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1 juin 2015 1 01 /06 /juin /2015 11:11

 

Ce petit extrait du très beau livre Genet à Barcelone du grand écrivain espagnol Juan Goytisolo qui fut un ami proche de l'auteur du Balcon :

 

« Les auteurs qui tiennent alors le haut du pavé – Malraux, Sartre, Camus – ne l’intéressent absolument pas. La littérature d’idées, dit-il, n’est pas de la littérature : ceux qui la cultivent se trompent de genre. Leur langage est lisse, conventionnel, prévisible : il part de quelque chose de connu pour arriver à quelque chose d’également connu. Leur entreprise n’est pas une aventure, mais un simple trajet d’autobus. Alors, pourquoi tant d’efforts ?

Il admire par-dessus tout les poètes : Nerval, Rimbaud, Mallarmé et, à ma surprise, Claudel. Il a aussi du respect pour Céline, Artaud, Michaux, Beckett. Quelques années plus tard, déjà installé dans une solitude absolue et sans retour, il me parlera avec émotion de Dostoïevski et des Frères Karamazov. »

 

Et cette anecdote plutôt rigolote :

 

« Il fuit avec répugnance la gloire et la reconnaissance mondaine. Un jour, de passage chez Gallimard, il voit une pile de livre dans la pièce où les auteurs signent les exemplaires destinés à des personnalités, aux libraires et aux critiques : il s’agit d’une œuvre de Montherlant. Après s’être assuré que personne ne le surveille, il transforme la sempiternelle Avec les hommages de l’auteur en un insolite Avec les hommages de ce con de Montherlant. Les volumes seront envoyés à leurs destinataires : certains académiciens et esprits distingués protesteront par téléphone contre l’outrage et renverront leur livre. »

            

        Juan Goytisolo, Genet à Barcelone, Editions Fayard

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27 août 2013 2 27 /08 /août /2013 22:51

 

Je pénètre cet après-midi dans une des Fnac de Bruxelles. Une grande inscription attire aussitôt mon attention : « La rentrée littéraire ».

Sous la grande inscription, deux grands présentoirs.

Sur le grand présentoir de gauche, multiplié en autant d’exemplaires qu’il y a de places pour un livre, le dernier roman d’Amélie Nothomb.

Sur le grand présentoir de droite, multiplié en autant d’exemplaires qu’il y a de places pour un livre, le dernier roman d’Eric Emmanuel Schmitt.

Pas de doute : une rentrée littéraire hors du commun.

 

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2 juin 2013 7 02 /06 /juin /2013 13:08

 

Je reprends ici un article que je viens de lire sur le site du Monde :

 

Mozart, nouvelle arme anti-squat 

 

Le magazine du Monde 31.05.2013 à 10h24 • Mis à jour le 02.06.2013 à 09h49

Par Franck Berteau

  

En gare de Sartrouville (Yvelines), des Mureaux (Yvelines) ou de Saint-Cloud (Hauts-de-Seine), Chopin, Beethoven, Mozart ou Vivaldi accompagneront bientôt l'attente des voyageurs. A priori, rien que de très normal. Lancée le 13 mai par la SNCF, l'opération intitulée "Choisissez l'ambiance musicale de votre gare" sur les sites Internet des lignes A, J et L du Transilien n'est pourtant pas dépourvue d'arrière-pensées. Programmer de la musique classique vise aussi à dissuader certaines catégories de personnes de stationner trop longtemps le long des quais. Dans une enquête publiée le 23 mai, le site d'informations en ligne StreetPress a retrouvé un billet du blog officiel de la ligne J, daté de mai 2012.

  

La SNCF y explique avoir testé la musique classique dans certaines gares "pour rétablir l'ordre" et dissuader "ces groupes de personnes [qui] utilisent les gares comme des lieux de squat". "Figurez-vous que ça marche ! Soumettre ces personnes à des airs auxquels elles ne sont pas habituées a le mérite de les faire fuir", se félicite un responsable. Au lendemain de la diffusion de l'article, le texte avait bizarrement disparu de la page Web. "Pour éviter la confusion, explique-t-on à la SNCF. Inutile de salir une belle opération avec une polémique qui n'a plus lieu d'être." Selon la société nationale, il ne s'agit pas de dissuader qui que ce soit... Les expérimentations précédentes indiqueraient que le classique est très apprécié des voyageurs. Et très éloigné de l'electro, du rap et du R'n'B plébiscités par les jeunes. 

 

Une initiative plus mélodieuse que le "Mosquito", cet instrument préventif inventé en 2005 en Grande-Bretagne et finalement jugé illégal en France, émettant des ultrasons insupportables pour les oreilles des adolescents mais inaudibles pour le reste de la population. Avant d'être interdit, le Mosquito avait été installé par des commerçants afin de disperser les rassemblements nocturnes de jeunes gens éméchés.

 

A l'étranger, l'utilisation de la musique classique pour écarter certains types de personnes a déjà cours. Depuis juillet 2012, la municipalité belge de Courtrai, par exemple, en retransmet toute la journée dans un parc du centre-ville pour décourager les junkies. Idem dans une trentaine de stations du métro londonien, où Pavarotti ferait déguerpir les jeunes qui s'attroupent.

 


 

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16 mars 2013 6 16 /03 /mars /2013 20:58

  

Heureux les heureux, le nouveau livre de Yasmina Reza, roman choral composé de vingt-et-un monologues dont les narrateurs sont plus ou moins liés ou se croisent, commence par le monologue de Robert. Robert est avec Odile, sa femme, ils font leurs courses dans un supermarché, elle s’occupe de l’épicerie, il s’occupe du fromage et choisit un crottin de Chavignol et un fromage jurassien, du morbier. Fureur d’Odile, qui catalyse sur ce pauvre morbier toute l’agressivité que depuis pas mal de temps sans doute elle accumulait à l’égard de Robert. Mais Robert et, dans l’ombre, Yasmina Reza racontent cela bien mieux que je ne pourrais le faire :

 

On faisait les courses pour le week-end au supermarché. À un moment, elle a dit, va faire la queue pour le fromage pendant que je m'occupe de l'épicerie. Quand je suis revenu, le caddie était à moitié rempli de céréales, de biscuits, de sachets alimentaires en poudre et autres crèmes de dessert, j'ai dit, à quoi ça sert tout ça ? – Comment à quoi ça sert ? J'ai dit, à quoi ça rime tout ça ? Tu as des enfants Robert, ils aiment les Cruesli, ils aiment les Napolitains, les Kinder Bueno ils adorent, elle me présentait les paquets, j'ai dit, c'est absurde de les gaver de sucre et de gras, c'est absurde ce caddie, elle a dit, tu as acheté quels fromages ? – Un crottin de Chavignol et un morbier. Elle a crié, et pas de gruyère ? – J'ai oublié et je n'y retourne pas, il y a trop de monde. – Si tu ne dois acheter qu'un seul fromage, tu sais très bien que tu dois acheter du gruyère, qui mange du morbier à la maison ? Qui ? Moi, j'ai dit. – Depuis quand tu manges du morbier ? Qui veut manger du morbier ? J'ai dit, arrête Odile. – Qui aime cette merde de morbier ?!

 

Retour du morbier quelques lignes plus loin :

 

J'empoigne le caddie et je file vers le fond du magasin, je ne la vois pas (elle a toujours eu le don de disparaître, même en situation agréable), je crie, Odile !, je vais vers les boissons, personne : Odile ! Odile ! Je sens bien que j'inquiète les gens autour de moi mais ça m'est complètement égal, je sillonne les travées avec le caddie, je déteste ces supermarchés, et soudain je la vois, dans la queue des fromages (...). Odile, je dis, une fois à sa hauteur, je m'exprime avec mesure, Odile tu en as pour vingt minutes avant d'être servie, partons d'ici et nous achèterons le gruyère ailleurs. Aucune réponse. Qu'est-ce qu'elle fait ? Elle farfouille dans le caddie et reprend le morbier. Tu ne vas pas rendre le morbier ? je dis. – Si. On l'offrira à maman, je dis pour alléger. Ma mère a trouvé récemment un écrou dans un morbier. Odile ne sourit pas. Elle se tient droite et offensée dans la file des pénitents.

                        Yasmina Reza, Heureux les heureux, Editions Flammarion

 

« Qui aime cette merde de morbier ?! », s’est écriée Odile. Comment ? Une merde, le morbier ? Tempête dans le Jura, la belle région où est produit ce fromage qui bénéficie du label AOP (Appellation d’Origine Protégée) ! Voici qu’aussitôt, sur le site internet du journal Le Progrès, les protestations fusent (le courrier des lecteurs – et particulièrement celui qui prolifère sur les sites internet des quotidiens – est toujours, on le sait, chose aussi désespérante qu’hilarante). C’est ainsi que Foxie39 écrit :

 

Préférons le mépris pour cette romancière qui doit encore tout prouver a contrario de l’excellence du fromage Morbier.

 

Tandis que Steack39, n’acceptant pas que l’écrivaine se cache derrière son personnage pour faire savoir ce qu’elle pense du morbier, s’exclame :

 

Aujourd’hui le morbier, demain quel fromage sera dans son soi-disant personnage ???

 

Chanteurra, pour sa part, est plus en colère encore :

 

Pour qui elle se prend ? Est-ce qu’un écrivain français s’est permis de dénigrer un produit quelconque en de tels termes ? NON ! Alors j'espère de tout cœur que les producteurs de ce fromage merveilleux vont se réunir pour porter plainte !!! Que fait la censure ???

 

Quant à Serra, méprisante, elle insiste sur l’ignorance crasse de l’auteure :

 

Si elle savait ce qu'était vraiment ce fromage elle aurait écrit "un" crottin de Chavignol et "un morceau" de morbier ou "du" morbier. On n'achète pas du morbier à la pièce.

 

Contactée par la rédaction du journal, Yasmina Reza a tenu à mettre les choses au point, s’empressant même de gratifier le précieux fromage d’une noble majuscule :

 

Je ne vais ni me défendre ni défendre le Morbier. Le Morbier et moi sommes victimes d’une même personne, épuisée dans un supermarché et sortie de ses gonds, Odile Toscano. C’est elle qui entraîne vos lecteurs jurassiens et moi dans ces tiraillements absurdes. A sa décharge, je rappellerai qu’une femme exaspérée par son mari peut se servir de n’importe quel objet prétexte pour affirmer son désaccord et le traîner dans la pire des boues. Je suis sûre que vos lecteurs ont compris qu’Odile ne parlait pas du Morbier lorsqu’elle dit cette merde.

             Yasmina Reza dans Le Progrès du 24 février 2013

 

La célèbre romancière et dramaturge n’en arrête pas là sa plaidoirie. Imparable est l’argument qu'elle sort de sa manche au coup suivant pour prouver qu’elle n’a rien contre le morbier : pour leur part, les deux autres personnages dont il est question dans le même passage de son livre adorent le fromage jurassien :

 

N’oublions pas que Robert a, quant à lui, choisi d’acheter un Morbier. Cet homme aime le Morbier, comme sa mère.

 

Et d’ajouter :

 

Comme des milliers d’amateurs.

 

Ouf ! La voilà tirée d’affaire, se jurant sans doute, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendra plus. C’est donc sur un ton plus léger qu’elle peut terminer le message qu’elle adresse au Progrès et à ses lecteurs :

 

Prenons les choses du bon côté : pardonnons à Odile son manque de goût et de self-control et trinquons ensemble à l’excellence de votre fromage avec un verre de blanc du Jura !

 

 

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3 novembre 2012 6 03 /11 /novembre /2012 12:00

 

 

L’écrivain mexicain Alvaro Uribe (homonyme de l’ancien président colombien) a consacré un petit livre à trois auteurs latino-américains parmi les plus importants et qui lui sont chers, Borges, Cortázar et Rulfo. En plus de remarques brèves mais très aiguës sur l’œuvre de chacun d’entre eux, il évoque les occasions où il a pu les rencontrer et, à propos de Cortázar, une scène quelque peu insolite lors de son enterrement au cimetière du Montparnasse. Je cite assez longuement car la bonne compréhension de cette scène demande qu’on lise aussi le récit de ce qui la précède :

 

 Je ne sais toujours pas laquelle de ces deux émotions fut la plus intense quand j’appris sa mort : le regret d’avoir gaspillé tant d’occasion d’approcher une personne exceptionnelle ou la tristesse de savoir que plus jamais je ne lirais un nouveau livre de Cortázar. La nouvelle s’était répandue en quelques heures. Moi, je l’appris par un appel téléphonique qui me réveilla à neuf heures du matin.  A moitié endormi, je compris que l’enterrement avait lieu à onze heures. Peut-être ai-je pensé fugacement que Cortázar était totalement indifférent à ces solennités mais je me suis plutôt concentré sur le fait que nous avions à peine le temps de nous préparer et de courir au cimetière. J’emploie le pluriel parce que, en ce mois de février 1984, j’étais déjà marié et que V. H., un ami qui aujourd’hui, de façon inexplicable, vit en Autriche, était arrivé le soir précédent pour passer une semaine à Paris avec mon épouse et moi.

   Je dois à la vérité de dire qu’à cette époque elle ne s’entendait pas très bien avec V. H. Il n’est pas utile d’expliquer en quoi le triangle que nous formions involontairement s’ajustait ou s’opposait au triangle isocèle formé par le vieil ami, la jeune épouse et le mari incapable de délimiter les territoires. Il suffira de signaler que les motifs inavoués de la tension s'étaient matérialisés dans nos relations personnelles avec les chats. Pour résumer, je dirai qu’ils étaient indispensables à ma femme depuis l'enfance, que, depuis l'enfance, ils provoquaient chez V. H. une allergie incontrôlable et qu'ils m'étaient indifférents depuis toujours. La résultante de ces forces centrifuges fut qu'elle acheta un chat avec ma bénédiction mais que, de sa propre initiative, elle garda une pièce de notre appartement perpétuellement fermée pour que V. H. puisse nous rendre visite sans trop souffrir. Habilement, je caressais 1'animal en présence de mon épouse et je l’ignorais avec ostentation quand j'étais seul avec mon ami. Aujourd’hui, je connais mieux les hommes, les femmes et les chats et je sais qu'alors je ne trompais que moi-même.

   Ce jour-là nous découvrîmes que notre système de sécurité avait une faille. J’ai déjà dit que V. H. était arrivé à Paris la veille. Comme il est de tradition entre deux vieux amis qui ne se sont plus vus depuis longtemps, nous bûmes jusqu’à l’ignominie. Ma femme, sans nous accompagner à l`excès, assista jusqu'au bout de notre conversation à bâtons rompus. Quand le téléphone sonna à neuf heures le lendemain aucun de nous n`avait l'esprit clair. Ni elle ni moi, qui avions fait notre toilette les premiers, ni notre hôte qui se promenait à moitié nu pendant que nous prenions un café, personne ne se rendit compte que la serviette que V. H. avait choisie sans nous consulter et qui l’enveloppait maintenant à moitié, était restée pendant plus d’un mois dans un coin du débarras où le chat faisait la sieste.

   C'était une de ces matinées d'hiver, intéressantes à observer de la fenêtre d’une pièce avec chauffage central mais horribles pour s'exposer aux intempéries, au cours de laquelle il n'y a pas un seul nuage dans le ciel, la lumière est si brillante qu’elle ressemble à de la glace pure et le soleil grelotte dans une sorte de blancheur intemporelle. Il faisait je ne sais combien de degrés sous zéro. Le souffle des nombreuses personnes rassemblées au cimetière Montparnasse se congelait à l'instant même où il sortait des bouches. Les joues et les nez avaient rougi sous le froid. Tandis que nous rejoignions la foule qui suivait le convoi funèbre, je remarquai que le visage le plus rouge était celui de V. H. La serviette saturée de poils de chat faisait son effet. Les éternuements et les larmes incontrôlables de l’allergie avaient commencé.

   Le cortège s'arrêta devant la tombe simple où, quelques années auparavant, on avait enterré Carol Dunlop, la dernière femme de Cortázar. je distinguai sa première épouse protégée par la foule, la deuxième flanquée de quelques fidèles, presque tous les artistes et écrivains latino-américains de Paris que je connaissais, plusieurs intellectuels français, le spectaculaire ministre de la Culture Jack Lang. Des dizaines de photographes et de journalistes sans caméras luttaient contre une multitude de curieux pour être témoins des rares actions. Quand les employés de pompes funèbres eurent terminé de descendre le cercueil, une file serrée se forma pour dire un dernier adieu au défunt. La poussée de la foule nous sépara. Ma femme et moi nous restâmes loin des veuves et autres personnalités qui présidaient la cérémonie. V. H., plus préoccupé par son allergie que par l’ordre de preséance, émergea du tumulte aux côtés de Jack Lang.

   Des projecteurs que je n’avais pas vus s'allumèrent au moment où le ministre s'inclinait pour déposer une fleur sur le cercueil. Derrière lui, criblé de flashes, V. H. pleurait à chaudes larmes. L'allergie gonflait son visage. Dieu sait d’où il avait sorti un mouchoir dont il essuyait ses larmes et dans lequel il se mouchait bruyamment. Je pense qu'il ne savait pas ce qu`il faisait. Il semblait absorbé, concentré sur le malaise qui l’étouffait. Il ne se rendit pas compte que des cameramen, se méprenant sur sa souffrance spontanée, oubliaient la douleur officielle de Jack Lang et se mettaient à le filmer, lui. Il ne remarqua pas non plus que les autres assistants le regardaient avec compassion et attendaient respectueusement qu'il reprît contenance. V. H., en larmes, avait usurpé sans le vouloir le rôle de parent principal de cet enterrement.

   Mon tour arriva enfin. Si l’expression consacrée dans ces cas-là signifie une forme réfléchie du chagrin, je crains de n'avoir pas su me recueillir devant la tombe de Cortázar. Je me dispersai plutôt. J'aurais dû évoquer l'homme extraordinaire qui disparaissait dans le néant. J’aurais dû me rappeler l'une de tant de ses pages que j’avais lues avec ferveur. Mais je pris à peine le temps de contempler le cercueil. Un autre spectacle plus voyant me distrayait. Dans un sentier contigu au cimetière, V. H. était entouré de gens. Il pleurait toujours mais avec moins d'intensité peut-être. De temps en temps, il frottait encore son visage altéré avec son mouchoir. Je vis un quinquagénaire barbu et déguenillé, en qui je crus reconnaître un lamentable poète centraméricain, lui taper sur l’épaule. Je vis une femme minuscule et surmontée d’un énorme chapeau noir, en qui je reconnus sans aucun doute possible une redoutable narratrice mexicaine, s’étirer pour l’enlacer. Surpris par l’attention dont il était l`objet, V. H. se laissait consoler.

   Je compris que l'allergie se calmait et j’allai, avec ma femme, sauver V. H. des crédules qui lui présentaient leurs condoléances. Aucun de nous trois, dans le taxi qui nous ramenait à la maison, n'eut l'idée de mentionner « De la conduite à adopter dans les veillées funèbres ». Mais je sais que nous pensions tous à la même chose. Dans cette nouvelle il est démontré une fois pour toutes que la mort est une habitude ridicule. Seul un fameux pourrait croire que les cronopes la prennent au sérieux. De son éternité, qui n'a aucune raison de se confiner dans les livres, Julio Cortázar apprécie certainement que nous soyons sortis de son enterrement morts de rire.

 

            Alvaro Uribe, L’autre moitié, Editions La lettre volée, coll. Palimpsestes

 

Je reviendrai prochainement sur Cronopes et Fameux, un des livre de Cortázar qui m’ont le plus enchanté Juste cet extrait, pour vous mettre en appétit, si d’aventure vous ne connaissiez pas encore ce livre magnifique :

 

La photo était floue

 

Un Cronope sur le point d’ouvrir la porte de sa maison met la main dans sa poche et, au lieu d’en retirer ses clefs, il en sort une boîte d’allumettes, et voilà notre Cronope qui se désole et se prend à penser que s’il trouve des allumettes à la place de ses clefs, c’est peut-être que le monde s’est soudain déplacé et ce serait horrible de trouver son portefeuille plein d’allumettes et le sucrier plein d’argent et le piano plein de sucre et l’annuaire du téléphone plein de musique et la penderie pleine d’abonnés et le lit plein d’habits et les vases pleins d’autobus. Comme il pleure notre Cronope, comme il pleure et se lamente, il court se regarder dans une glace mais comme la glace est légèrement de biais, ce qu’il voit c’est le parapluie de l’entrée et ses craintes se confirment, il tombe à genoux et sanglote en joignant ses petites mains sans savoir pourquoi. Les voisins, des Fameux, accourent pour le consoler, mais il se passe des heures avant que le Cronope ne sorte de son désespoir et accepte une tasse de thé qu’il regarde et examine longuement avant de la boire, des fois qu’à la place de la tasse de thé il y aurait une fourmilière ou un livre de Paul Bourget.

 

Julio Cortázar, Cronopes et Fameux, Editions Gallimard, coll. Folio,

traduit de l’espagnol par Laure Bataillon

 

 

 

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14 mai 2012 1 14 /05 /mai /2012 07:50

Dans Une rencontre, le dernier paru des remarquables essais de Kundera, celui-ci consacre quelques lignes à Brecht, ou plutôt à la façon dont un biographe traite l’auteur de L’opéra de quat’sous. L’occasion aussi, pour Kundera, d’une réflexion bien plus large et sans illusion sur la façon dont est considérée la littérature dans ce millénaire qui commence.

 

QUE RESTERA-T-IL DE TOI, BERTOLT ?


   En 1999, un hebdomadaire parisien (l’un des plus sérieux) a publié un dossier sur « Les génies du siècle› ». Ils étaient dix-huit au palmarès : Coco Chanel, Maria Callas, Sigmund Freud, Marie Curie, Yves Saint Laurent, Le Corbusier, Alexander Fleming, Robert Oppenheimer, Rockefeller, Stanley Kubrick, Bill Gates, Pablo Picasso, Ford, Albert Einstein, Robert Noyce, Edward Teller, Thomas Edison, Morgan. Donc: aucun romancier, aucun poète, aucun dramaturge; aucun philosophe; un seul architecte; un seul peintre mais deux couturiers ; aucun compositeur, une cantatrice ; un seul cinéaste (à Eisenstein, à Chaplin, à Bergman, à Fellini, les journalistes parisiens ont préféré Kubrick). Ce palmarès n'était pas bricolé par des ignorants. Avec une grande lucidité, il annonçait un changement réel : le nouveau rapport de l'Europe à la littérature, à la philosophie, à l'art.

   Les grandes personnalités de la culture, les a-t-on oubliées ? Oubli n’est pas le mot exact. Je me rappelle qu’à la même époque, vers la fin du siècle, une vague de monographies nous inonda : sur Graham Green, sur Ernest Hemingway, sur T. S. Eliot, sur Philip Larkin, sur Bertolt Brecht, sur Martin Heidegger, sur Pablo Picasso, sur Eugène Ionesco, sur Cioran, et encore et encore...

   Ces monographies débordant de fiel (merci à Craig Raine qui a pris la défense d’Eliot, merci à Martin Amis qui a pris celle de Larkin) rendaient clair le sens du palmarès de l’hebdomadaire : les génies de la culture, on les a écartés sans aucun regret ; c’est avec soulagement qu’on a préféré Coco Chanel et l’innocence de ses robes à ces coryphées culturels tous compromis avec le mal du siècle, sa perversité, ses crimes. L’Europe entrait dans l’époque des procureurs : l’Europe n’était plus aimée ; L’Europe ne s'aimait plus.

   Cela veut-il dire que toutes ces monographies étaient particulièrement sévères envers les œuvres des auteurs portraiturés ? Ah non, à cette époque l’art avait déjà perdu ses attraits, et les professeurs et connaisseurs ne s'occupaient plus ni des tableaux ni des livres mais de ceux qui les avaient faits ; de leur vie.

   À l’époque des procureurs, qu'est-ce que cela veut dire, la vie ?

   Une longue suite d'événements destinée à dissimuler, sous sa surface trompeuse, la Faute.

   Pour trouver la Faute sous son déguisement, il faut au monographe le talent du détective et un réseau de mouchards. Et pour ne pas perdre sa haute stature savante, il lui faut citer les noms des délateurs en bas de pages, car c’est ainsi qu'aux yeux de la science un ragot se transforme en vérité.

   J’ouvre le grand livre de huit cents pages consacré à Bertolt Brecht. L’auteur, professeur de littérature comparée à l’université du Maryland, après avoir démontré en détail la bassesse de l’âme de Brecht (homosexualité dissimulée, érotomanie, exploitation des maîtresses qui étaient les vrais auteurs de ses pièces, sympathie prohitlérienne, sympathie prostalinienne, antisémitisme, penchant pour le mensonge, froideur du cœur) arrive enfin (chapitre 45) à son corps, notamment à sa très mauvaise odeur qu'il décrit dans tout un paragraphe ; pour confirmer la scientificité de cette découverte olfactive, il indique, dans la note 43 du chapitre, qu’il tient « cette description minutieuse de celle qui était à l’époque chef du laboratoire de photo au Berliner Ensemble, Vera Tenschert », laquelle lui en a parlé « le 5 juin 1985 » (soit trente ans après la mise au cercueil du puant).

   Ah, Bertolt, que restera-t-il de toi ?

   Ta mauvaise odeur, gardée pendant trente ans par ta collaboratrice fidèle, reprise ensuite par un savant qui, après l'avoir intensifiée avec les méthodes modernes des laboratoires universitaires, l'a envoyée dans l’avenir de notre millénaire.

 

            Milan Kundera, Une rencontre, Gallimard

 

Lisant ces quelques lignes, je me souviens du titre d’un roman – que je n’ai pas lu – de Jacques Pierre Amette, La maîtresse de Brecht, qui a obtenu le prix Goncourt en 2003. Curieux, je profite d’internet pour m’enquérir de son contenu. Un blog m’en donne un bref résumé et un commentaire, lesquels sont suivis de l’avis de quelques lecteurs du dit blog. Je découvre celui-ci – décidément la connerie humaine est un puits sans fond –  rédigé par un certain Enzo en date du premier août 2006 : « Qu’un type comme Brecht soit encore édité est une insulte aux dizaines de milliers de victimes du communisme. » (Si vous les avez lues un peu vite, relisez plus attentivement, je vous prie, les lignes de Kundera que je viens de citer.)

 

Je ne suis pas un fanatique de poésie mais j’ai pour celle de Brecht, âpre, dense, percutante, un amour tout particulier. Notamment pour ce poème, un des plus fameux (comme tout poème, il doit perdre pourtant bien des plumes dans la traduction). Je m’empresse donc de le recopier ici :

 

DU PAUVRE B. B.

 

1

Moi, Bertolt Brecht, je suis des forêts noires.

Ma mère m'a porté dans les villes

Quand j'étais dans son ventre. Et le froid des forêts

En moi restera jusqu'à ma mort.

 

2

Je suis chez moi dans la ville d’asphalte.

Depuis toujours muni des sacrements des morts ;

De journaux, de tabac, d`eau-de-vie

Méfiant, flâneur et finalement satisfait.

 

3

Je suis gentil avec les gens

Je fais comme eux, je mets un chapeau dur.

Je dis : ce sont des animaux à l'odeur très particulière,

Puis je dis : ça ne fait rien, je suis l'un d`eux.

 

4

Sur mes chaises à bascule parfois

J'assieds avant-midi deux ou trois femmes.

Je les regarde sans souci, et je leur dis :

Je suis quelqu'un sur qui vous ne pouvez compter.

 

5

Le soir j'assemble chez moi quelques hommes

Et nous causons, nous disant « gentleman ».

Ils posent les pieds sur ma table et déclarent :

Pour nous bientôt ça ira mieux. Jamais je ne demande : Quand ?

 

6

Le matin les sapins pissent dans l'aube grise,

Et leur vermine, les oiseaux, commence à crier.

C'est l`heure où dans la ville je siffle mon verre, je jette

Mon mégot, je m'endors plein d’inquiétude.

 

7

Nous nous sommes assis, espèce légère

Dans des maisons qu`on disait indestructibles.

(Ainsi nous avons élevé les longs buildings de l'île Manhattan,

Et ces minces antennes devisant dont s'amuse la mer Atlantique.)

 

8

De ces villes restera celui qui passait à travers elles : le vent !

La maison réjouit le mangeur : il la vide.

Nous le savons, nous sommes des gens de passage ;

Et qui nous suivra ? Rien qui vaille qu'on le nomme.

 

9

Dans les cataclysmes qui vont venir, je ne laisserai pas, j’espère,

Mon cigare de Virginie s’éteindre par amertume,

Moi, Bertolt Brecht jeté des forêts noires

Dans les villes d’asphalte quand j’étais dans ma mère, autrefois.

 

Bertolt Brecht, Poèmes tome 1, L’Arche éditeur,

Traduit de l’allemand par Gilbert Badia et Claude Duchet

 

Et, tant qu’à faire, je rappellerai aussi celui-ci. Même présence de la terre froide et du vent :

 

QUE LE MONDE EST AMICAL

 

                        1

Sur la terre où le vent est froid

Vous n’êtes pas venus en rois,

Mais nus, sans rien, enfants gelés,

Quand un lange vous fut donné

Par une femme.

 

                        2

Pas un seul pour vous rendre hommage,

Pour vous chercher en équipage.

Ici vous étiez inconnus

Lorsqu’un homme alors est venu,

Prit votre main.

 

                        3

De la terre où le vent est froid,

Croûteux, teigneux, on partira.

Presque tous nous avons aimé

Le monde quand nous est jeté

Un peu de terre.

 

Bertolt Brecht, Poèmes tome 1, L’Arche éditeur,

Traduit de l’allemand par Guillevic

 

 

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10 avril 2012 2 10 /04 /avril /2012 22:54

 

 

Vous prendrez bien un doigt de de pataphysique ? Je me suis replongé dans La chandelle verte, savoureux recueil d’articles publiés par l’auteur d’Ubu roi dans plusieurs revues entre 1901 et 1904. Parmi bien d’autres, en voici un qui vaut le détour :

 

L’étude de la langue anglaise

 

Selon un couplet célèbre de Figaro, pour savoir une langue, il suffit d’apprendre « le fond de la langue » – qui, pour l’anglais, était du temps de Beaumarchais goddam, – et il est bien inutile de s’informer des « quelques autres petits mots par-ci, par-là. »

   L’exactitude de cette méthode vient d’être démontrée par l’extraordinaire cas du marin français, Jean Mafurlin, lequel a prouvé, en outre, que le fonds d’une langue peut se ramener non seulement à un simple mot, mais même à un son unique et inarticulé.

   Le matelot Jean Mafurlin vint à tomber, il y a quatorze ans, du haut d’un mât dans la rade de Portsmouth. Lorsqu’on le repêcha, après une immersion d’une dizaine de minutes, il avait complètement perdu l’usage de la parole. Or, au moment de son accident, il parlait, outre le français sa langue maternelle, le portugais et l’italien. Il ne savait que quelques mots d’anglais. Le mois dernier, un coup de canon ayant été tiré près de lui à l’improviste, la commotion, expliquent les médecins, le guérit soudain de son aphasie, et – phénomène, disent-ils, vraiment miraculeux – il se mit à parler couramment l’anglais, qu’avant de devenir muet il connaissait à peine. Il ne se souvenait plus, par contre, que très vaguement de l’italien, du portugais et du français.

   Il n’y a rien, dans cette cure, qui ne pût être facilement prévu. On conçoit que si l’on arrive à découvrir les mots ou le mot, ou le son inarticulé qui synthétiserait toute une langue, cette notion suffit à posséder parfaitement la langue. On trouve un essai rudimentaire de cette simplification dans l’invention des grammaires. Si ladétonation du canon a instruit d’un seul coup Jean Mafurlin, c’est qu’elle lui apportait réellement, condensé en un son-symbole, le fonds de la langue anglaise. Il n’y a rien d’étonnant à ce que le peuple britannique, roi des mers par excellence, n’ait point d’autre langage, en remontant aux racines, que celui que, sur ses vaisseaux, dans tout l’univers, parle la poudre.

   Le record est battu désormais de ces méthodes qui se flattent d’apprendre l’anglais en six mois. Nous espérons que cette révolution dans l’enseignement des langues vivantes sera générale, et que les philologues vont s’ingénier à démêler mot fondamental dans les idiomes des différents pays. Nous ne nous permettrons, dans l’intention d’aider leurs recherches, que des conjectures : les Français sont réputés un peuple galant : il y a là une piste.

   On déplorera sans doute que Jean Marlufin n’ait appris l’anglais qu’au prix de l’oubli des langages qu’il possédait auparavant. Mais chaque professeur a ses caprices, et le coup de canon nous a paru suivre l’école de Thimothée, en purgeant, au moyen de sa fumée, le cerveau du disciple de toute perverse habitude et de ce qu’il avait appris sous d’autres pédagogues.

                                                                                                              15 mai 1901.

 

            Alfred Jarry, Le chandelle verte, Le livre de poche

 

 

 

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14 mars 2012 3 14 /03 /mars /2012 10:56

 

Lit-on encore beaucoup Michel Leiris (1901-1990), l’auteur de L’âge d’homme et de La règle du jeu ? Ces livres remarquables poussent l’autobiographie vers des limites jamais atteintes auparavant : refus de toute complaisance envers soi-même, lucidité analytique, mise à plat de l’existence, y compris dans ses côtés parfois « honteux ». Ethnographe, poète passé par l’expérience surréaliste, critique d’art, ami de Bataille et de Paulhan, Leiris fut aussi remarquable essayiste dont les réflexions sur la littérature méritent que l’on s’y attarde. Pour preuve, le texte consacré au « merveilleux dans la littérature occidentale », dont le manuscrit posthume a été publié par l’éditeur bruxellois Didier Devillez. J’en extrais un passage sur l’opposition entre merveilleux et causalité, ce qui nous permettra également de nous remémorer deux superbes poèmes, l’un de Gérard de Nerval, l’autre de Théophile de Viau :

 

Le premier homme, peut-être, qui ait assigné à la poésie une valeur prophétique, est Gérard de Nerval. Il se rapproche en cela de Novalis qui, déjà, voyait dans le conte une sorte de reconstruction magique de l’univers, une création à partir des matériaux offerts par la nature qui n’est qu’un alphabet, un recueil de signes qu’il s’agit d’élucider en les confrontant les uns avec les autres. Les Chimères de Gérard de Nerval, sonnets « composés dans cet état de rêverie supernaturaliste » et « guère plus obscurs que la métaphysique d’Hegel ou les Mémorables de Swedenborg », sont les premiers poèmes (avec ceux de Novalis et ceux également de Hölderlin) participant de cet état d’esprit qui fait du poète un véritable prophète, un voyant (un « voleur de feu » comme dit Rimbaud) qui sait découvrir l’esprit sous le signe et déchiffrer, à travers leur masque relatif, les secrets de l’absolu. Merveilleuse est cette poésie, dont tout lien de causalité a disparu, cédant la place à des liens plus subtils en vertu desquels les divers éléments s’associent, nœuds mystiques justifiés par le seul sentiment du poète, le miraculeux abîme de son subconscient, – profond souterrain dont les modifications secrètes sont toujours à l’abri de ce gendarme malfaisant et imbécile qu’est la causalité, cette entité à face de pionne, voire de sous-maîtresse pour le bordel ou le commun des hommes va assouvir ses besoins d’ordre, comme une envie de faire l’amour.

 

Colonne de saphirs, d’arabesques brodée,

Reparais ! Les ramiers s’envolent de leur nid.

De ton bandeau d’azur à ton pied de granit

Se déroule à grands plis la pourpre de Judée.

 

Si tu vois Bénarès, sur son fleuve accoudée,

Détache avec ton arc, ton corset d’or bruni,

Car je suis le vautour volant sur Patani,

Et de blancs papillons la mer est inondée.

 

Lanassa ! fais flotter ton voile sur les eaux.

Livre les fleurs de pourpre au courant des ruisseaux.

La neige du Cathay tombe sur l’Atlantique.

 

Cependant la prêtresse au Visage Vermeil

Est endormie encor sous l’arche du soleil,

Et rien n’a dérangé le sévère portique.

 

Nous retrouvons l’influence de ce lyrisme tout à fait libre, dégagé de la gangue descriptive et narrative, chez un grand nombre de poètes, depuis Rimbaud, jusqu’à Apollinaire et Max Jacob. Mais peut-être pourrait-on trouver de même, dès le XVII° siècle, un exemple de lyrisme analogue dans la fameuse ode de Théophile de Viau :

 

Un corbeau devant moi croasse,

Une ombre offusque mes regards ;

Deux belettes et deux renards

Traversent l’endroit où je passe.

Les pieds faillent à mon cheval,

Mon laquais tombe du haut mal ;

J’entends craqueter le tonnerre ;

Un esprit se présente à moi ;

J’entends Caron qui m’appelle à soi,

Je vois le centre de la terre.

 

Ce ruisseau remonte en sa source ;

Un bœuf gravit sur un clocher ;

Le sang coule de ce rocher ;

Un aspic s’accouple d’une ourse ;

Sur le haut d’une vieille tour

Un serpent déchire un vautour ;

Le feu bride dedans la glace ;

Le soleil est devenu noir ;

Je vois la lune qui va choir ;

Cet arbre est sorti de sa place.

 

   N’est-il pas curieux que ce soit précisément chez Théophile, poète audacieux et libertin qui fut poursuivi pour impiété et « lèse-majesté » divine, que nous rencontrions l’un des plus anciens et caractéristiques exemples de surréalisme – comme si cette faculté de libération absolue de l’imagination (délivrance de celle-ci du joug immonde de la raison) ne pouvait se rencontrer à l’état pur que chez ceux dont le fond même est la révolte, comme c’est le cas pour Théophile, révolté sang et os contre les croyances et les préjugés religieux de son siècle ?

 

Michel Leiris, Le merveilleux, Didier Devillez Editeur

 

 

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1 mars 2012 4 01 /03 /mars /2012 12:53

 

Dans le dernier chapitre de la monumentale biographie qu’il a consacrée à Fernando Pessoa, Robert Bréchon rappelle qu’à la mort de celui-ci l’essentiel de ses écrits était encore inédit et que, s’il avait publié deux livres et de nombreux textes en revue et qu’il était loin, par conséquent, d’être un inconnu dans le milieu littéraire portugais, personne n’avait « la moindre idée à ce moment-là de la dimension réelle de son œuvre ; et ceux d’entre eux qui ont vécu assez longtemps pour voir tout l’éclat de sa gloire ont été déconcertés en découvrant qu’ils avaient côtoyé un si effrayant génie ». La renommée de l’auteur du Gardeur de troupeaux est donc essentiellement posthume et s’il est « un rescapé de l’oubli », pour reprendre la belle formule du biographe, c’est grâce aux passionnés qui se sont employés à inventorier et à déchiffrer la masse de documents laissés par l’écrivain. Le classement de ces documents, souligne également Bréchon, s’est souvent avéré difficile, sinon impossible, c qui n'a pas été sans conséquences :

 

   Pessoa ne rangeait pas ses manuscrits dans des tiroirs, des classeurs ou des placards, mais dans une grande malle, devenue légendaire. Il y entassait tout ce qu’il avait écrit, sous enveloppes, en liasses, ou même en vrac. J’ai vu cette malle il y a trente ans, chez sa demi-sœur, dona Henriqueta, qui l’a conservée, pleine à ras bord, jusqu’en 1973, accueillant trop aimablement les visiteurs qui, parfois, y fouillaient sans contrôle. Les milliers de feuillets qu’elle contenait, dûment inventoriés, classés, numérotés, estampillés, se trouvent depuis cette date à la Bibliothèque nationale, accessibles désormais uniquement, en principe, aux chercheurs patentés.

   J’ai parlé d’une malle. (…) Le mot portugais est arca, « arche ». Teresa Rita Lopes, qui a fait des fouilles dans le fond Pessoa en 1988-1989 avec une équipe d’une vingtaine de chercheurs universitaires, décrit ses compagnons comme « les explorateurs de l’arche perdue », aussi téméraires que les aventuriers du film où l’on voit Harrison Ford courir mille dangers. Il s’agissait de prévenir d’éventuelles fuites : elle avait entendu dire qu’on commençait à vendre les manuscrits à l’encan. Mais dans le cas du contenu de l’« arche » de Pessoa, les risques encourus sont surtout intellectuels, méthodologiques, déontologiques. De cette masse informe d’inédits datant de toutes les époques, on peut tirer autant d’« œuvres » ou de « livres » qu’on veut. Qu’est-ce qu’une œuvre ? Dans La Mort du prince, représentée au Festival d’Avignon en 1988, ou dans L’heure du diable, conte dont on a fait une pièce de théâtre jouée à Paris en 1993, chaque mot, chaque phrase même est de Pessoa, mais l’« œuvre » que forme leur assemblage est-elle de lui ? En dehors de quelques rares « œuvres » vraiment achevées (Le Marin, le Violon enchanté, le Gardeur de troupeaux, le Banquier anarchiste, Message), tout ce qu’on a publié sous son nom depuis soixante ans n’est qu’une suite de montages, dont il n’est pas sûr qu’il les aurait reconnus pour siens. Mais comment faire autrement ? C’était cela (cette trahison) ou rien (l’oubli définitif).

 

                        Robert Bréchon, Etrange étranger, Christian Bourgois éditeur

 

(Je pense soudain et par opposition à l’esthétique d’un écrivain que j’aime tant, lui aussi, Milan Kundera. Et à l’importance que celui-ci accorde, tout au long de ses réflexions sur le roman (dans L’art du roman, Les testaments trahis, Le Rideau, Une rencontre) à la construction de l’œuvre, à la totalité architecturée qu’elle doit former. Avec Pessoa, nous sommes évidemment aux antipodes, en présence d’une entreprise qui procède essentiellement par fragments, et des fragments que l’auteur n’a pas cherché à assembler ou dont il a postposé l’assemblage sans avoir ensuite le temps de le réaliser. Mais Kundera est un romancier, tandis que le poète et prosateur Pessoa parcourt de tout autres territoires que celui du roman et de son organisation narrative.)  

 

Je reviens à la dernière phrase de Bréchon : « Mais comment faire autrement ? C’était cela (cette trahison) ou rien (l’oubli définitif). » Curieux destin que celui de certaines œuvres posthumes… Le biographe de Pessoa en évoque quelques autres :

 

Amiel ne pouvait pas sérieusement penser que les 17 000 pages de son Journal seraient lues un jour par qui que ce soit. Hölderlin a-t-il su en 1926 qu’on publiait enfin ses poèmes, alors qu’il était devenu depuis vingt ans cet « étranger absolu » qu’on appelle un fou ? Rimbaud, en 1873, fait éditer Une saison en enfer à Bruxelles, à compte d’auteur ; mais il laissa presque totalité des 500 exemplaires chez l’imprimeur, qu’il ne peut pas payer, et se désintéresse totalement de son œuvre. On sait que Kafka avait fait promettre à Max Brod de détruire tous ses manuscrits inédits après sa mort ; si son ami avait été un exécuteur testamentaire scrupuleux ou borné, le Procès et le Château nous seraient inconnus.

 

(Je repense à Kundera, à son irritation parce certains « kafkologues » ont tendance à faire de tous les textes posthumes de Kafka une seul et même ensemble, mettant sur le même pied écrits intimes, d’autres parfois très fragmentaires et les romans dont la visée esthétique est pourtant bien plus importante…)

 

L’évocation de ces auteurs qui ne sont devenus célèbres qu'après leur décès amène alors Robert Bréchon à une réflexion plus large. Je la trouve particulièrement intéressante et la propose à votre méditation :

 

Un journaliste littéraire parlait récent, à propos de la publication d’inédits de Hemingway, de « la catégorie douteuse des œuvres posthumes, ces livres reniés, ces tentatives avortées, ces ébauches abandonnées qu’héritiers, légataires et agents littéraires s’acharnent à sortir de l’ombre où leur auteur les aurait sciemment relégués… »

 

(L’écrivain devrait « balayer devant sa porte » pour ne pas laisser de tels écrits, suggère Kundera…)

 

Mais il existe, poursuit Bréchon, une autre catégorie d’œuvres posthumes : celles que leurs auteurs n’ont pas réussi à publier. Michel Foucault rêvait d’exhumer tous les manuscrits refusés par les éditeurs, pour en faire une collection de documents humains et de chefs-d’œuvre littéraires. Les écrivains professionnels, dont le travail est d’informer, d’instruire ou de distraire, s’adressent à un public « ciblé », parfois, aujourd’hui, après une étude de marché. Mais les autres, les auteurs d’ouvrages de création pure, de livres inutiles, les poètes ? Pourquoi, pour qui écrit-on ? Je l’ai mieux compris en voyant, dans les musées, des bas-reliefs qui se trouvaient à l’origine cachés à l’intérieur des temples, en des endroits où nul regard humain n’aurait normalement jamais dû pouvoir les contempler. Les artistes les avaient sculptés pour les dieux. Les poètes aussi écrivent « pour les dieux », c’est-à-dire pour une hypothétique conscience du monde, sans laquelle rien de ce que nous faisons n’a de sens ici-bas. » 

 

                        Robert Bréchon, Etrange étranger, Christian Bourgois éditeur

 

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18 février 2012 6 18 /02 /février /2012 17:33

 

Quelques lignes extraites du dernier roman, drôle et virulent, du cinéaste et écrivain Stefan Liberski. S’il est question ici de production cinématographique, cela vaut évidemment aussi pour la production littéraire :

 

L’indifférence générale est le biotope de l’artiste, sinon de l’individu contemporain. Elle est là, tapie en permanence, toujours à l’affût, elle est l’air qu’il respire. Elle est la force la plus agissante de la vie médiatique, sinon de la vie tout court. C’est elle qui précipite dans l’oubli 99,99 % de la production artistique à peine sortie des limbes. L’offre des loisirs est devenue si gigantesque et la rotation des nouveautés si expéditive que l’oubli rapide est devenu nécessaire. Les œuvres les mieux adaptées à l’époque sont celles qui n’attachent pas. Elles s’alignent toujours mieux sur le modèle du porno, du gore, du film de genre en général. Il ne faut pas qu’elles fassent date. Au contraire, il faut qu’elles s’effacent le plus vite possible de la mémoire humaine de manière à faire place nette aux nouvelles nouveautés – celles qui viendront brièvement supplanter les premières, avant que d’autres ne les remplacent.

 

                        Stefan Liberski, Le Triomphe de Namur, Editions La Muette

 

Et toc.

 

 

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