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26 juin 2014 4 26 /06 /juin /2014 12:35

 

Il y a pas mal d’années déjà, j’ai lu avec passion plusieurs romans de Joseph Roth (1894-1939), ce grand écrivain autrichien, né en Galicie (dans l’Ukraine actuelle), témoin majeur de la disparition de la monarchie austro-hongroise et spectateur lucide d’un monde qui courait à la catastrophe : La Marche de Radetzky, La Crypte des capucins, Hôtel Savoy, Tarabas, La fuite sans fin… Ce nostalgique de la vie des villages juifs de son enfance fut l’ami de Stefan Zweig (leur correspondance est des plus intéressantes). Journaliste, éternel errant, il dut se réfugier en France en 1934. Totalement démuni et alcoolique (La légende du saint buveur, son dernier livre, met en scène un grand buveur sans abri), il mourut à Paris en 1939.

  

Dans la très belle collection « Voyager avec… » créée par La Quinzaine littéraire, ont été rassemblés avec des photos de l’époque et sous le titre Automne à Berlin une soixantaine d’articles qu’au cours de ses multiples pérégrinations Roth a écrits pour divers quotidiens, de 1919 à 1939. Autant de descriptions passionnantes de personnages et de lieux (de lieux de passage, surtout, les gares, les rues, les magasins, les cafés), de situations saisies sur le vif qui révèlent en quelques traits le malaise grandissant de ces années de plus en plus instables et une sourde appréhension du désastre à venir.

  

Reprenant récemment ce volume qu’on n’a plus la moindre envie de lâcher dès qu’on s’y est plongé (et on commence par une longue et remarquable préface de Patrick Modiano), j’ai voulu reproduire ici le texte qui m’a sans doute le plus marqué, tant est grande encore son actualité. C’est la condition éternelle des déplacés, des migrants, des êtres qui ont perdus leurs attaches que Joseph Roth y évoque en quelques mots très simples et sans pathos aucun.

 

 

Voyageurs avec colis encombrants

 

Les voyageurs avec colis encombrants prennent place dans le dernier wagon de l’interminable serpent du train, tout près des « voyageurs avec chiens » et des « mutilés de guerre ». Le dernier wagon se balance plus fort que les autres, ses portes ferment mal, ses fenêtres jouent sur leurs gonds, elles sont parfois cassées et collées avec du papier marron.

 

Ce n’est pas le hasard qui fait de vous un voyageur avec colis encombrants, mais le destin. On s’est retrouvé mutilé de guerre à cause d’un obus, dont l’effet dévastateur n’était pas une ruse, mais une absurdité tellement immensurable qu’elle ne pouvait qu’être cruelle. Emmener un chien reste dans le domaine de notre volonté. Mais un voyageur avec colis encombrants doit ses bagages à sa définition. Même sans bagages, il serait un voyageur avec colis encombrants. Il appartient à une espèce d’êtres particulière – et cette inscription sur la fenêtre du dernier wagon n’est pas une dénomination officielle imposée par les chemins de fer, mais une définition philosophique.

  

Les compartiments pour voyageurs avec colis encombrants sont remplis d’un air épais, une curiosité physique, une sorte d’atmosphère à l’état d’agrégat solide. Cela sent la pipe morte, le bois humide, les cadavres de feuilles et la terre des forêts à l’automne. L’odeur vient des fagots des passagers qui sortent tout juste des forêts, échappés aux carabines des chasseurs zélés, le froid humide de la terre dans les os et les semelles des bottes. Des restes de mousse verte adhèrent aux vêtements comme à de vieilles murailles. Leurs mains sont crevassées, les doigts des vieillards sont goutteux et bizarrement recourbés et semblables à d’étranges racines. Aux cheveux gris et clairsemés des vieilles femmes sont restées prises des feuilles sèches – c’est ainsi qu’une mort pauvre couronne ses victimes. Dans les barbes foisonnantes des vieux hommes, des hirondelles pourraient nicher…

  

Les voyageurs avec colis encombrants ne se défont pas de leurs forêts, même quand ils sont assis. La décision de reprendre un fardeau après que la colonne vertébrale s’est sentie pendant une heure libre pour toute éternité, pèse sans doute plus lourd que tout un bois de sapins. Je sais que nous autres soldats, quand après une marche de plusieurs heures s’offrait un repos de quelques fugitives minutes, nous ne débouclions pas nos sacs à dos, mais nous les traînions, comme un malheur torturant et fidèle traîne un ennemi auquel il est éternellement lié. Ainsi sont assis ces vieux porteurs de fagots, ce ne sont pas des voyageurs avec colis encombrants, mais des colis encombrants avec voyageurs. Et c’est là aussi que se révèle la fatalité qui fait d’eux des porteurs de colis encombrants, ce qui n’est pas une activité mais une douleur. De quoi parlent les hommes des bois ? Ils prononcent des demi-phrases et des sons estropiés, ils sont taciturnes, non par ruse, mais par pauvreté, ils répondent en hésitant parce que leur cerveau travaille lentement, enfante des pensées avec hésitation et les enterre, à peine nées, à une profondeur secrète. Dans les forêts où ils travaillent, règne un grand silence que l’on ne peut pas interrompre par des discours et répliques inutiles ; quand un pivert cogne sur une branche à coups de bec, il n’y a pas d’autre bruit. Dans les forêts, on apprend que les mots sont inutiles et ne sont donnés aux fainéants que pour passer le temps.

 

Dans la demi-phrase que prononcent ces hommes, réside la grande douleur de tout un monde. Ils disent seulement : le beurre – et déjà on sait que le beurre est quelque chose de très loin, d’inaccessible – pas un aliment que l’on étale sur du pain avec un couteau, mais un don du ciel où les délices du monde poussent comme dans une vitrine. Ils disent : l’été sera précoce – et cela signifie qu’alors on ira dans les forêts pour cueillir des perce-neige, que les enfants pourront sortir de leur lit et aller dans la rue, que les poêles pourront rester froid jusqu’au prochain automne.

  

Les comédiens qui prononcent sur scène beaucoup de phrases pleines d’esprit avant d’avoir exposé leur souffrance et exécutent nombre de mouvements magnifiques, font des roues avec les bras et baissent les yeux, devraient emprunter les compartiments pour voyageurs avec colis encombrants, afin d’apprendre qu’une main légèrement repliée peut exprimer toute la misère de tous les temps, et que le tressaillement d’un sourcil peut bouleverser plus fortement qu’une soirée avec ruisseaux de larmes. Peut-être les comédiens ne devraient-ils pas étudier dans des écoles, mais travailler dans les forêts, pour voir que leur tâche n’est pas de parler, mais de se taire, non d’avouer à voix haute, mais en silence.

  

Le soir tombe, la lampe s’allume au plafond, huileuse et grasse est sa lumière, elle brûle dans un halo de vapeur comme une étoile dans une mer de brouillard. On roule devant des réclames lumineuses, devant un monde sans colis encombrants, des hymnes commerciaux au savon, aux cigares, à la pâte dentifrice et aux lacets de chaussures brûlent soudain  clairement contre le sombre firmament. C’est l’heure où le monde se rend au théâtre pour vivre des destins sur des scènes coûteuses, et dans le même train roulent les plus splendides tragédies et les ridicules tragiques, roulent les voyageurs avec colis encombrants.

 

De toutes les formules techniques et inscriptions, lois épigrammatiques qui règlent l’activité de la grande ville, distribuent renseignements et commandements, dispensent des conseils et appliquent le droit – de toutes les définitions impersonnelles que contiennent les gares, les salles d’attente et les centres de la vie – celle-là seule nous touche humainement, artistiquement, cache et révèle des mondes sous une forme concise.

  

L’honnête homme qui a inventé dans des intentions pratiques la formule « voyageurs avec colis encombrants », ne savait pas qu’il avait trouvé d’un seul coup le nom d’une grande tragédie.

Ainsi naissent des poèmes.

                                                          Berliner Börsen-Courrier, 4 mars 1923

               

                 Joseph Roth, Automne à Berlin, Collection Voyager avec…

                 La quinzaine littéraire Louis Vuitton

                 traduit de l’allemand par Nicole Casanova

 

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12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 22:09


On connaît la célèbre phrase de James Joyce : « L’Histoire est un cauchemar dont j’essaie de m’éveiller. » J’y ai pensé tout au long de ma lecture de Séfarade, le superbe livre d’Antonio Munoz Molina. Dix-sept récits à la fois indépendants et ne cessant portant de se croiser et de se faire écho, tant ils brassent et rebrassent le même thème : celui des déracinés, des êtres poussés sur les routes de l’exil et de l’errance, déportés, mis à l’écart, existences bouleversées ou ruinées par les grands événements qui ont déchiré l’Europe du XX° siècle, guerre civile espagnole, barbarie nazie et stalinienne.

Mais ce sont parfois aussi les histoires de ceux que l’auteur appelle des « exilés de proximité », forcés de quitter le lieu où ils vivent depuis toujours, juste pour aller s’installer (très mal) à la grande ville et qui ne s’en remettent pas ; ou des personnes atteintes d’une maladie mortelle et se découvrant soudain hors du monde.

 

Ou encore des histoires devenues, hélas, de plus en plus quotidiennes et qui nous concernent directement, nous citoyens frileux d’une Europe se transformant en forteresse. Séfarade a paru en Espagne en 2001 ; une dizaine d’années plus tard, le genre d’anecdote qui suit fait partie d’un drame aux dimensions devenues catastrophiques. Un couple et leur fils passent des vacances dans un hôtel au bord la mer, tout au sud de l’Espagne, face à la côte marocaine. Lisez donc :

 

Papillotements rapides de lumières dans le noir, au-delà de la longue bordure blanche des vagues qui se brisent sur le sable : à la nouvelle lune pullulent les longs bateaux rapides des contrebandiers de tabac et de haschisch, les barques remplies d’immigrants clandestins qui arrivent depuis l’autre côté, depuis la ligne plus sombre qu’est la côte d’Afrique. La contemplation esthétique est un privilège, et sûrement une falsification : la côte sombre et belle que nous regardons ce soir depuis la terrasse du restaurant, sur laquelle nous projetons des récits et des rêves, des aventures lues dans les livres, n’est pas celle que voient s’approcher d’eux ces hommes entassés dans des barques secouées par la mer, au bord du naufrage et de la mort dans des eaux plus ténébreuses que celles de n’importe quel puits, fugitifs à la peau sombre et aux yeux brillants, se serrant les uns contre les autres pour se protéger de la peur et du froid, pour ne pas se sentir aussi inaccessiblement loin des lumières de ce rivage dont ils ignorent s’ils pourront l’atteindre.

   La mer rejette certains d’entre eux, gonflés et livides, à moitié mangés par les poissons. Les autres, on les voit depuis la route, courant à travers champs, se cachant derrière un arbre ou se plaquant contre la terre nue, épouvantés et tenaces, cherchant en direction du nord le chemin de ceux qui ont précédé, héros harcelés d’un voyage que personne ne racontera. Alors qu’ils reviennent en voiture du restaurant vers l’hôtel, il y a deux jeeps de la Garde civile qui éclairent de leurs phares les dunes voisines de la route : le visage contre la lunette arrière, aussi excité que s’il regardait un film, le garçon regarde les gyrophares bleus qui tournent en silence et les silhouettes armées des gardes. Quel effet cela fait-il de se trouver à cet instant même, dans la nuit sans lune, trempé et haletant au fond d’un fossé ou dans une de ces roselières des marais, sans être personne, sans rien avoir, ni papiers ni argent ni adresse ni nom, sans connaître les routes ni parler la langue du pays pense-il plus tard, au lit, éveillé à côté de la femme qui dort en le tenant dans ses bras, fatigués tous les deux, satisfaits, à nouveau érodés par l’urgente âpreté de l’amour.


Antonio Munes Molina, Séfarade, Editions du Seuil, collection Points,

traduit de l’espagnol par Philippe Bataillon.

 

Ne passons pas trop vite, je vous prie, sur cette dernière phrase :

 

Quel effet cela fait-il de se trouver à cet instant même, dans la nuit sans lune, trempé et haletant au fond d’un fossé ou dans une de ces roselières des marais, sans être personne, sans rien avoir, ni papiers ni argent ni adresse ni nom, sans connaître les routes ni parler la langue du pays…

 

Une sorte d’encyclopédie de l’exil », dit de son livre Antonio Munoz Molina. J’en parlais hier à mon ami Jacques De Decker, lecteur attentif et infatigable de tout ce qui paraît d’important en littérature. Et lui aussitôt : « C’est certainement un des plus grands écrivains européens d’aujourd’hui. »

Séfarade : si ces dix-sept récits se passent dans un monde récent, le titre est un hommage à la centaine de milliers de Juifs, et peut-être davantage, expulsés d’Espagne en 1492 par le décret de l’Alhambra qu’édictèrent Isabelle et Ferdinand, les souverains très catholiques (le Portugal suivra en 1496).

 

Majoritairement issues de témoignages authentiques, mais parfois aussi simples fictions, ces histoires paraissent en fin de compte nous offrir un narrateur unique glissant subtilement d’un protagoniste à l’autre, passant tantôt par le je, tantôt par la troisième personne masculine ou féminine, tantôt même par le tu, comme dans le superbe récit intitulé Tu es :

 

Tu crois savoir qui tu es et en fait tu es soudain transformé en ce que les autres voient en toi, et, peu à peu, tu deviens plus étranger à toi même, et même ton ombre est ton espion qui te suit pas à pas, et de tes yeux tu vois le regard de ceux qui t'accusent, qui changent de trottoir pour ne pas te dire bonjour...

 

On rencontre aussi dans ce livre de grandes figures qui, après les avoir vécus, ont porté témoignage sur ces terribles événements qui ont balayé l’Europe du siècle passé : Primo Levi, Jean Améry, Evguénia Guinzbourg, auteurs d’ouvrages essentiels sur l’univers concentrationnaires ; Milena Jesenska, la compagne de Kafka, morte au camp de concentration de Ravensbrück ; Margarete Buber-Neumann, devenue dans ce camp l’amie de Milena, après avoir été sortie d’un goulag par la police stalinienne pour être livrée aux nazis ; et d’autres encore, aux destins si horriblement battus par le vent de l’Histoire…

 

Et l’on comprendra facilement que plane sur Séfarade l’ombre de Joseph K., le personnage du Procès de Franz Kafka, accusé sans jamais savoir de quoi on l’accuse, mis au ban de la société et finalement exécuté dans un fossé à l’écart de la ville. « Pourquoi ai-je été déclaré coupable ? », paraissent se demander tous les êtres rassemblés dans cette poignante mosaïque contée avec tant d’humanité. « Joseph K. qu’a inventé Franz Kafka dans les insomnies fébriles de la tuberculose, sans savoir qu’il formulait une prophétie exacte », ajoute Antonio Munoz Molina.

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11 mars 2011 5 11 /03 /mars /2011 11:20


 J’ai parlé brièvement de ce très beau roman de Ferenc Karinthy dans mon dernier billet. Je n’ai sans doute pas dit assez son rythme haletant, phrases ou suite de propositions coordonnées souvent brèves, toujours précises, peu de subordonnées, une écriture du constat, succession d’actions, de notations et détails concrets. Me replongeant pour quelques pages dans cet univers si intense, me frappe davantage encore, alors même que nous est racontée l’histoire d’une éprouvante solitude, l’insistance constante du romancier sur la multitude humaine qui entoure son protagoniste.

 

Ainsi dans ce passage : après deux ou trois semaines, Budaï n’a plus de quoi payer sa chambre d’hôtel, on l’y laisse cependant vivre encore quelque temps, puis, un beau jour, il voit que la clé ne se trouve plus dans le casier ad hoc dans le hall, alors…

 

Budaï hébété, avec un mauvais pressentiment, monte au neuvième étage, parcourt les couloirs et s’approche de sa chambre. La porte est fermée mais en y collant prudemment son oreille il lui semble entendre du mouvement à l’intérieur. Il reste planté là, perplexe, puis n’ayant pas de meilleure idée, il frappe et ouvre. Dans l’étroit entrebâillement apparaît une femme entre deux âges, un foulard sur la tête ; elle regarde dehors et referme la porte… Il vérifie s’il ne s’est pas trompé de numéro, c’est bien le 921. Autrement dit, on a donné sa chambre à quelqu’un, on y a installé d’autres personnes. Les draps propres du matin étaient déjà destinés aux nouveaux.

A cet instant c’est une question de détail qui le préoccupe le plus : que sont devenues ses affaires ? Le peu d’habits dont il dispose, le sac de toile, l’unique bagage avec lequel il est parvenu dans cette ville… Il frappe une nouvelle fois mais on ne lui répond plus, la porte reste verrouillée. Il ne se décourage pas, il tambourine de ses poings et donne des coups de pied, jusqu’à ce qu’on finisse par ouvrir. Dans l’entrebâillement, toujours aussi étroit, cette fois c’est un homme chétif, la peau du visage jaunâtre et tavelée, qui apparaît en bras de chemise et en bretelles, furieux, glapissant d’une voix aiguë, féminine, et il tente aussitôt de claquer la porte. Mais Budaï a le temps de poser un pied sur le seuil, puis il pousse la porte et il s’engouffre de force dans la chambre.

Il est d’abord frappé par l’odeur, une odeur pénétrante de chair, fermentée, humide. Ensuite par le nombre de personnes qui habitent dans cette pièce minuscule : à part les deux déjà rencontrées, une petite vieille qui marmonne, elle fait peut-être sa prière dans un coin, des enfants, quatre, cinq, six, on les distingue mal dans la pénombre car le rideau est à moitié baissé,  il y a des gens couchés sur le lit et d’autres sur des matelas, un bébé dans un landau, et même un autre sur la table dans un couffin. Et comme si cela ne suffisait pas, deux chats circulent partout, sautent sur la fenêtre, les chaises, sur la penderie, deux grosses bêtes crasseuses, négligées qui perdent leurs poils. Puis des lapins angoras tels qu’il en a déjà vus dans une des chambres, logés dans des cages et des clapiers, probablement la source de la puanteur ; incompréhensible qu’un hôtel puisse tolérer une chose pareille… Ils ont complètement réaménagé la chambre, on ne la reconnaît pas. Le lit a été poussé contre le mur d’en face, l’abat-jour a été ôté de la lampe, un parc de bébé est placé au milieu, du linge sèche sur les chaises, et partout des baluchons, des hardes, des paquets, des biberons, des pots de chambre.

Cependant les nouveaux clients caquettent, jabotent, le querellent sans discontinuer en le poussant dehors. Lui, il cherche du regard ses propres affaires, mais en vain : il ne voit ni ses habits, ni son pyjama, ni son sac, ni ses notes sur le bureau. Il jette un coup d’œil dans la salle de bains aussi, ses affaires de toilettes personnelles ont disparu, en revanche au-dessus de la baignoire des cordes à linge ont été tendues et chargées de couches et d’alèses en train de sécher. Il se laisse alors pousser dehors, des enfants hurlant le bousculent également ; ici, il ne pourra plus revenir. Il n’en aurait d’ailleurs pas trop envie et cela le gênerait d’embarrasser ou de faire déloger cette famille manifestement nécessiteuse. Si on les a installés ici, ce n’est pas pour ses beaux yeux qu’on va les en chasser.

   C’est bien beau, mais où va-t-il habiter, lui ?

 

Et, un peu plus tard, alors que désormais sans logement, Budaï erre dans la ville :

 

Ce qui frappe encore dans cette ville, c’est le grand nombre de vieillards, des boîteux, des handicapés, des hémiplégiques qui claudiquent et font résonner le sol de leur canne à travers la foule qui les écrase, qui les broie et dont les vagues passent sans cesse par-dessus leurs têtes. Des petites vieilles fragiles, petits oiseaux malades terrorisés, progressent à pas tremblants en milieu hostile, elles traînent leur corps chétif, elles se hasardent à traverser aux carrefours ou à s’engouffrer dans les autobus, elles sont éternellement repoussées et écrasées dans la cohue. Qu’est-ce qui les retient ici ? Pourquoi ne déménagent-elles pas vers des paysages moins inhospitaliers, dans des petites localités plus chaleureuses ? N’ont-ils pas d’endroit où aller ?... Il y a aussi des fous avec des tics bizarres qui gesticulent, grimacent convulsivement, parlent ou grommellent tout seuls, des agités qui dévalent les rues en hurlant ou poussent des cris effrayants, des forcenés menaçants qui courent avec un couteau, qui font fuir les passants. Et puis des clochards, des mendiants qui bafouillent et d’autres, envahissants, qui agitent agressivement leur béret sous votre nez, ou des débiles bavant, des paralysés et des mutilés, des idiots qui rampent à quatre pattes ; tous cherchent à vivre, agglutinés, enchevêtrés, se marchent les uns sur les autres, envahissent, submergent et engorgent la ville, ils saturent et encombrent tout l’espace de leurs vies innombrables, ils atteignent l’intolérable…

 

                   Ferenc Karinthy, Epépé, traduit du hongrois

                   par Judith et Pierre Karinthy, Editions Denoël

 

 

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9 mars 2011 3 09 /03 /mars /2011 16:39


Il y a des romans que l’on voudrait avoir écrit soi-même ou du moins en avoir eu soi-même l’idée maîtresse, tant elle vous nourrit, vous fait rêver, vous illumine de l’intérieur. En ce qui me concerne, ce seraient par exemple : Le cavalier suédois de Leo Perutz, Le baron Bagge d’Alexander Lernet-Holenia, Le détournement d’Alexis Gayo, le livre des illusions de Paul Auster, Chambre obscure de Vladimir Nabokov, l’oiseau Toc de Wolfgang Hildesheimer… Autant de fictions aussi excitantes pour l’imagination que d’une écriture presque magique.

 

Le roman que je viens de lire, Epépé, du romancier hongrois Ferenc Karinthy (1921-1992), fait partie de ces livres-là. Emmanuel Carrère, qui préface la traduction française, termine celle-ci en disant : « Ce qui me paraît absolument certain, c’est que Perec aurait adoré Epépé. » Et sans doute Kafka avant lui, qui, à l’évidence, y aurait retrouvé quelque chose de son propre univers. Imaginez plutôt : un linguiste hongrois se rend à un congrès à Helsinki ; une erreur d’avion le fait débarquer dans un pays inconnu, on le pousse hors de l’aéroport, le voici dans un car, puis dans un hôtel au centre ville, il se retrouve dans une queue, il y a plein de monde autour de lui, il ne comprend rien de ce qu’on lui dit, il est bousculé de toutes parts, au guichet on lui prend son passeport, on change sans rien lui demander les dollars qui s’y trouvent glissés en monnaie locale qu’on lui remet avec la clé d’une chambre... Il ne sait où il est, veut questionner, dire que, protester, mais impossible, il ne saisit pas le moindre mot, cette langue ne ressemble à rien de tout ce qu’il connaît en fait de langues (et il en connaît un tas), même les caractères sont complètement différents de ce qu’il a pu voir durant sa vie de linguiste ; tout au long du livre, dans cette ville où s’agite une foule énorme, nulle part n’apparaîtra la moindre inscription qu’il puisse déchiffrer et personne ne parlera autre chose que ce langage dont, malgré tout son savoir professionnel, il ne parviendra à découvrir le moindre mécanisme – juste une seconde d’espoir : dans une station de métro il croisera un homme qui tient à la main une vieille revue théâtrale en… hongrois ; le temps qu’il réalise ce qu’il vient de voir, d’essayer de rattraper l’homme, celui-ci aura disparu. De Budaï – c’est le nom du protagoniste – le roman raconte l’errance, la quête, la tentative de survie mentale et physique malgré l'impossibilité de quitter la cité tentaculaire, voire même la relation amoureuse qu’il esquissera : je n’en dis pas plus, allez-y voir, découvrez ce qui lui arrive page après page, c’est passionnant et nous questionne fameusement sur le moi, sur son rapport aux autres et aussi sur son rapport à la multitude – page après page, tout en suivant Budaï, si solitaire pourtant, dans l’univers surpeuplé dont il ne parvient pas à s’échapper, je n’ai cessé de me rappeler que la planète vient de passer le cap de 7 milliards d’habitants.

 

C’est aux Editions Denoël, traduit du hongrois par Judith et Pierre Karinthy. Je suis sûr que le souvenir de ce roman me restera longtemps dans un coin de la tête. Il y a d’ailleurs gros à parier que, d’ici quelque temps, je le relirai... 

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20 janvier 2011 4 20 /01 /janvier /2011 10:38

Je relis quelques textes de Patries imaginaires, le gros livre qui rassemble des articles sur la littérature, et parfois aussi sur la politique, la peinture, le cinéma ou encore sur "l'affaire" des Versets sataniques, articles publiés par Salman Rushdie entre 1980 et 1990. Vingt ou trente ans plus tard, ils n’ont perdu en rien de leur pertinence et de leur attrait, bien au contraire. A travers la diversité des sujets et des analyses (Rushdie parle par exemple superbement de Raymond Carver ou d’Italo Calvino), c’est à une large méditation sur la littérature et surtout sur le roman que se livre l’auteur des Enfants de minuit et l’on y trouve nombre de réflexions qui, à leur manière, croisent celles que développe Milan Kundera dans ses grands essais (L’art du roman, Les testaments trahis, Le rideau, Une rencontre).

 

Comme Kundera, Rushdie revient à plusieurs reprises sur l’importance  – et qui n’a cessé de s’accroître depuis que ces textes ont paru – du phénomène de l’exil dans le monde contemporain. Sur la richesse profonde de l'exilé. Ceci, par exemple, à lire et à relire, à l’heure où les trompettes des protectionnismes, nationalismes et autres replis sur soi nous assourdissent les oreilles :

 

Le développement de la sensibilité de l'émigré est, je crois, un des thèmes centraux de ce siècle de personnes déplacées. Etre émigré c'est peut-être appartenir à la seule espèce d'êtres humains libres des chaînes du nationalisme (sans parler de son horrible frère le patriotisme). C'est une liberté lourde à porter. Le résultat des migrations de masse a été la création de types radicalement nouveaux d'êtres humains : des gens qui s'enracinent dans des idées plutôt que dans des lieux, dans des souvenirs autant que dans des choses matérielles, des gens qui ont dû se définir — parce que les autres le définissent ainsi — par leur différence ; des gens qui au plus profond d'eux-mêmes abritent d'étranges fusions, des unions sans précédent entre ce qu'ils étaient et l'endroit où ils se trouvent. A cause de la perte de leur milieu naturel, les émigrés doivent nécessairement créer un nouveau rapport d'imagination avec le monde. Le migrant se méfie de la réalité : ayant déjà vécu de plusieurs façons, il en comprend la nature illusoire. Pour voir les choses clairement, il faut traverser une frontière. »

Salman Rushdie, Patries imaginaires, Christian Bourgois éditeur, traduction d’Aline Chatelain

 

 

 

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3 décembre 2010 5 03 /12 /décembre /2010 22:46

 

Lisez. Puis, je vous prie, lisez une seconde fois, on on lit toujours trop vite. C’est écrit il y a plus de dix ans mais aujourd’hui c’est évidemment plus encore d’actualité.

 

Ce monde occidental nous voit, écrivains en exil, uniquement comme d’anciens prisonniers, et il néglige ce que nous avons écrit. En Occident, les écrivains se taillent une réputation en s’alliant à une cause « politiquement correcte ». L’écrivain non-occidental écrit pour le prochain millénaire. D’abord, mon propre Etat me dissimule, et dissimule toutes les dimensions qui me constituent et que je représente. Ensuite, dès que je sors de cet enfer, c’est pour me confronter à un autre, l’anonymat aveugle que l’Occident impose à tous les écrivains en exil. Tous les écrivains du Moyen-Orient sont des étrangers, où qu’ils aillent, chez eux ou ailleurs. Je n’ai rien à faire de la reconnaissance, mais les orientalistes font semblant de me reconnaître. Donc, je mens, mes ossements enfouis dans les intestins du temps, en attendant le regard du prochain millénaire. Une fois, j’ai joué un tour à un ami occidental en lui faisant croire qu’un dramaturge de Mésopotamie avait écrit, en l’an 3 avant Jésus-Christ, une pantomime au sujet d’un fakir indien. Comme mon ami connaissait bien l’anglais, je lui ai demandé de traduire la pièce. J’ai expliqué qu’elle était écrite en araméen ancien, un dialecte sémitique. Il l’a adorée, et s’est arrangé avec un metteur en scène pour que la pièce soit montée. Quelques jours avant l’aboutissement du projet, après plusieurs whiskies, je lui ai confié que c’était moi qui avais écrit cette pantomime, la veille du jour où je lui en avais parlé pour la première fois. Le projet fut abandonné. J’attendrai un autre millénaire, mon Deuxième Avènement.

(Réza Barahéni, écrivain iranien, azéri de langue maternelle, auteur entre autres de trois romans magnifiques, Saisons en enfer du jeune Ayyâz (Pauvert), Elias à New York (Fayard) Shéhérazade et son romancier (Fayard))

 

Puis-je vous faire remarquer que ce que Barahéni raconte ici est loin d’être sans rapport avec l’anecdote racontée par Kundera que je citais dans mon billet précédent ? 

 

Ceci encore, que Barahéni raconte plus longuement dans un de ses romans :

 

Durant l’hiver 1945, alors écolier de Tabriz d’une dizaine d’années, j’ai écrit un article en azéri avec des encres de couleur, et je l’ai affiché sur un mur. L’article était rédigé dans ma langue maternelle, la langue maternelle de tout l’Azerbaïdjan. À cette époque, un gouvernement semi-autonome dirigeait la province. Quelques mois plus tard, ce gouvernement était renversé et le régime central iranien reprenait le contrôle de la ville et de la région. Pour avoir écrit cet article et l’avoir affiché au mur, les autorités scolaires, dont la langue maternelle était la mienne et celle de mon article, m’ont obligé, devant les professeurs et les élèves, à lécher l’encre sur toute la surface de la feuille de papier jusqu’à ce qu’il n’en reste plus trace. J’ai avalé ma langue maternelle. Je n’ai jamais oublié cette humiliation.

(L’autobiographie comme exil, daté du 2 janvier 2002, cité sur le site http://remue.net)

 

Obligé à lécher publiquement sa langue maternelle jusqu’à ce qu’il n’en reste plus trace. Projetez-vous dans votre enfance et prenez le temps de rêver que cela vous arrive...


J’ouvre dans ce blog une « catégorie » Exil. Sans tout ce qui se rapporte à l’exil, comment parler de la littérature du XX° siècle et de notre siècle commençant ?

 

 

 

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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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