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25 juin 2015 4 25 /06 /juin /2015 15:21

 

Je relis pour la énième fois un des plus beaux monologues de théâtre que je connais, Ismène du grand poète grec Yannis Ritsos. La sœur d’Antigone y est à présent une vieille femme. Elle s’adresse à un jeune officier dans ce qui est peut-être une dernière tentative de séduction mais qui se veut surtout l’affirmation d’un plaisir de vivre, et ce malgré les événements tragiques qui ont ensanglanté la célèbre famille dont elle est la seule survivante. Voyez cet extrait :

 

« Les morts, vous savez,

prennent toujours beaucoup de place – aussi petits

            et insignifiants soient-ils,

ils grandissent d’un coup et remplissent toute la maison. On n’a

            bientôt plus

un seul coin à soi.

(…)

Parfois, je m’arrête devant un miroir,

et je me peigne les cheveux. La glace entière

est pleine de leurs corps. Ce n’est qu’au-dessous de leur aisselle,

quand ils ouvrent leurs bras énormes comme pour m’empêcher

            de passer,

que j’aperçois par instants, rejeté dans un coin, un petit

            morceau de mon visage,

ou l’un de mes deux yeux comme si j’étais borgne. Sur les

            marches de l’escalier,

tous les matins, je retrouvais les empreintes poussiéreuses

de leurs pieds nus, et agrandis. C’était difficile

de monter ou de descendre sans leur marcher dessus.

                                               Jusqu’à ce qu’un jour,

j’entende notre nouveau jardinier monter quatre à quatre

            les escaliers  –

« madame, madame, les œillets ont fleuri », criait-il,

hors d’haleine,

on aurait presque dit qu’il allait pleurer. Ses cheveux

            dégouttaient,

fraîchement mouillés. C’était le mois de mai. Alors je descendis

            les marches.

 

Et en effet, les œillets avaient fleuri. Le jet d’eau était là, un

            peu plus loin.

nous sortîmes les cages des canaris sur le banc du jardin,

lavâmes leurs petites soucoupes, leur mîmes de l’eau fraîche et

            du chènevis,

et déjeunâmes sous les arbres. Il commençait à faire chaud.

Je mis un œillet dans mes cheveux. Le pain avait un goût de

            vivre.

 

            Yannis Ritsos, Le mur dans le miroir suivi de Ismène,

            Gallimard, traduit du grec par Dominique Grandmont

 

 

Sur Antigone, si différente, son contraire presque, le jugement d’Ismène est sévère mais serein :

 

« Mais ma sœur croyait tout régler avec ses il faut et ses il ne faut pas, on aurait dit qu’elle annonçait cette religion future

qui sépara le monde en deux (en ici et en au-delà), qui sépara le corps de l’homme en deux, répudiant tout ce qui était

            au-dessous de la ceinture.

(…)

Sa seule idée,

c’était mourir. Et maintenant je dis : sachant

qu’il n’y avait pas moyen de l’empêcher, plutôt que d’accepter

la mort,

jour après jour, telle qu’elle est, pour prix d’une vieillesse

           ingrate et stérile, elle préféra

aller à sa rencontre, la provoquer même, au nom

d’une grandeur d’âme insolente et trompeuse, en faisant

           de la peur

qu’elle avait d’elle-même et de vivre un héroïsme, en déguisant sa propre mort, inéluctable, en une immortalité facile,

oui, oui, facile, malgré tout son aveuglant éclat. Comment

           a-t-elle pu le supporter, mon dieu,

elle qu’un rien faisait se mettre en colère tant elle avait peur,

           elle toujours terrorisée

devant la nourriture, devant la lumière, devant les couleurs, devant l’eau fraîche et nue ? »

 

 

Le beau personnage que cette Ismène recréée par Ritsos ! Aucun désir de gloire, de célébrité, chez ce dernier rejeton de la grande dynastie des Labdacides ; aucun héroïsme ; rien que le besoin d’une douceur d’être, d’une paisible présence à l’instant :

 

« Jamais la peur ne m’a quittée qu’ils ne m’assoient un jour

           sur le trône.

Il faut avoir quelque chose à fuir pour rechercher les honneurs,

           soi-même ou, plus encore,

les hommes et la vie. Je n’aurais pas du tout aimé

être célèbre, n’avoir plus d’ombre et ne serait-ce qu’un endroit,

            quelque part,

où rester seule, pouvoir lentement retirer mes sandales,

et jouer, que sais-je, avec les clefs de mes tiroirs d’une main

            insouciante

que le laisserais pendre en dehors de mon lit. »

 

 

Vieille, recluse en sa chambre, Ismène médite longuement aussi sur le temps qui a passé. Apparaît alors une très belle image du corps, un corps devenu pareil à une vieille habitation. Une image qui résonne d’autant plus fort qu’elle me renvoie à un court fragment narratif de Kafka qui m’a toujours beaucoup impressionné. Lisons-les à la suite :

 

Ritsos :

 

« (…) Quelque part ici,

            au fond de moi, peut-être,

il y a un long couloir étranglé, sans lucarnes,

sans lanternes, sans portes, – il ne mène nulle part. Il sent la planche pourrie, la poussière, le moisi, les cafards, le temps

révolu.

Des hommes passent sans rien dire, emportant des chaises

brisées,

de grands caissons de bois, des tableaux, des miroirs très anciens – »

 

Kafka :

 

« Tout homme porte une chambre en lui. C’est un fait qui peut même se vérifier à l’oreille. Quand un homme marche vite et qu’on l’écoute attentivement, la nuit peut-être, tout étant silencieux alentour, on entend par exemple le brimbalement d’une glace qui n’est pas bien fixée au mur. »

 

            Franz Kafka, Œuvres complètes II, Bibliothèque de la Pléiade,

            Traduit de l’allemand par Marthe Robert

 

 

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26 février 2014 3 26 /02 /février /2014 20:49

 

Je constitue peu à peu, au hasard de mes lectures, une galerie disparate des figures romanesques qui me plaisent particulièrement (si cela vous tente de la parcourir, cliquez sur la catégorie Personnages un peu plus bas, à droite, sur cette page). J’y ajoute aujourd’hui le savoureux portrait d’un professeur de littérature à l'université que nous offre le narrateur du dernier roman de Nicolas Marchal :

 

Le Professeur. Qui exigeait qu’on l’appelle « Le Professeur ». Qui provoquait des mouvements de foule quand il traversait les couloirs. Dont toutes les secrétaires, toutes les assistantes-chercheuses, toutes les étudiantes, peignées ou non, étaient éperdument amoureuses, et pas discrètement, ça non, en gloussant, en tortillant des fesses, en s’évanouissant presque sur son passage. Le Professeur. Avec ses cheveux voletant autour de son front même quand nulle brise ne remuait les airs. Avec son expression pénétrée de profondeur et ses sourires entendus, qu’il distribuait comme un croupier corrompu distribue des atouts. Avec ses chemises impeccables. Avec sa sale manie d’être à la mode sans avoir trop l’air d’avoir voulu être à la mode. Avec ses étudiants qui le pistaient partout, les garçons se coiffant comme lui, les filles se coiffant comme lui. Avec ses quelques livres sous le bras. Avec sa sale amabilité. Avec sa voiture de collection. Cabriolet. Avec sa thèse creuse publiée chez un grand éditeur. Une pâle réplique d’un de mes chapitres dont je lui avais confié un jour une photocopie. Avec ses livres farauds et ses articles de pacotille. Et surtout, avec sa saleté de saloperie de bigre de nom de dieu de cours à soixante heures, suivi passionnément par plus d’étudiants qu’en comptait la faculté, à tel point que les travées étaient combles, les escaliers, les appuis de fenêtres occupés, tout ça pour quoi, pour une farce, un sous-produit de bazar, une grotesque mascarade ! La littérature volcanique : lire ou vivre Lowry. Littérature volcanique ! Je vous demande un peu ! Sale type de Professeur et ses métaphores vaseuses pour masquer son incompétence ! Son ignorance totale du sujet ! A peine survolé ! Un cours pour midinettes ! Indigne ! Même pas une introduction de cours ! Ça, pour n’y rien connaître à Lowry, il n’y connaissait rien, je peux vous le dire, moi qui étudiais la question des années avant que ce foutu play-boy inculte soit scandaleusement nommé à ce poste et fasse rutiler ses sourires et voleter ses cheveux ! Salaud de Professeur ! Qui jouait les bellâtres à tous les étages de la faculté, qui volait les étudiants aux Honnêtes Ouvriers du Savoir, qui avait obtenu la chaire qui me revenait de droit ! Mes frontières ! Mon territoire !

 

                                   Nicolas Marchal, Agaves féroces, Editions Aden

 

On l’aura tout de suite compris, le portrait est double, le regardeur y est aussi présent que le regardé ; tout autant ou plus encore que du « Professeur », c’est de lui-même que nous parle ce narrateur, médiocre assistant de celui qui a pris place au soleil. Ce discours presque furieux, cette outrancière évocation, sont saturés de la jalousie et du ridicule du personnage, resté dans l'ombre, qui les profère.

 

Après avoir publié sa thèse sur le grand écrivain américain Malcolm Lowry, l’auteur mythique d’Au-dessous du volcan, le Professeur a été nommé à l'une des chaires de littérature. Yves (tel est le prénom du narrateur d'Agaves féroces) consacre également sa thèse à Lowry ; mais il n’en finit pas d’approfondir ses recherches et pas encore, quant à lui, publié ce sésame qui ouvre sur la carrière académique – on devine même rapidement qu’il ne la publiera jamais. Chargé d’un unique séminaire consacré au « thème du plagiat dans l’œuvre de Malcolm Lowry » (joli jeu de miroirs, puisque le même Yves accuse le professeur de l’avoir plagié), il n’a pour public que « de rares étudiants » qu’il avoue détester. Pleins feux à nouveau, non pas tant sur ceux que décrit cet être ultra-complexé mais sur lui-même (on remarquera en passant comment, dans la foulée de cette autre tirade véhémente, se retrouvent ensuite sur le même pied grammatical la secrétaire, la machine à café et les divers professeurs dont notre narrateur est le sbire…) :

 

Des parasites. Des attardés mentaux. Des filles qui ne pensaient que pour retrouver leur peigne. Des garçons qui riaient trop fort. Des corps gras au centre vide. Et surtout, ils brossaient mon cours. Je le savais : douze étudiants étaient inscrits à la rentrée, ils étaient là le premier jour, et ensuite, je n’ai plus rencontré qu’un minuscule Espagnol qui me posait des questions incompréhensibles, une retraitée qui venait « parce que vous avez une belle voix qui me berce », et un jeune type rêvant de devenir lui aussi assistant-chercheur, croyant me lécher les bottes en terminant mes phrases. Il y avait aussi la secrétaire, qui me faisait sans cesse remplir toutes sortes de papiers, la machine à café qui n’avait jamais de sucre et qui se débrouillait pour tacher ma chemise, les professeurs principaux qui ignoraient jusqu’à mon existence et dont je devais corriger les copies d’examen tandis qu’ils donnaient des conférences à Paris, Moscou, Berlin, Alexandrie. Alexandrie, parfaitement, les salauds.

 

Nous n’en sommes qu’aux premières pages du roman. Je ne dirai rien des aventures que va connaître Yves, pas plus que je ne révélerai le destin que Nicolas Marchal réserve au « Professeur ». Mieux vaut vous précipiter sur ce nouveau roman de l’auteur des Conquêtes véritables et de La Tactique katangaise. Plus encore que dans ses deux premiers livres, le cocasse des situations provoquées par les obsessions, sinon le délire mental du narrateur, vous entraînera vers un séisme final aussi extravagant que réjouissant.

 

J’ajouterai seulement que l'histoire ne se déroule pas dans l’université belge qui emploie Yves et le « Professeur" mais dans un petit village du sud de la France où leur passion de Malcolm Lowry les a conduits. C'est qu le décor de ce village leur paraît ressembler à celui du roman de Lowry… J’arrête, j’en dis trop. Le livre de Nicolas Marchal est évidemment truffé de références à l’écrivain américain, ainsi qu’au film que John Huston a tiré d’Au-dessous du volcan. De quoi ajouter à sa belle singularité : si ce roman se sert sans vergogne du registre du comique, il plonge sans cesse également dans une érudition foisonnante ;  magnifique mélange de genres qui ajoute encore à son originalité.

 

Un dernier mot. Ce qui me fascine chez Nicolas Marchal, c’est sa pratique romanesque de la dérision – ou, plus précisément, de l’autodérision, puisque ses trois romans sont écrits à la première personne. Une pratique dont on ne trouve guère d'équivalent dans notre littérature actuelle - à l'exception de Benozigio, que j'évoquais récemment ; mais qui d'autre ? Vaguement ridicules ou totalement (c’est le cas du malheureux Yves), tous ces personnages de Marchal n'en finissent pourtant pas moins par générer une évidente empathie : grand art d’un romancier chez lequel la charge burlesque n’exclut en aucune façon une forme de tendresse.

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14 décembre 2013 6 14 /12 /décembre /2013 12:35

 

J’aime beaucoup les romans de la brésilienne Patricia Melo. Narration vive, précise, volontiers haletante. Regard sans concession sur la société de son pays. Humour ravageur. Description coup de poing de l’effroyable violence des favelas (Enfer). De la carrière d’un tueur à gages (O Matador). De la trajectoire tragi-comique d’un écrivain raté, devenant plus tard un auteur à succès, assassin du mari de la femme qu’il aime et qui, quant à elle, aime surtout les serpents… (Eloge du mensonge). Ou encore – c’est le roman que je viens de lire – de la jalousie maladive d’un chef d’orchestre, brésilien lui aussi, à l’égard de Marie, sa femme, une violoniste de vingt ans sa cadette (Le diable danse avec moi).

 

Ce qui, dans ce dernier roman, nous vaut, magistralement scruté de l’intérieur par un récit à la première personne, le suivi d’une paranoïa tyrannique. Personnage insupportable de maestro, égoïste, dominateur, manipulateur, poussant ses crises au paroxysme pour terroriser la malheureuse qui partage sa vie. Voyez plutôt :

 

   « Au chapitre du mensonge et de la tromperie, je suis incollable », j’ai dit. Marie pleurait, mais elle ne m’aurait pas avec son cinéma. Je lui ai dit aussi que j’étais maestro, je savais bien ce qui se passait dans cette maison, c’était une conspiration, oui je savais qu’il y avait ici quelqu’un qui voulait me détruire mais j’étais fort et je possédais un couteau. « Personne ne me remplacera », j’ai crié. Je ne voulais dire aucune de ces choses-là, mais je ne pouvais tout simplement plus m’arrêter. Je me perdais dans les phrases, je perdais le fil de mon raisonnement, ça s’emballait. J’ai parlé d’un complot impliquant des gens haut placés. J’ai dit qu’elle avait couché avec l’ennemi. Elle m’avait trahi. Avec plein d’hommes. Mon cœur était estropié. Je l’aimais. Et Mahler l’avait bien dit, là où est la musique, le démon est aussi. J’ai ajouté qu’elle était juste une « corde » et que les cordes étaient la classe moyenne de l’orchestre, les pédiatres et les dentistes et les petits enseignants de la musique, toujours frustrés parce qu’ils ne seront jamais solistes, restant là, dans leur petite vie de classe moyenne, à assurer leur petit service médiocre. Elle n’était même pas dans les bois ! Si elle avait été dans les bois elle aurait pu se considérer comme une aristocrate et mépriser les cordes, tout comme Marie-Antoinette méprisait la plèbe affamée. Son lot à elle, c’était bel et bien de côtoyer les trombones et les trompettes, notre prolétariat, ces gens incultes, mal dégrossis, bon à transporter des briques.

   Bien plus tard, Marie m’a raconté que je l’avais ensuite attrapée par les cheveux pour la forcer à s’accroupir et à regarder sous le lit avec moi. Je ne me souviens de rien de tel. Mais je me rappelle avoir pointé mon couteau sur elle. Je me souviens de la sensation de terreur qui m’a saisi, tout à coup, en découvrant cette arme entre elle et moi. Alors, je lui avais tendu le couteau.

   « Sers-toi de cette saloperie », je criais, tandis que Marie cherchait à s’échapper et que j’essayais de force de lui mettre le couteau dans la main.

   Cela s’est produit après que j’ai eu dévasté la chambre et jeté toutes nos affaires par terre, y compris le violon de Marie. L’idée qu’elle y cachait des preuves, des papiers, m’avait traversé l’esprit : je l’avais mis en pièces.

   J’ai entendu Marie quitter l’appartement. J’aurais pu lui courir après mais j’ai décidé d’achever ma perquisition. J’ai fouillé toute la maison, il n’y avait rien nulle part, dans les tiroirs, les armoires, sous les meubles, derrière les tableaux, dans les coffres et les boîtes à chaussures. Sur la savonnette dans la salle de bain, aucune trace de cheveux suspects. »

 

         Patricia Melo, Le diable danse avec moi, (Valsa negra),

traduit du portugais (Brésil) par Sofia Laznik-Galves, Editions Actes Sud

 

Pas mal, soit dit en passant, la qualification des différents instrumentistes et le mépris hautain que leur voue le chef d’orchestre...

 

Quand se passe cette scène, nous n’en sommes même pas à la moitié du roman. Car bien sûr, le bonhomme se repend, fait amende honorable, avant, bien sûr aussi, de recommencer de plus belle. L’art magistral de la romancière étant de rendre attirant, pourtant, ce personnage plutôt odieux. Les grands conteurs, les grands narrateurs ne sont-ils pas ceux capables de susciter intensément chez le lecteur un processus d’identification ? Rappelez-vous comment Nabokov, parvient dans Lolita à faire d’Humbert Humbert un individu, lui aussi, presque attachant…

 

Je citerai encore un moment de digression où l’humour de Patricia Melo s’en donne à cœur joie. Le maestro a un ami metteur en scène qui, à un moment donné, lui raconte de son travail :

 

« Mettre en scène un opéra, à Palerme », c’est toujours risqué », il lui avait raconté. « Quand on m’invite là-bas, je demande avant toute chose : est-ce que ce sera du Verdi ? Si oui, je refuse. Verdi était originaire de cette région, de Busseto, alors tous les gens nés là-bas écoutent sa musique dès le berceau. Ils connaissent les livrets à la virgule près. Ils connaissent les arias par cœur à l’envers et à l’endroit. Tu n’as idée de ce qu’ils font subir au maestro qui se pointe là-bas. La première rangée de sièges du théâtre est prise d’assaut, et ce n’est pas parce qu’on y voit mieux. Ce qu’ils veulent, c’est être près du maestro, pour lui en faire voir de toutes les couleurs. Ils tapotent sur ton épaule pour te signaler une erreur. Ce n’est pas le bon tempo, là, cammina, maesto. » Certains maestros savent très bien gérer ça. On raconte des anecdotes célèbres sur l’un d’entre eux, qui était mécontent de son ténor, alors il s’est tourné vers une spectatrice assise derrière lui et, sans s’arrêter de diriger, il lui a demandé : « Vous en pensez quoi, de ce ténor ? » Il ne lui a pas laissé le temps de répondre. Il a enchaîné « A me fa cagare ». Et le public de casser du sucre sur le dos du ténor à son tour ! Dans une version d’Aïda, un jeune homme n’a pas chanté le do du début, qui est entré dans la tradition, bien qu’il ne figure pas sur la partition. Ils l’ont hué tant et si bien que, à la fin de la représentation, le chanteur est revenu sur scène avec la partition dans les mains, dans son costume de Radamès : « Vous n’avez qu’à regarder la partition, bandes d’ignares, Verdi n’a jamais écrit ce do. Et tu sais ce que lui public lui a répondu en braillant ? « Verdi a eu tort. Verdi a eu tort. »

 

Superbe, non ?

 

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23 mars 2013 6 23 /03 /mars /2013 16:00

  

Dans Une belle matinée, une nouvelle de Marguerite Yourcenar qui se passe au XVII° siècle, Lazare Adriansen, jeune garçon juif d’Amsterdam qui sert de page dans un bordel, y rencontre Herbert, un vieil acteur anglais, ami de longue date de la maquerelle. Séduit par la curiosité et les dons du jeune garçon, le vieil homme, qui séjourne dans la maison, l’accepte dans sa chambre où il écrit ou recopie les pièces de Shakespeare ou d’autres élisabéthains qu’il jouera avec sa troupe. Ainsi se fait l’initiation de Lazare à la branche la plus féconde du théâtre occidental.

 

Herbert reparti à Londres, le garçon rencontre une troupe d’acteur anglais en route pour une tournée au Danemark en Norvège et en Angleterre. Séduit par son physique et ses connaissances théâtrales, le directeur de la troupe lui propose d’en faire partie. Il sera Rosalinde dans Comme il vous plaira, la comédie shakespearienne qui est leur prochain spectacle (tous les rôles, on s’en souvient, étaient tenus par des hommes dans le théâtre élisabéthain).

 

Le garçon se prend alors à rêver à tous les personnages qu’il pourra jouer, selon les âges de sa vie. Cela nous vaut quatre pages étincelantes où Yourcenar fait défiler les rôles les plus célèbres : Romeo et Juliette, Le Marchand de Venise, Antoine et Cléopâtre, La duchesse de Malfi, Henri IV, Jules César…

 

Et Lazare aussi serait toutes ces filles, et toutes ces femmes, et tous ces jeunes gens, et tous ces vieux. Il était déjà Rosalinde. (…)

Et il serait aussi d’autres belles filles, mais il faudrait d’abord apprendre par cœur toutes les tirades qu’elles avaient débitées, et pas seulement quelques paroles qui lui revenaient parce que Mister Herbert les avait pour ainsi dire chantées. Il serait Juliette, et il comprenait maintenant pourquoi Mister Herbert en partant l’avait appelé de ce nom-là. Il serait Jessica, la Juive, habillée comme les belles filles de la Judenstraat ; il serait Cléopâtre et donnerait à baiser sa petite main à un général nommé Antoine (…). Et puis, il mourrait tuée par un serpent, mais il espérait que la morsure du serpent ne lui ferait pas trop mal.

Quand beaucoup de temps aurait passé, quand il aurait dix-huit, ou peut-être dix-neuf, ou (qui sait ?) vingt ans, il redeviendrait (…) un garçon : il lutterait épaule contre épaule avec le sauvage qui l’attaquerait dans la lice, mais il faudrait d’abord développer ses biceps et raffermir ses poignets. Et il serait Roméo pleurant sur la Juliette qu’il se souviendrait d’avoir été ; il escaladerait facilement le balcon, lui qui grimpait si bien aux arbres du quai.

Il serait la duchesse de Malfi, qui pleure ses petits enfants dans un asile de folles, et aussi, un jour, quand il ne porterait plus si bien les robes de femmes, il serait un des méchants qui les auraient égorgés. Et il serait Hotspur, le cavalier aux éperons brûlants, si jeune et si brave, et aussi sa femme Kate, qui, en lui disant adieu, s’efforcerait de rire pour ne pas pleurer, et Hal, si brave et si gai, avec ses joyeux compagnons.

   Beaucoup plus tard encore, quand il aurait atteint un âge vraiment avancé, mettons quarante ans, il serait roi avec couronne en tête, ou bien César. Herbert lui avait montré comment on tombe en disposant les plis de sa robe pour ne pas exposer indécemment ses jambes nues. Et il serait aussi des femmes lourdes de toutes les méchancetés qu’elles ont commises au cours de leur vie: une grosse reine de Danemark gonflée de crimes, ou Lady Macbeth avec un couteau, ou encore les sorcières barbues qui font bouillir dans un chaudron des choses sales.

   Ou bien, il ferait le pitre (…) : faire rire les gens serait encore une façon de leur plaire et de leur faire plaisir, comme on leur plaît et leur fait plaisir, quand on est fille, en embrassant sous leurs yeux quelqu’un (et quelquefois ils viennent aussi se faire embrasser dans les coulisses), ou (c’est étrange à dire) en mourant sous leurs yeux jeune et belle. Et ensuite, au bout de cinquante ans (c’est long, cinquante ans), on lui donnerait des rôles de vrais vieux : un Orlando (…) le porterait tendrement dans ses bras sous l’aspect du vieux domestique Adam, tout chenu, tout ridé, sans dents, sans forces, mais fidèle. Ce serait beau d’avoir été cinquante ans fidèle.

   Et peut-être bien qu’après avoir été Jessica, la belle Juive rieuse qui se sauve en emportant des écus, il serait le père Shylock aux doigts crochus, et on le traiterait de vieux Juif pouilleux comme le régisseur hier l’avait traité de petit Juif pouilleux, parce que c’est l’usage. Mais ce doit être dur pour un vieux de perdre à la fois sa fille et ses écus, et peut-être qu’au lieu de faire rire les gens avec Shylock, il les ferait pleurer.

   Ou bien, au contraire, tout se passerait devant une mer bleue et sous un ciel rose, et il serait Prospero l’Enchanteur, qui, comme Herbert, n’a pas d’âge, parce qu’il est quasi Dieu, et il se souviendrait d’avoir été des années plus tôt sa propre fille, Miranda l’innocente, qui s’éprend d’un homme parce qu’elle le trouve beau. Et, après avoir apaisé la terre et les vagues, il réciterait de merveilleuses paroles sur les choses qui passent comme un songe, au fond d’un sommeil dont notre vie est enveloppée (il ne savait plus très bien le passage par cœur), et quand il briserait sa baguette magique, tout serait fini.

 

   Et, quand il n’y aurait plus pour lui, sur les tréteaux de bois, aucune petite place, il ferait le moucheur de chandelles, celui qui les allume et finalement les éteint une à une. Mais, parce qu’il saurait tous les rôles, on le prendrait aussi pour souffleur: sa voix serait comme qui dirait dans toutes les voix. Une fièvre de joie s’emparait de lui au sentiment d’être à la fois tant de personnes vivant tant d’aventures. Le petit Lazare était sans limites, et il avait beau sourire amicalement au reflet de lui-même que lui renvoyait un bout de miroir fiché entre deux poutres, il était sans forme: il avait mille formes.

 

                        Marguerite Yourcenar, Un homme obscur et Une belle matinée

Gallimard, collection Folio

 

Comme c’est bien dire que l’acteur est un monde : tant de destinées, tant de personnages hommes et femmes, de tout âge, de tout statut social…

 

 

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6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 09:41

 

C’est un des derniers poèmes de Mandelstam, écrit à Voronèje, en Sibérie, où le poète est mort en déportation en 1938.

 

Sur la terre vide, rebondissant malgré soi

D'une exquise démarche claudicante,

Elle s'avance, à peine devançant

Sa rapide compagne, et l'amie d'un an plus âgé.

Elle est portée par la pesante liberté

De l'émouvante infirmité,

Et on dirait qu'en sa démarche

Est la clé radieuse de l'énigme,

Qui nous enseigne que ce temps printanier

Est l'aïeul de la pierre tombale

Et que tout va recommencer éternellement.

 

Il est des femmes proches parentes de la terre humide,

Et chacun de leurs pas est comme un sanglot lourd.

Voici leur lot : accompagner les morts,

Et les premières accueillir les ressuscités,

Et il est criminel d’exiger d’elles de l’amour,

Et il est au-dessus de nos forces de nous séparer d’elles,

Ange d’aujourd’hui, demain ver dans la tombe,

Et après-demain, à peine une silhouette.

Ce qui fut démarche va devenir inaccessible.

Les fleurs sont immortelles. Le ciel est intact.

Et ce qui sera n’est qu’une promesse.

 

                        4 mai 1937, Voronèje

 

Ossip Mandelstam, Tristia et autres poèmes, Coll. Poésie, Gallimard, traduction François Kérel

 

Je reviens sans cesse ces derniers temps aux quelques pages des « Cahiers de Voronèje (1935-1937) » que l’on trouve dans Tristia, le volume traduit il y a une trentaine d’années déjà par François Kérel (également traducteur du tchèque, dont les romans de Milan Kundera et de Josef Škvorecký).

 

« Mandelstam, dans les poèmes de Voronèje parle pour tous les hommes », écrit Kérel dans son introduction. « Tous les suppliciés, tous les condamnés, tous les proscrits. L’homme traqué, dépourvu de tout, malade, qui sait que sa mort est toute proche, continue de refuser la capitulation. Il écrit, il élabore sans cesse de nouvelles variantes de ses poèmes, il lutte et résiste avec, pour seule arme, ses lèvres qui remuent. »

 

On rêverait à l’infini sur la passante évoquée dans les vers que j’ai transcrits plus haut. Femme de tous les temps et de partout, porteuse de tant de peine mais aussi d’une force inaltérable qui traverse toutes les épreuves. « Les fleurs sont immortelles. Le ciel est intact. »

 

 

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4 octobre 2012 4 04 /10 /octobre /2012 12:07

 

Je reprends ce blog après une interruption de plusieurs semaines…

 

Découverte, entre autres, ces derniers temps, de plusieurs livres de Christian Bobin. Comment résister à cet amoureux du monde, du quotidien, à ses personnages à l’humanité confondante ? Merveille de la littérature : pouvoir lire avec autant de plaisir, selon l’humeur et les circonstances, des auteurs aussi opposés que Christian Bobin ou Enrique Vila-Matas, Thomas Bernhard ou Adalbert Stifter, David Lodge ou Rainer Maria Rilke, pour citer quelques-unes de mes lectures récentes… A chaque fois un monde, un gouffre dans lequel on tombe avec jubilation, avec l’envie de n’avoir jamais à se relever. « La lecture est ma joie et mon vertige », écrivait Paul Willems.

 

Christian Bobin, donc. Je viens de lire d’une traite La folle allure. Une superbe protagoniste et narratrice, enfant fugueuse, puis adulte figurante (au propre – au cinéma ; au figuré – dans le mariage ou le couple –, alors elle finira par s’enfuir encore). Elle s’appelle Lucie, enfin sans doute, car elle se donne un tas d’autres noms au fil de ses fugues d’enfant. Les premières années, elle les passe dans le cirque où travaillent ses parents, ce qui nous vaut la superbe anecdote par laquelle débute ce petit livre :

 

   Mon premier amour a les dents jaunes. Il entre dans mes yeux de deux ans, deux ans et demi. Il se glisse par la prunelle de mes yeux jusqu'à mon cœur de petite fille où il fait son trou, son nid, sa tanière. Il y est encore à l’heure où je vous parle. Aucun n’a su prendre sa place. Aucun n'a su descendre aussi loin. J’ai entamé ma carrière d'amoureuse à deux ans avec le plus fier amant qui soit : les suivants ne seraient jamais à la hauteur, ne pourraient jamais l'être. Mon premier amour est un loup. Un vrai loup avec fourrure, odeur, dents jaune ivoire, yeux jaune mimosa. Des taches d’étoiles jaunes dans une montagne de pelage noir.

 

   Mes parents sortent en criant de la roulotte, c’est la nuit, les autres roulottes, une à une, s’éclairent, tous en descendent, le clown, l'écuyère, le 'on leur, les femmes, les autres enfants, tous en chemise de nuit, en pyjama ou à moitié nus, ils m'appellent, s’accroupissent sous les camions pour voir si je ne m'y suis pas cachée par jeu et ensuite endormie – c’est déjà arrivé plusieurs fois –, ils s'éloignent sur la place du village, appellent encore, n'appellent plus mais hurlent, des fenêtres commencent à s'allumer aux maisons voisines et des gens se fâchent, crient au tapage nocturne, menacent des gendarmes. C'est ma tante qui me trouve. Elle court aussitôt de l’un à l’autre, impose le silence, fait signe qu'on la suive sans bruit, surtout sans aucun bruit : voilà le cirque au complet qui s'approche de la cage, la porte est entrouverte, je suis allongée sur la paille dorée à l’urine et j’ai les yeux fermés, ma petite tête de deux ans appuyée contre le ventre du loup. Je dors. Je dors d'un sommeil limpide et bienheureux.

 

   Le loup venait des forêts de Pologne. On l`exposait pour attirer les spectateurs pendant l'installation du chapiteau. Il n`entrait dans aucun numéro. Un loup, ça ne se dresse pas. Les gens emmenaient leurs enfants voir le prince noir des contes de fées, la brute superbe. On ne leur disait pas la vérité : que ce loup était plus aimable qu`un lapin, que l`écuyère lui donnait à manger dans sa main et que rien de grave, pas même un grognement, n`était jamais sorti de la montagne de fourrure et d'étoiles. On avait accroché un écriteau en lettres rouges au-dessus de la cage : loup de la région de Cracovie. Les gens étaient plus effrayés par la pancarte que par la bête assoupie au fond de la cage. Mais ils étaient contents, ça leur suffisait comme preuve. Ce sont les noms qui font peur. Les choses sans les noms ce n'est rien, pas même des choses.

 

   Donc toute la tribu est là, en demi-cercle devant le tableau de la petite fille au loup. D’accord il n`est pas dangereux mais, quand même, il y a des limites, mon père s'approche, entre dans la cage et quand il va pour me saisir, le loup redresse la tête, seulement la tête, aucun mouvement du ventre ou des pattes, comme s’il souhaitait ne pas me réveiller – et il se met à grogner pour la première fois, à montrer ses dents jaunies. Nouvelle tentative de mon père, un grognement plus fort, plus net, et les dents qui se découvrent jusqu'aux gencives. Mon père recule, rejoint les autres. On discute, on réfléchit. Le dompteur dit : c'est mon métier, j`y vais. Même réaction, la mâchoire qui claque. On choisit d'attendre. Les heures s’écoulent, silencieuses. Ils sont tous là, grelottant de froid devant la cage, guettant l’instant où le loup va s`endormir. La scène dure jusqu'au matin. Jusqu’à l'aube le loup veille sur mon sommeil. Lorsque, caressée par les premiers rayons de lumière froide, j’ouvre mes yeux, m’étire et commence à me mettre debout, il s'écarte doucement et va à l'autre bout de la cage, gagner un repos mérité. Je ne sors pas tout de suite. je regarde les autres derrière la grille, la pâleur de leurs visages, je ris, je chante, toute rafraîchie par ce sommeil immaculé. On m'empoigne, deux claques sur les fesses et on me boucle une semaine dans la roulotte.

 

            Christian Bobin, La folle allure, Gallimard, Coll. Folio

 

Depuis le début de ce blog, au hasard de mes billets, j’ai créé une catégorie « personnages », pour constituer peu à peu une galerie aussi disparate que pittoresque. Sûr que Lucie y a sa place bien au chaud…

 

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30 mars 2012 5 30 /03 /mars /2012 17:37

 

J’ai déjà proposé ici, il y a quelque temps, une scène de Cami (Pierre-Henri Cami, 1884-1958), ce magnifique écrivain maniant l’absurde avec un humour confondant. Je repasse le couvert avec un autre petit passage de son œuvre abondante (difficilement trouvable, hélas ; mais qu’attendent les éditeurs ?). Cami avait notamment créé, sous le nom de Baron de Crac, un cousin du fameux baron de Münchausen, ce personnage populaire allemand, invraisemblable vantard, dont, au XVIII° siècle, l’allemand Gottfried August Bürger avait collationné les formidables et invraisemblables exploits – on se souviendra aussi du film désopilant de Terry Gilliam). Voici donc un extrait des Amours du baron de Crac. Comme la plupart du temps chez Cami, c’est écrit sous forme de dialogue théâtral et ici de surcroît – ce qui ne gâte rien pour la drôlerie du texte – en vers de mirliton. Le baron de Crac est convié dans un salon à conter ses aventures amoureuses. On apprend donc qu'il est épris de la chaste Yolande de Kerbiniou de Trougastel et que cet amour tout aussi réciproque. Leurs aventures les mènent en plein Sahara, où ils sont pourchassés par les Touareg. C’est alors qu’apparaît miraculeusement au milieu du désert l’auberge « Au Chameau-Blanc », où Yolande, épuisée, peut enfin s’offrir une sieste salvatrice. Hélas, comme on va le voir, celle-ci est troublée par un terrible cauchemar :

 

DE CRAC (apercevant Yolande qui sort l’air égaré) 

Vous Yolande, déjà ?... Votre sieste fut brève !...

 

YOLANDE

Je viens de faire un rêve... un rêve affreux !...

 

DE CRAC

Quel rêve ?

 

YOLANDE

C’était pendant la nuit d’une profonde horreur !

D’une horreur tellement profonde,

Qu’on ne pouvait même à la sonde,

En mesurer la profondeur !

D’un lubrique sultan, j’étais la prisonnière...

Dans le harem gardé par des eunuques noirs,

]’attendais, comme l’on attend l’heure dernière,

En cette horrible nuit de voir

Le sultan, malgré mes prières,

Venir me jeter son mouchoir !

 

DE CRAC

Yolande, je le sais, cela n’était qu’un songe,

Pourtant la jalousie en l’écoutant me ronge !

 

YOLANDE

Soudain dans le couloir du harem, je perçus

Un sinistre bruit de babouches…

Puis la porte s’ouvrit et horreur !... j’aperçus

Le sultan, l’œil hagard et l’écume à la bouche

Qui cherchait de sa poche à tirer un mouchoir,

Pour à mes pieds le laisser choir !

 

DE CRAC

C’est affreux !

 

YOLANDE

Mais sa main ressortit de sa poche,

Sans le fatal mouchoir. II pâlit et décoche

Un regard fulgurant de rage et de fureur,

A ses eunuques noirs rendus blancs de terreur !

Alors, fébrilement, son autre poche il fouille...

Mais encore une fois, sa main revint bredouille !...

Il se fouille vingt fois, mais ne trouve pas mieux…

Il se refouille encor, de nouveau recommence,

Et fouille même en sa démence,

Jusqu’aux poches de chair qu’il avait sous les yeux I

 

DE CRAC

L’effroyable tableau !...

 

YOLANDE

Pris d’une rage noire

Il ordonne à grands cris qu’on fouille ses armoires

Et que sous peine d’être empalé sans recours,

On lui porte un mouchoir. Aussitôt chacun court

Afin d’exécuter cet ordre sans réplique...

A chercher un mouchoir tout le monde s’applique,

On fouille sans arrêt, jusqu’au moindre tiroir,

Mais on ne trouve pas l’ombre d’un seul mouchoir,

Et même pas une pochette !

Le sultan hors de lui, fit alors en brochette,

Empaler tous ses serviteurs,

Puis soudain, devenant enragé de fureur,

Se bondit à la gorge et d’un coup de molaires

D’un terrible et suprême effort,

Trancha sa veine jugulaire,

Et sur son fez retombe mort !

 

DE CRAC

Ah ! ce rêve pour vous fut un affreux spectacle !

Mais Yolande, expliquez-moi donc par quel miracle,

Les mouchoirs du sultan avaient tous disparu…

 

YOLANDE

Le sultan mort, soudain devant moi tu parus,

Toi mon héros, mon chevalier, et dans mon rêve

Tu me dis : « Viens fuyons, Yolande, je t’enlève !

C’est moi pour préserver ton honneur de déchoir,

Qui vola du sultan les mille et un mouchoirs !

Comme toujours, j’avais tout prévu clans ma tête,

Je savais qu’un sultan, c’est la coutume, jette

A la belle qu’il veut, un mouchoir élégant

Comme pour un duel en France on jette un gant !

Et c’est pourquoi voulant te sauver de l’approche

De Mohamed-Amar-Ben-Ybouftou-Yousof,

J’ai raflé du sultan tous les mouchoirs-de-poche !...

L’honneur des Kerbiniou de Trougastel est sauf ! »

 

DE CRAC

Le moyen était bon, l’idée assez nouvelle,

Mais dans l’existence réelle,

Plus fort que le de Crac de votre rêve noir,

Pour sortir du harem, j’aurais fait une échelle

En nouant tout à bout ces milliers de mouchoirs !

 

                        Les amours du baron de Crac par Cami

dans Cahiers Renaud-Barrault, n°70, 1969

 

 

 

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26 décembre 2011 1 26 /12 /décembre /2011 23:07

 

Longtemps, Henri Michaux s’est intéressé aux dessins et peintures de malades mentaux. En 1978, il publie en plaquette aux éditions Fata Morgana quarante petits textes (repris en 1983 dans le recueil Chemins cherchés, chemins perdus, transgressions chez Gallimard), qui sont comme autant de commentaires d’œuvres qui l’ont particulièrement frappé. « Pages venues en considérant des peintures d’aliénés », écrit-il en tête de ces fragments, « hommes et femmes en difficulté qui ne purent surmonter l’insurmontable. Internés la plupart. Avec leur problème secret, diffus, cent fois découvert, caché pourtant, ils livrent avant tout et d’emblée leur énorme, indicible malaise. »

 

Voici le fragment 39, particulièrement saisissant, évocation d’un personnage à la fois immensément douloureux, superbe et si attachant. Pas un mot de trop, pas de commentaire, juste le récit, mené depuis l’intériorité la plus profonde, et aussi la plus obscure, du personnage :

 

Elle s’est mise à tout jeter par la fenêtre, bagues, bracelets, un collier, quelques objets précieux, et, arrachés du porte-billets, des milliers de francs à la volée, et les coussins.

               Des robes tombent sur le trottoir. Nue, elle en jette encore.

               Horreur de la possession. Insupportable, indigne possession.

               En une minute d’illumination, le voile s’est déchiré.

               Elle voit la bassesse de posséder, de garder, d’accumuler.

   Les vêtements sur elle, ça lui fut insupportable, tout à coup et les objets réunis, assemblés autour d’elle, elle devait tout de suite s’en arracher.

   Ignoble d’avoir désiré s’approprier, garder pour soi.

   A la suite de cet acte si personnel, cependant public (aperçu de la rue), sa liberté lui fut retirée.

   Elle parla d’abord beaucoup, vite, incessamment, puis presque plus.

   En même temps que d’autres internés, poussée à dessiner, à peindre, un jour des crayons de couleur furent mis dans sa main et une blanche feuille de papier posée devant elle sur une table.

   Inerte, elle fait, distraite, quelques points et traits épars, puis tout à coup, tout à coup et sans plus s’arrêter, des fleurs, des fleurs sans support.

   Fleurs franches à corolles simples et simplement colorées, fleurs offrandes, fleurs de naissance, fleurs marquées d’innocence. Beaucoup. Beaucoup.

   Plus de paroles, plus jamais.

   Fleurs seulement, fleurs, fleurs.

   Le don, donner, se donner.

   « Il fallait bien la défendre contre elle-même… »

   Fleurs est sa seule réponse. Fleurs, fleurs, fleurs.

 

                        Henri Michaux, Œuvres complètes, tome III, Bibliothèque de la Pléiade

 

Portrait d'Henri Micahux 1947

Jean Dubuffet,Portrait d'Henri Michaux ,1948

 

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15 novembre 2011 2 15 /11 /novembre /2011 14:54

Poursuivi avec un plaisir intense ma relecture de La vie mode d’emploi de Georges Perec (voir mon billet du 9 novembre). Plaisir aussi de trouver sur le net des sites particulièrement intéressants consacrés à cet écrivain disparu il y a près de 30 ans (en 1982, alors qu’il allait avoir 46 ans). A découvrir surtout, pour La vie mode d’emploi, le site http://escarbille.free.fr/, qui reprend le fameux « cahier de charge » que Perec avait mis au point pour la rédaction de son roman et où sont exposées en détail l’organisation d’ensemble et toutes les contraintes formelles que l’auteur s’était imposées : c’est vertigineux. Que de passionnés de cette œuvre l’on rencontre également (voir, par exemple, http://jb.guinot.pagesperso-orange.fr/pages/saturations.html ) !

 

Vous n’avez pas lu encore La vie mode d’emploi ? N’hésitez pas, procurez-le-vous sans attendre. Ne serait-ce que pour sa galerie de personnages aussi étonnants que magnifiques et la façon dont Perec les construit : peu ou pas de notations d’ordre psychologique ; le personnage pérequien prend corps essentiellement à partir du récit de ses aventures ou de ses faits et gestes quotidiens (que vient compléter la description minutieuse de son physique et son environnement) ; ici, le narratif règne en maître, nous sommes promenés dans du romanesque à l’état pur : vies surprenantes (que de passionnés de tout ordre au fil de toutes ces pages !) ; aventures inattendues, sinon incroyables ; brusques apparitions d’événements dramatiques ; séquences burlesques ; rencontres inopinées ; invraisemblables projets menés, souvent jusqu’à l’échec final, avec une détermination sans faille…

 

Tel le projet de Bartlebooth, qui demande un jour au peintre Serge Valène de lui donner des leçons d’aquarelle (j’ai mentionné déjà ces deux personnages essentiels du roman). Voici ce qui est dit au chapitre XXVI de la façon dont Bartlebooth décide d’organiser son existence ; le passage est un des plus connus de La vie mode d’emploi mais je ne résiste pas à l’envie de le reproduire ici :

 

   Imaginons un homme dont la fortune n'aurait d'égale que l'indifférence à ce que la fortune permet généralement, et dont le désir serait, beaucoup plus orgueilleusement, de saisir, de décrire, d'épuiser, non la totalité du monde - projet que son seul énoncé suffit à ruiner - mais un fragment constitué de celui-ci : face à l'inextricable incohérence du monde, il s'agira alors d'accomplir jusqu'au bout un programme, restreint sans doute, mais entier, intact, irréductible.

    Bartlebooth, en d'autres termes, décida un jour que sa vie tout entière serait organisée autour d'un projet unique dont la nécessité arbitraire n'aurait d'autre fin qu'elle-même.

   Cette idée lui vint alors qu'il avait vingt ans. Ce fut d'abord une idée vague, une question qui se posait - que faire ? -, une réponse qui s'esquissait : rien. L'argent, le pouvoir, l'art, les femmes, n'intéressaient pas Bartlebooth. Ni la science, ni même le jeu. Tout au plus les cravates et les chevaux ou, si l'on préfère, imprécise mais palpitante sous ces illustrations futiles (encore que des milliers de personnes ordonnent efficacement leur vie autour de leurs cravates et un nombre bien plus grand encore autour de leurs chevaux du dimanche), une certaine idée de la perfection.

   Elle se développa dans les mois, dans les années qui suivirent, s'articulant autour de trois principes directeurs :

 

    Le premier fut d'ordre moral : il ne s'agirait pas d'un exploit, d'un record, ni d'un pic à gravir, ni d'un fond à atteindre. Ce que ferait Bartlebooth ne serait ni spectaculaire ni héroïque ; ce serait simplement, discrètement, un projet, difficile certes, mais non irréalisable, maîtrisé d'un bout à l'autre et qui, en retour, gouvernerait dans tous ses détails la vie de celui qui s'y consacrerait.

 

    Le second fut d'ordre logique : excluant tout recours au hasard, l'entreprise ferait fonctionner le temps et l'espace comme des coordonnées abstraites où viendraient s'inscrire avec une récurrence inéluctable des événements identiques se produisant inexorablement dans leur lieu, à leur date.

   Le troisième, enfin, fut d'ordre esthétique : inutile, sa gratuité étant l'unique garantie de sa rigueur, le projet se détruirait lui-même au fur et à mesure qu'il s'accomplirait ; sa perfection serait circulaire : une succession d'événements qui, en s'enchaînant, s'annuleraient : parti de rien, Bartlebooth reviendrait au rien, au travers des transformations précises d'objets finis.

 

      Ainsi s'organisa concrètement un programme que l'on peut énoncer succinctement ainsi :

   Pendant dix ans, de 1925 à 1935, Bartlebooth s'initierait à l'art de l'aquarelle.

   Pendant vingt ans, de 1935 à 1955, il parcourrait le monde, peignant, à raison d'une aquarelle tous les quinze jours, cinq cents marines de même format (65 X 50, ou raisin) représentant des ports de mer. Chaque fois qu'une de ces marines serait achevée, elle serait envoyée à un artiste spécialisé (Gaspard Winckler) qui la collerait sur une mince plaque de bois et la découperait en un puzzle de sept cent cinquante pièces.

    Pendant vingt ans, de 1955 à 1975, Bartlebooth, revenu en France, reconstituerait, dans l'ordre, les puzzles ainsi préparés, à raison, de nouveau, d'un puzzle tous les quinze jours. A mesure que les puzzles seraient réassemblés, les marines  seraient « retexturées » de manière à ce qu'on puisse les décoller de leur support, transportées à l'endroit même où - vingt ans auparavant - elles avaient été peintes, et plongées dans une solution détersive d'où ne ressortirait qu'une feuille de papier Whatman, intacte et vierge.

   Aucune trace, ainsi, ne resterait de cette opération qui aurait, pendant cinquante ans, entièrement mobilisé son auteur.

 

            Georges Perec, La vie mode d’emploi, Hachette

 

Evidemment, croisant le chemin d’autres personnages, butant sur des obstacles imprévus, la réalisation de ce projet finira par prendre du plomb dans l’aile. Comme celle de nombreux autres protagonistes de La vie mode d’emploi, cette histoire est un modèle scénaristique de tout premier ordre : mise en place d’un sujet étonnant, parcours d’épreuves, rebondissements, coups de théâtre ; j’imagine bien un professeur de scénario ou d’art narratif organisant tout son enseignement en se centrant sur cet incomparable roman.

 

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10 octobre 2011 1 10 /10 /octobre /2011 14:49


Dans ses cours publiés sous le titre Littératures dont j’ai fait mention plusieurs fois récemment, tout de suite après avoir commenté la nouvelle de Tchekhov intitulée La nouvelle villa (voir mon dernier billet), Nabokov énumère toute une série de superbes personnages tchékhoviens que je prends plaisir à citer ici – et dont j’enrichis aussitôt la catégorie « personnages » que je me constitue peu à peu dans ce blog :

 

Aucun auteur n’a créé avec plus de naturel des personnages aussi pathétiques que ceux de Tchekhov – personnages souvent définis par cette citation extraite de son récit « Dans la charrette » : « Etrange, songeait-elle. Pourquoi Dieu donne-t-il cette douceur et ces yeux bons, tristes, à des êtres faibles, malheureux, inutiles ? Pourquoi ont-ils tant de charme ? » Dans « En service », il y a ce vieux messager de village qui parcourt des kilomètres dans la neige pour des futilités qu’il ne comprend pas ni ne cherche à comprendre. Dans « Ma vie », il y a ce jeune homme qui a quitté le confort de la maison paternelle pour devenir un malheureux peintre en bâtiment parce qu’il étouffait dans l’atmosphère sordide et cruelle de la vie d’une petite ville, symbolisée pour lui par quelques maisons sinistres, éparpillées à travers la cité, œuvre de son architecte de père. Quel auteur eût résisté à la tentation d’établir un tragique parallèle entre le père qui construit les maisons et le fils qui est condamné à les peindre ? Tchekhov, lui, ne fait même pas allusion à ce rapport qui, mis en évidence, eût été le pivot du récit. Dans « La maison à mezzanine », il y a Missious, frêle jeune fille qui frissonne dans sa robe dans sa robe de mousseline en cette nuit d’automne et le narrateur, qui enlève son manteau pour en couvrir ses épaules délicates – puis il y a la fenêtre éclairée de Missious, et ces amours qui s’effilochent. Il y a le vieux paysan de « La nouvelle villa » qui se méprend atrocement sur la vaine et tiède sollicitude d’un propriétaire excentrique, tout en le bénissant au fond de son cœur ; et quand la fillette du maître, petite poupée choyée, éclate en sanglots en sentant l’attitude hostile des autres villageois, il tire de sa poche un concombre couvert de miettes de pain, le met dans la main de la petite bourgeoise gâtée et lui dit : « Allons, ne pleure pas, fillette, sinon maman le dira à papa, et papa te fouettera » - révélant sans qu’il soit besoin d’autres explications et sans insister, de quelle façon les choses se passent dans son monde à lui. Dans « Dans la charrette », il y a cette institutrice de village dont les pitoyables rêveries sont interrompues par les cahots d’un chemin mal empierré et par le surnom, gentil, certes, mais vulgaire, que lui donne le charretier. Enfin, dans son récit le plus étonnant, « Dans le ravin », il y a Lipa, jeune paysanne tendre et simple, dont le bébé – petit corps nu et rouge – meurt ébouillanté par une autre femme. Et quelle merveille que la scène précédente, qui nous montre un bébé plein de vie, joyeux, et la jeune mère qui joue avec l’enfant – elle se dirige vers la porte, se retourne et dit de loin, en s’inclinant respectueusement : « Bonjour, monsieur Nikofor », puis elle se précipite sur lui et le prend dans ses bras avec une exclamation d’amour. Dans ce même admirable récit, il y a aussi ce gueux de paysan, ce vagabond qui raconte à la jeune femme ses pérégrinations à travers la Russie. Un jour, un « monsieur » sans doute exilé de Moscou pour ses opinions politiques, le rencontrant quelque part sur la Volga et découvrant ses haillons et son visage, fond en larme, nous dit le paysan, et s’écrie : « Hélas ! noir est ton pain, noire est ta vie ! »

   Tchekhov fut le premier écrivain à compter autant sur le pouvoir de la suggestion pour faire comprendre quelque chose de précis. Dans la nouvelle qui met en scène Lipa et son enfant, le mari est un escroc condamné aux travaux forcés. Alors qu’il menait encore avec succès ses affaires louches, il envoyait chez lui des lettres écrites d’une belle écriture qui n’était pas la sienne. Un jour, il mentionne, tout à fait par hasard, qu’elles sont de la main de son bon ami, Samodorov. Nous ne rencontrons jamais cet ami, mais lorsque le mari est envoyé au bagne, les lettres qui arrivent de Sibérie sont toujours écrite de cette belle écriture. C’est tout, mais il est parfaitement clair que le bon Samodorov est le complice du mari et qu’il purge la même peine que lui. »

 

   Vladimir Nabokov, Littératures, Traduit de l’anglais

   par Marie-Odile Fortier-Masek, Robert Laffont, coll. Bouquins

 

Comment le dire mieux ? « Tchekhov fut le premier écrivain à compter autant sur le pouvoir de la suggestion pour faire comprendre quelque chose de précis. »

 

Le pouvoir de suggestion ! Ne pas tout dire, ne pas appuyer le trait, faire juste en sorte que l’on devine. Mais parfois aussi, cela n’en est que plus cruel et mordant. Dans le plus beau livre, je crois, que j’aie lu sur Tchekhov, Regardez la neige qui tombe de Roger Grenier (collection Folio) – vous n’auriez jamais lu une ligne de Tchekhov et liriez ce livre de Grenier, que vous vous précipiteriez sur les nouvelles et le théâtre de l’auteur de La mouette – Grenier cite quelques extraits des Carnets tenus par Tchekhov de 1891 à sa mort. « Les projets de nouvelles, réduits à leur résumé, écrit-il, soulignent tout ce dont la méchanceté et la bêtise humaine sont capables. Les pensées, les aphorismes, sont de l’acide concentré. Les observations sont notées avec une complaisance amère. »

 

Comme celle-ci, concernant quelqu’un que Tchekhov connaissait manifestement : « Pour étudier les œuvres d’Ibsen, il a appris le suédois et sacrifié à cela beaucoup de temps et de peine – jusqu’au jour où il s’est rendu compte qu’Ibsen n’était qu’un écrivain de second ordre ; il s’est alors demandé à quoi allait lui servir le suédois. »

 

Effrayant de suffisance et de bêtise. Surtout – ce qui est gardé sous silence – qu’Ibsen était… norvégien.

 

(Ceci me fait souvenir d’une terrible anecdote. Pendant la première guerre mondiale, Anton Brenner, qui deviendra un architecte viennois renommé, est engagé à 17 ans dans l'armée autrichienne, fait prisonnier par les Russes et envoyé en Sibérie. « Dans le camp où il vivait et travaillait comme ses camarades captifs, il se lia avec un jeune Autrichien qui avait décidé d'utiliser ses moments de loisir en se mettant à l'étude du russe. Il transcrivait sur deux colonnes parallèles les mots allemands et en regard les mots russes correspondants. Ce travail fait, il apprenait par cœur la double liste de mots. Malheureusement, me raconta Brenner, il y avait eu dans la transcription un décalage d'une ligne, si bien que l'énorme travail de mémoire auquel s'était livré son camarade s'en trouva inutile. Le garçon faillit en devenir fou. » (Emile Henvaux, "Vienne 1923, Pension Washington", Revue générale, décembre 1984.))

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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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