernier qu’elle dévisagea. Maintenant, elle sortait pour de bon. Je vis encore une fois sa capuche pointue, dehors, devant la fenêtre.

            Anna Seghers, Transit, traduit de l’allemand par Jeanne Stern,

Editions Alinea, puis Le livre de poche

 

Coup de foudre. Seras-tu surpris, ô mon lecteur, si je t’apprends que cette femme, dont le narrateur aurait voulu assommer à coups de poing l’homme qu’elle cherche désespérément, n’est autre que la femme de l’écrivain suicidé dont il a pris la place ? La suite, tu la découvriras lorsque tu auras couru chez ton libraire pour te procurer Transit et que, comme moi, tu t’enfonceras dans sa lecture, de plus en plus fasciné…

 

Ai-je déjà dit quelque part sur ce blog que j’ai un attachement tout particulier pour les romans où s’effectue une substitution d’identité, où quelqu’un se fait passer pour quelqu’un d’autre ? Etrange jeu de doubles, plus étrange ici encore, car c’est d’un mort que beaucoup pourtant, et à commencer par sa femme, croient vivant que l’on a pris l’identité…

 

Je terminerai ce billet un peu long en disant que le suicide de Weidel, raconté par Anna Seghers, n’est autre que la transposition romanesque du suicide, dans les mêmes circonstances, c’est-à-dire à l’entrée des Allemands dans Paris en 1940, de l’écrivain Ernst Weiss, qui fut l’ami de Kafka et l’auteur, notamment, du Témoin oculaire ; ce roman raconte l’histoire d’un médecin qui, au cours de la première guerre mondiale, guérit un caporal d’une cécité causée par des crises d’hystérie ; le caporal en question se nomme Adolf Hitler…

 

 

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18 octobre 2012 4 18 /10 /octobre /2012 18:12

 

 

On trouve dans de nombreux romans un passage où un personnage se regarde dans le miroir. Instant rêvé – c’est presque un cliché narratif – pour un simple portrait (« il n’aimait pas trop ce visage aux yeux trop petits, au nez trop grand et aux oreilles décollées, etc., etc. »), ou un constat (« quelle tête j’ai ! pas étonnant, avec ce qui m’arrive ! »), sinon une introspection (« qu’avait-il fait, bon sang, pour en arriver là, à n’être plus que l’ombre de lui-même, même plus le courage de se raser et ce col de chemise noirâtre, etc., etc. »), voire même une mise au point, une fouille psychologique, une décision à prendre, que sais-je encore.

 

Au cinéma, dans les films dits « à caméra subjective » (j’ai un souvenir très intense de La Dame du lac de Robert Montgomery (1947) ou de La Femme défendue de Philippe Harel (1997)), la présence d’un miroir est le seul moment où apparaît le visage du protagoniste. Moment important, parce que rare, et où on a soudain l’impression – forcément – d’un violent changement de perspective, le regardant devenant, pour quelques secondes, regardé…

 

Dans L’Inaperçu, le beau roman de Sylvie Germain que je viens de lire, ce passage par le miroir, assez long, est un moment pivot de l’histoire qui nous est racontée. Sabine, l’héroïne, s’observe, s’interroge, mais la réponse, la décision de changer de vie qu’elle prend à cet instant, ne vient pas tant de son visage qu’elle questionne – même si celui-ci lui révèle, après tant d’années de vie déjà, la vivante qu’elle est (oui, on est bien à un tournant essentiel du livre !). Non, la réponse, semble-t-il, vient de… ses pieds vers lesquels glisse ensuite son regard. Jolie façon d’utiliser de biais le procédé narratif :

 

   Sabine s’est retrouvée seule dans la grande maison, du coup elle a consacré davantage encore que par le passé son temps et son énergie à son travail. Son magasin prospérait, le sens de sa vie s’étrécissait à mesure. Un soir, de retour dans sa maison déserte, tard comme à l’accoutumée, elle a ressenti physiquement la vacuité de sa demeure et celle de son existence. Cela l’a saisie à la nuque, comme si une main s'abattait d'une poigne sûre et froide pour la mettre aux arrêts. Elle a poussé un cri étouffé, s’est retournée vivement. Il n’y avait personne, juste son reflet, là-bas, dans le grand miroir mural à l`autre extrémité du salon. Elle s'est dirigée à pas lents vers le miroir ou son reflet grandissait et se précisait progressivement, tel un passant qui s'avance à la rencontre d'un autre dans une rue étroite et rectiligne. Mais à la différence des passants qui évitent de se regarder droit dans les yeux lorsqu'ils se croisent, se contentant d’un coup d’œil furtif jeté de biais, elle s'est approchée tout près de la glace, s'est campée devant et s’est dévisagée. Depuis son enfance, elle s’était regardée des milliers et des milliers de fois, souvent avec une grande attention, tantôt en scrutant tel ou tel détail de son visage ou de son corps, tantôt évaluant l’ensemble, son expression, son port, l’élégance de sa mise. Mais ainsi, jamais encore elle ne s’était vue. Ainsi : à l’improviste, sans souci de son apparence, de son teint ou de sa ligne, de sa beauté, de son allure. Sans souci de quoi ni de qui que ce soit, surtout pas de sa propre image.

   Ainsi : prise au dépourvu, dans le dénuement de la surprise, dans l’émoi de l’étonnement. Et pour la première fois elle a vu son regard, nu, libre d’elle-même. Un regard intense et calme, sans réflexivité, posé droit sur elle. Non pas sur elle, Sabine Bérynx, femme d'âge déjà mûr, mais sur la vivante qu'elle était, tout simplement, très puissamment. Elle, une vivante, une personne, une humaine. Une éphémère du monde, une passagère du temps, une mortelle. Un petit mystère d’être parmi des milliards d’autres, unique et anodine, furtive et immortelle. Une formidable promesse – mais de quoi ? Elle s'est tenue face à cette autre silencieuse, a soutenu un moment son regard radiant de nudité, implacable de placidité, de patience, elle a entendu les questions muettes qu’elle lui adressait, a écouté son appel monté des lointains du temps, du plus profond de son humanité, des pores de sa peau, de l’ombre de ses prunelles, du tain du miroir, de l'instant, puis elle a baissé ses paupières soudain alourdies, humides de confusion. Que répondre à un tel regard ? Le sien, désemparé, béait vers le sol. Alors elle a aperçu ses pieds, là, sagement posés sur le plancher de bois. Deux pieds fatigués d'avoir marche, piétiné, porté son corps toute la journée, deux pieds fourbus dans leurs jolis escarpins de cuir vieux rose, et elle a souri.

   Elle s’est déchaussée, a considéré ses pieds en les soulevant et les agitant tour à tour; des pieds minces, bien cambrés, mais le gauche déjà en voie d'enlaidissement avec l'émergence d'un oignon rougeâtre, et des cors sur les orteils. Elle a souri du ridicule de son état, puis elle a de nouveau affronté le miroir. La réponse à la question lancée par son regard détaché d'elle lui est venue subitement, soufflée par ses pieds : « Debout, en marche ! » Elle n’avait rien d'autre à dire, rien d'autre à proposer. Il lui a semblé que le regard relâchait un peu sa tension, que sa gravité se teintait d'ironie.

 

            Sylvie Germain, L’Inaperçu, Le livre de poche

 

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28 mai 2012 1 28 /05 /mai /2012 12:08

 

Extrait des Impardonnables de Cristina Campo, ce beau livre que j’évoquais dans mon billet précédent, un commentaire du célèbre tableau de Carpaccio, Les Courtisanes.

 

Carpaccio-Les-courtisanes.jpg

 

Ou sur la tension, sinon la contradiction nécessaire, au sein de l’œuvre d’art :

 

   Désolation sans nom d’un tableau : les Courtisanes de Carpaccio. D’où vient-il ? Encore une œuvre parfaite obtenue par présences contraires… Sur la gracieuse terrasse, comme dans un blason, toute forme de beauté se trouve recueillie : les fleurs, les chiots, les paons au précieux plumage, les tourterelles blanches, les grenades aux rutilances de rubis. L’air est si calme, avec des accents de bronze dans la profonde épaisseur du bleu. C’est l’heure immobile, intensément belle, que l’on voudrait arrêter. Mais « A quoi bon ? » semblent crier en silence les deux regards fixes, dont la douceur se perd dans le vague, les deux profils purs et vides, semblables comme deux choses peuvent l’être, deux minéraux dans un traité, deux plantes aquatiques : robustes et prisonnières.

   Homère ne procède pas autrement, lui qui énumère toutes les joies de la vie – jusqu’à ce bain chaud préparé par des mains aimées – lorsqu’il veut nous frapper de terreur avec la mort d’Hector.

   Mais dans le visage des Courtisanes, il n’y a pas de jeune mort, pas de plainte amoureuse. Elles ne sont que la « profonde histoire d’un vide », de l’horreur ouatée par une vie oisive, égrugée par l’ennui, l’horreur de la beauté inutile, plus vide qu’un coquillage vide. « Monstres dans la détresse » : ainsi les nomma un gentilhomme de leur temps. Et c’est ce que Carpaccio dit en silence : par énumérations, répétitions, en plaçant dans un coin, là où personne ne le voit, un chien atroce et désespéré dont les crocs s’acharnent sur un bout de bois.

 

                        Cristina Campo, Les impardonnables,  traduit de l’italien

                        par Jean-Baptiste Para, Gallimard, collection L’arpenteur

                      

« Homère ne procède pas autrement… » : cette remarque m’a fait reprendre le passage de L’Iliade auquel il est fait allusion. C’est à la fin du chant XXII. Achille vient de tuer Hector, sous les remparts de Troie. Le poète antique – comme Sophocle, un peu plus tard, le fera dans Œdipe roi – utilise avec grande efficacité le procédé narratif que les scénaristes appellent aujourd’hui l’ironie dramatique : l’auditeur, le lecteur ou le spectateur sait déjà ce que le personnage ne sait pas encore ; nous avons suivi longuement le combat d’Achille et d’Hector, nous en connaissons l’issue, mais, à l’intérieur des murailles de Troie, Andromaque pour quelques instants l’ignore toujours ; malgré ses appréhensions, elle fait préparer par ses servantes un bain chaud pour son mari de retour du combat. Et nous qui savons qu’Hector est mort – comme, dès que commence la pièce de Sophocle, le spectateur athénien sait, connaissant la légende, qu’Œdipe a tué son père – n’en avons que plus de commisération pour Andromaque :

 

                                             Mais l’épouse d’Hector

            Ne savait rien encor. Nul messager n’était venu

            Lui annoncer que son époux restait hors des remparts.

            Elle tissait sur le métier, dans sa haute demeure,

Un grand manteau de pourpre avec mille dessins brodés.

            Elle venait de dire à ses servantes bien bouclées

            De mettre sur un feu un grand trépied, afin qu’Hector

Trouvât chez lui un bain d’eau chaude en rentrant du combat.

L’insensée ignorait encore qu’Athéna aux yeux pers

L’avait dompté loin de son bain sous la force d’Achille.

Du rempart alors lui parvinrent des cris, des sanglots.

Elle fut prise de vertige, et lâchant sa navette,

Elle parla ainsi à ses servantes bien bouclées :

« Que deux de vous me suivent : je veux voir ce qui se passe.

J’ai entendu la voix de mon auguste belle-mère ;

Je sens mon cœur bondir jusqu’à ma bouche, et mes genoux

S’appesantir. Le malheur guette les fils de Priam.

Ah ! que mon oreille n’en sache rien ! Mais j’ai bien peur

Qu’Achille aux pieds légers n’écarte l’intrépide Hector

Loin de nos murs et n’aille le poursuivre dans la plaine,

            En essayant de mettre un terme à sa triste vaillance.

            Jamais il ne restait noyé au milieu de la masse,

            Mais il fonçait tout droit, avec une ardeur sans pareille. »

 

                        Homère, L’Iliade, traduit du grec par Frédéric Mugler

                        Collection Babel, Editions Actes Sud

 

 

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4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 13:26

 

Je viens de relire le magnifique petit livre de Thomas de Quincey, Les derniers jours d’Emmanuel Kant, description précise de la dégradation mentale et physique du grand penseur. Pour écrire ce cours récit, le grand écrivain anglais du XIX° siècle s’est servi surtout des mémoires d’Andreas Christoph Wasianski, un fidèle du philosophe, et les a transposés presque littéralement en anglais (je reviens dans quelques instants sur ce presque). Plusieurs traductions françaises sont disponibles. La plus connue est celle de Marcel Schwob, l’auteur des célèbres Vies imaginaires (1896).

 

Apparemment, le sujet n’a rien de drôle et pourtant, d’une première lecture déjà ancienne, je gardais le souvenir d’un texte particulièrement plaisant, sinon parfois même franchement comique. Je viens de constater que je ne m’étais pas trompé, surtout en ce qui concerne la longue description de ce qu’était la vie quotidienne de l’auteur de la Critique de la raison pure, avant que n’apparaissent les signes annonciateurs de son décès. Une vie de vieux garçon, vouée à la réflexion et réglée comme du papier à musique, qu’il s’agisse des repas, des promenades, des fréquentations, des heures de travail, des soins du corps, voire du temps passé au lit. Qu’on en juge par les lignes qui suivent :

 

À son retour de promenade, il s'asseyait à sa table de travail et lisait jusqu'au crépuscule. Durant cette période de lumière douteuse, si amie de la pensée, il restait en tranquille méditation sur ce qu'il venait de lire, pourvu que le livre le valût. Sinon, il faisait le plan de sa leçon du jour suivant ou de quelque partie de l'œuvre qu'il était alors en train d'écrire. Pendant cet état de repos, il s'établissait, hiver comme été, auprès du poêle, regardant par la fenêtre la vieille tour de Loebenicht, non point qu'on pût dire proprement qu'il la voyait, mais la tour reposait sur son œil, comme une musique éloignée sur l'oreille, obscurément, en demi-conscience. Il n'y a point de paroles qui semblent assez fortes pour exprimer le sens de reconnaissance du plaisir qu'il tirait de cette vieille tour, quand il la regardait ainsi au crépuscule, dans cette calme rêverie. Ce qui suivit montre vraiment combien elle était devenue importante à sa vie : car il advint que quelques peupliers d'un jardin voisin s'élevèrent à assez de hauteur pour cacher la vue de cette tour. Sur quoi, Kant devint fort troublé, inquiet et finalement se trouva positivement incapable de continuer ses méditations du soir. Par bonheur, le propriétaire de ce jardin était une personne fort considérée et obligeante, qui avait d'ailleurs un profond respect pour Kant ; et par la suite, le cas lui ayant été représenté, il donna ordre de couper les peupliers. La chose fut faite : la vieille tour de Lœbenicht se découvrit de nouveau, Kant retrouva son égalité d'âme, put poursuivre de nouveau ses calmes méditations crépusculaires.

Après qu'on avait apporté les chandelles, Kant continuait de travailler jusqu'à presque dix heures. Un quart d'heure avant de se mettre au lit, il retirait autant que possible son esprit de toute classe de pensée qui demandait quelque effort ou énergie d'attention, tenant que ses pensées, par stimulation et excitation, pourraient être propres à lui causer de l'insomnie ; la moindre contrariété à l'heure habituelle de s'endormir lui était au plus haut point désagréable. Heureusement, c'était un accident qui lui arrivait bien rarement. Il se déshabillait sans l'aide de son valet de chambre, mais dans un tel ordre et avec un tel respect romain du décorum et du το πρεπου, qu'il était toujours prêt en une seconde à pouvoir paraître sans embarras pour lui ou pour les autres. Ceci fait, il s'étendait sur un matelas, s'enveloppait d'une cotte qui en été était toujours de coton, en automne de laine. À l'entrée de l'hiver, il se servait des deux et contre les froids très rudes il se protégeait par une couverture d'édredon, dont la partie qui lui couvrait les épaules n'était pas bourrée de plumes mais garnie ou plutôt ouatée de couches serrées de laine. Une longue pratique lui avait enseigné une manière fort habile de se nicher et de s'enrouler dans les couvertures. D'abord il s'asseyait sur le bord du lit, puis d'un mouvement agile il s'élançait obliquement à sa place ; puis il tirait un coin des couvertures sous son épaule gauche et, la faisant passer à travers le dos, l'amenait jusque sous son épaule droite ; quatrièmement, par un particulier tour d'adresse, il opérait sur l'autre coin de la même manière, et parvenait finalement à l'enrouler autour de toute sa personne. Ainsi, bandé comme une momie, ou ainsi que je le lui disais souvent, enroulé comme le ver à soie dans son cocon, il attendait l'approche du sommeil, qui d'ordinaire survenait immédiatement.

Car la santé de Kant était exquise : ce n'était point seulement la santé négative ou l'absence de douleur, d'irritation ou de malaise, qui bien que n'étant point douloureux sont parfois pires à supporter que la douleur ; mais c'était un état de sensation positive de plaisir et une possession consciente de toutes ses activités vitales. Voilà pourquoi s'étant empaqueté pour la nuit en la manière que j'ai décrite, il s'écriait souvent tout seul, comme il nous le racontait à dîner : « Est-il possible de concevoir un être humain qui jouisse d'une santé plus parfaite que moi ! » Telle était la pureté de sa vie et son heureuse condition, qu'aucune passion troublante ne s'élevait jamais pour l'exciter, aucun souci pour le harasser, aucune peine pour l'éveiller. Même dans l'hiver le plus rude, sa chambre à coucher demeurait sans feu ; ce n'est que dans ses dernières années qu'il céda aux supplications de ses amis jusqu'à permettre qu'on y en allumât un bien petit. Tout dorlotage, tout soin douillet ne trouvait point de quartier auprès de Kant. D'ailleurs cinq minutes, par la température la plus froide, suffisaient pour surmonter le premier frisson du lit, par la diffusion d'une chaleur générale dans tout son corps. S'il avait occasion de quitter sa chambre à coucher pendant la nuit (elle demeurait toujours close et sombre, jour et nuit, été comme hiver), il se guidait au moyen d'une corde dûment attachée au pied de son lit toutes les nuits, qui aboutissait vers une chambre voisine.

Kant ne transpirait jamais, ni le jour, ni la nuit. Cependant la chaleur qu'il supportait habituellement dans son cabinet de travail était surprenante, et en fait, il se sentait mal à l'aise s'il manquait seulement un degré à cette chaleur. Soixante-quinze degrés Fahrenheit étaient la température invariable de cette chambre où il vivait habituellement ; et si elle tombait en dessous de ce point, quelle que fût la saison de l'année, il l'élevait artificiellement à la hauteur habituelle. Dans les chaleurs de l'été, il allait vêtu d'habits légers et invariablement de bas de soie. Pourtant, comme ses vêtements ne pouvaient toujours suffire à l'assurer contre la transpiration, s'il était occupé à quelque exercice actif, il avait un singulier remède en réserve. Il se retirait alors dans un endroit ombragé et demeurait immobile avec l'air et l'attitude d'une personne qui écoute ou qui attend, jusqu'à ce que son aridité coutumière lui eût été rendue. Même par les nuits d'été les plus étouffantes, si la plus légère trace de transpiration avait souillé ses vêtements de nuit, il en parlait avec emphase comme d'un accident qui l'avait choqué au plus haut point.

 

Thomas de Quincey, Les derniers jours d’Emmanuel Kant,

traduit de l’anglais  par Marcel Schwob, Editions Ombres.

 

C’est qu’il semble que de Quincey a utilisé les anecdotes rapportées par le fidèle Wasianski pour, sans guère cependant y apporter de modifications, en changer fondamentalement le code d’ensemble : de souvenirs à vocation pieusement biographique, en y injectant discrètement une certaine dose d’ironie, il a produit une œuvre qui ressortit bien davantage au domaine de la fiction qu'à celui du témoignage historique. Bien poreuse frontière, si l'on y pense : les faits sont encore presque fidèlement rapportés et pourtant... Rien d'étonnant, dès lors, à ce que pareil texte ait attiré son premier traducteur français, auteur, quant à lui, de « biographies imaginaires ».


On trouvera sur la toile une étude particulièrement sérieuse et fouillée de deux universitaires qui sont repartis des textes de Wasianski et de deux autres témoins de la fin de vie de Kant, y ont comparé minutieusement le récit de de Quincey, puis ce qu’en ont fait les traducteurs français (voir Robert Dion et FrancisFortier, Péculat biographique et enchevêtrement générique, http://www.erudit.org/revue/pr/2003/v31/n1/008501ar.html – il m’a fallu du même coup apprendre ce qu’était un péculat !).

 

Oserais-je me permettre ici – sans vouloir, bien entendu, me comparer au merveilleux Thomas de Quincey (je me rappelle ma découverte enthousiaste – avais-je seulement vingt ans ? – de De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts, puis plus tard d’autres livres comme La nonne militaire d’Espagne ou Judas Iscariote, sans oublier, bien sûr, Les confessions d’un mangeur d’opium anglais ; je reviendrai un jour aussi sur l’intérêt que portait Borges à de Quincey), oserais-je me permettre ici, dis-je, de reconnaître que j’ai pratiqué un jour le même genre de « détournement » de mémoires historiques on ne peut plus authentiques ? C’étaient ceux du brave liégeois Jean Joseph Charlier, héros, s’il en est, de la glorieuse « révolution » belge ; cet opuscule, publié en 1884 et que j'ai découvert un jour à la Bibliothèque royale de Bruxelles et transposé presque littéralement sous forme de monologue théâtral, a été ensuite mis en scène par Jules Henri Marchant et a donné au très grand acteur qu’est Angelo Bison un rôle que l’on aurait cru cousu sur mesure… (j’ai placé en trois épisodes il y a quelques mois sur ce blog – voir la catégorie autocitations – le texte complet de ce monologue).

 

 

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