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29 mars 2014 6 29 /03 /mars /2014 22:17

 

 

Née en 1930, Liliane Wouters est une des voix majeures de la poésie belge francophone. Poésie de facture classique, voix ferme, sensualité forte et aussi une tonalité où résonnent parfois des échos moyenâgeux.

 

J’ai pris dans ma bibliothèque et viens de relire avec grand plaisir un volume paru en 1983, L’aloès. Il contenait l’essentiel de l’œuvre antérieure et apportait une grande part d’inédits. De ce volume-charnière, j’extrais deux poèmes. Le premier, doux-amer, sur la vie qui a passé :

 

            Pas rien, pas rien, le petit vent de l’aube,

            Le petit rose du petit matin,

            Changé en pourpre, en noir, en nuit de taupe.

            Je suis la taupe et le ciel est lointain.

 

            Pas rien, pas rien, les flaques sur la plage,

            La dune blonde et la blonde clarté,

            La mer sans fin et les vagues sans âges,

            Nous n’y aurons dansé qu’un seul été.

 

            Pas rien, pas rien, même si l’on décompte

            Les vaches maigres, les années de chien.

            J’aurai vécu tel jour, telle seconde

            C’était trop peu mais ce ne fut pas rien.

 

                     Liliane Wouters, L’aloès, Luneau Ascot Editeurs

 

Quant au second texte, il dit aux morts : non, pas avec vous, pas encore, laissez-moi vivre....

 

                 MORTS,

             NE ME DITES PLUS

          QUE JE SUIS VOTRE SANG

 

Morts, ne me dites plus que je suis votre sang

Car je ferai la sourde.

Je ne pourrais aller où votre âme descend :

Ma besace est trop lourde.

 

Je vous ai bien aimés quand vous étiez encor

Attachés à ma vie

Mais de joindre la table où s’assied votre corps,

Non, je n’ai pas envie.

 

Quand je vous appelais, qu’avez-vous répondu ?

Et quand ma voix s’est tue

Lasse d’en vain crier, trop de neige a fondu

Sur la terre battue.

 

A présent vous parlez, mais je bouche à deux mains

Mes yeux et mes oreilles.

Allez-vous-en, voyons, je dois vivre demain

Et remplir mes corbeilles.

 

Dans les pâquis du ciel où vous broutez en paix

Les herbes et la menthe

Souvenez-vous un peu du pain que l’on trempait

Dans la soupe fumante.

 

Car nous avons un corps à porter, avec l’ombre

Traînant derrière lui.

Que pouvons-nous savoir de vos royaumes sombres

Où la chair se détruit?

 

Petits morts bien ancrés au pays des racines,

Bien pris en leurs filets,

Chaque instant que je vis votre image assassine

Qu’un insecte filait.

 

Sur la toile tendue un léger souffle passe :

Vous mourez à nouveau.

 Et voilà, c’est fini, la mémoire s’efface

Au cœur de mon cerveau.

 

Il ne faut pas grand’chose, un petit coup de gomme,

Un seul aboi de chien.

Les papiers dans le feu, dans la terre les hommes,

On ne verra plus rien.

 

O vous qui nourrissez les fourmis, les cloportes,

En vos tristes séjours

N’accourez plus ainsi quand du seuil de la porte

Je regarde le jour.

 

Petits morts accroupis dans la terre, pardon,

Oui, je peux vous survivre.

Pendant que vous perdez l’haleine et les tendons,

De soleil je suis ivre.

 

J’ai versé tant de pleurs que je brûlai mes draps

Mais le sel de ces larmes

Devint fade le soir où j’entendis les rats

Sur moi faire vacarme.

 

A petits coups de dents ils rongèrent d’abord

La peine de surface ;

Puis celle qui logeait au plus profond du corps

Leurs griffes me l’effacent.

 

Gentils morts bien tassés à douze pieds de fond

Dans la poussière blanche,

Le temps passe, l’amour et les regrets s’en vont,

Donnez-moi quatre planches.

 

Holà ! ho ! ce bois jaune est trop dur pour mes reins !

Vite, mon lit de plumes !

Pour coucher ici-bas c’est un meilleur terrain

Que l’argile posthume.

 

Dansez tous, les vivants, la pavane ou la gigue.

Ce n’est qu’un au revoir.

Il nous faut dépêcher d’aller cueillir des figues

Tant qu’on peut en avoir.

 

                  Liliane Wouters, L’aloès, Luneau Ascot Editeurs

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28 janvier 2014 2 28 /01 /janvier /2014 17:48

 

D’Eric Brogniet, dans Graphies, nue noire, poèmes en dialogue avec des photos de Marianne Grimont :

 

            Mais alors, d’où vient

             Que l’éphémère soit

            Notre plus poignante

                 Rédemption ?

 

                        Edition Tétras Lyre

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1 janvier 2014 3 01 /01 /janvier /2014 20:43

 

Pour bien commencer l’année, cette Ascension du mont Tai de Li Po, le grand poète chinois du VIII° siècle, dont j’ai déjà mentionné plusieurs poèmes dans ce blog :

 

Avant l’aube, je monte

   pour me délecter

   du lever du jour.

De la main, j’écarte les nuages,

j’ai le sentiment

   que mon âme s’envole

et plane déjà à mi-chemin

   de la terre et du ciel.

De l’ouest vient le fleuve Jaune

serpentant avec grâce

   entre les monts lointains.

Je m’arrête au bord d’un rocher,

scrutant des yeux l’horizon

   et la voûte céleste.

Par hasard je repère

   un jeune Immortel :

ses cheveux noirs en deux toupets

   ressemblent aux nuages.

Il sourit et se moque de moi

   qui si tardivement

   aspire à l’immortalité.

En effet, j‘ai gaspillé

   beaucoup de temps

   dans ma jeunesse.

J’hésite un bref instant

   et soudain il disparaît.

Dans l’espace infini,

   Comment le retrouver ?

 

            Ferdinand Stočes dans Le ciel pour couverture, la terre pour oreiller,

            La vie et l’œuvre de Li-Po, Piquier poche

            (Le poème est traduit par Ferdinand Stočes)

 

Tant pis…

 

(Sur les immortels, voir l’article de Wikipedia, Immortel taoïste (http://fr.wikipedia.org/wiki/Immortel_taoïste)

 

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30 juin 2012 6 30 /06 /juin /2012 17:37

Seigneur

 

Seigneur, ayez pitié des hommes d’aujourd’hui.

Ils ont déplacé les frontières de l’esprit

Il y a beaucoup de poètes, en ce moment, à Paris

Leur esprit est orné comme un arbre de Noël.

L’âme de l’homme flotte comme du liège

l’âme de l’homme brille comme du sel.

Seigneur, ayez pitié des hommes d’aujourd’hui.

Le bruit des voix a remplacé le sens des mots.

Le samovar bout dans l’isba du moujik.

Les jeunes ne vivront plus selon les vieilles lois

Ils peignent des formes neuves avec des couleurs fraîches

Ils étaient las d’attendre et si las d’espérer

Et de regarder la vie à travers un vitrail décoloré.

 

Publié en 1921, dans Le canari et la canari et la cerise, ce poème du jeune Paul Neuhuys – voir mon billet précédent – commence comme un écho au célèbre Pâques à New York de Blaise Cendrars, écrit une dizaine d’années plus tôt (« Seigneur, c'est aujourd'hui le jour de votre Nom, / J'ai lu dans un vieux livre la geste de votre Passion »). Mais ce n’est pas de la pauvreté des immigrés new-yorkais qu’il nous parle, comme le fait le beau poème de Cendrars, mais d’une jeunesse en quête d’un autre monde à construire, d’un élan nouveau. Ce texte de Neuhuys, très simple, avec, comme souvent chez lui, l’image incongrue qui nous emporte ailleurs – « Le samovar bout dans l’isba du moujik » – tout en restant dans la ligne thématique de l’effervescence évoquée, me paraît brusquement d’une étrange actualité, dans ce monde où les générations qui la précèdent ne laissent à la jeunesse qu’une place si difficile à prendre. Et où aussi, à l’évidence et de plus en plus (portables, iPhones, cacophonies en tout genre), « le bruit des voix a remplacé le sens des mots »…

 

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25 juin 2012 1 25 /06 /juin /2012 19:22

 

Encore un peu de poésie ? J’ai pour l’œuvre de Paul Neuhuys un penchant tout particulier. Ce poète anversois (1897-1984) fonda et dirigea aux beaux temps des avant-gardes la revue Ça Ira ! (20 numéros de 1920 à 1923), ainsi les éditions du même nom : 98 volumes – on y trouve le premier livre de Henri Michaux, Les rêves et la jambe ; d’autres auteurs belges comme notamment Marcel Lecomte, Paul Nougé, Michel de Ghelderode, Marcel Marien ou le merveilleux Guy Vaes (hélas, récemment disparu) ; ainsi que la vingtaine de recueils écrits par Neuhuys lui-même – jusqu’à L’agenda d’Agenor, le dernier livre qu’il publia nonagénaire, peu de temps avant sa mort. Des recueils tirés à peu d’exemplaires et introuvables en librairie depuis longtemps (ne laissez pas sur leur rayon ce que vous apercevrez encore chez les bouquinistes !)

 

En 1984, j’ai eu la chance de pouvoir composer de l’œuvre de Neuhuys une anthologie qui a paru sous le titre On a beau dire dans la collection de poche Espace Nord (gérée aujourd’hui par les éditions Impressions nouvelles), anthologie, quant à elle, toujours disponible. Ce fut l’occasion de plusieurs visites au poète dans sa belle maison de la banlieue d’Anvers. Bien que sa santé fût déclinante, il gardait un esprit des plus alertes et un humour des plus constants. Je garde un souvenir magnifique de son évocation de la vie littéraire et artistique anversoise des années vingt et notamment de la description colorée qu’il faisait de son ami le peintre Paul Joostens. Malicieux, primesautier, l’œil vif, le vieil homme que je rencontrais était comme un éternel adolescent. Du grand art d’être un grand poète sans se prendre au sérieux. Voyez ces quelques vers proposés comme art poétique, avec les deux dernières lignes qui fleurent bon l’autodérision :

 

ART POETIQUE

 

Cent fois, j’ai déposé mon crayon sur la table,

et cent fois remisé mon cochon à l’étable,

pour que passe en mes vers un souffle délectable.

O poète local, ô poète vocal,

On dira que tes jeux de style sont factices

que plaire en parole et d’amer en peinture

fut ta seule façon de goûter la nature,

Châteaux de cartes, Pont des Soupirs, Boîte à Malices,

Que le temps balaiera un si frêle édifice.

Mais l’art des vers est, comme l’amour, disparate.

C’est à vouloir viser trop haut qu’on se rate.

 

                        Paul Neuhuys, La fontaine de jouvence, 1936

 

« Châteaux de cartes, Pont des Soupirs, Boîte à Malices » : un des traits stylistiques remarquables de Paul Neuhuys est sans doute l’énumération. De la boîte à malice du langage, l’auteur retire les mots comme au hasard – l’œuvre de ce poète est née dans le cousinage du dadaïsme – pour le seul plaisir, dirait-on parfois, de la seule sonorité, et la suite du texte arrive comme par enchantement, avec parfois une teinte de mélancolie :

 

ECHAPPE BELLE

 

Accordéon, Cheptel, Hippocampe, Banquise,

O mots tirés en l’air comme des coups de feu

Chacun vient à son tour sur la terre conquise

      Renouveler du sort l’inépuisable jeu

 

    En vain te pares-tu d’un cœur artificiel

Dans le miroir d’argent nage une nuque blonde

   Rien ne peut déranger le système du ciel

  Et le clown désolé fait rire tout le monde

 

Fusez, rires d’enfants ; coulez, larmes de mère

 La jonque de l’amour chavire entre les fleurs

  Dieu regarde s’ouvrir les tombes éphémères

   Et naître des saisons l’éternelle fraîcheur

 

                        Paul Neuhuys, L’arbre de Noël, 1927

 

Plaisir aussi, d’utiliser les rimes riches, au point qu’on a le sentiment que ce sont elles qui guident à l’emporte-pièce le petit récit qui court dans le poème et lui donnent son côté joyeusement incontrôlé :

 

LE CLAVECIN INDISCRET

 

J’ai connu autrefois une fille qui s’appelait Paule

et qui appuyait doucement sa tête sur mon épaule.

 

Elle avait connu jadis un garçon qui s’appelait Roger

mais sur lequel je préférais ne pas l’interroger,

 

car il est bon parfois de laisser la tristesse

s’installer dans notre cœur comme une bonne hôtesse.

 

Elle aimait me fermer la bouche en disant combien j’avais tort

de ne jamais vouloir me ranger du côté des plus forts.

 

Un jour, je la vis en proie à une grande épouvante :

elle avait rêvé qu’on voulait l’enterrer vivante.

 

Alors je la pressai, contre mon cœur, à se donner…

sans égard pour son col de reps amidonné.

 

Et comprenant qu’elle voulait faire siennes,

les aspirations d’une âme musicienne,

 

ce soir-là nous restâmes dans notre coin

à déchiffrer les « Leçons des Ténèbres » de Couperin.

 

            Paul Neuhuys, La joueuse d’ocarina, 1947

 

Deux poèmes encore parmi ceux que je préfère. L’un du tout jeune poète, premier texte de son premier recueil vraiment significatif. Insouciance, joie, esprit d’enfance donnent le ton de toute l’œuvre qui va suivre :

 

ROND-POINT

 

Mon amie, je t’aime

Et nous irons en Mésopotamie

Broder sur ce thème.

 

Ne restons pas ici, la vue est trop bornée.

Allons vers les contrées lumineuses,

Nous chasserons le jabiru dans les palétuviers,

Nous écouterons la musique verte des fleuves.

Je te conduirai sur une montagne taillée à pic ;

De là, tous les détails se perdront dans l’ensemble

Tu donneras tes lèvres rouges au soleil d’or,

Et nous redescendrons en courant.

 

Dites oui

Et nous danserons des danses inédites

Au son d’un orchestre inouï.

 

Nous visiterons les musées ;

Nous présenterons des condoléances au gardien ;

Nous irons dans les magasins de nouveauté,

Acheter des rubans de soie et des pantoufles de couleur.

Au jardin zoologique proche

Nous jetterons des noisettes dans la cage du mandrill

Et en revenant par les petites rues désertes

Nous tirerons aux sonnettes des maisons.

 

Je chanterai : ma mie, ô gué…

Tu m’appelleras : vaurien, artiste,

Et quand nous serons fatigués d’être gais

Nous serons contents d’être tristes.

 

            Paul Neuhuys, Le canari et la cerise, 1921

 

Et l’autre, extrait de son avant dernier livre au beau nom d’Octavie (oh ! que ta vie…), publié par Neuhuys alors que, comme disent les Suisses, il avait octante ans. Poème en forme de comptine, comme souvent chez lui. Beau regard d’un vieil homme sur le bout de vie qui lui reste :

 

ARRIERE-SAISON

 

Connais-tu la fille

la fille des quais

aux cheveux jonquille

au cœur détraqué ?

 

Le bonheur ça file

comme l’oiseau bleu

Ce n’est pas facile

d’avoir ce qu’on veut

 

Faut bien qu’on se marre

sans espoir de rien

larguons les amarres

sur l’été indien

 

            Paul Neuhuys, Octavie, 1977

 

(On peut consulter sur le net le blog de la « Fondation Ça Ira ! » caira.over-blog.com qui, depuis de nombreuses années perpétue la mémoire de Paul Neuhuys, de son œuvre et du milieu littéraire et artistique qui était le sien.) 

 

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15 juin 2012 5 15 /06 /juin /2012 20:21

 

Encore un peu de poésie chinoise ? Voici cette fois un petit choix de sagesse taoïste. Images fulgurantes, éveil absolu, fusion avec le paysage, quintessence du monde en quelques mots. « Foin du savoir et de l’étude », dit Si K’Ang (223-262), « mon esprit, vagabond du silence ! »

 

Promenade au mont de la Paix suprême

 

Le ciel s’écartèle au péril des roches ;

Le soleil se déchire au vertige des arbres.

Dans l’ombre des ravins meurt l’éclat du printemps ;

Sur la glace des pics vit la neige d’été.

 

            Poème de K’ong Tche-Kouei (447-501) dans La montagne vide,  Anthologie

de la poésie chinoise III°-XI° siècle, traduction de P. Carré et Z. Bianu.

(Idem pour les textes qui suivent)

 

 

Vent

 

Au murmure du paysage naît une fraîcheur

Qui lave les bois de ma vallée :

Galop des fumées par la porte du ravin,

Spirales de brume après les piliers des cimes.

 

Elle va libre et sans traces

Comme le mouvement de la vie.

Chute du soleil, paix du paysage –

La voix des pins s’éveille.

 

            Poème de Wang Po (647-675)

 

 

Une nuit sur le fleuve à Kien-tö

 

Près de l’ilot de brume notre bateau s’arrête,

Au couchant qui ravive toute mélancolie.

Par cette immensité, le ciel verse sous les arbres.

Sur le fleuve pur, la lune rejoint l’homme.

 

Poème de Mong Hao-Jan (689-740)

 

 

Le jardin des magnolias

 

Sur les monts en automne au jour qui se replie

Une ligne d’oiseaux se déplie.

Surgit l’éclair d’un vert vif

Où les brumes du soir ne peuvent s’abriter.

 

            Poème de Wang Wei (701-761)

 

Et celui-ci, à mes yeux peut-être le plus beau, le plus intense :

 

Voie

 

Reflets de la lune en mille lacs.

Mille miroirs pour la même lune.

Le corps absolu de tout éveil m’inonde –

Je suis le réel.

 

            Poème de Hiuan-Kiue de Yong-Kia (665-713)

 

« Je suis le réel », dit le poète ancien. A quoi fera écho, douze siècles plus tard et pour ouvrir son Gardeur de troupeaux, Alberto Caeiro, celui de ses hétéronymes dont Pesso avait fait son maître :

 

Je suis un gardeur de troupeaux.
Le troupeau, ce sont mes pensées
Et mes pensées sont toutes sensations.
Je pense avec les yeux et avec les oreilles
Et avec les mains et les pieds
Et avec le nez et la bouche.

Penser une fleur c’est la voir et la respirer
Et manger un fruit c’est en savoir le sens.

C’est pourquoi lorsque par un jour de chaleur
Je me sens triste d’en jouir à ce point,
Et que je m’étends de tout mon long dans l’herbe,
Et que je ferme mes yeux brûlants,
Je sens mon corps entier étendu dans la réalité,
Je connais la vérité et suis heureux.

 

            Fernando Pessoa, Œuvres poétiques, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade

            Traduction de Patrick Quillier

 

 

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5 juin 2012 2 05 /06 /juin /2012 00:06

 

Fringale, ces derniers jours, de poésie chinoise classique. J’ai sorti de ma bibliothèque les quelques volumes que j’en possède. Souvenir de Paul Willems, mon vieux maître et ami, le merveilleux écrivain qui en parlait si bien et si simplement. La poésie chinoise fut une des grandes découvertes de sa vie :

 

La poésie chinoise est toujours concrète et toujours très courte. Ce sont quelques notations qui se juxtaposent sans lien formel, une sorte de contact avec l’instant d’une intensité incroyable. Dans leur poésie, les Chinois parviennent à rassembler toute leur force d’attention pour saisir le moment dans ce qu’il a d’éternel. Et cette poésie reste éternelle précisément parce qu’elle saisit avec tant de force la chose qui arrive au moment même où elle arrive. Ce n’est jamais une démonstration, ce n’est jamais un mouvement de pensée.

 

            Le monde de Paul Willems, Labor, collection Archives du futur

 

Révérence à Li Po, ce grand poète du huitième siècle que Paul Willems aimait particulièrement. Ainsi ce poème, parmi mes préférés, et d’abord dans la traduction de Tch’en Yen-hia et Dieny que propose, toujours indispensable et toujours disponible (vite, procurez-la-vous, si vous ne l’avez pas !), l’Anthologie de la poésie chinoise classique publiée en 1962 par Paul Demiéville – un livre tant lu et relu par Willems que son exemplaire tombait en lambeaux :

 

LIBATION SOLITAIRE AU CLAIR DE LUNE

 

            Parmi les fleurs un pot de vin :

               Je bois tout seul sans un ami.

            Levant ma coupe, je convie le clair de lune ;

               Voici mon ombre devant moi : nous sommes trois.

            La lune, hélas, ne sait pas boire ;

               Et l’ombre en vain me suit.

            Compagnes d’un instant, ô vous, la lune et l’ombre !

               Par de joyeux ébats, faisons fête au printemps !

            Quand je chante, la lune indolente musarde ;

               Quand je danse, mon ombre égarée se déforme.

            Tant que nous veillerons, ensemble égayons-nous ;

   Et, l’ivresse venue, que chacun s’en retourne.

Que dure à tout jamais notre liaison sans âme :

   Retrouvons-nous sur la lointaine Voie Lactée !

 

            Paul Demiéville, Anthologie de la poésie chinoise classique

            Collection Poésie/Gallimard

 

Ce poème est un des poèmes de Li Po les plus traduits. J’en trouve, dans les volumes que je possède, quatre autres traductions. Je vous les transcris. (« Le chinois classique, dit l’auteur d’un site que je consulte parfois – http://www.paris-beijing.fr/ – est une langue subtile et ambiguë, qui permet de multiples traductions. (…) La poésie chinoise est comme un dessin dans les nuages... » )

 

D’abord celle-ci, un peu plus sobre et tout aussi ancienne (mais cette anthologie est plus difficile à trouver que la précédente) :

 

BUVANT SEUL SOUS LA LUNE

 

            Parmi les fleurs un flacon de vin.

            Je bois seul sans compagnon

            Levant ma coupe j’invite la lune,

Avec mon ombre nous voici trois.

            Bien que la lune ne sache pas boire

            Et que mon ombre ne sache que me suivre,

J’en fais mes compagnons d’un instant ;

Pour atteindre la joie il faut saisir le printemps.

Je chante, la lune se promène,

Je danse, mon ombre titube.

Avant l’ivresse nous nous réjouissons ensemble,

Quand je suis gris, nous nous séparons.

Ainsi je me lie à ces amis insensibles

Quand la lune m’attend dans le ciel.

 

            La poésie chinoise, anthologie traduite et présentée

 par Patricia Guillermaz, Editions Pierre Seghers 1957

 

Puis, cette autre :

 

IVRESSE SOLITAIRE AU CLAIR DE LUNE

 

            Une cruche de vin parmi les fleurs,

            Je bois seul sans compagnon     

Je lève ma coupe pour inviter la lune,

Avec mon ombre nous voici trois.

Or la lune ne sait pas boire,

Et l’ombre inutilement me suit.

Lune, ombre, compagnes d’un instant,

Joyeusement célébrons le printemps !

Je chante et la lune vacille,

Je danse et l’ombre s’affole.

Tant que nous sommes éveillés, réjouissons-nous !

L’ivresse venue, nous nous disperserons.

Puissent nos jeux insouciants durer à jamais !

Un jour, nous nous retrouverons sur la voie lactée.

 

            Li Bai (c’est une autre transcription française du nom de Li Po),

            Sur notre terre exilé, traduction de Dominique Hoizey, Coll. Orphée,

            La Différence, 1990.

 

Et celle-ci encore :

 

            Parmi les fleurs,

               une cruche de vin

            attend de bons copains

               et je suis seul.

            Levant ma coupe

               je convie la lune,

            avec mon ombre devant moi

               nous sommes trois.

            Bien que la lune

               ne sache pas boire,

            et que mon ombre

               en vain me suive,

            je me réjouis

               de fêter le printemps

            en cette compagnie d’un instant.

            Je chante

               et la lune zigzague,

            je danse et mon ombre titubante

               me tend les bras.

            L’esprit clair,

               que la fête batte son plein !

            Quand l’ivresse vient,

               que chacun aille son chemin !

            Liés à jamais,

                mes compagnons sans passion,

            sur la Voie lactée

               l’un l’autre

               nous nous attendrons.

 

                        Ferdinand Stoces, Le ciel pour couverture,

le terre pour oreiller.bvLa vie et l’œuvre de Li Po.

Picquier poche, 2006.

 

Ce dernier ouvrage, tout en comprenant de nombreux poèmes de Li Po, est une biographie de celui-ci, juste assez détaillée et parfaitement claire pour le lecteur occidental. Elle aurait passionné Paul Willems. Je l’ai lue avec grand plaisir et, bien évidemment, vous la recommande.

 

Allez, une dernière traduction pour la route. Sa charge poétique n’est certainement pas la moindre :

 

EN BUVANT SEUL SOUS LA LUNE

 

            Un pichet de vin au milieu des fleurs :

            Je suis seul à boire sans compagnon.

            Ma coupe levée, je convie la lune :

            Voici mon ombre, et nous sommes trois !

 

            La lune, hélas ! ne sait pas boire,

            Et mon ombre me suit sans comprendre.

            Amies d’un instant, lune et ombre,

            Débordons de printemps !

 

            La lune vacille à mon chant :

            A ma danse, l’ombre s’ébat.

            Dans la joie, nous veillons ensemble :

            Ivres, chacun s’en retourne.

 

            Amies inanimées de toujours

            Au Fleuve des Nues, prenons rendez-vous !

 

                        La montagne vide, Anthologie de la poésie chinoise III°-XI° siècle

                        Traduite et présentée par P. Carré et Z. Bianu, Albin Michel

                        Collection Spiritualités vivantes.

 

Ami lecteur, ce soir ou cette nuit, si le ciel est dégagé, munis-toi d’une ou deux bonnes bouteilles de vin et sors dans ton jardin, dans les bois ou dans la campagne. Porte un toast à la lune, regarde ton ombre avec amitié et ne te prive pas de la saveur du vin. Bientôt, à ton tour, tu me mettras à danser, tes pas se feront de plus en plus vifs et il ne te faudra pas attendre bien longtemps pour que la lune et ton ombre te suivent en tes cabrioles. Alors, sois en persuadé, le ciel s’entrouvrira et furtivement tu verras passer, « ses cheveux noirs en deux toupets ressemblant aux nuages », le grand Li Po lui-même qui te sourira. Comment ne pas croire, en effet, que ce merveilleux poète s’est transformé en l’un de ces immortels que révérait la tradition taoïste, ces immortels qui, devenus presque transparents, vivent dans les nuées ou au sommet des montagnes ? « Ceux qui ont les pupilles carrées ont plus de huit cents ans », écrit Ferdinand Stoces dans sa biographie. Peut-être, si le clair de lune est assez lumineux, pourras-tu même vérifier ce détail ?

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23 juillet 2011 6 23 /07 /juillet /2011 21:35


Que peuvent dire aujourd’hui « les poètes », face aux tragédies dont chaque jour nous parlent les media ? Face au monde tel qu’il se déploie sous nos yeux… Je repense à ces lignes magnifiques de Paul Celan :

 

S'il venait, 

venait un homme,

venait un homme, au monde,

aujourd'hui, avec

la barbe de clarté

des patriarches : il devrait,

s'il parlait de ce

temps, il

devrait

bégayer seulement, bégayer,

toutoutoujours

bégayer.


Paul Celan, La Rose de Personne, traduction de l’allemand

par Martine Broda, collection Points/Poésie 

                                          

 

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