Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
21 avril 2015 2 21 /04 /avril /2015 15:17

 

 

… ces propos d’Alberto Giacometti, datant de 1956, rapportée par Yanaihara Isaku dans son superbe livre Avec Giacometti :

 

« C’est curieux, la plupart des gens croient que la photographie est meilleure que la peinture pour ce qui est de représenter fidèlement la réalité. (…) Ils sont nombreux à croire que la peinture de portrait ne sert à rien quand on voit les progrès de la photographie. Et alors, le résultat, c’est qu’on n’en trouve presque plus dans les expositions. Mais je crois, moi, qu’une tête sculptée égyptienne ou une mosaïque byzantine sont bien plus proches des vrais visages que n’importe quelle photographie. Prenez les paysages au cinéma, aucun rapport avec les paysages réels. La splendeur d’un authentique paysage, ça ne se laisse pas prendre en photo… pas facilement non plus en peinture, mais quand même.»

       Yanaihara Isaku, Avec Giacometti, Editions Allia

 

Et encore :

S’étant tu, Giacometti « regardait à travers les vitres du café les cimes d’acacias se balancer au vent. Cette impression de fraîcheur que nous donnent les paysages et les êtres à la sortie d’une salle de cinéma, cette sensation de délivrance mêlée d’étonnement et d’admiration comme si nous voyions le monde pour la première fois, c’était donc ça que Giacometti voyait, me suis-je dit. »

 

Le superbe livre, issu de notes prises au jour le jour ! Jeune philosophe japonais arrivé à Paris avec une bourse d’études en 1956, Yanaihara Isaku rencontre Giacometti qui décide de faire son portrait. Plus de deux cents séances de pose aboutiront à deux ou trois tableaux, puis sculptures, résultat d’un travail acharné, presque désespéré,de l’artiste tentant de restituer comme il le voulait, « comme il le voyait » le visage de celui qui devient très vite pour plusieurs années, jusqu’à son retour au Japon, son ami inséparable. Au point de former quelque temps avec Annette, la femme de Giacometti, un trio du genre de celui de Jules et Jim.

 

Ceci aussi, qui rend compte magnifiquement de la démarche picturale de Giacometti :

 

« Au bout d’une petite heure – pause. Il décroche la toile du chevalet, la pose sur le sol et l’examine de loin. Entassement de minuscules touches de noir et blanc, vu de près on n’y distingue presque rien, mais dès que l’on s’éloigne un peu, un visage s’en dégage avec une netteté irréfutable. Le pourtour a été effacé et la tête au milieu du tableau a quelque peu diminué depuis hier, bien qu’elle paraisse au contraire plus grande. « La tête se détache du fond de la toile, dis-je. – Oui, mais elle ne doit pas simplement se détacher, il faut aussi qu’elle rentre dans la toile… nous n’y sommes pas encore. » Il voulait dire, je pense, qu’il faut peindre non seulement l’espace derrière la tête, mais encore l’espace qui est devant. Parce que le visage est toujours vu à une certaine distance. Peindre le visage tel qu’on le voit, cela revient à le situer à une distance bien définie. Et lorsque cette condition est plus ou moins réalisée, étrangement, le visage dans le tableau emprunte à la sculpture égyptienne ou aux bouddhas de l’ancien Orient leur caractère monumental, un caractère à la fois réaliste et cosmique, ferme et indécis à la fois. Giacometti lui-même n’en avait pas conscience, mais il obtenait à la peinture à l’huile un résultat qui ressemblait davantage aux vieux rouleaux d’Orient qu’à n’importe quelle autre peinture. »

 

Je reprends dans ma bibliothèque un livre lu à plusieurs reprises – une inscription sur la première page me rappelle que je l’ai acheté en 1966 ! – L’atelier d’Alberto Giacometti de Jean Genet, dans l’édition L’arbalète, superbement illustrée. Je relis les premières phrases, si justes et toujours plus actuelles pour ce qui est de notre rapport au monde :

 

« Tout homme aura peut-être éprouvé cette sorte de chagrin, sinon la terreur, de voir comme le monde et son histoire semblent pris dans un inéluctable mouvement, qui s’amplifie toujours plus, et qui ne paraît devoir modifier, pour des fins toujours plus grossières, que les manifestations visibles du monde. Ce monde visible est ce qu’il est, et notre action sur lui ne pourra faire qu’il soit absolument autre. On songe donc avec nostalgie à un univers où l’homme, au lieu d’agir aussi furieusement sur l’apparence visible, se serait employé à s’en défaire, non seulement à refuser toute action sur elle, mais à se dénuder assez pour découvrir ce lieu secret, en nous-même, à partir de quoi eut été possible une aventure humaine toute différente. Plus précisément morale sans doute. Mais, après tout, c’est peut-être à cette inhumaine condition, à cet inéluctable agacement, que nous devons la nostalgie d’une civilisation qui tâcherait de s’aventurer ailleurs que dans le mensurable. C’est l’œuvre de Giacometti qui me rend notre univers encore plus insupportable, tant il semble que cet artiste ait su écarter ce qui gênait son regard pour découvrir ce qui restera de l’homme quand les faux-semblants seront enlevés. Mais à Giacometti aussi peut-être fallait-il cette inhumaine condition qui nous est imposée, pour que sa nostalgie en devienne si grande qu’elle lui donnerait la force de réussir dans sa recherche. Quoi qu’il en soit, toute son œuvre me paraît être cette recherche que j’ai dite, portant non seulement sur l’homme, mais aussi sur n’importe lequel, sur le plus banal des objets. Et quand il a réussi à défaire l’objet ou l’être choisi de ses faux-semblants utilitaires, l’image qu’il nous en donne est magnifique. »

 

Puis-je suggérer à l’honorable lecteur, que ces lignes de Genet inviteront peut-être à quelque méditation, de les relire attentivement ?

Repost 0
Published by Paul Emond - dans Et les peintres !
commenter cet article
25 avril 2013 4 25 /04 /avril /2013 21:38

 

Plaisir d'être plongé, ces derniers jours, dans le gros livre d’Aragon Henri Matisse, roman, qui assemble, avec de très nombreuses illustrations, tous les textes de l’écrivain sur ce grand peintre dont il fut proche. J’en retiens notamment une longue réflexion sur la façon dont Matisse se servait de ses modèles. Le passage que je reprends ici est extrait de « Matisse-en-France » (1942), où Aragon relate ses visites à l’artiste et leurs conversations. Passionnant.

 

d’après nature

 

Un des grands mystères matissiens, j’entends un de ces mystères sur lesquels le peintre attire lui-même l’attention, c’est ce double jeu du modèle : qu’il ne puisse se passer d’un modèle d’une part, et que le modèle inspire d’autre part quelque chose de si libéré de lui, que par exemple une fenêtre ouverte sur un ciel bleu et lumineux donne dans le tableau une grande bande noire, ou le même marbre vert et blanc, un rouge, un lacis sur fond noir, etc. Sans parler de cette jeune fille brune qui devient dans cette peinture une rousse d’âge mûr, dans ce dessin elle-même dans vingt ans. On trouvera dix interprétations d’une même tenture arabe, qui pend ici à la fenêtre, comme un témoin de la fidélité et de l’infidélité du peintre.

C’est bien par là que nous sommes au-delà du portrait, dans cette pièce pavoisée à la dissemblance d’un même visage, d’un même modèle. Cent fois je pourrais répéter ce vers que j’aime tant :

 

Amie éclatante et brune

 

comme cent fois Matisse a repris ce visage semblable et toujours différent. Quand je lui dis humblement ce qu’il y a de troublant dans cette contradiction apparente, le besoin du modèle et sa liberté devant le modèle, Matisse toujours insiste (je l’ai noté plusieurs fois) sur les constantes de ces dessins d’apparence si divers. La bouche, par exemple. Comme elle est toujours la même. Dans ce modèle-ci, je dois le souligner. Matisse apprécie certainement la bouche, plus que toute autre chose. La bouche a dû être un facteur décisif du choix de ce modèle. Il me montre comme cette bouche est parfaite, comme elle répond bien à l’idée qu’on peut se faire d’une bouche, comme elle est merveilleusement attachée, cette légère lourdeur de la lèvre inférieure, comme les deux lèvres ne sont pas seulement l’une sur l’autre, mais comme elles serrent l’une contre l’autre, comme elles tournent, comme... enfin il est inépuisable sur ce sujet-là.

« Je suis d’une époque, que voulez-vous‘? où on avait l’habitude d’en référer toujours à la nature, où l’on peignait toujours d’après nature...»

Cette explication sur le dos de l’éducation vaut ce qu’ellee vaut, et Matisse, cet homme si libre, le sait bien. Il poursuit :

« Quand je fais une bouche, il faut que ce soit vraiment une bouche... un œil, vraiment un œil’... Regardez, regardez... et celui-ci... et celui-là... est-ce que c’est un œil, oui ou non ? C’est un œil... »

Ceci probablement tout autant contre d’autres peintres qu’il a en tête, que pour défendre ce qu’il fait, ou cette nécessité d’avoir un modèle. 1l y a des peintres, ils font un visage : mais regardez l’œil, c’est tout ce que vous voudrez, pas un œil... C’est un œil, parce que dans le visage, c’est à la place de l’œil, et voilà tout. Il n’en est pas ainsi chez Matisse. Il pourrait le mettre où il voudrait, l’œil resterait un œil. C’est comme le sein de cette jeune femme. C’est un sein. Il n’est pas sur le dessin là où il est chez cette jeune femme. Matisse l’a placé très bas. Il lui fallait cela pour l’équilibre du dessin, un de la série du voile, dont je parlais. C’est vrai, qu’il y avait besoin du sein là. Mettez la main devant et vous verrez. Impossible à supprimer. Mais c’est un sein, ce n’est pas une ligne pour arranger la composition.

 

le signe bouche

 

Cette contradiction, je ne serais pas éloigné d’y vvoir le moteur du génie de Matisse, le feu de Matisse, pour parler comme Héraclite, sa guerre. Perpétuellement mû par ce couple de forces opposées, l’imitation et l’invention. Quand elles s’équilibrent, un dessin est né, la main s’arrête. Matisse alors a 1e double sentiment que cette femme qui est là lui a dicté ceci, et que ceci (…) est né de lui et non pas d’elle.

 

            Aragon, Henti Matisse, roman, Quarto, Gallimard

 

Repost 0
Published by paulemond.over-blog.com - dans Et les peintres !
commenter cet article

Présentation

  • : Le blog de Paul Emond
  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
  • Contact

Recherche

Archives