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11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 14:54

 

Ionesco rapporte cette anecdote :

 

« Arts Theatre avait représenté La Leçon, dans une mise en scène de Peter Hall, d’abord plus que réticent. Il me dit, après avoir lu le texte anglais : "Mais, votre traducteur est idiot." (C’était Donald Watson.) Cela se passait, je crois, vers 1954. "Vous n’avez tout de même pas écrit que votre personnage – le professeur de La Leçon – tue quarante élèves par jour depuis vingt ans. – Non, répondis-je à Peter Hall, ce n’est pas mon traducteur qui est idiot, c’est moi. En effet, le professeur de La Leçon tue quarante élèves par jour depuis vingt ans." Peter Hall en fut ahuri. Je tâchai de lui expliquer qu’il y avait, dans La Leçon, une sorte d’humour noir, macabre, fantaisiste au plus haut degré. Bien qu’à peine convaincu, il accepta de mettre en scène La Leçon… "Mais", me dit-il, "je vous en prie, apportez une petite modification, s’il vous plaît : votre professeur ‘tuera’ seulement quatre élèves par jour, quarante, c’est trop." J’acceptai. Et c’est ainsi que, dans la version anglaise, le professeur tue depuis vingt ans, non pas quarante, mais seulement quatre élèves par jour. »

 

            Eugène Ionesco, La quête intermittente, Gallimard, 1987

 

Après lecture de cette histoire quelque peu confondante, on se demandera, bien sûr, ce que le metteur en scène avait compris du théâtre d’Ionesco.

 

On se demandera peut-être aussi pourquoi, selon ce même metteur en scène, un professeur qui tue quatre enfants par jour pendant vingt ans ne peut pas en tuer quarante par jour pendant ces mêmes vingt ans. Difficulté d’approvisionnement ? Fatigue ? Où se situe donc exactement l’impossibilité, l’invraisemblance ?

 

A moins que le metteur en scène ne se soit dit que, pour chaque enfant tué, le professeur a besoin du temps que met la pièce pour se dérouler, soit quatre-vingt-dix minutes environ ? Dans ce cas, en effet, si le professeur a aisément la possibilité de tuer quatre enfants par jour (cela lui prend six bonnes heures à tout casser), il lui faudrait, par contre, soixante heures pour tuer quarante enfants : impossible donc (je suis toujours la pensée très mathématique du metteur en scène) de commettre autant de meurtres au quotidien…

 

Tant qu’à faire, on pourrait également se demander si ce n’est pas la célèbre étiquette « théâtre de l’absurde », si bien accolée à Ionesco, qui est absurde ; et si ce théâtre – à commencer par La Leçon – ne fait pas preuve au contraire d’un formidable réalisme dans sa façon de faire écho à aux atrocités et à la bêtise démesurée du monde.

 

Je joue sur les mots ? Oui, bien sûr…

 

 

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14 avril 2015 2 14 /04 /avril /2015 15:21

 

"Un très ancien dépôt", écrit Ionesco, vers la fin du passage qui suit :

 

« La critique doit être descriptive, non pas normative. Les docteurs, comme Marie vient de vous le dire, ont tout à apprendre, rien à enseigner, car le créateur est lui-même est lui-même le seul témoin valable de son temps, il le découvre en lui-même, c’est lui seul qui, mystérieusement, librement, l’exprime. Toute contrainte, tout dirigisme – l’histoire littéraire est là pour le prouver – faussent ce témoignage, l’altèrent, en le poussant dans un sens (geste à droite) ou dans un autre (geste à gauche). Si le critique a tout de même bien le droit de juger, il ne doit juger que selon les lois mêmes de l’expression artistique, selon la propre mythologie de l’œuvre, en pénétrant dans son univers (…). (…) Le théâtre, est pour moi, la projection sur scène du monde du dedans : c’est dans mes rêves, dans mes angoisses, dans mes désirs obscurs, dans mes contradictions intérieures que, pour ma part, je me réserve le droit de prendre cette matière théâtrale. Comme je ne suis pas seul au monde, comme chacun de nous, au plus profond de son être, est en même temps tous les autres, mes rêves, mes désirs, mes angoisses, mes obsessions ne m’appartiennent pas en propre ; cela fait partie d’un héritage ancestral, un très ancien dépôt, constituant le domaine de toute l’humanité. C’est, par-delà leur diversité extérieure, ce qui réunit les hommes et constitue notre profonde communauté, le langage universel. »

 

(L’impromptu de l’Alma, dans Théâtre complet, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade)

 

Ecrit en 1956, il y a près de soixante ans. D’une lumineuse vérité. D'une certaine manière, rejoignant les rêves communs les plus profonds, les grands écrivains n'en formeraient qu'un seul...

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7 mars 2014 5 07 /03 /mars /2014 12:19

 

Retour à Paul Willems, le grand écrivain que j’aime tant. J'en ai parlé ici plusieurs fois déjà, j'ai cité plusieurs textes, toujours magnifiques.  Pour aujourd’hui, juste ce petit conte prophétique, que je relis toujours avec la même fascination :

 

Petite prophétie

 

Je serais heureux d’assister à la fin du monde selon les vieilles cosmogonies.

 

La lune, en une lente chute oblique s’approchera de la terre en se déchirant aux faîtes des arbres, puis s’écrasera dans la forêt.

 

Je crois que tout se fera sans fracas. Dans un silence d’après fête on éteindra les étoiles comme si la terre immense, tout simplement, fermait les paupières.

 

            Le monde de Paul Willems, Labor, collection Archives du futur.

 

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24 janvier 2014 5 24 /01 /janvier /2014 13:53

 

 

Décès, début décembre 2013, de Jean-Luc Benoziglio. Ses fans, au premier rang desquels figure votre serviteur, l’appelaient Beno, son roman Beno s’en va-t-en guerre n’étant évidemment pas étranger à ce diminutif. L’écrivain vivait à Paris depuis longtemps. Il était né en Suisse, d’une mère italienne et d’un père turc. Autant dire, un de ces magnifiques « métèques » dont peut s’enorgueillir la littérature française…

 

Onze romans, publiés de 1972 à 2006. De tous les écrivains français que je connaisse, le seul, si l’on excepte Queneau, à avoir l’humour littéralement chevillé aux mots. A quoi s’ajoutait son sens aigu de l’autodérision. Ouvrez La boîte noire, un de mes préférés parmi ses livres ; dès les premières lignes, le style Béno vous saute au visage, reconnaissable à dix lieues à la ronde, joyeusement et savamment virevoltant et chaotique – phrases inachevées, ponctuation très personnelle, digression permanente, passage abrupt de la narration à la troisième personne au monologue, du présent au passé, du récit objectif à l’échappée fantasmatique :

 

   Vous voyez, dit le chauffeur de taxi en regardant sa montre, vous voyez on a mis tout juste quarante minutes alors que si on avait pris par l’autoroute du Sud croyez-moi on y serait encore et.

Il remercie le chauffeur et lui laisse un gros pourboire. Le chauffeur va boire le gros pourboire, une bière, un calva, une bière, et remettez-moi ça, un calva, une bière, il remonte un peu titubant dans son taxi et au premier embranchement, là-bas sur l’autoroute, ou du côté de la porte d’Italie, splaaash. Premier mort. Et première décision : cesser d’appeler « pourboires » les pourboires.

   Pardon ?, dit-il. Je disais : Vous allez loin comme ça ?, répète le chauffeur en lui tendant sa valise. Eh bien, dit-il, par là. Il fait un geste vague en direction d’un point cardinal. Ah bon, dit le chauffeur, comme s’il avait compris, comme s’il voyait clairement le pays et la ville, comme s’il y était né.

   Il empoigne sa valise de la main gauche en se demandant ce que bon dieu il a bien pu y mettre pour qu’elle soit si lourde, acheter quelque chose pour les enfants, cendrier en forme de tour Eiffel, ou le contraire. Et du parfum pour elle. Comment déjà son parfum ? Foutu nom impossible.

   Comme chaque fois, il oublie que la porte vitrée qui donne accès au rez-de-chaussée est une porte automatique. S’ouvre toute seule dès que le revers du pantalon coupe une lumière verte. Cellule photo-machin. De là à supposer que les touristes allemands vêtus de leurs curieux shorts en peau de bête ne peuvent pas pénétrer à l’intérieur, il n’y a qu’un pas que les touristes, Nein, ne franchissent pas, car, les choses étant ce qu’elles sont, un mollet allemand fait aussi bien l’affaire qu’un revers de pantalon autochtone.

   Comme chaque fois il tendit la main droite pour pousser la porte vitrée, qui, comme chaque fois, s’écarta d’elle-même au moment où il l’atteignait. Déséquilibre, fit dans le hall une entrée remarquée, convaincu que tout l’aéroport allait hurler de rire. Quand on ne sait même pas pousser la porte d’un aéroport, on ne prend pas l’avion. Mais, à sa connaissance, personne ne rit et il se releva aussi vite que possible, bénissant le ciel que sa valise ne se soit pas ouverte dans la chute. Il imaginait le rassemblement hilare autour de ses chaussettes rapiécées, sa vieille brosse à dents et ses chemises auxquelles la plupart des boutons manquaient. Brrr. Est-il possible de renier une valise sans que tous les coqs des environs ne se mettent à brailler ? Quand un avion s’écrase, on retrouve parfois des débris à plusieurs kilomètres à la ronde. Le comble du pathétique consistant à mettre la main sur le tronc mutilé d’une poupée dont la propriétaire, petite fille de quatre ans, a explosé dans l’accident et les journaux disent : ELLE NE JOUERA PLUS JAMAIS À LA POUPÉE ou NAVRANT DÉTAIL : LA POUPÉE DE MARY (4 ans) RETROUVÉE DANS LES DÉCOMBRES DE.

 

            Jean-Luc Benoziglio, La boîte noire, Editions du Seuil, collection Points

 

 Et toujours un narrateur ou un personnage central plus ou moins en perdition, plus ou moins paumé. Tableaux d’une ex, de ce point de vue, est un régal. Récit d’une liaison amoureuse qui sombre peu à peu, vacances problématiques du couple sur une île grecque, relations plus tendues encore, jusqu’au crash final, lorsque le narrateur s’installe chez son amie, surtout lorsqu’il est question de repeindre la petite maison, le narrateur en question (mon semblable, mon frère…) n’étant pas particulièrement doué pour les travaux manuels. Petit extrait de la savoureuse description des travaux de peintures en question par un soir de pluie :

 

   Se tournant le dos, lui au sommet d'un escabeau, elle juchée sur la table de cuisine recouverte de vieux journaux, ils font chacun face à leur propre mur. Entre eux deux, comme toute la nuit brûle l'ampoule d'un couloir de prison, la suspension en nacre des Philippines se balance au bout de son fil graisseux, projetant une fugitive flaque de lumière tantôt sur son mur à lui, tantôt sur son mur à elle. A sa droite à lui, à sa gauche à elle, la porte vitrée qui donne sur le petitjardin détrempé est secouée par les rafales de pluie et de vent. 

   – Merde, dit-il.

   – Quoi encore ?, dit-elle sans se retourner et continuant à faire aller son rouleau contre le mur.

Elle applique la peinture en longs rectangles parfaitement géométriques et sans la moindre bavure.

Il ne relève pas le « encore », il dit qu'il a dû foutre trop de peinture, qu'il y en a plein le manche du rouleau et qu'il en a plein les mains.

   – Eh bien essuie-le, dit-elle. Il y a un chiffon sur ma table. Elle a le ton uni de ceux qui ne veulent pas se mettre en colère. Ou s'adressent à des attardés mentaux.

   – Mmmm, dit-il.

Il dépose avec précaution le rouleau dans le récipient placé sur la dernière marche de l'escabeau, puis descend prudemment les quelques marches à reculons. Tu as bien avancé, dis donc, dit-il, s'essuyant les mains. A lui, il faut au moins trois minutes de tâtonnements avant chaque application du rouleau : ou bien il l'enduit de trop de peinture, déclenchant alors d'innombrables coulures qu'il s'efforce frénétiquement de résorber au risque de se foutre par terre, ou bien il n'en met pas assez et le cylindre tourne alors en quelque sorte à vide. Ça l'a fait repenser à l'histoire du type ivre qui croit taper des lignes impérissables, le chef-d’œuvre de sa vie, et s'aperçoit simplement au matin qu'il a oublié d'insérer une feuille dans la machine. 

Mmmm.

   De plus, les raccords lui posent chaque fois le problème de savoir où diable il s'était arrêté lors de l'application précédente ? Il n'en a le plus souvent qu'une idée très approximative et, plutôt que de courir le risque de laisser un trou béant, préfère enchaîner bien plus haut que nécessaire, enduisant ainsi certaines étendues du mur d'une deuxième couche involontaire qui fait aussitôt paraître pâles en comparaison, et inachevés, les endroits sur lesquels il n'a donné que la première couche de rigueur : il a donc tendance, au passage, à les recouvrir eux aussi d'une deuxième couche, laquelle, mordant largement sur les surfaces déjà dotées de deux couches, leur fait acquérir le fini d'une troisième couche alors, au regard duquel semblent négligés et bâclés les emplacements où le rouleau n'est passé qu'une ou deux fois, ce qui le pousse, presque malgré lui à… 

   – Toi, en revanche, dit-elle, on ne peut pas vraiment dire que tu mets les bouchées doubles.

Toujours debout sur sa table, elle s'est retournée, dans un bruit de journaux froissés, et contemple son mur à lui.

   – C'est que je m'applique, ma mie, dit-il.

Ses cuissesà demi nues sont tout près de sa bouche.

Elle fixe toujours son mur et lui demande ce qu'il essaie de faire : des effets de dégradé ? 

Non, fait-il avec un petit rire un peu confus. C'est juste que par moments je ne sais plus où...

   – Ouais, dit-elle. Et ce coin, là, en plein milieu, où il n'y a rien, c'est voulu ?

   Suivant la direction de son doigt et penchant la tête sur la gauche, puis sur la droite, il s’aperçoit qu’en effet il a laissé nu un carré d’une dizaine de centimètres de côté.

   – La lumière…, dit-il. Par instants, le nez contre ce foutu mur, je n’y vois plus rien et…

 

         Jean-Luc Benoziglio, Tableaux d’une ex, Editions du Seuil

 coll. Fictions & Cie

 

Parfois, souvent, presque toujours, l’écriture de Bénoziglio se fait proliférante, et, tout en suivant avec jubilation les vagues successives de l’histoire souvent tragi-comique qui nous est racontée, on se retrouve bien vite immergé dans une somptueuse mer de mots, avec son écume, ses tourbillons, ses courants brusques et inattendus. L’écrivain fantôme, long récit chaotique des démêlés d’un « nègre » avec la dame qui lui fait écrire les mémoires au bas desquelles elle apposera sa signature, est sans doute, de ce point de vue, le livre où le romancier s’en donne le plus à cœur joie. Voyez donc (et remarquez, par la même occasion, comment le récit commence par ce que l’on appelle du « style indirect libre », puis comment apparaît, dans une parenthèse, le narrateur-témoin auquel tout au long du livre le nègre raconte son histoire et comment aussitôt cette parenthèse intègre un dialogue indirect entre ce narrateur et le personnage) :


Jusqu'alors, pourtant, il avait été partait, irréprochable : Mes hommages Madame Quel temps radieux (me racontant même qu’il s'était longtemps interrogé pour savoir si « Maître » avait un équivalent féminin – quant à en faire sa Véritable maîtresse, ce qui, selon moi, aurait résolu le problème, il s'était récrié : Cette vieille sorcière ? –, optant en définitive pour un simple Madame, mais qu'il, comment dire renforçait, ennoblissait en quelque sorte, en coiffant le chef du second « la » d'un lourd huit-reflets circonflexe : Madâme) Quand vous voudrez Madame je suis à votre disposition Si vous voulez bien me permettre cette suggestion Madame ne pensez-vous pas que cette charmante anecdote serait mieux à sa place au chapitre un ? Mais qu’à cela ne tienne Madame je sais combien ce travail est astreignant : voulez-vous que je revienne demain ? (me disant : Trois jours, vous comprenez, trois jours de suite elle m’a fait le même coup, trois jours de suite j'ai traversé toute cette foutue ville avec ma saleté de barda, bus et métro – vous vous imaginiez qu’ils me remboursaient le taxi ? –, trois jours de suite je suis arrivé chez elle à dix heures pile, Soyez là demain à dix heures très précises », trois jours de suite son valet de chambre, avec sa dégueulasse façon de me traiter de haut et d'opposer son Médèème à mon Madâme, m'avait «fait savoir par l’entrebâillement de la porte qu’elle n'était pas en état de me recevoir aujourd’hui, Voulais-je bien revenir demain à la même heure, trois jours de suite je me suis mordu la langue – et il exhibait une langue en effet meurtrie et sanguinolente – pour ne pas faire de commentaires sur cette cuite particulièrement carabinée, d'habitude elle parvenait à dessoûler dans la nuit, enfin : plus ou moins, parce qu'il arrivait, certains matins, qu'elle ait la voix si pâteuse que, rentré chez moi après l'entretien, j'avais toutes les peines du monde à comprendre ce qu'elle avait raconté dans mon micro, dites : vous imaginez un peu ça, dites, vous me voyez attablé seul dans ma cuisine, avec cette foutue pendouillante ampoule sans abat-jour qui sert de punching-ball aux mouches et aux papillons de nuit, vous voyez l'appareil posé sur un coin de la toile cirée, ronronnement du moteur à l'arrêt, et cette odeur d'huile chaude, et mon pouce qui enfonce une touche, et alors, s'élevant dans la pièce, cette voix, je ne sais à quoi la comparer, cette voix de sous-maîtresse de bordel, quand vient l'aube blafarde et que, la gorge rauque de trop de mauvais champagne, de trop de cigarettes – de trop de pipes ? – de trop de rires forcés et de râles simulés, elle demande à la patronne la permission de se rendre à la messe de six heures ?, vous voyez, vous entendez, cette voix petit à petit prenant possession de la cuisine, comme le ferait, je ne sais pas, la fumée de quelque chose cramant dans le four, et puis vous me voyez, moi, assis en face de cette voix, la laissant d'abord aller, la laissant se dérouler, au propre et au figuré, cherchant maladroitement la méthode idéale pour tenir en même temps, dans la même main, un stylo et un verre de gros rouge, sans risquer naturellement –son rire sans joie –de confondre l'un et l'autre, de boire l'encre du stylo en imbibant de pinard le manuscrit sous prétexte d-e corriger une coquille et, qu'est-ce que je disais ?, ah oui : laissant donc parfois la bande se dérouler jusqu'à la fin de l'entretien, jusqu'au moment où succédait à la voix de la sous-maîtresse une voix que je mettais quelques secondes à reconnaître, et qui était pourtant la mienne, car plus le temps passait, plus il m'arrivait d'utiliser, pour l’interroger, d'anciennes bandes auxquelles, il y a longtemps, quand j'y croyais, j'avais confié d’impérissables monologues, des pans entiers de chapitres à mettre un jour à jour, mais va te faire foutre, et les pans entiers s’effondraient sous les coups de gueule de Madame, et les impérissables monologues périssaient, s’effaçaient, au fur et à mesure que prenaient forme les insanités crachouillées dans mon micro par Sa Seigneurie…

 

         Jean-Luc Benoziglio, L’écrivain fantôme, Editions du Seuil

 coll. Fictions & Cie

 

Souvent aussi, ou la plupart du temps, la chronologie du récit est très vite sens dessus dessous (retours en arrière, bonds temporels en avant – analepses et  prolepses, comme on dit savamment à l’université). Dans une bonne partie des romans, ce sont même plusieurs récits qui s’entrelacent. Ainsi dans Le midship : le roman commence par une petite fille qui, dans un parc public, tient sur l’eau d’un bassin un voilier en réduction ; surgit un garçon qui pousse le jouet hors de portée de la fillette ; et nous voici transportés sur l’océan, non plus en compagnie de l’enfant (l’histoire de celle-ci continuera plus loin par épisodes) mais d’un midship (c’est le plus jeune officier sur un bateau), chargé d’une mission aussi macabre que saugrenue :

 

« Oh non », répéta la petite fille, toujours à plat ventre sur le bord du bassin. Elle resta quelques secondes parfaitement immobile, la main droite tendue en avant, les deux jambes parallèles au-dessus du sol, le buste et le visage se reflétant à la surface de l’eau. Son équilibre était maintenant si fragile et précaire qu’il semblait qu’une seule goutte de pluie, par exemple, qui serait tombée sur le sommet de son crâne aurait suffi à la faire basculer en avant.

   Le voilier, toutes voiles dehors, fonçait droit devant lui. On aurait dit un de ces vaisseaux fantômes (hollandais ou non) dont tout l’équipage a été massacré par les pirates, ou décimé par le scorbut, et qui continuent néanmoins leur course folle d'un océan à l'autre. Jusqu'au jour, en tout cas, où.

   Alors le canot de sauvetage accoste, une échelle de corde est lancée, un jeune midship monte à bord, my god, dit-il, quelle puanteur, il sursaute car un squelette un peu disloqué est étendu près de la barre, sa position est assez curieuse, le midship avise d'autres squelettes, tous dans des positions assez curieuses, il comprend qu'un affreux drame a dû se jouer là, lequel il ne sait pas, le vent fait gémir les haubans, le midship, frissonnant un peu, descend à l'intérieur du navire, le long de la coursive les portes battent, il en pousse une, des rats se faufilent entre ses jambes, c'est la salle à manger, quelques squelettes encore sont attablés devant des cafés au lait durcis et du pain un peu vert, my god, répète le midship, qui déteste le porridge, il se hâte de quitter la pièce, se retrouve dans la coursive, pousse une autre porte (« je veux un rapport détaillé, a dit son capitaine, explorez partout, de la soute au grenier », « au grenier ? » a demandé le midship, « au grenier », a répété le capitaine, et le midship a pensé qu'à la première occasion il faudrait flanquer le vieux à fond de cale, pour déficience mentale), par rapport à son capitaine, la position du midship est assez curieuse, il pousse une autre porte, c'est une sorte de dortoir, ouf : pas de cadavre en vue, mais pourtant que ça pue, my god, que ça pue, au fond de la cabine il y a une armoire (bêtement cette phrase, rappelle au midship ses premières leçons de français), par acquit de conscience, le midship ouvre l'armoire et recule horrifié car l'armoire grouille de squelettes, un instant en équilibre instable, comme s'ils s'appuyaient encore au battant de la porte, les squelettes dégringolent maintenant dans un grand fracas de, le midship ne sait pas de quoi, il est rare, dans la vie courante, qu'on puisse comparer le bruit que fait quoi que ce soit avec celui que font douze squelettes (le midship a compté les crânes) tombant d'une armoire, est-ce que douze têtes signifient forcément douze corps, le midship, soudain, n'en jurerait plus, ce foutu navire en détresse tangue exactement comme n'importe quel autre et le midship retient son cœur entre ses dents, je pourrais prendre douze tibias comme quilles et avec les douze crânes, difficile de faire tenir un tibia debout, les tibias, sans lesquels l'homme ne tiendrait pas debout, ne tiennent pas debout, ça ne tient pas debout songe le midship, et puis qu'est-ce qu'ils foutent dans l'armoire tous ces cons, peut-être s'y sont-ils réfugiés (mais pour fuir quelle menace ?) ou alors on les a entassés là-dedans, mais qui et pourquoi ?, les autres squelettes étaient à leur place, eux, et le midship se dit qu'en revenant il fera bien de regarder si rien ne traîne dans le four de la cambuse (ah, vieux singe, tu veux un rapport détaillé) parce qu'on ne sait jamais, le bateau grince de plus en plus et brusquement le midship aimerait entendre chanter un grillon, d'ailleurs, tibias ou non, il est pratiquement impossible de jouer aux quilles sur un bateau à moins qu'il ne soit encalminé, je dois trop lire de Dickens se dit le midship, qui n'en a jamais lu une ligne, quand le capitaine lui a ordonné d'être volontaire pour explorer le navire en détresse, le midship était plongé dans une revue pornographique, il revoit la femme aux hautes bottes noires, jambes largement écartées…

 

    Jean-Luc Benoziglio, Le midschip, Editions du Seuil


Hmmm... (comme aimait écrire Benoziglio), mieux vaut arrêter là la citation… On l’aura compris, il y a aussi dans tous ses livres une présence obsédante de la mort mais toujours évoquée sur un ton très pince-sans-rire, et cela dès son premier roman Quelqu’unbis est mort, consacré au décès d’un (de son) père : je me rappelle avoir lu ce livre d’une traite à sa publication, fasciné par cette façon de raconter un enterrement de traviole (l’expression était de Pierre-Henri Simon, rendant compte de l’ouvrage dans son feuilleton du Monde).

  

Cette narration déjantée et cet humour très noir, Benoziglio les utilise tout autant quand il jette sur les événements du monde un regard des plus désabusés : Beno s’en va-t-en guerre évoque très largement la guerre civile à Chypre et l’on voit défiler dans Le jour où naquit Kary Karinaky plusieurs autres théâtres sanglants de la seconde moitié du XX° siècle. L’Histoire, également, le passionnait et ses romans sont truffés d’allusion à de nombreux personnages ou moments-clés des siècles passés. Louis Capet, suite et fin, le dernier roman qu’il nous a laissé, est ce que l’on appelle une uchronie (fiction qui réécrit l’Histoire en modifiant un événement du passé) mais, on s’en doute, une uchronie particulièrement drolatique : Louis XVI a pu se réfugier en Suisse, dans le petit village protestant de Saint-Saphorien…

 

Annonçant le décès de l’écrivain, le Nouvel Observateur a reproduit une notice biographique que Benoziglio avait lui-même rédigée en 2003 :

 

Il a publié, en une trentaine d’années, onze romans dont l’un a obtenu un prix et les autres de jolis succès d’estime, c’est-à-dire que le nombre de critiques à en recommander chaleureusement la lecture toutes affaires cessantes a été égal ou supérieur au nombre de lecteurs ayant effectivement suivi de si chaleureuses recommandations toutes affaires cessantes.

Dans l’intervalle, sollicité un jour de laisser photographier le dessus de son bureau, ou sa housse de couette, pour un ouvrage s’appelant «Intérieurs d’écrivains», il a demandé pourquoi l’on ne reproduirait pas plutôt une radio de ses poumons, vus aux rayons X ? Devant le peu de succès rencontré par sa proposition, il a compris alors qu’en la matière un solide sens du compromis valait beaucoup mieux qu’un prétendu sens de l’humour. Depuis, avec des hauts et des bas, il s’efforce de faire avec.

 

 

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17 novembre 2013 7 17 /11 /novembre /2013 13:36

 

 

Décidément, plus je lis l'israélien Hanock Levin (1943-1999), plus je m’y attache, plus ses pièces me stimulent, me poussent à rechercher une écriture théâtrale plus nette, plus incisive. Rarement, j’ai rencontré une telle manière drôle, féroce et si personnelle de montrer combien la société est toxique, combien viscéralement l’être humain est pétri d’égoïsme, combien la bêtise, l’obscénité et la méchanceté règnent en ce monde. Un théâtre sans concession, sans fioriture ni paravent, qui ne se préoccupe guère que des fondamentaux : argent, sexe, pouvoir ; un théâtre qui découvre à cru la comédie tragique de l’existence. On comprend vite, en le lisant, pourquoi plusieurs de ses spectacles – il mettait lui-même ses pièces en scène – furent interdits par les autorités israéliennes...

 

Une vingtaine de pièces, sur la cinquantaine qu’il a écrites, sont disponibles en traduction française aux Editions Théâtrales. N’hésitez pas, allez-y voir. Et à ceux qui diront que le théâtre est plus difficile à lire que le roman, je dirai que ce théâtre-ci se lit comme du roman.

 

C’est au point – il en va d’ailleurs ainsi pour tous les auteurs auxquels je tiens particulièrement – que j’ai toujours un peu peur d’aller voir du Levin représenté sur scène ; ce que j’en reçois à la lecture est si fort que la déception est grande si le spectacle ne transcende pas cette écriture si percutante ; cela m’est arrivé, hélas.

 

Histoire de vous mettre en appétit, voici le début de La putain de l’Ohio :

 

Un soir d'automne, au coin d'une rue.

Hayamer et Kakotska.

 

HOYAMEK. — (pour lui-même)

Deux pulsions violentes s'affrontent

présentement en moi :

d'un côté, je veux baiser une pute, de l'autre

je trouve que c'est dommage de gâcher

de l'argent pour ça.

N'importe quel autre jour, le « dommage »

l'aurait emporté,

mais aujourd'hui c'est mon anniversaire.

Oui, j'ai soixante-dix ans aujourd'hui

et mes forces renouvelées me pressent

de faire la fête, si bien que

la balance penche vers la baise !

(à Kokotska)

Hé, toi, la pute, viens voir,

je suis un mendiant,

tu me prends combien ?

Pas trop, s'il te plaît,

nous sommes dans la même branche tous les deux —

je compte sur ta compréhension.

Je t'explique : c'est mon anniversaire

et je m'offre une petite gâterie.

De l'amour à bon marché.

Un peu de chaleur.

 

KOKOTSKA. — Et la force, pépé, tu l'as, la force ?

 

HOYAMER. — J'ai la force et la technique.

Tu serais étonnée, cousine. Moi,

on me secoue à peine,

et hop, le bouchon saute.

 

KOKOTSKA. — Cent shekels.

Ici, dans la cour.

 

HOYAMER. — Cent shekels ?

Tu me prends pour un touriste ou quoi ?

Je viens de te dire que j'étais du coin,

de la même flaque que toi, cousine !

 

KOKOTSKA. — Le tarif, c'est cent shekels, ici, dans la cour.

Et arrête de m'appeler « cousine »,

je ne fais pas encore partie de ta famille, que je sache.

 

HOYAMER. — Regarde-moi et sois un peu logique :

j'ai une gueule à cent shekels ?

 

KOKOTSKA. — Sans créer de précédent, pépé,

tu pensais payer combien?

 

HOYAMER. — Voilà, justement,

comme c'est mon anniversaire,

je me disais que ce serait un cadeau.

 

KOKOTSKA. — Continue à te le dire.

 

HOYAMER. — Pas de cadeau ?

Oui, dès que tu dépasses l'âge de quatre ans — bernique.

Bon, alors, tu me fais un prix symbolique ?

 

KOKOTSKA. — Combien ?

 

HOYAMER. — Je dirais dix shekels ?

 

KOKOTSKA. — Continue à te le dire.

 

HOYAMER. — C'est bien ce que je pensais.

Le symbolique est totalement dévalorisé de nos jours.

Bon, de dix, je saute directement à vingt.

 

KOKOTSKA. — Ça reste encore très bas, pépé,

t'as toujours pas dépassé la barre du symbolique.

 

HOYAMER. — J'ai sauté aussi haut que je pouvais.

 

KOKOTSKA. — Mais cette robe ne se soulève pas

pour vingt shekels, même si je pète.

 

HOYAMER. — Je me fiche éperdument du tarif de tes pets,

c'est mon anniversaire qui me préoccupe...

 

KOKOTSKA. — Justement, c'est ta fête, pas la mienne,

alors pourquoi je devrais me réjouir avec toi à l'œil ?

 

HOYAMER. — Pas « à l'œil »! Pour vingt shekels.

 

KOKOTSKA. — C'est ton anniversaire, paye !

Quand on naît — on paye !

Le tarif, c'est cent shekels, ici, dans la cour !

 

HOYAMER. — Si tu crois qu'il suffit de lancer

n'importe quel prix

pour que ça devienne un tarif !

Un tarif, ça doit ressembler à quelque chose,

ça doit avoir de l'allure, un tarif !

Se tenir debout sur deux pieds et deux jambes,

et avoir un visage honnête,

un tarif, c'est un petit bonhomme, et un petit bonhomme,

on ne peut pas le lancer comme ça, à la figure de quelqu'un

et s'en aller !

Moi, par exemple, j'aurais aussi pu lancer bassement

vingt-cinq shekels, mais bon,

comme je ne suis pas irresponsable,

je te dis : trente. C'est un très beau prix, trente.

Honnête, qui ressemble à quelque chose,

avec deux pieds, deux jambes et pas assez relevé.

 

KOKOTSKA. — Le tarif, c'est cent...

 

HOYAMER. — J'ai entendu !

Mais le voudrais-je — que je ne les ai pas !

D'ailleurs, pourquoi le voudrais-je,

tu t'es vue ?

Regarde-moi cette allure !

Et même pas dans une chambre, mais au coin de la rue!

Tu n'as aucun frais, tu ne payes pas d'impôts,

c'est du net pour toi, et en plus tu trimbales

ton business partout où tu vas !

Pourquoi Dieu ne m'a-t-il pas fait putain ?

Crois-moi, trente shekels, c'est du vol,

mais cette nuit, je veux fêter mon anniversaire,

alors je ferme les yeux.

Prends quarante, d'accord ? Je ne les ai pas —

mais bon, soit. C'est mon dernier prix !

 

KOKOTSKA. — Qui se contentera de quarante shekels aujourd’hui ?

Tu crois que le type qui te lavera à la morgue

se contentera de quarante shekels ?

Tu crois que le fossoyeur qui te descendra dans la tombe

se contentera de quarante shekels ?

Si tu lui proposes quarante shekels,

il te remontera aussi sec !

 

HOYAMER. — Tu le fais exprès, de tirer

tous tes exemples de ma propre mort?

On dirait que ça te dérange qu'un vieil homme

vive et veuille encore ! Comme si

je respirais à tes frais !

Tu n'as pas de père ?

Un peu de respect, de sensibilité, quand même! 

Sache qu'à l’époque où tu n’étais que de l’air,

même pas un pet,

moi, je me promenais déjà à travers le monde,

je buvais, je baisais, et je comptais mes sous !

Allez, prends cinquante et

je commence à secouer la bouteille !

 

KOKOTSKA. — On n'y arrivera pas, pépé,

alors dis-moi gentiment au revoir,

et laisse passer les autres clients.

 

HOYAMER. — Si seulement je pouvais être mort,

tout cela me serait bien égal !

Tu profites lâchement du fait

que je suis un être vivant

qui doit fêter quelque chose.

Allez, un petit rabais ! Tu vois bien que

je fais des efforts, j’augmente,

j’augmente, mais toi, tu campes sur tes positions.

 

KOKOTSKA. — Je me suis tellement rabaissée dans la vie

que j'ai touché le fond. Peux plus descendre.

Cent shekels ici, dans la cour! Ce prix-là,

même Dieu ne le changera pas!

 

HOYAMER. — Mais Dieu, c'est toi ! Regarde :

tu as, en bas, dans ta petite culotte, le point le plus

stratégique du monde tandis qu'en haut,

tu scrutes la surface de la terre avec des yeux

mornes et secs

tant tu es devenue indifférente

aux merveilles naturelles que tu portes en toi.

C'est ainsi que Dieu contemple sa création :

avec un regard fatigué, professionnel et blasé ;

que peuvent-ils bien faire là-dessous, se dit-il,

que je ne connaisse pas ?

Et comme Dieu, tu ne laisses personne d'autre

que toi profiter de la vie.

Dieu, aie pitié de moi et prends cinquante shekels !

 

KOKOTSKA. — Dès qu'on en vient à l'argent —

me voilà promue Dieu !

Si c'est comme ça, écoute bien,

parce que c'est la parole de Dieu :

le tarif est de...

 

HOYAMER. — Au secours !

Les ténèbres couvrent la surface de l'abîme !

Cent shekels, là-bas, dans la cour ! Et que restera-t-il

de cette nuit ? Tu sais bien que tout sera oublié,

mon anniversaire, ce coup que je vais tirer,

toi et moi, qui passerons comme un rêve.

Seule cette terrible phrase,

« cent shekels dans la cour »,

restera pour l'éternité.

Que les ténèbres couvrent la surface de l'abîme !

(s’en va. Revient)

Cinquante avant —

cinquante après.

 

KOKOTSKA. — Tu te fous de ma gueule ?

Tout maintenant, et en liquide !

Ni prêt, ni crédit, ni hypothèque,

le tout maintenant ou bien — ouste, rentre chez toi !

 

HOYAMER. — Ne crie pas ! C'est que moi, je ne connais pas

vos usages, dans la pègre !

Voilà, prends. Mais tu as intérêt

à ce que j'en retire une totale satisfaction.

(il sort son argent et le lui donne. Pour lui-même)

l'ai fait la connerie de ma vie,

mais en moi coule un sang d’aventurier.

Un anniversaire, franchement,

pourquoi devons-nous subir

un tel avilissement — naître !

(Kokotska entraîne Homayer à sa suite)

Et je sens un vent froid qui souffle de la mer.

Non seulement je vais me choper la syphilis

mais, en plus, le rhume guette ma prostate.

Oh, la prostate, la prostate, encore un rabat-joie

planté en travers de ton chemin !

 

            La putain de l’Ohio, traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz,

            Théâtre Choisi V, Editions Théâtrales.

 

Autant vous dire aussi que ce n’est là que le début de cette comédie sordide et grinçante et qu’elle nous mènera de rebondissement en rebondissement…

 

Je sais, je sais, c’est la troisième fois que j’évoque Hanokh Levin dans ce blog. Eh bien, gageons que ce n’est pas la dernière !

 

 

 

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30 octobre 2013 3 30 /10 /octobre /2013 17:35

 

 

Combien de fois ai-je lu Madame Bovary ? Bonheur, chaque fois que j’y reviens, de me retrouver comme dans une ville déjà souvent visitée. Plaisir particulier de reconnaître tous les endroits par lesquels je passe, tel immeuble, telle place, tel monument, telle perspective. Pouvoir me dire que je pourrai admirer à nouveau, dans la rue suivante, ceci ou cela…

 

 Pas de page qui n’ait sa splendeur, pas de personnage qui n’ait tel ou tel trait dont j’ai hâte de redécouvrir l’évocation, pas de moment de l’histoire que je ne me plaise à revivre, pas d’événement dont je n’attende de retrouver chaque détail, d’objet que je ne désire y revoir. Serais-je qui je suis si le roman de Flaubert n’était depuis si longtemps une de mes grandes passions ? (Même question, bien sûr, à propos de Don Quichotte, Gogol, Kafka, Tchékhov, Proust, Bernhard, Willems et quelques autres…) Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es…  

 

Comme tous les grands romans, Madame Bovary a son fan club. J’aime toujours rencontrer un de ses nombreux membres, parler à satiété de l’objet de notre vénération, détailler notre amour pour Emma et sa rage de vivre, notre sympathie malgré tout pour le pauvre Charles, rire d’Homais, mépriser Léon et Rodolphe, nous résumer en souriant tel ou tel épisode, vanter longuement la construction du roman (ah ! par exemple, ce troisième acte de Lucie de Lammermoor auquel Emma n’assiste pas, puisque c’est elle qui va le jouer pour de vrai, en mourant de façon dramatique à l'instar de l’héroïne de Donizetti !), l’art du contrepoint dans tant de scènes, la mise en exergue de la banalité, de la bêtise, de la veulerie, de la suffisance bourgeoise, ce formidable basculement qui consiste à chosifier les humains et à humaniser les choses, le maniement si subtil du style indirect libre, etc. etc.

 

La seule entrée dans le roman est déjà un véritable délice : évocation par un narrateur en nous (qui va disparaître bien vite) de l’arrivée de Charles au collège de Rouen, puis, tout de suite, avant le mémorable Charbovari que bredouille le jeune garçon quand il doit prononcer son nom, la fameuse description de la casquette dont il est affublé. Quel morceau ! Relisons donc :

 

C'était une de ces coiffures d'ordre composite, où l'on retrouve les éléments du bonnet à poil, du chapska, du chapeau rond, de la casquette de loutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d'expression comme le visage d'un imbécile. Ovoïde et renflée de baleines, elle commençait par trois boudins circulaires ; puis s'alternaient, séparés par une bande rouge, des losanges de velours et de poils de lapin; venait ensuite une façon de sac qui se terminait par un polygone cartonné, couvert d'une broderie en soutache compliquée, et d'où pendait, au bout d'un long cordon trop mince, un petit croisillon de fils d'or, en manière de gland. Elle était neuve ; la visière brillait. 

                        Gustave Flaubert, Madame Bovary, Folio classique.

 

« … une de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d'expression comme le visage d'un imbécile » : puis-je vous prier de relire trois fois ces quelques mots ?

 

« Pathétique et de mauvais goût », ce couvre-chef, dit Nabokov, « symbolise l’ensemble de la future existence du pauvre Charles, également pathétique et de mauvais goût. » (Littératures, Coll. Bouquins, Robert Laffont).

 

Un autre petit passage encore, rien que pour le plaisir ? (Mais on pourrait citer tout le roman : relisez-le au plus vite et, si vous ne l’avez pas lu encore, laissez tomber tous les livres à la mode, tous ceux qui s’empilent chez les libraires, toutes les nouveautés de la rentrée, les auteurs « qui marchent », laissez, laissez tout cela, installez-vous confortablement dans votre meilleur fauteuil et lisez Madame Bovary !) Un autre petit passage, donc ? Eh bien, prenons le discours pontifiant d’Homais, le pharmacien d’Yonville venu accueillir les Bovary à leur descente de l’Hirondelle (c’est le nom de la diligence), puisque, aavec la personne de Charles arrive le nouveau médecin de la bourgade.

 

– Du reste, disait l'apothicaire, l'exercice de la médecine n'est pas fort pénible en nos contrées ; car l'état de nos routes permet l'usage du cabriolet, et, généralement, l'on paye assez bien, les cultivateurs étant aisés. Nous avons, sous le rapport médical, à part les cas ordinaires d'entérite, bronchite, affections bilieuses, etc., de temps à autre quelques fièvres intermittentes à la moisson, mais, en somme, peu de choses graves, rien de spécial à noter, si ce n'est beaucoup d'humeurs froides, et qui tiennent sans doute aux déplorables conditions hygiéniques de nos logements de paysan. Ah ! vous trouverez bien des préjugés à combattre, monsieur Bovary; bien des entêtements de la routine, où se heurteront quotidiennement tous les efforts de votre science; car on a recours encore aux neuvaines, aux reliques, au curé, plutôt que de venir naturellement chez le médecin ou chez le pharmacien. Le climat, pourtant, n'est point, à vrai dire, mauvais, et même nous comptons dans la commune quelques nonagénaires. Le thermomètre (j'en ai fait les observations) descend en hiver jusqu'à quatre degrés, et, dans la forte saison, touche vingt-cinq, trente centigrades tout au plus, ce qui nous donne vingt-quatre Réaumur au maximum, ou autrement cinquante-quatre Fahrenheit (mesure anglaise), pas davantage ! - et, en effet, nous sommes abrités des vents du nord par la forêt d'Argueil d'une part, des vents d'ouest par la côte Saint-Jean de l'autre, et cette chaleur, cependant, qui à cause de la vapeur d'eau dégagée par la rivière et la présence considérable de bestiaux dans les prairies, lesquels exhalent, comme vous savez, beaucoup d'ammoniaque, c'est-à-dire azote, hydrogène et oxygène (non, azote et hydrogène seulement), et qui, pompant à elle l'humus de la terre, confondant toutes ces émanations différentes, les réunissant en un faisceau, pour ainsi dire, et se combinant de soi-même avec l'électricité répandue dans l'atmosphère, lorsqu'il y en a, pourrait à la longue, comme dans les pays tropicaux, engendrer des miasmes insalubres ; – cette chaleur, dis-je, se trouve justement tempérée du côté où elle vient, ou plutôt d'où elle viendrait, c'est-à-dire du côté sud, par les vents de sud-est, lesquels, s'étant rafraîchis d'eux-mêmes en passant sur la Seine, nous arrivent quelquefois tout d'un coup, comme des brises de Russie ! 

 

Commentaire ironique et pointu de Nabokov sur ce « salmigondis de pseudo-science et d’informations journalistiques » entassé « dans une seule phrase pachydermique » : « Ce beau discours renferme une erreur ; il y a toujours un défaut dans la cuirasse philistine. Son thermomètre devrait marquer 86 Farenheit, et non 54 ; il a oublié d’ajouter 32 lorsqu’il est passé d’un système à l’autre. » (Littératures).

 

 

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8 septembre 2013 7 08 /09 /septembre /2013 00:10

 

Vous êtes las, vous aussi, de la platitude contemporaine ? De la veulerie des annonces publicitaires ? Des idéaux débiles vers lesquels nous poussent tant de discours tonitruants ? D’un formatage de l’existence qui ne tient compte que de l’image que l’on donne de soi ? Du discours dominant qui proclame que seul ce qui peut être comptabilisé n’a de réalité ? D’une existence de somnambule, qui n’a plus rien à voir avec ce désir qui, parfois encore heureusement, s’en vient nous réveiller pour nous rappeler qu’il y a moyen d’être autrement, de vivre autrement ? Oui ? Alors, n’hésitez pas, acquérez (vous comprendrez vite qu’il importe de le relire plusieurs fois) le merveilleux petit livre d’Armel Guerne, L’âme insurgée, consacré à quelques-uns des plus grands esprits du romantisme, Hölderlin, Novalis, Kleist, les frères Grimm, Nerval, et jusqu’à Merville et Stevenson qui écrivent encore dans le même sillage.

 

Armel Guerne (1911-1980), merveilleux poète, grand résistant, immense traducteur. Parmi tant d’œuvres traduites par ce passeur inlassable : Moby Dick, les Sonnets de Shakespeare, Le Territoire de l’homme de Canetti, Le cirque Humberto d’Eduard Bass (je garde précieusement dans ma bibliothèque ce superbe gros roman d’un écrivain tchèque, relatant une vie passée dans un cirque, depuis l’embauche du jeune garçon comme homme à tout faire jusqu’à la place de directeur qu’il finira par occuper – si vous tombez sur ce livre, surtout achetez-le ! je me rappelle l’avoir lu quasi d’une traite quand je découvrais, il y a plus de trente ans, la littérature tchèque et je l’ai relu, il y a peu, avec le même plaisir), et puis, bien sûr, la formidable anthologie des Romantiques allemands, publiée dès 1957 (rééditée chez  Phébus, coll. Libretto).

 

Une anthologie à la lecture de laquelle il n’y a pas de meilleure introduction, justement, que L’âme insurgée. Quels beaux portraits de ces êtres d’exception en quête d’absol, et dont l’œuvre témoigne si intensément de la fièvre et du génie ! Premier chapitre du livre, un texte intitulé « Laissez-moi vous dire » : rédigé en 1977, il pourrait avoir été écrit aujourd’hui, tant est encore actuel le constat qui s’y fait déjà de la tyrannie des bruits du monde, de la paupérisation du langage, du déni du passé, d’une offre culturelle passée à la moulinette. Et quelle écriture ! Lisez donc ces extraits :

 

Laissez-moi vous dire

 

   que le poète n’a pas la vie facile dans un monde devenu ce manteau de ténèbres, pailleté d’éphémère par une actualité exténuée en quelques heures, qu’on renouvelle tous les jours et qui tient toute la place avant de s’effacer. Un monde où le niveau des larmes, cependant, ne cesse de monter. Un monde pilonné, trituré, sermonné de plus en plus sévèrement par le verbe surnaturel des catastrophes, couché sous le vent fort de ce langage, le plus clair et le plus nu de tous, dont les statisticiens s’emparent aussitôt pour le rendre inintelligible. Les cœurs sans le savoir, les esprits sans le percevoir et, tout au fond, les âmes sans le dire sont tellement dans le besoin que le silence de leur cri – formidable colonne en creux – requiert et mobilise contre lui l’acharnement insupportable et sans répit de tous les bruits du monde, organise la fuite et le refuge de chacun dans ce supplice étroit, la collaboration funeste de tout individu, par soumission servile ou par complicité déshonorée, à cet attentat fracassant qui le disjoint, l’émiette, le pulvérise et le disperse. S’abstraire de l’essentiel, tout est là. Sortir le plus possible du dedans de la vie; rester dehors. L’information, laissez-moi vous le dire, est l’instrument parfait, la corde lisse et le nœud bien coulant de cette pendaison : l’information, procédé éminemment artificiel et abstrait, destiné à rendre informe et sans leçon tout ce qui peut, tout ce qui risque d’avoir, originalement, une forme certaine et peut-être un enseignement. L’informatique a perfectionné le système en le mécanisant et désormais, sans le concours de personne, l’analyse devient si fine que tout danger est écarté : même par accident il ne peut plus rester, non, même à la loupe on ne saurait trouver le grain le plus infime de concret dans la pensée lisse et liquide qu’elle dégorge. Le rien est souverain et triomphe dans le bourdonnement enthousiasmé des bavardages. Car sait-on jamais ? La trace seulement d’une poussière pourrait suffire à accrocher un souvenir, un rappel, découvrir une analogie, voire amorcer un rêve, éveiller un silence, engendrer l’incongruité d’une de ces légendes qui parlent à travers le temps !

   Abandonné de tous, le génie souple et prompt de notre langue est sans emploi, comme un ange au chômage. Vu de demain, regardé seulement de la pointe du prochain matin, le français est déjà une langue morte, écrasée, accablée, enterrée sous ses mines où s‘amusent encore, inconscients, égarés, les producteurs rentiers d'une littérature qui n’a d’autres raisons que la « modernité », c’est-à-dire le goût du jour. L'argent, seul étalon de toutes les valeurs, ne quitte plus jamais le devant de la scène. Écoutez bien, tendez l’oreille: « euh... ! beuh... ! » Nous sommes entrés dans le siècle de l’onomatopée et nous voici déjà tout occupés à convertir les mots en chiffres. Sans le lyrisme des milliards, avouons-le, auquel les moins riches ne sont pas les moins accessibles, la politique serait sans effet, sans écho, et les prisons de l’idéologie s’ouvriraient d’elles-mêmes, relâchant en plein air la cohue de leurs détenus fascinés, tout surpris de se retrouver libres de leur pensée, de respirer un air de leurs propres poumons. L’argent (qui n’est depuis longtemps plus synonyme de richesse, mais de besoin), s’il fut depuis toujours servi par les ambitieux, ne l’a jamais été avec le cynisme imbécile et l ‘unanimité éhontée de nos contemporains: la masse humaine la plus mendiante et la plus lâche, la plus confuse et la plus confondue que le monde ait portée. Seul le nanti n'en a jamais assez ; et c'est toujours lui qui crie le plus fort, du haut en bas de l’échelle sociale, surtout en bas. Laissons.

   (…)

   Un pareil désarroi, des hommes plus humains, beaucoup moins négatifs, l’ont pressenti déjà comme pour nous aider, hurlant alors de toutes les manières la fureur de la faim spirituelle, clamant et proclamant l’insurrection de l ’âme aux quatre coins du monde, s’arrachant à leur siècle qu’ils jugeaient imbécile et qui ne manquait pas d ’incommodités, plongeant dans le passé, secouant l’avenir en le prophétisant jusqu’au bout de leur force d’imagination comme pour mieux l’exorciser, cherchant partout des appuis et des frères, recensant l’univers et les trésors intérieurs, se prodiguant à cœur ouvert, risquant sur eux un perpétuel tout pour le tout que rien ne pouvait arrêter, ni la folie, ni le suicide, ni la mort qu’ils ne cessaient de frôler, toujours a cet extrême d’eux-mêmes qu’ils ne cessaient de hanter par souci de vivre dignement, noblement, sans rien omettre. Jamais peut-être on n'avait fait autant de littérature ; et jamais sans doute on n’y mit tant de sang, tant de cœur, tant de fièvre et aussi de merveilleux caprice, de liberté. Ils ont tout essayé, tout appelé à leur secours pour étendre le cercle autour de la raison et trouver des issues, ne pas s’y enfermer. Ils ont couru tous les chemins qu’ils croyaient deviner. S’ils se trompaient, tant pis pour eux ! mais ils y allaient voir – et malheureusement, égarés dans le marécage d’une langue peu faite pour la rigueur, la rectitude ou le redressement de la pensée aventurée sur un terrain mystique, ils se trompèrent souvent et moururent beaucoup.

   (…)

   Ce Romantisme, bien évidemment, n’a rien de commun avec la gentillette école littéraire qui fit florès en France sous ce nom ; rien de commun non plus avec la rhétorique douceâtre et la fadeur sentimentale, les rubans et les fanfreluches que l’on s’est plu souvent à attacher à ce mot. Les Français à vrai dire, Nerval à peu près seul excepté, sont restés à l’écart de ce mouvement, qui a fleuri d’abord et surtout en Allemagne avec Hölderlin et Novalis, avec Arnim, avec Kleist, avec Hoffmann et tant d’autres, mais  aussi en Angleterre – avec Keats bien plus qu’avec Byron ou Shelley, et par-delà les sombres splendeurs du « Roman noir » jusqu’à Stevenson –, mais encore dans la lointaine Amérique chez deux êtres aussi différents — et aussi nécessairement complémentaires – que Poe et Melville, sans oublier les pays slaves où l’élan mystique du hassidisme juif et cet autre élan qui soulèvera plus tard les récits de Dostoïevski sont manifestement d’essence romantique, au sens le plus exigeant que l'on voudra bien donner à pareille désignation.

   (…)

   C’est que pour eux, le Romantisme était vraiment une façon d’être. Un combat pour la plénitude. Une bataille désespérée contre l ‘abdication capitale, contre ce vide désespérant qui laisse l'homme comme une viande douée de réflexes dès qu'il oublie son âme, dès qu’il quitte ses rêves, dès qu’il cesse de reconnaître et de nourrir – pour ne plus faire qu’alimenter l’autre – Cette moitié divine dont il est compose’ et qui respire au milieu des étoiles.

   Car on ne devrait jamais l'oublier, la vie n’est pas un état mais un risque, et qui s’ouvre toujours plus. Grandiose. Une conquête qui n’en finit pas. Un « voyage » – au sens où Schubert l ’a certainement vécu – mais un voyage incertain et dur, à la mesure de ceux, et de ceux-là seuls, qui sont capables de marcher.

   Il vaut donc mieux, croyez-moi, ne pas trop se fier aux ruminants intellectuels qui vivent à la ferme, engrangeant le foin et la paille de leurs savoirs récoltés. Les hommes de cabinet, laissez-moi vous le dire, ne font pas de bons compagnons de route.

   Vivent les hommes de plein vent !

 

            Armel Guerne, L’âme insurgée, collection Points Seuil

 

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25 juillet 2013 4 25 /07 /juillet /2013 12:07

 

Je viens de relire Autoportrait de l’auteur en coureur de fond d’Haruki Murakami, le grand romancier japonais, un livre dont j’ai déjà parlé ici. Adepte de la course à pied quotidienne, marathonien, Murakami offre dans ce petit livre, à travers l’évocation de cette pratique sportive et sans jamais s’appesantir, une belle méditation sur l’existence, et aussi la façon dont il résout personnellement les rapports, parfois difficiles pour un écrivain, entre l’existence quotidienne et son travail.

 

Un jour, il lui est même arrivé de participer, dans le nord du Japon, à un « ultra-marathon » (100 km). Le plus douloureux, raconte-t-il, ce sont les kilomètres qui suivent les quarante-deux et quelque qui constituent le marathon classique. Douleur insupportable dans les jambes, les genoux, les cuisses, souffrances dans tout le corps, efforts démesurés pour poursuivre ; voici un long passage du récit de cette journée particulière au cours de laquelle Murakami a couru près de douze heures non-stop :

 

J’avais la sensation d’être semblable à un morceau de bœuf en train de passer à vitesse réduite au hachoir à viande. J’avais en moi le désir d’aller de l’avant, mais mon corps ne voulait plus m’obéir. Il agissait à la manière d’une voiture qu’on obligerait à grimper une côte avec le frein à main enclenché. Mon corps était comme dispersé, il sentait que sous peu il serait hors d’usage. Manque d’huile, vis desserrées, mauvais réglages des pignons. Ma vitesse baissait terriblement tandis que les coureurs me dépassaient l’un après l’autre.

   (…)

   Finalement, j’ai serré les dents et réussi, dans un état d’extrême douleur, à avaler ces vingt kilomètres de plus. J’avais usé et abusé de tous les moyens à ma disposition.

   « Je ne suis pas un homme. Juste un rouage d’une machine. Une machine, ça ne ressent rien. Donc, tu continues, c’est tout. »

   Voilà ce que je me disais. Voilà à peu près tout ce que j’étais capable de penser. Si j’avais été une créature vivante, faite de chair et de sang, j’aurais sans doute plié face à tant de souffrance. Bien sûr, il existait quelque chose qui était moi. Et il y avait bien une conscience qui allait avec. Mais à ce moment, je devais absolument m’obliger à considérer que ces entités n’étaient que des « formes opportunes », et rien de plus. C’était une manière de penser étrange, oui, vraiment une sensation étrange. Une conscience qui voulait se nier elle-même. Je devais me faire entrer de force dans un lieu inorganique. J’avais saisi instinctivement que c’était le seul moyen de survivre.

   « Je ne suis pas un homme. Juste un rouage d’une machine. Une machine, ça ne ressent rien. Continue à avancer, c’est tout. »

   Je me répétais ces phrases dans ma tête, comme un mantra. D'innombrables fois. Je me les répétais, littéralement < »comme une machine ». Et je tentais de réduire le monde de mes perceptions à ses limites les plus étroites. Tout ce que je voyais était le sol, à trois mètres devant moi, et rien n’existait pour moi au-delà. Le monde s’était rétréci à trois mètres devant moi. Il m’était tout à fait inutile de penser au-delà. Le ciel et le vent, l’herbe, cette herbe justement que broutaient les vaches, les spectateurs et leurs encouragements, le lac, les romans, la réalité, le passé, les souvenirs – plus rien n’avait de connexion avec moi. Simplement je devais me propulser au-delà de ces trois mètres – telle était ma minuscule condition de vivre, en tant qu’humain. Non, pardon, en tant que « machine ».

   (…)

   Je suis parvenu de la sorte, en endurant mille maux, aux alentours du kilomètre 75, et là, c’était comme si jetais passé à travers quelque chose. Telle a été ma sensation. Je dis « passer à travers » faute d’une meilleure expression. Comme si mon corps était passé sans dommage au travers d’un mur en pierres. Je ne me souviens pas exactement à quel moment est intervenue cette traversée. Soudain, j‘ai remarqué que j’étais déjà de l’autre côté. J'avais compris, sans l'ombre d'un doute que j'étais passé au travers. Je ne comprenais pas très bien la logique ou la manière dont la chose s’était accomplie – j’étais simplement tout à fait persuadé de cette réalité : j’étais passé de l'autre côté.

   Après quoi, je n’ai plus eu besoin de penser. Ou plus précisément, il n’y avait plus aucune nécessité à ce que je me force, consciemment à « penser à quelque chose ». Je n’avais qu'à me laisser entraîner par le courant et à le faire de manière automatique. Si je me laissais aller, quelque chose de puissant me pousserait vers l’avant, tout naturellement.

   Il est évident qu’effectuer une aussi longue course est éprouvant physiquement. Pourtant, à ce moment-là, l’épuisement n’était plus pour moi le problème majeur. Comme si, peut-être, en moi, il y avait eu une acceptation naturelle de cet état de fatigue extrême, devenue « normale ». Mes muscles n’étaient plus alors une assemblée révolutionnaire en pleine effervescence, on aurait dit qu’ils s’étaient adaptés à la situation, qu’ils avaient renoncé à se plaindre. Plus personne ne tapait sur la table, plus personne ne jetait son verre. Mes muscles acceptaient en silence l’épuisement, comme une phase historique inévitable, une conséquence de la révolution. Moi, j’étais transformé en une créature auto-mobile, qui faisait tournoyer ses bras en rythme, d’avant en arrière, et dont les jambes se propulsaient vers l’avant, un pas après l’autre. Plus d’idées. Plus de pensées. Je me suis brusquement rendu compte que même la souffrance physique s’était évanouie. Ou peut-être s’était-elle fourrée dans un coin hors de vue, comme un vieux meuble dont on n’arrive pas à se débarrasser.

   C’est dans cet état, une fois accompli le « je suis passé de l’autre côté », que je me suis mis à dépasser de nombreux coureurs. Après le contrôle du kilomètre 75 (où il faut parvenir en moins de huit heures et quarante-cinq minutes sous peine d’être éliminé), un grand nombre d’autres participants, contrairement à moi, ont commencé à ralentir ou même ont renoncé à courir, se bornant à marcher. Dès lors, et jusqu’à la ligne d’arrivée. je crois en avoir doublé environ deux cents. Je suis sûr en tout cas d’en avoir dépassé au moins deux cents. Un ou deux seulement m’ont doublé. Si j’ai pu dénombrer ainsi les coureurs devant qui je passais, c’est parce que je n’avais rien d’autre à faire. Harassé, épuisé à l’extrême, non seulement j’avais totalement accepté cette condition, mais la réalité était que je pouvais encore courir, et que pour moi alors, c’était tout ce que j’avais à espérer du monde.

   Comme j’avançais en mode automatique, si l’on m’avait demandé de courir au-delà des cent kilomètres, j’aurais peut-être pu le faire. Cela semblera étrange, pourtant, vers la fin du parcours, non seulement la souffrance physique n’existait plus, mais encore les notions de qui j’étais et de ce que je faisais avaient plus ou moins disparu de ma compréhension. Cette impression aurait pu me sembler tout à fait folle, mais non, j’étais incapable même d’éprouver comme bizarre cette extrême bizarrerie. Car, en courant, j’avais alors pénétré sur le territoire de la métaphysique. D’abord, il y avait eu l’acte de courir, et comme un accompagnement, cet existant qui était « moi ». Je cours, donc je suis.

   Lorsque je m’approche de la fin d’un marathon, tout ce que je souhaite d’habitude, c’est en finir au plus vite, terminer la course aussi rapidement que possible. Voilà tout ce à quoi je suis capable de penser. Mais cette fois, ce genre de considération ne m’a même pas effleuré. Il ne me semblait pas qu’avoir achevé cette course avait véritablement du sens. C’est comme la vie. Ce n‘est pas parce qu’elle a un terme que notre existence a du sens. Selon moi, qu'il y ait quelque part un terme à notre existence permet commodément de lui donner du sens, et je crois y deviner simplement une métaphore indirecte de son caractère limité. Très philosophique. Pourtant, à ce moment-là, je ne pensais pas du tout en termes philosophiques, c’était juste une sensation que j’éprouvais globalement à travers mon corps, et je n’y mettais pas de mots.

   Ce sentiment n’a fait que se renforcer quand je me suis engagé dans la toute dernière section de la course, dans le parc naturel de cette très longue péninsule. Ma manière de courir se rapprochait alors d’un état méditatif. J’étais sensible à la beauté du paysage côtier et les odeurs de la mer d'Okhotsk parvenaient jusqu’à moi. Le crépuscule commençait à tomber (nous étions partis tôt le matin), l'air prenait une transparence spéciale. L’herbe épaisse de ce début d’été embaumait aussi. J’ai vu quelques renards rassemblés dans un champ. Ils nous regardaient, nous, les coureurs, d'un air étonné. Des nuages épais, lourds de signification – on aurait dit quelque peinture anglaise du XIX° siècle –, plombaient le ciel. Il n’y avait pas le moindre souffle de vent. Beaucoup d’autres coureurs, autour de moi, se traînaient péniblement, silencieux, en direction de la ligne d’arrivée. Et moi, le fait d’être parmi tous les participants me procurait une sensation paisible de bonheur. J’inspirais. Je soufflais. Je n’entendais aucun dérèglement dans le bruit de ma respiration. L’air me pénétrait très calmement puis était expulsé. Mon cœur silencieux se dilatait puis se contractait, encore et encore, à un rythme bien établi. Mes poumons, tels des soufflets de forge, apportaient loyalement de l’oxygène neuf à mon corps. Je pouvais sentir travailler tous ces organes, je pouvais percevoir le moindre son qu’ils émettaient. Tout fonctionnait à la perfection. Les gens, sur le bord du chemin, nous criaient : « Courage, vous y êtes presque ! » Comme l’air limpide, leurs voix me traversaient. J’avais la sensation qu’elles passaient à travers moi jusque de l’autre côté.

J’étais moi, et puis je n’étais pas moi. Voilà ce que je ressentais. C’était un sentiment très paisible, très serein. La conscience n'était pas quelque chose de tellement important. Oui, voilà ce que je pensais. Bien entendu, comme je suis romancier, je sais bien que la conscience est tout à fait nécessaire pour que je puisse accomplir mon travail. Sans conscience, comment écrire une histoire dotée d’un caractère propre ? Et pourtant, je ne le ressentais pas ainsi. La conscience n’était pas quelque chose de particulièrement important.

   Néanmoins, lorsque j'ai franchi la ligne d'arrivée à Tokorocho, j’étais extrêmement heureux. Bien entendu, chaque fois que je termine une course, j’éprouve de la joie, mais cette fois, c’était vraiment autre chose, bien plus fort. J’ai levé en l’air mon poing droit. Il était alors 16 heures 42. Depuis le départ, je courais donc depuis onze heures et quarante-deux minutes.

   Pour la première fois depuis une demi-journée, je me suis assis par terre, j’ai éponge ma sueur, j'ai bu de l’eau jusqu’à plus soif, j’ai délacé mes chaussures, et puis, alors que l’obscurité gagnait lentement le paysage environnant, j’ai pratiqué quelques étirements soigneux. A peu près à ce moment-là est née et a grossi en moi une nouvelle impression. Quelque chose que je décrirais ainsi : « J’ai accepté un défi risqué et j’ai trouvé en moi la force de m’y confronter. » Un bonheur personnel, mêlé de soulagement. Le soulagement plus fort sans doute que le bonheur. Comme si un nœud serré très fort, à l’intérieur de moi, se relâchait peu à peu, un nœud dont je n’avais pas su, jusqu’alors, qu’il se trouvait là, en moi.

 

            Haruki Murakami, Autoportrait de l’auteur en coureur de fond,

Traduit du japonais par Hélène Morita, 10/18

 

Passionnant, non ?

 

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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 21:14

 

Relecture, encore et toujours, de petits textes de Kafka, superbes par l’inattendu de la fantaisie qu’ils déploient et leur dimension onirique. Comme celui-ci, à savourer sans y chercher une quelconque interprétation symbolique :

 

   J’étais convenu de faire une excursion dominicale avec deux amis, mais tout à fait par hasard, je ne me réveillai pas et laissai passer l’heure du rendez-vous. Connaissant ma ponctualité habituelle, mes amis s’en étonnèrent, allèrent à la maison où j’avais mon logement, attendirent encore un moment en bas, puis montèrent l’escalier et frappèrent à ma porte. Je fus très effrayé, sautai au bas du lit et ne fis attention à rien, sinon à la nécessité de me préparer au plus vite. Au moment où je franchissais la porte, habillé des pieds à la tête, mes amis visiblement effrayés s’écartèrent de moi : « Qu’as-tu derrière la tête ? » s’écrièrent-ils. J’avais déjà senti, dès mon réveil, quelque chose qui m’empêchait de pencher la tête en arrière et je me mis à chercher cet obstacle à tâtons. S’étant quelque peu ressaisis, mes amis s’écrièrent : « Prends garde, ne te blesse pas ! » juste au moment où je saisissais derrière ma tête la poignée d’une épée. Mes amis s’approchèrent, m’examinèrent, m’amenèrent dans la chambre devant l’armoire à glace et me déshabillèrent jusqu’à mi-corps. Une grande et ancienne épée de chevalier à poignée en forme de croix était fichée dans mon dos jusqu’à la garde, mais de telle sorte que la lame s’était glissée avec une précision incompréhensible entre cuir et chair et n’avait pas provoqué de blessure. Il n’y avait du reste pas de plaie non plus à l’endroit du cou où elle avait pénétré ; mes amis m’assurèrent que la fente nécessaire au passage de la lame s’était ouverte sans le moindre épanchement de sang. Et quand, montés sur une chaise, mes amis retirèrent lentement l’épée, millimètre par millimètre, il ne vint pas de sang et la place ouverte sur le cou se referma, ne laissant subsister qu’une fissure à peine perceptible. « Tiens, voilà ton épée », me dirent mes amis en riant, et ils me la tendirent. Je la soupesai des deux mains, c’était une arme précieuse, il se pouvait fort bien que des croisés s’en fussent servis. Qui permet à d’anciens chevaliers de rôder dans les rêves ? Irresponsables, ils brandissent leurs épées, en percent d’innocents dormeurs et s’ils ne provoquent pas de graves blessures, c’est tout d’abord, sans doute, parce que leurs armes glissent sur les corps vivants, mais aussi parce que des amis fidèles se tiennent derrière la porte et frappent, prêts à vous porter secours.

 

            Franz Kafka, Œuvres complètes, tome II, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade,

traduit de l’allemand par Marthe Robert.

 

Je ris en pensant à l’affreux prof de français, qui, jadis, au cours de mes études secondaires, nous bassinait avec « le sens du texte » (malgré tous ses efforts, il n’a cependant pas réussi à me dégoûter de la littérature). Le sens du texte, proférait-il, d’abord le sens du texte, surtout le sens du texte, précisez le sens du texte : qu’a voulu dire l’auteur ? Emond, répondez ! Avec quel plaisir, je me précipiterais vers le passé lointain où sévissait ce gardien du sens pour lui glisser sous les yeux le petit récit de Kafka : « Quel est le sens de ce texte, Monsieur le professeur ? » Il froncerait les sourcils, plisserait le front, ajusterait ses lunettes, relirait encore minutieusement : « Cet écrivain est du genre obscur. Qui dites-vous ? Kafka ? Holà ! »

 

L’imagination kafkaïenne, dit Kundera dans les testaments trahis, court comme une rivière…

 

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20 mai 2012 7 20 /05 /mai /2012 21:40

 

Je me suis enfin procuré Les impardonnables, le très beau livre d’essais de la poétesse italienne Cristina Campo (1923-1977). Il était introuvable depuis des années ; on vient, semble-t-il, d’en faire un nouveau tirage. J’avais pu le lire il y a quelque temps en l’empruntant à une bibliothèque mais c’est le genre d’ouvrage que l’on a envie d’avoir toujours sous la main. Dans ma pièce de travail, sa place sur l’étagère ad hoc a attendu longtemps. Elle a enfin accueilli son habitant.

 

« Les impardonnables, dit la quatrième de couverture, fait partie de ces livres qu’il suffit à l’homme d’ouvrir pour que sa vie s’éclaire d’une aurore durable. » C’est vrai, c’est bien vrai, n’hésitez pas à en faire l’expérience.

 

Qui sont-ils, ces « impardonnables » ? Ceux qui ont vu la beauté et ne s’en sont pas détournés. A commencer par quelques poètes et écrivains que vénère Cristina Campo : Dante, Jean de la Croix, John Donne, Anton Tchekhov (magnifiques sont les pages qu’elle lui consacre), Marcel Proust, Leopardi, Tomasi di Lampedusa, Gottfried Benn, Constantin Cavafy, Boris Pasternak, Marianne Moore, William Carlos Williams, Djuna Barnes, Simone Weil, Jorge Luis Borges ; et puis, du côté de la musique, Chopin et son « irréprochable discipline des deux mains »… Arrêtons là, la liste est longue. Des êtres dont la quête de la beauté n’a sans doute plus grand chose à voir avec notre air du temps, nos errances superficielles, l’oubli de la lenteur et du regard méditatif, ainsi va le monde aujourd’hui, de plus en plus vite et ne fixant plus rien :

 

Perfection, beauté. Qu’est à dire ? Parmi les définitions, il en est une possible. C'est un caractère aristocratique. Mieux encore, c'est la suprême aristocratie. De la nature, de l'espèce, de l'idée. Même au sein de la nature, elle est culture. La démarche souple et altière d'une jeune Africaine de la Côte-de-l'Or est l'œuvre de siècles de nage, de jarres d’argiles portées d'aplomb sur le crâne, de danses et de chants plus difficiles que le grégorien le plus pur. Si un seul des trois éléments faisait défaut: piété, libre jeu, arts féminins, la perfection ne langerait pas de son voile chaste et impérieux le corps de la jeune fille. A travers les millénaires, en quelque sorte, l'arbre du paradis exprima l'oiseau-lyre; à force de se joindre en prière, les mains devinrent un jour des arcs gothiques.

   Aujourd'hui, tout cela est offensé, renié, détruit. Introuvable et néanmoins présent, comme sous un ongle une épine empoisonnée. Ainsi l’homme a-t-il dû convertir la perfection en objet d'horreur sacrée. Que tout souvenir du temps céleste soit maintenant banni, enterré à jamais dans le jardin du potier. Et surtout, qu’il soit proscrit. Car l'on sait que la perfection est d'abord cette chose perdue, endurance et sereine immobilité. L'homme qui médite, la femme sur le seuil, le moine agenouillé, le silence prolongé du roi. Ou l'animal aux aguets, la besogne habile d'une bête. Ce poids aérien et terrible – silence, attente, durée – l'homme l’a exclu de son être. Et voici qu’il vit désormais une terreur paranoïde face à ce qui est « sentiment et précision, humilité, concentration, élégance. (…)

   Impardonnable, dans ces conditions, le poète l’est plus que tout autre.

 

         Cristina Campo, Les impardonnables, traduit de l'italien

par Jean-Baptiste Para, Gallimard,  Collection L’Arpenteur

 

 Je viens de relire le superbe chapitre qui a pour titre « Le parc aux cerfs ». Il commence par une déclaration d’une force éclatante sur l’acte d’écriture :

 

Si parfois j’écris c’est parce que certaines choses ne veulent pas se séparer de moi et que je ne veux pas non plus me séparer d’elles. Les écrire est l’acte par lequel, à travers la plume et la main, et comme par osmose, elles pénètrent en moi pour toujours.

Dans la joie, nous nous mouvons au cœur d’un élément qui se situe tout entier hors du temps et du réel, mais dont la présence est on ne peut plus réelle.

Incandescents, nous traversons les murs.

 

A travers les divers thèmes qu’aborde ce chapitre – la méditation de Campo est si intense qu’elle tisse très souvent plusieurs fils à la fois  – se dégage vite l’un des principaux : un monde vient de disparaître ou est en train de le faire et la poésie tant qu’elle le peut encore, doit en témoigner de toutes ses forces :

 

   Il fut un temps où le poète était là pour nommer les choses : comme pour la première fois, nous disait-on lorsque nous étions enfants, comme au Jour de la Création. Aujourd'hui il ne semble là que pour prendre congé d’elles, pour les rappeler aux hommes, avec tendresse et affliction, avant qu’elles ne s’éteignent. Pour écrire leurs noms sur l’eau : et peut-être sur cette forte houle qui bientôt les aura englouties. Un parc ombreux, le vert miroir d'un lac où vont de beaux halbrans dorés, au cœur de la ville, de la tourmente de ciment armé.

   Comment ne pas penser alors : le dernier lac, le dernier parc ombreux ?

   Celui qui aujourd'hui n'a pas cette conscience n’est pas un poète d'aujourd'hui.

 

Nommer ces choses pour la dernière fois, témoigner qu’elles ont existé. Et pouvoir également prononcer encore les mots qui les désignent et qui disparaîtront avec elles. Un au revoir au « Monde d’hier », pour reprendre le titre du grand livre de mémoires qu’a laissé Stefan Zweig… Crépuscule d’une façon de vivre, crépuscule de la langue qui lui correspondait. A la recherche du temps perdu, écrit Cristina Campo, est en ce sens exemplaire :

 

    L'œuvre de Proust est avant tout un exploit de très haute noblesse, le geste d'un chevalier errant qui défend un sépulcre splendide, un culte voué à bientôt disparaître – un tombeau vide. Énoncer cela, ce n'est pas seulement faire allusion au crépuscule d'un monde qui fut le sien, car cet aspect est surtout sensible dans la suprême beauté du langage, dans la perfection d'une langue où les formes aristocratiques les plus pures (ce français que l'on ne peut apprendre que de la bouche de la duchesse de Guermantes ou de la paysanne Françoise) sont tissées sans trêve avec la passion d'un ultime adieu. Langue sauvée au tout dernier moment et qui se fait instrument de salut pour les choses mêmes quelle signifie, fussent-elles parfois les moins nobles, en les situant, par sa force et sa pureté, sur un plan où plus rien ne pourra les flétrir.

 

(« La langue sauvée » : le beau titre du premier tome de l’autobiographie d’Elias Canetti, un autre livre que j’aime tant. Je le saisis dans ma bibliothèque – non loin de l’endroit où j’ai rangé Les impardonnables –, l’ouvre, en relis les premières lignes. Par jeu, on menace le petit garçon de lui couper la langue, souvenir d’enfance déterminant pour le futur écrivain. D’où, bien sûr, le titre du livre. Lisez donc avec moi, voilà qui nous renvoie, chacun selon ses souvenirs, à nos peurs originelles les plus essentielles :

 

   Mon souvenir le plus ancien est baigné de rouge. Je sors par une porte, sur le bras d'une jeune fille, le sol devant moi est rouge, à gauche une descente d'escalier, rouge également. En face de nous, à même hauteur, une porte s'ouvre, laissant passer un homme qui avance à ma rencontre en me souriant gentiment. Arrivé tout près de moi, il s'arrête et me dit: « Fais voir ta langue! » Je tire la langue, il fourre la main dans sa poche, en sort un canif, l'ouvre et porte la lame presque contre ma langue. Il dit : « Maintenant, on va lui couper la langue. » Moi, je n'ose pas rentrer ma langue et le voilà qui arrive tout près avec son canif, la lame ne va pas tarder à toucher la langue. Au dernier moment, il retire sa main et dit: « Non, pas aujourd'hui, demain. » Il referme le canif et le remet dans sa poche.

   Par cette porte, nous pénétrons chaque matin dans le vestibule rouge .La porte d’en face s’ouvre, et l’homme souriant paraît. Je sais ce qu’il va dire et j’attends qu’il m’ordonne de tirer la langue. Je sais qu’il finira par me la couper et j’ai de plus en plus peur. La journée commence ainsi et cela se reproduit fréquemment.

 

                        Elias Canetti, La langue sauvée. Histoire d’une jeunesse (1905-1921)

Traduit de l’allemand par Bernard Kreiss, Albin Michel.)

 

Revenons à Cristina Campo. Quelques pages plus loin, tout en se rapportant à nouveau à Proust, sa réflexion s'élargit :

 

   Dans les vieux livres, jusqu’au début du XIX° siècle je ne me souviens pas avoir jamais lu une phrase du genre : « le royaume heureux de l’enfance », « le paradis de la maison paternelle ». De telles expressions semblent naître autour de 1850 et nous ne doutons pas qu’un livre comme la Recherche ne pouvait être entrepris qu’à l’époque des premières automobiles. Un ancien – Montaigne, par exemple – eût dit plutôt « l’insouciante enfance », comme on ferait allusion à une chose aimable et encore informe, argile disponible pour les mains expertes du potier. (…)

   Il est donc clair que le mythe de l'enfance n'a pas, pour l'homme moderne, cette signification intime qu’il croit lui donner. Ce n'est pas sa propre enfance qu'il cherche à retrouver, mais l’enfance du monde, de toute sa lignée. Par cette quête à rebours, il tente de survivre à lui-même.

 

L’enfance du monde, l’âge d’or de l’ordre souverain, de la grandeur des mythes. Cristina Campo l’évoque par une fable magnifique :

 

Les cerfs enfermés dans un parc, offerts hagards et pleins de grâce aux regards distraits, ne se demandent pas : pourquoi avons-nous perdu la grande forêt et notre liberté, mais : pourquoi ne nous chasse-t-on plus ?

   Une jeune main parfois les caresse : « Le roi Arthur est mort, expliquent aux cerfs les enfants, et avec lui les chasses et les tournois, les duels prodigieux et les saintes réjouissances. Jamais plus un cerf ne sera poursuivi par les douze Cavaliers, jamais plus on ne ceindra son encolure d'une couronne d'or. Jamais plus il n’arrêtera une meute en faisant se lever entre ses bois la croix du Sauveur, ni son corps ne sera nourriture à la cène du Saint Graal. Désormais, plus rien ne menace votre harde – et voilà, c'est de nos mains que vous recevez votre pâture. »

   Les cerfs inclinent la tête. De leurs cornes massives, ils heurtent à coups légers les grilles de l’enclos. Mais la nuit une douce fièvre les prend, ils brament, ils s’appellent. Ils entendent, ou croient entendre, le cor d’Arthur. « Il n’est pas mort, se disent-ils, il reviendra. Et de nouveau notre vie sera suspendue à la pointe d'une flèche. »

 

         Cristina Campo, Les impardonnables, traduit par Jean-Baptiste Para

 Collection L’Arpenteur, Gallimard

 

(Avais-je déjà cité Cristina Campo dans ce même blog ? Je ne m’en souvenais pas mais j’ai tenu à vérifier. Eh bien, oui. C’était à propos des promenades de Sebald dans Bruxelles ; Sebald : cet écrivain-là aussi était de la famille de ces insatiables chercheurs d’une beauté enfouie. J’avais noté ceci que je recopie : « Un jour, passant devant un café bruxellois où l’on joue aux échecs, j’apercevrai Marcel Duchamp. Ce sera lui, aucun doute là-dessus. Concentré sur sa partie, il n’aura pas le moindre regard pour le personnage arrêté sur le trottoir et qui le regardera bouche bée. Alors, moi aussi, j’irai m’asseoir dans un café – pas celui où Duchamp sera en train de jouer, jamais je n’oserai, non, j’irai dans une autre rue et peut-être même un autre quartier – et, après avoir étudié les derniers articles du Soir sur notre crise politique interminable, je prendrai quelques notes pour un essai sur les divers éléments du Grand verre envisagés comme la résolution d’un problème de mat en 2 coups et feuilletterai Les impardonnables de Cristina Campo, livre actuellement épuisé et introuvable mais que j’aurai ce jour-là découvert une demi-heure plus tôt au Pêle-Mêle ou chez un bouquiniste de la rue du Midi ou de la Galerie Bortier. »)

 

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