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12 juin 2015 5 12 /06 /juin /2015 22:18

 

Petit extrait d'Histoire de l'homme tome 2 (théâtre) en préparation :

 

 

PECUVARD

Regarde le type là-bas, Bouchet.

 

BOUCHET

Eh bien quoi, Pécuvard ? C’est un type comme un autre.

 

PECUVARD

Il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut point voir. Tu ne vois pas qu’il marche sur l’eau ?

 

BOUCHET

C’est absurde, voyons, personne n’est capable de marcher sur l’eau.

 

PECUVARD

Tu le vois ou tu ne le vois pas, ce type ? Là ! Là, je te dis.

 

BOUCHET

Mais oui, je le vois, ce type, pas la peine de t’énerver.

 

PECUVARD

Eh bien, alors ?

 

BOUCHET

Je dois bien reconnaître qu’il marche sur l’eau.

 

PECUVARD

Quand je te le disais ! Eh bien alors ?

 

BOUCHET

Eh bien alors quoi ?

 

PECUVARD

Tu ne crois pas que ça tient du prodige ?

 

BOUCHET

Tu ne crois pas qu’il a un truc ?

 

PECUVARD

Quel truc ?

 

BOUCHET

Je ne sais pas, moi, mais, sans truc, pas moyen de marcher sur l’eau.

 

PECUVARD

Quel truc, Bouchet ? Je te pose la question.

 

BOUCHET

Ah, je ne sais pas, moi, Pécuvard.

 

PECUVARD

Ah, tu vois bien ! Il marche sur l’eau, c’est tout.

 

BOUCHET

Alors, dis-moi qui, sans truc, est capable de marcher sur l’eau.

 

PECUVARD

Ah, je ne sais pas, moi, Bouchet. Si ! le Christ ! Dans l’Evangile, le Christ marche sur l’eau.

 

BOUCHET

Oui, bon, d’accord, l’Evangile. Mais c’est loin, l’Evangile.

 

PECUVARD

Peut-être pas si loin, quand on voit ce type.

 

BOUCHET

Dis donc, Pécuvard, si tu te mets à réfléchir…

 

PECUVARD

Quoi, si je me mets à réfléchir ?

 

BOUCHET

Si tu te mets à réfléchir à tous ces trucs…

 

PECUVARD

A quels trucs ?

 

BOUCHET

Mais justement, à tous ces trucs…

 

PECUVARD

Regarde, mais regarde, voilà qu’il s’approche du bord. Et qu’il vient vers nous.

 

Un homme d’allure christique entre. Il regarde Pécuvard et Bouchet.

 

L’HOMME

Heureux les simples d’esprit. Ils seront les bienvenus dans la maison de mon père. (Il ressort.)

 

BOUCHET

Tu crois que c’est de nous qu’il parlait ?

 

PECUVARD

Figure-toi que je me posais la même question.

 

 

 

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29 mars 2015 7 29 /03 /mars /2015 09:05

 

Petit extrait d'Histoire de l'homme tome 2 (théâtre) en préparation :

 

 

SIRENE 1

Nous, les sirènes, nous sommes dotées d’une voix merveilleuse.

 

SIRENE 2

D’une voix si merveilleuse que notre chant séduit tous les marins qui osent se hasarder sur la mer au fond de laquelle nous nous trouvons. Homère, le poète immortel, ne manque pas de le rappeler dans son Odyssée

 

SIRENE 1

Il suffit que nous nous mettions à chanter pour que ces marins se penchent par-dessus bord pour mieux nous entendre.

 

SIRENE 2

Et ils se penchent un peu plus, et encore un peu plus.

 

SIRENE 1

Alors, ils tombent dans la mer et ils se noient.

 

LES DEUX SIRENES rient

Ah ! ah ! ah !

Ah ! ah ! ah !

 

SIRENE 2

Seul Ulysse nous a échappé.

Cet homme aussi rusé que méchant s’est fait attacher au mât de son bateau.

Il a ordonné à ses compagnons de boucher leurs oreilles avec de la cire et de ne surtout pas le détacher pendant que le bateau passait là-haut.

 

SIRENE 1

Honte sur nous, ma sœur.

Ulysse est parti rejoindre sa Pénélope.

 

LES DEUX SIRENES pleurent

Hiiiii-Hiiiii !

Hiiiii-Hiiiii !

 

SIRENE 2

Ecoute !

 

Clapotement de vagues, accompagnant le passage d’un bateau.

 

SIRENE 1

Ulysse revient !

C’est qu’il veut nous entendre encore.

Tentons encore notre chance.

 

SIRENE 2

Je devine ta pensée.

En nous écoutant, peut-être va-t-il se tortiller si bien…

 

SIRENE 1

… parce qu’il voudra nous entendre de plus près…

 

SIRENE 2

… que la corde qui le retient au mât cédera…

 

SIRENE 1

Alors, Ulysse courra vers le bastingage…

 

SIRENE 2

Et il passera par-dessus et se noiera.

 

LES DEUX SIRENES rient

Ah ! ah ! ah !

Ah ! ah ! ah !

 

SIRENE 1

Chantons, ma sœur, chantons vite !

Chantons de tout notre cœur !

 

Les sirènes entonnent à plein poumons l’air fameux de Carmen, « L’amour est un oiseau rebelle ». Le clapotis au-dessus de leur tête se poursuit, puis diminue, puis s’arrête.

 

SIRENE 2

Damned !

 

SIRENE 1

C’est raté !

 

LES DEUX SIRENES pleurent

Hiiiii-Hiiiii !

Hiiiii-Hiiiii !

 

SIRENE 2

Ne désespérons pas, ma sœur, Ulysse reviendra peut-être.

 

SIRENE 1

Je devine ta pensée.

S’il revient…

 

SIRENE 2

… nous chanterons de plus belle, il se tortillera de plus belle…

 

SIRENE 1

Alors la corde cédera…

 

SIRENE 2

Et cætera, et cætera.

 

LES DEUX SIRENES rient

Ah ! ah ! ah !

Ah ! ah ! ah !

 

SIRENE 1

Patientons, ma sœur, patientons.

 

Elles patientent. On entend bientôt un clapotement de vagues, de plus en plus fort.

 

SIRENE 2

Ulysse revient ! Ulysse revient !

 

SIRENE 1

Chantons, ma sœur, chantons vite !

Chantons de tout notre cœur !

 

A s’en déchirer les poumons, elles chantent à nouveau « L’amour est un oiseau rebelle ». Le clapotis au-dessus de leur tête se poursuit, puis diminue, puis s’arrête.

 

LES DEUX SIRENES pleurent

Hiiiii-Hiiiii !

Hiiiii-Hiiiii !

 

SIRENE 2

Ma sœur, ne désespérons pas.

Mon intuition me dit qu’il reviendra.

Toujours et encore il voudra nous écouter.

 

SIRENE 1

Je devine ta pensée.

Tôt ou tard, la corde cèdera…

 

SIRENE 2

Alors, la vengeance sera un plat qui se mange froid.

 

LES DEUX SIRENES rient

Ah ! ah ! ah !

Ah ! ah ! ah !

 

ULYSSE, qui apparaît en peignoir de bain de l’autre côté de la scène

Cet immeuble est si mal insonorisé que c’est insupportable.

Aussi vrai que je m’appelle Ulysse, je vais déménager dès que possible.

J’aimerais savoir aussi pourquoi les deux folles de l’étage en-dessous ont cette affreuse manie.

Chaque fois que je prends mon bain, elles se mettent à chanter à tue-tête.

Carmen ! Toujours Carmen !

Et elles chantent faux, affreusement faux !

Insupportable !

Plus insupportable que ça, tu meurs !

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9 février 2014 7 09 /02 /février /2014 18:12

 

 (Aujourd’hui dimanche, autocitation.)

 

 

La femme regarde la télévision et ne s'en détourne pas un instant, sauf vers la fin. L’homme est un peu plus loin dans la pièce.

 

HOMME  Nouvelle passion. Un titre grandiose. Nouvelle passion. Un jour, je te dirai ce que j’en pense, de tes feuilletons. Un feuilleton finit et l’autre commence. Tu t’avilis avec tes feuilletons. Toute la soirée. Tu te ridiculises avec tes feuilletons. Toute la soirée. Et toute l’avant-soirée aussi. Je t’aime, je ne t’aime plus, est-ce que tu m’aimes encore ! Voilà tout ce que raconte Nouvelle passion. Avilissant, je dis. Ridicule, je dis. Et je sais ce que je dis.

 

FEMME  Je sais bien que tu sais ce que tu dis. Tu es un homme qui réfléchit. Maintenant, tais-toi, chéri.

 

HOMME   Je t’aime, je ne t’aime plus, est-ce que tu m’aimes encore !

 

FEMME   Bien sûr que je t’aime encore, chéri.

 

HOMME  Si au moins elle s’entendait. Si au moins elle se rendait compte. Si au moins elle acceptait de se regarder en face. De s’observer dans le détail. Ridicule et avilissant. Avilissant et ridicule.

 

FEMME   Cette histoire n’est pas ridicule. Cette histoire est passionnante.

 

HOMME  Cette histoire est passionnante, dit-elle. A-t-elle seulement remarqué que le ton qu’elle emploie est celui d’une héroïne de feuilleton ? A-t-elle seulement remarqué que toute sa conversation est celle d’une héroïne de feuilleton ? Tu parles comme une héroïne de feuilleton. Tu t’habilles comme une héroïne de feuilleton. Tu bouffes comme une héroïne de feuilleton. Tu ronfles au lit comme une héroïne de feuilleton. Tu pètes comme une héroïne de feuilleton. Tu ne t’en rends même pas compte. Même en vacances, ce sont les mêmes feuilletons. Je t’aime, je ne t’aime plus, est-ce que tu m’aimes encore ! Même en vacances, ça ne varie pas. Même en vacances, nouvelle passion. Même en Italie. Surtout en Italie.

 

FEMME   C’était bien, l’Italie.

 

HOMME   C’était bien l’Italie, dit-elle.

 

FEMME  Cette fois, c’est sûr, il va l’épouser. Je le savais.

 

HOMME  Bien sûr qu’il va l’épouser.

 

FEMME   Ah, tu le crois aussi.

 

HOMME  Ridicule et avilissant. Plus on épouse, plus c’est ridicule et avilissant. Et on n’arrête pas d’épouser. Des épousailles en veux-tu, en voilà. Des épousailles à tour de bras. Des épousailles à pleines brassées. Des épousailles à tire-larigot. Un feuilleton, c’est très exactement une chiée d’épousailles. Une chiée d’épousailles, tu m’entends à la fin ?

 

FEMME   Oui, mais tais-toi, chéri.

 

HOMME  Elle ne m’entend pas. Elle ne veut pas m’entendre. Quand elle regarde un feuilleton, elle ne veut pas m’entendre. Et que fait-elle d’autre que regarder des feuilletons ? Je te le demande : que fais-tu d’autre ? Tu ne réponds pas. Tu ne m’entends pas. Très bien, ne réponds pas, ne m’entends pas. Tu es trop préoccupée de savoir s’il va l’épouser, n’est-ce pas ? La grande question. La seule question. La question des épousailles. Tu veux que je te dise ce que j’en pense des épousailles, moi ? De nos épousailles ? Tu as vu ma gueule après toutes ces années d’épousailles ? Et la tienne ? Mais les épousailles dans les feuilletons, c’est sacré. Des épousailles plein l’assiette, dans les feuilletons. Des épousailles à s’en mettre jusque-là. A s’empiffrer jusqu’au gosier. On les dégueule et on se précipite pour en remanger. Bon, j’ai faim, moi.

 

FEMME  Il y a une pizza dans le frigo. Passe-la au micro-ondes, chéri. Il va l’épouser mais ça prendra du temps.

 

HOMME  Ça prendra du temps. Pendant ce temps, je boufferai une pizza passée au micro-ondes. Un mariage, ça ne se prépare pas, bien sûr, au micro-ondes. Un mariage, ça se mitonne. Un mariage de feuilleton, j’entends. D’abord, on l’annonce, le mariage. Puis on le recule. Puis on le contrarie. Suspense en long, en large et en couleur. Du feuilleton dans toute sa splendeur. Du pur et du dur. Du vrai de vrai. Du béton. Comme elle les aime. Mais qu’est-ce que j’espère, bon Dieu ? Une pizza. Encore une fois une pizza. Feuilleton, pizza, feuilleton. Pizza en sandwich entre feuilleton d’avant-soirée et feuilleton de la soirée. Pourquoi je ne te dis pas : non, je ne veux pas de pizza ? Pourquoi je ne le dis pas, hein ? A cause de ma gueule ? De ce que ma gueule est devenue ? C’est italien, la pizza. Les Italiens, je ne les aime pas. Des margouleurs, les Italiens. Des margouleurs, c’est bien connu. C’est bien connu mais on ne le dira jamais assez.

 

FEMME  Qu’est-ce qu’il est beau, ce Tonio ! Qu’est-ce qu’il est beau !

 

HOMME   Tonio ? Quel Tonio ?

 

FEMME  Mais celui que Julie va épouser. Tu ne comprends donc rien ? Ce n’est portant pas si compliqué. Pas de pizza pour moi, je n’ai pas faim.

 

HOMME   Parce qu’il s’appelle Tonio. Évidemment. Julie va épouser Tonio et moi, je mange de la pizza. Une pizza que je dois préparer moi-même. Parce que madame, elle ne mange pas de pizza. Madame n’a pas faim. Comme par hasard. Moi, j’ai faim mais madame n’a pas faim. Le feuilleton la nourrit. Les épousailles de Tonio la nourrissent. Nouvelle passion. Des margouleurs, les Italiens. L’an passé, ces vacances en Italie. Plus jamais. L’Italie, c’est l’enfer. Des margouleurs. L’enfer, je dis. Des margouleurs et le reste. Le reste, c’est pire encore. Je sais ce que je dis.

 

FEMME  Sois gentil, fais un peu moins de bruit.

 

HOMME   La chaleur, rien que la chaleur.

 

FEMME  Il est beau. Tu l’as vu ? Tu l’as vu, chéri ?

 

HOMME   Une chaleur d’enfer, l’Italie.

 

FEMME  L’Italie, c’était formidable. J’ai adoré.

 

HOMME  Évidemment. Le pire coup de soleil de ma vie. J’en ai encore des cicatrices. Ma peau ne brunit pas, je sais. Elle ne brunit pas, elle rougit. Toi, ta peau brunit mais moi, ma peau rougit. Et est-ce qu’ils ne conduisent pas comme des fous, les Italiens ?

 

FEMME  Je suis sûre que tu as raison, chéri.

 

HOMME  Comme des fous dangereux. Et ça crie, ça crie, les Italiens. Ça crie toute la journée. Ils se lèvent en criant, ils se couchent en criant. Même quand il dorment, ils crient. Des vacances deux fois plus chères que ce qu’on avait prévu. Tu te rappelles, tout de même ?

 

FEMME  Elle l’aime, elle l’aime. Il le sait. Il l’a deviné.

 

HOMME  Tonio ! Moi, évidemment, avec ma gueule, c’est autre chose. Elle aime Tonio. Bien sûr qu’elle aime Tonio. Elles aiment toutes Tonio. Elles en sont toutes folles. Toutes en chaleur dès que Tonio pointe le bout du nez. Ridicule. Et avilissant. Tous ces feuilletons pleins de Tonio. L’Italie bourrée de beaux Tonios. Bourrée à en péter. Bourrée à en péter de beaux Tonios prêts à les baiser comme des mulets. Plus jamais de vacances en Italie. Plus jamais, tu m’entends ?

 

FEMME  Que dis-tu ?

 

HOMME  Je n’ai plus faim.

 

FEMME  Tu es malade, chéri ? Ne me dis pas que tu es malade.

 

HOMME  Je ne dis pas que je suis malade. Je dis que je n’ai plus faim. C’est comme ça. C’est la vie. On a faim, puis, on n’a plus faim. C’est la vie, tu m’entends ? Et la vie, c’est la vie. Est-ce que moi, j’ai demandé à avoir cette gueule-là ? Une vraie gueule d’assassin, tu peux me croire. Une gueule qui ne plaît pas. Tandis que la gueule du beau Tonio, celle-là, elle plaît. Elle plaît toujours. Et surtout aux dames en vacances, pas vrai ?

 

FEMME  Toujours ta philosophie ?

 

HOMME  Est-ce que tu sais seulement  ce que c’est que la vie, toi ? Tu ne le sais pas. Tu ne peux pas le savoir. Les feuilletons, ce n’est pas la vie. Les feuilletons, c’est de la merde en concentré. La vie aussi, c’est de la merde en concentré. Mais les feuilletons, ce n’est pas la vie. Les feuilletons, c’est je t’aime, je ne t’aime plus, est-ce que tu m’aimes encore. C’est ça, les feuilletons. Rien d’autre. Alors ça y est, il l’a épousé ?

 

FEMME  Pas encore, pas encore, chéri. Il doit d’abord se débarrasser d’Amélie. Amélie lui colle aux fesses.

 

HOMME  Ridicule et avilissant. Moi, je dois manger une pizza et Tonio a une Amélie qui lui colle aux fesses. Pendant que je mange ma pizza, il s’en débarrassera. C’est sûr. Il ne va tout de même pas rester en rade à cause d’une Amélie qui lui colle aux fesses. Il n’attendra peut-être même pas que j’aie fini ma pizza.

 

FEMME  Le problème, c’est qu’elle doit hériter de la fortune des Ostrovski. Tu te souviens des Ostrovski ?

 

HOMME  Pas le moins du monde. Qui c’est, les Ostrovski ? Jamais été présenté. C’est la totale, ce soir. Rien à en cirer, des Ostrovski.

 

FEMME  Mais si, une vieille noblesse russo-polonaise, très fortunée.

 

HOMME  Des Russo-Polonais, maintenant.

 

FEMME Amélie était chez eux, hier. Dans leur château. Depuis quelque temps, elle est presque devenue leur fille adoptive. Tu t’en souviens maintenant ? Hier, Madame Ostrovski portait une merveilleuse robe verte. Très décolletée.

 

HOMME  Très décolletée. Bien sûr. Pour le beau Tonio. Les Ostrovski. Je n’aime pas les Russes. Et je n’aime pas les Polonais non plus. Avant, ça allait encore. Avant, on ne les voyait pas trop souvent. Juste un peu, parfois, aux actualités. Mais maintenant, ça déferle. Déferlement des Russes et des Polonais. En attendant les Chinois. Tous des margouleurs, les Russes et les Polonais. Comme les Italiens. Des margouleurs, tu m’entends ? C’était dans le journal d’hier. Un article comme ça. Un article géant. Tu as lu ?

 

FEMME  Quoi, chéri ?

 

HOMME  Connexion des maffias italienne et russe. Tu aurais dû lire ça. A Anvers. C’est chez nous, ça, Anvers. C’est chez les Flamands mais, tout de même, c’est chez nous. Connexion à Anvers des maffias italienne et russe. La connexion dans toute sa splendeur.

 

FEMME  Pauvre Tonio, mais quelle colle, cette Amélie ! Quel crampon !

 

HOMME  Tu ne veux donc pas comprendre ! Ça se passe chez nous ! On n’est plus chez soi, ah ça non !

 

FEMME  Tu as vu ? Tu as vu ?

 

HOMME  Je sais, je sais, Amélie colle aux fesses de Tonio. Mais en attendant, elle va hériter du pognon des Russo-Polonais. C’est bien ça ?

 

FEMME  Oui, oui, oui, c’est bien ça. Comment l’as-tu compris ?

 

HOMME  Moi, pendant ce temps-là, tu as vu quelle gueule j’attrape ? Et alors, pourquoi pas ? Une gueule d’assassin, c’est une gueule aussi, non ? Accusé, pourquoi l’avez-vous assassinée ? A cause du monde, Monsieur le juge. A cause de ce que le monde devient. Ce n’est pas une réponse, ça ? Amélie hérite du pognon des Russes. Amélie colle aux fesses du beau Tonio. Et moi, dans cette vie, j’attrape une gueule d’assassin. Nouvelle passion. Avilissant et ridicule. Le beau Tonio qui baise comme un mulet. Et l’Italie, ça t’a plu. Comme par hasard. Si ma pauvre mère était encore là ! Tu m’entends ? Si ma pauvre mère était encore là !

 

FEMME  Ah non ! Ne me parle pas de ta mère, chéri ! Tu sais bien que ça me donne la migraine. Tout ce que tu veux mais pas ta mère. Ce n’est tout de même pas compliqué. Tout de même, pour être culottée, elle est culottée, cette Amélie. Regarde-la. Un crampon, c’est dit, il n’y a pas d’autre mot. Ah bon, les publicités, maintenant. Tiens, une nouvelle pizza.

 

HOMME  Une nouvelle pizza. Incroyable. Nouvelle passion et nouvelle pizza. Et on s’étonnerait de ma gueule d’assassin ?

 

FEMME  Double fromage et champignons. Tu as vu ?

 

HOMME  Les champignons, ce n’est jamais bon.

 

FEMME  Vraiment amusante, cette publicité. Regarde. Mais regarde donc ! Demain, j’en achète. D’accord ? D’accord ? Tu ne dis plus rien, chéri ? Que se passe-t-il ? Tu ne l’as pas trouvée amusante, cette publicité ? (Elle se retourne vers lui.) Mais quelle tête tu fais ! Ah, je sais. Je sais ce que tu as. Je te connais comme ma poche. Tu n’aime pas que je te parle de ta mère sur ce ton, c’est ça ? C’est ça ? Je suis franche, moi, tu le sais bien. La franchise, c’est ma grande qualité. Pourquoi tu ne dis plus rien ?

 

HOMME   J’essayais de comprendre.

 

FEMME  De comprendre quoi ? Pourquoi je parle de ta mère sur ce ton ? Après ce qu’elle nous a fait avant de mourir ? Donner la maison de Fleurus à ton imbécile de frère ! Nous laisser celle-ci, qui tombe en ruine ! Tu as oublié ? Eh bien, si tu es amnésique, garde ton amnésie pour toi. Et laisse-moi regarder mon feuilleton, tu veux bien ?

 

HOMME  Voilà bien les femmes. Ta réaction à l’égard de ma mère, je l’ai parfaitement comprise, figure-toi ! Elle est suffisamment claire pour être comprise, figure-toi ! Non, ce que j’essayais de comprendre, c’était la subtilité du feuilleton, figure-toi ! Amélie colle aux fesses de Tonio mais elle va hériter du pognon des Russo-Polonais. C’est bien de cela qu’il s’agit ?

 

FEMME  C’est très exactement de cela qu’il s’agit. Ce n’est pas si compliqué !

 

HOMME  Eh non, ce n’est pas si compliqué.

 

FEMME  Tu vois bien. Dès que tu ne parles plus de ta mère, tout devient simple, chéri.

 

HOMME  C’est donc sûr qu’Amélie va hériter ?

 

FEMME  Le testament des époux Ostrovski est formel. Et il a été déposé chez le notaire. En présence d’Amélie. Nouvelle passion, c’est vraiment passionnant. Ceux qui ont fait ce feuilleton, ils connaissent la vie. D’ailleurs, c’est Amélie qui a demandé à être présente chez le notaire. Si ta mère avait fait tout ça devant notaire, ça se serait passé autrement. Parce que nous aussi, nous aurions, demandé à être présents chez le notaire. Prépare-toi cette pizza, demain elle ne sera plus bonne. D’ailleurs, demain, j’achète les nouvelles au double fromage et champignons.

 

HOMME  Je n’ai pas très faim.

 

FEMME  Passe-la au micro-ondes et mange-la, je te dis.

 

HOMME  Ma mère se méfiait des notaires. Un notaire, c’est véreux, un notaire, c’est juif, disait-elle toujours.

 

FEMME  Pas ta mère, pas ta mère, chéri ! J’ai trop peur de la migraine !

 

HOMME  Et si j’avais envie de parler de ma mère, moi ? C’est mon droit, non ?

 

FEMME  Non ! Migraine !

 

HOMME  Bon, d’accord, j’en parlerai mais pas trop fort, pour moi seul. Je le sais bien que ma mère, tu ne l’aimais pas. Ma mère et toi, chien et chat. Du matin au soir, des disputes. Du soir au matin, rebelote. Même en dormant, vous vous disputiez. L’enfer.

 

FEMME, se tournant vers lui  Migraine ! migraine !

 

HOMME  Je hais l’enfer. Ma gueule aussi, je la hais. On a la gueule qu’on peut mais ma gueule, je la hais.

 

FEMME, reportant ses yeux sur la télévision  Encore heureux que les feuilletons me fassent oublier la migraine. Ça y est, ça vient de reprendre. Quoi ! La garce d’Amélie ! Ça s’appelle du chantage, ma petite. En quelle langue faut-il te le dire ? En italien ?

 

HOMME  En italien, dit-elle. Elle ose dire : en italien ! Moi, je n’aime pas ce qui est italien. Moi, le beau Tonio, je ne l’aime pas.

 

FEMME  Tu n’aime pas Tonio ?

 

HOMME  Je m’en méfie.

 

FEMME  Tu n’aimes pas Tonio, dis-tu ? Tu te méfies de Tonio, dis-tu ? (Se retournant brusquement vers lui.) Mais enfin, pourquoi te méfies-tu de Tonio ? Tu es fou ou quoi ? Tu n’es pas malade, au moins ? D’ailleurs, ça ne me plaît pas, que n’aies pas faim. Prépare-toi cette pizza, je te dis. Demain elle ne sera plus bonne, je te dis. (Elle regarde à nouveau la télévision.) Mais qu’est-ce qui s’est passé ? Tu as vu ce qui s’est passé ? Pourquoi est-ce que Tonio vient de gifler Julie ? C’est incroyable ça ! Ce n’est pas possible ! Regarde comment il la traite ! Il devient fou ? Tu as compris ce qui s’est passé ? Il s’est passé quelque chose d’important, juste quand je ne regardais pas. Ah ! c’est bien ma chance ! Le moins qu’on puisse dire, c’est que le mariage, ce n’est pas pour aujourd’hui. Je ne sais pas ce qui s’est passé mais c’était vraiment important. Pourquoi est-ce que tu me distrais toujours ? Eh bien ça alors ! Non mais tu as vu ? Regarde ! Regarde ! Incroyable. Eh bien, tu avais raison. Pas de doute, tu avais raison. Qui l’aurait cru ? Non, mais regarde-le ! Quel salaud ! Oui, oui, tu avais raison ! Il faut absolument se méfier de Tonio !

 

HOMME  J’ai toujours raison. Toi aussi, tu devrais te méfier.

 

FEMME  Ah, ça oui ! Parce que, tu vas voir, demain, il épouse Amélie. Elle lui colle aux fesses mais il l’épouse.

 

HOMME  Il va la baiser comme un mulet, c’est sûr.

 

FEMME  Il veut l’argent des Ostrovski. Le salaud ! Ah ça, je n’aurais jamais cru. Se comporter avec Julie comme un sadique ! Comme un vrai sadique !

 

HOMME  Qu’est-ce que tu attends d’autre d’un Italien ? C’était clair depuis le début, tout de même. Ridicule et avilissant. Tu m’entends ? tu m’entends, garce ?

 

FEMME  Mais regarde, regarde !

 

HOMME  Une chance qu’elle ne m’entende pas. Parce que je lui cracherais tout ce que je pense au visage. Et parce qu’en même temps, je la giflerais. Oui, c’est ça, je la giflerais comme ce mulet de Tonio vient de gifler cette garce d’Amélie. Je la giflerais à toute volée. Tu crois que je n’en suis pas capable ? Tu n’as pas vu la gueule que j’ai attrapée ? Tu l’as vue, ma gueule ? Une gueule d’assassin, non ? A force de vivre avec toi. A force de te regarder en train de regarder tes feuilletons. A force de tes nouvelles passions. A force de tes Italiens. A force de tes beaux Tonios. Voilà ce que je dis quand tu n’entends pas !

 

FEMME  Attends, ça se termine. Eh bien, c’est fini. Je me demande si demain, il lui demandera pardon. C’est possible, après tout. Oui, c’est ça, tu vas voir : il l’a giflée publiquement mais demain, en secret, il lui demandera pardon. Ensuite, il épouse Amélie, il rafle l’argent des Ostrovski, puis il divorce d’Amélie et il épouse Julie. Et le tour est joué. Donc, ce que nous venons de voir, ce n’était qu’un stratagème. Non seulement Tonio est beau mais il est intelligent. Revoilà des publicités. Encore cette nouvelle pizza ! Double fromage ! Champignons ! Vraiment délicieux ! Tu ne trouves pas, chéri ? Moi, j’en ai l’eau à la bouche. (Elle se détourne de la télévision.) Tu vois, tu t’es encore trompé. Il ne faut pas se méfier de Tonio. Tonio, il faut lui faire confiance.

 

HOMME  Et voilà, je me suis encore trompé. Que veux-tu, la vie, c’est la vie. Avec la gueule que j’attrape, pas étonnant que je me trompe.

 

FEMME  Je l’ai dit tout à l’heure, tu as mauvaise mine. Tu dois manger, chéri. Ah la la, les hommes ! Tu dois manger mais tu restes là et tu bougonnes. Ce n’est pas vrai, peut-être ? Pendant que je regarde mon feuilleton, tu passes ton temps à bougonner. Mais quelle tête tu fais ! Ah, je sais. Je sais ce que tu as. Je te connais comme ma poche. C’est parce que, ta pizza, tu attends que je te la prépare. Parce qu’un homme est un homme et qu’un homme n’aime pas devoir préparer sa pizza pendant que sa petite femme chérie regarde la télévision. Ne fais pas cette tête, je te dis. Si ce n’est que ça, maintenant que Nouvelle passion est fini, je vais te la passer moi-même au micro-ondes, ta pizza.

 

                        Paul Emond, Grincements et autres bruits, Lansman éditeur

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22 janvier 2012 7 22 /01 /janvier /2012 21:51


(Aujourd’hui dimanche, autocitation)

ANGE 1
Qu’est-ce qu’ils font ?

ANGE 2
Rien de spécial. Depuis qu’ils ont quitté l’Irlande, Iseut tire la gueule à Tristan. Il fait chaud, ils sont sur le pont du bateau. Ils se tournent le dos.

ANGE 1
Et le roi Marc ?

ANGE 3
Il s’ennuie à Tintagel. Il attend que Tristan lui amène sa fiancée. Quand Tristan arrivera avec Iseut, il ne s’ennuiera plus. Ce seront les fêtes du mariage.

ANGE 1
Et la nuit de noces.

ANGE 2.
Et la nuit de noces.

ANGE 1
C’est normal qu’Iseut ne soit pas contente. On l’a obligée de quitter son pays, la pauvre princesse. Pour aller épouser un roi qu’elle ne connaît pas.

ANGE 2
Eh oui, ce sont les mœurs du Moyen Age. Dans quelques siècles, ça ira mieux. En apparence, ça ira mieux.

ANGE 3
Pourquoi en apparence ?

ANGE 1
Ne pose pas de question idiote.

ANGE 3
Pourquoi elle est idiote, ma question ?

 

ANGE 2

Parce que l’amour sera toujours l’amour, pauvre cloche. Et que depuis toujours, tout ce qui concerne l’amour amène des problèmes. Chez les humains, c’est comme ça.

 

ANGE 3
Des problèmes mais aussi du plaisir et du bonheur.

 

ANGE 1

Du plaisir et du bonheur mais aussi des problèmes.

ANGE 2
Chez nous, les anges, c’est bien plus simple.

ANGE 3
Normal, on n’a pas de sexe. L’amour, chez nous, c’est sans sexe.

ANGE 1
Oui, normal. Dommage.

ANGE 2
Oui, dommage.

ANGE 3
Oui, au fond, vraiment dommage.

ANGE 2
Oui, mais ça nous évite les problèmes.

ANGE 3
Oui, c’est sûr, ça nous évite les problèmes.

ANGE 1
Oui, c’est vrai aussi, ça nous évite les problèmes.

ANGE 2
Regardez, il se passe quelque chose de bizarre. Iseut vient de demander à boire à sa servante.

ANGE 3
A Brangien ?

ANGE 2
Oui, à Brangien. Mais elle leur apporte un drôle de flacon.

ANGE 3
Je me trompe ou il est bleu, ce flacon ? Depuis que j’ai perdu mes lunettes...

ANGE 1
Bleu foncé. Elle l’a sorti de son coffre.

ANGE 3
De son coffre à elle ?

ANGE 1
Tu ne l’as pas vu ?

ANGE 3
Pourquoi va-t-elle chercher à boire dans son coffre à elle ? La réserve de vin et la réserve d’eau sont dans la cale.

ANGE 2
Oui, bizarre.

ANGE 1
Oui, étrange.

ANGE 2
Elle a dû être distraite.

ANGE 1
Oui, distraite.

ANGE 2
Vous savez ce qu’il y a dans ce flacon bleu ?

ANGE 3
Ben, il y a à boire.

ANGE 1
Mais oui, à boire.

ANGE 2
Il y a un philtre d’amour, les enfants.

ANGE 3
Un philtre d’amour ! Mais alors, Brangien s’est trompée ! Il ne peut y avoir d’amour entre eux !

ANGE 2
Ou elle l’a fait exprès. La mère d’Iseut lui a confié ce philtre pour le soir du mariage. Pour en faire boire au roi Marc et à Iseut.

ANGE 3
Mais alors, c’est une erreur monstrueuse !

ANGE 2
Ou elle l’a fait exprès. Chez les humains, il y a des gens comme ça. Dès gens qui veulent se mêler de tout. Organiser la vie des autres. Forcer leur destin, comme ils disent.

ANGE 3
Ils ne vont tout de même pas en boire tous les deux ! Dites-moi qu’ils ne vont tout de même pas en boire tous les deux !

ANGE 2
Brangien donne à boire à Iseut. Iseut boit.

ANGE 1
Iseut rend le flacon à Brangien. Brangien donne à boire à Tristan. Tristan boit.

ANGE 3
Catastrophe ! Catastrophe, mes amis ! Ils vont tomber amoureux !

ANGE 2
Ca me semble inévitable.

ANGE 3
Il faut qu’on intervienne !

ANGE 2
Trop tard. Le mal d’amour va déferler.

ANGE 3
Mais le roi Marc ? Que va devenir le roi Marc ?

ANGE 1
Il sera très malheureux.

ANGE 3
Mais il n’y peut rien à cette histoire de philtre ! Iseut devait être son épouse !

ANGE 2
Non, il n’y peut rien. En amour, c’est comme ça. En amour chez les humains.

ANGE 1
Iseut sera son épouse mais elle aimera Tristan. Et Tristan aimera Iseut.

ANGE 3
Catastrophe, je vous dis.

ANGE 1
Regardez, ils se serrent l’un contre l’autre. Ils s’embrassent.

ANGE 3
Arrêtez ! Arrêtez, tant qu’il est temps encore !

ANGE 1
Il n’est plus temps.

ANGE 3
Fuyez la passion !

ANGE 2
Ils sont prisonniers de la passion.

ANGE 3
J’ai envie de pleurer. C’est si triste.

ANGE 1
Oui, mais c’est si beau.

ANGE 2
Oh oui ! c’est si beau !

ANGE 3
Qu’est-ce qu’ils vont devenir ?

ANGE 2
Ils vont en mourir. La passion, c’est l’amour et la mort. Chez les humains, c’est comme ça.

ANGE 3
C’est trop idiot.

ANGE 1
Oui, mais c’est si beau.

ANGE 2
Oh oui ! c’est si beau ! C’est tout à fait romantique. Il n’y a pas à dire, c’est tout à fait romantique. Chez nous, les anges, il n’y a pas de romantisme.

ANGE 1
Ils s’embrassent ! Ils s’embrassent comme des fous !

ANGE 2
Embrassons-nous ! Embrassons-nous !

Ils s’embrassent.

ANGE 3
Moi, ça ne me fait aucun effet.

ANGE 1
A moi non plus.

ANGE 2
A moi non plus. Tout de même, ils ont de la chance, les humains. Nous, on n’a pas de chance.

ANGE 3
C’est parce qu’on n’a pas de sexe. L’amour, chez nous, c’est sans sexe.

ANGE 1
Oui, c’est comme ça. Dommage.

ANGE 2
Oui, dommage.

ANGE 3
Oui, vraiment dommage.

ANGE 2
Oui, mais ça nous évite les problèmes.

ANGE 3
Oui, c’est sûr, ça nous évite les problèmes.

ANGE 1
Oui, c’est vrai aussi, ça nous évite les problèmes. Allez, on se tire. L’Eternel nous appelle au rapport. Quand on va lui raconter ce qu’on a vu...

ANGE 3
Quand on va lui raconter ça, il va encore flipper.

ANGE 2
Vous ne trouvez pas qu’il est de plus en plus dépressif, l’Eternel ?

        (Paul Emond, Histoire de l’homme, Lansman éditeur)

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8 janvier 2012 7 08 /01 /janvier /2012 16:39

 

 (Aujourd’hui dimanche, autocitation)

 

LE HUITIEME

 

Ils étaient sept, il en fallait huit.

Toi qui viens d’ailleurs, viens faire le huitième ! m’a crié le premier quand je suis arrivé.

Qu’est-ce qu’il faut faire ? j’ai demandé.

Justement, t’as rien à faire, t’as qu’à faire le huitième, a répondu le second.

Ils me regardaient tous les sept avec un tel désir dans les yeux que j’ai dit : bon, puisque vous insistez et que je n’ai rien à faire, c’est d’accord.

Vive le huitième ! ils ont crié et ils sautaient de joie et ils m’auraient embrassé mais moi, je déteste qu’on m’embrasse.

Donc, on était là tous les huit, on était assis en rond et on se donnait la main.

Maintenant que nous sommes huit, a dit le premier, la question est de savoir quel est celui d’entre nous qui va servir de bouche-trou.

C’est une excellente question, a dit le second.

Une question vraiment excellente, a dit le troisième.

Une question parfaitement excellente, a dit le quatrième.

Plus que parfaitement, a dit le cinquième.

Parce qu’excellente serait un faible mot, a dit le sixième.

Et même un très faible mot, a dit le septième.

Mais moi, je n’ai rien dit et tous les sept, ils m’ont regardé.

Tu n’as rien dit, a dit le premier.

Tu n’as rien dit du tout, a dit le second.

Rien du tout du tout, a dit le troisième.

Pas le moindre petit pet de mot, a dit le quatrième.

Même pas un fifrelin, a dit le cinquième.

Ton silence est éloquent, a dit le sixième.

Ton silence nous dit que c’est toi le bouche-trou, a dit le septième.

Il était assis à ma gauche et il m’a lâché la main.

Et le premier, qui était assis à ma droite, m’a aussi lâché la main.

Puis, tous les sept, ils m’ont regardé fixement.

Puisque tu es le bouche-trou, a dit le deuxième, mets-toi au milieu.

Au milieu du cercle, a dit le troisième.

Bien au milieu, qu’on te voie bien, a dit le quatrième.

Mais qu’est-ce que tu attends ? a dit le cinquième.

Plus vite que ça ! a dit le sixième.

Obéis ! a dit le septième et il m’a poussé méchamment.

Alors, moi, je me suis levé et je me suis mis au milieu.

Alors, tous ils ont crié en se levant aussi : l’affreux bouche-trou ! l’affreux bouche-trou que tu es ! l’affreux bouche-trou qui vient d’ailleurs !

Et ils m’ont jeté de grosses pierres qu’ils avaient soigneusement dissimulées avant que je n’arrive.

 

                        Paul Emond, Histoire de l’homme, tome 1, Lansman éditeur.

 

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20 novembre 2011 7 20 /11 /novembre /2011 10:15

 

(Aujourd’hui dimanche, autocitation.)

 

L’homme et la femme sont au lit et dorment d’un sommeil profond. Tout en dormant, la femme envoie brusquement un coup de poing à l’homme. Instinctivement, l’homme réplique aussitôt en envoyant son poing sur le nez de la femme. L’un et l’autre s’éveillent en criant et en gémissant.

 

FEMME  Mon nez ! Je saigne ! Tu m’as frappée ! Pourquoi ?

 

HOMME  Comment ça, pourquoi ? Quand on m’attaque, je réponds.

 

FEMME  Comment ça, quand on t’attaque tu réponds ? Tu ne vois pas que je saigne ?

 

HOMME  Je dormais, moi.

 

FEMME  C’est pour ça que tu me frappes ?

 

HOMME  Je t’ai frappée en dormant parce que tu m’as frappé. Un réflexe, Cynthia. Tu m’as frappé avant.

 

FEMME  Je t’ai frappé, moi ?

 

HOMME  Avant.

 

FEMME  Avant quoi ?

 

HOMME  Avant que je te réponde. Que je te réponde par réflexe.

 

FEMME  Avant, je dormais. Et maintenant, je saigne. Si c’est pour me faire saigner, va dormir ailleurs, Alain.

 

HOMME  Peut-être que tu dormais mais tu m’as frappé. Tu m’as attaqué, j’ai répondu.

 

FEMME  La preuve que je dormais, c’est que je rêvais. En me frappant, tu as interrompu mon rêve. Tu vois bien.

 

HOMME  Je vois bien quoi ?

 

FEMME  Mais je te dis que je rêvais. Même que je rêvais que je dansais. Je n’ai pas pu te frapper, puisque je rêvais que je dansais. Ça saigne toujours. Donne-moi un mouchoir.

 

HOMME  Tu dansais le rock, c’est ça ? Quand tu danses le rock, tu es une vraie furie. Alors, vlan ! sur ma tête ! C’est aussi simple que ça.

 

FEMME  D’abord, ce n’était pas un rock, c’était un slow. Je ne t’ai tout de même pas frappé en rêvant que je dansais le slow. C’était Elvis, tiens. Love me tender. C’est rare, les rêves où on entend si bien la musique. Donne-moi un autre mouchoir. C’est bien toi, ça, me frapper sur le nez ! Tu n’en fais jamais d’autres. Merci pour les dégâts, Alain.

 

HOMME  On peut savoir qui était l’heureux cavalier ?

 

FEMME  Est-ce qu’on se souvient de pareilles inepties ? Quelle importance, d’ailleurs ? Attends. Je crois que ça me revient ! Eh bien, tu vas rire. Il me semble que c’était Charles. On peut rêver de ces bêtises ! C’est incroyable, ça !

 

HOMME  Ton premier mari ?

 

FEMME  Eh bien oui, Charles. Je ne connais pas mille Charles.

 

HOMME  Tu dansais le slow avec lui ?

 

FEMME  Il me semble que c’était lui.

 

HOMME  Est-ce qu’il te semble ou est-ce que c’était lui ?

 

FEMME  Quelle importance, ce n’était qu’un rêve, tout de même !

 

HOMME  Un rêve où tu dansais le slow avec ton premier mari. Dans notre lit. Avec ton premier mari dans notre lit.

 

FEMME  Alain, c’était un rêve ! Un rêve !

 

HOMME  Un rêve !

 

FEMME  Oui, un rêve ! Est-ce que je te demande les rêves que tu fais ? D’ailleurs, j’aimerais mieux pas.

 

HOMME  Love me tender ! Je vois ça d’ici.

 

FEMME  Alain, qu’est-ce que tu vas chercher ? Dans les rêves, il se passe n’importe quoi ! Est-ce que tu serais devenu idiot ? Tu ne rêves jamais, peut-être ? Qu’est-ce qui te prend, à la fin ? Tu sais tout de même bien que Charles n’est plus rien pour moi !

 

HOMME  Bien sûr.

 

FEMME  Mais enfin, il est sorti de ma vie à tout jamais ! Ne réagis pas comme un enfant. Ou bien tu plaisantes ? Mais oui, tu plaisantes, c’est sûr.

 

HOMME  Et, en même temps, un bon coup sur ma tête. Alors, évidemment, je plaisante. Je ris, même. Je te signale que je dormais, moi, et tranquillement. Dans son lit, on a le droit de dormir tranquille. Bon Dieu, tiens la tête en arrière, si ça continue de saigner !

 

FEMME  La tête en arrière, ça n’arrête pas le sang. Ça vous coule dans la gorge, c’est tout. Si je t’ai frappé en rêvant, je le regrette. Ce n’était pas volontaire. Mais je ne te crois pas. Quand on a un rêve agité, on s’en souvient, tout de même ! Dans mon rêve, je n’ai pas fait un seul geste un peu brusque.

 

HOMME  Tu n’as pas fait un seul geste un peu brusque ? C’est fameux, ça.

 

FEMME  Non, puisque je dansais le slow. Ne sois pas ridicule, à la fin !

 

HOMME  Parce que je suis ridicule ! Ma femme me frappe quand je dors et je suis ridicule ! Attention ! Tu ne vois pas que ça saigne encore ? Tu mets du sang sur le drap !

 

FEMME  Donne-moi d’autres mouchoirs, alors ! Tu vois bien que ça ne s’arrête pas ! Ce que tu peux être attentionné, toi ! Tu m’envoie ton poing sur le nez et après tu me fais une querelle à cause d’un rêve !

 

HOMME  Attention, ma chérie, restons calmes et ne confondons pas tout. Si je t’ai malencontreusement frappée sur le nez, dis-toi bien que c’est uniquement parce que, par réflexe et tout en dormant, j’ai répondu au coup que toi, tu m’as donné tout en rêvant que tu dansais le slow avec ton premier mari. Ça va mieux ? Ça s’arrête ? Tu veux encore des mouchoirs ? Attends, attends, il vaut mieux que tu ne bouges pas. Parce que maintenant, c’est toi qui vas rire.

 

FEMME  Ça m’étonnerait.

 

HOMME  Je ne te l’avais pas dit mais ton premier mari, figure-toi que je l’ai justement rencontré la semaine passée.

 

FEMME  Tu as rencontré Charles ! Où ça ?

 

HOMME  A Mons, dans un café. Curieuse coïncidence, hein ? C’est fameux, ça.

 

FEMME  A Mons ? Qu’est-ce qu’il faisait à Mons ?

 

HOMME  Est-ce que je sais, moi !

 

FEMME  Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?

 

HOMME  Tu te rappelles que j’ai été livrer du matériel à Mons, lundi ? Eh bien, après, Bernard et moi, on a été prendre un verre près de la Grand-Place. Et qui est entré dans le café ? Le danseur de tes rêves ! Il dansait si bien que ça ?

 

FEMME  Non, pas spécialement. Il dansait comme tout le monde. Donc, tu as rencontré Charles à Mons ?

 

HOMME  Donc, il dansait mieux que moi.

 

FEMME  Je n’ai pas dit ça. Vous vous êtes parlé ?

 

HOMME  Tu n’as pas dit ça mais tu me reproches toujours ma façon de danser.

 

FEMME  Ce que tu peux être susceptible ! Je ne te reproche pas du tout ta façon de danser. Simplement, l’autre jour, à un moment donné, tu n’étais pas dans le rythme et je te l’ai fait remarquer. C’est tout. Tout de même, tu aurais pu me dire que tu l’avais rencontré. Tiens, je parie que si je n’avais pas fait ce rêve, tu ne m’aurais rien dit. Alors, vous vous êtes parlé ? Qu’est-ce que vous vous êtes raconté ?

 

HOMME  On s’est parlé. Ça t’étonne ?

 

FEMME  Non, pas vraiment. Il a l’air de quoi ? Qu’est-ce qu’il devient ?

 

HOMME  Remarque, on ne s’est pas dit grand-chose. Moi, ton Charles, tu sais...

 

FEMME  Ce n’est pas mon Charles. Il y a longtemps que je ne pense plus à lui.

 

HOMME  Ah bon.

 

FEMME  Mais enfin, tu ne vas pas continuer à me reprocher un rêve, bon sang ! Alors, qu’est-ce que vous vous êtes dit ?

 

HOMME  Oh ! pas grand-chose ! Il m’a dit: Tiens, mais c’est Alain ! Alors ? Ça marche toujours avec la groulette ?

 

FEMME  Avec quoi ?

 

HOMME  Avec la groulette.

 

FEMME  C’est moi, ça ?

 

HOMME  Oui, je crois bien que c’est de toi qu’il parlait.

 

FEMME  C’est quoi, une groulette ?

 

HOMME  Alors là...

 

FEMME  Mais c’est quoi ?

 

HOMME  Je n’en sais rien, je te dis. C’est un mot que je ne connais pas.

 

FEMME  Un mot que tu ne connais pas.

 

HOMME  Eh bien, non.

 

FEMME  Tu es sûr que c’est le mot qu’il a employé ?

 

HOMME  Oui, pourquoi ?

 

FEMME  C’est tout ce qu’il t’a dit ?

 

HOMME  Oui. Ah non, il m’a encore dit: Allez ! et sans rancune, hein, vieux !

 

FEMME  Sans rancune ?

 

HOMME  Sans rancune.

 

FEMME  Eh bien, on aura tout vu ! Et toi, qu’est-ce que tu as dit ?

 

HOMME  Rien.

 

FEMME  Comment ça, rien ?

 

HOMME  Enfin, j’ai dit quelque chose comme : Tiens, bonjour !, quelque chose comme ça. Qu’est-ce que ça peut te faire ce que j’ai dit ?

 

FEMME  Il n’a même pas demandé de mes nouvelles ?

 

HOMME  Non, il n’a même pas demandé de tes nouvelles.

 

FEMME  Ah.

 

HOMME  Il t’intéresse beaucoup, dirait-on, ce monsieur que tu as chassé de ta vie depuis si longtemps !

 

FEMME  Alain, est-ce que tu te vois ? Est-ce que tu vois comment tu réagis ? Sais-tu que tu es franchement comique ? C’est tout de même normal que je te demande si Charles n’a pas demandé de mes nouvelles. Ce n’est pas encore la fin du monde, que je sache. Ni l’apocalypse. Pas la peine d’être jaloux !

 

HOMME  Moi, jaloux ? Alors là, vraiment pas.

 

FEMME  Alain, je ne sais pas ce que tu imagines mais il n’y a absolument rien à imaginer. Absolument rien.

 

HOMME  Je n’imagine rien, Cynthia. Absolument rien.

 

FEMME  D’ailleurs, tu n’aurais pas dû me laisser insulter comme ça ! Me traiter de... De quoi encore ?

 

HOMME  De groulette ?

 

FEMME  De groulette !

 

HOMME  Cynthia, quoi que tu puisses penser, je tiens à rester objectif. Dans sa bouche, ce mot ne ressemblait pas du tout à une insulte.

 

FEMME  Tu aurais dû lui répondre quelque chose ! On traite ta femme de groulette et tu ne bronches pas !

 

HOMME  Puisque je te dis qu’il avait un ton presque amical ! Il a dû dire cette phrase pour dire quelque chose. Il s’est servi du premier mot qui lui passait par la tête.

 

FEMME  Groulette.

 

HOMME  Eh bien, oui, groulette, pourquoi pas groulette ? Moi, en tout cas, j’ai trouvé ça insignifiant.

 

FEMME  Oui, bien sûr, insignifiant. Tu n’as pas même regardé dans le dictionnaire ?

 

HOMME  Dans le dictionnaire ? Quoi ça, dans le dictionnaire ?

 

FEMME  Quoi ça, on se le demande ! Va chercher le dictionnaire et regarde ce que c’est qu’une groulette. Tu me feras un immense plaisir.

 

HOMME  Maintenant ? En pleine nuit ?

 

FEMME  Maintenant. Le dictionnaire.

 

HOMME  Ça ne saigne plus ?

 

FEMME  Non, je crois que c’est fini. Le dictionnaire.

 

HOMME  Le dictionnaire, dit-elle. C’est fameux, ça. (Il va chercher un dictionnaire, le feuillette, s’arrête à une page, cherche le mot.) Y a pas. Pas de groulette au bataillon.

 

FEMME  Comment ça, pas de groulette ? Regarde bien !

 

HOMME  Regarde-toi même, si tu veux. Pas de groulette. Grouiller, grouillot, group, groupage, groupe. Pas de groulette. Group, g-r-o-u-p, tiens, c’est un mot que je ne connais pas. Sac d’espèces monnayées qu’on expédie cachetés d’un lieu à un autre. Group.

 

FEMME  Alain, tu aurais dû répondre quelque chose. Ne pas le laisser parler ainsi sans réagir. Mais là, évidemment, entre hommes ! Je vous vois bien, tous les deux !

 

HOMME  Cynthia, tu t’emballes et tu as tort.

 

FEMME  Tu me déçois, Alain, tu me déçois vraiment. De sa part à lui, ça ne m’étonne pas. Pas du tout, même. Mais toi, je te croyais différent.

 

HOMME  Cynthia, tu sais comme moi que le moins qu’on puisse dire c’est que je n’ai jamais eu de relation amicale avec ton premier mari. Je refuse donc que tu puisses imaginer la moindre complicité entre lui et moi.

 

FEMME  N’empêche qu’il t’a demandé si tu supportais toujours la groulette et je te vois d’ici rigoler de ton air bête.

 

HOMME  On se demande qui, ici, est franchement comique, Cynthia !

 

FEMME  De toute façon, je n’apprécie pas du tout que tu ne m’aies rien dit en rentrant. Pas du tout du tout. C’est ça, la franchise entre nous ? Il avait l’air de quoi, Charles ? J’ai tout de même le droit de savoir, moi.

 

HOMME  Mais enfin, cette rencontre n’avait rien d’important, que je sache !

 

FEMME  Que tu saches.

 

HOMME  Évidemment, je ne pouvais pas savoir que tu allais tendrement le retrouver en rêve !

 

FEMME  Alain, ne recommence pas.

 

HOMME  D’ailleurs, puisque tu veux tout savoir, il n’était pas seul. Il était avec Magali.

 

FEMME  Avec Magali !

 

HOMME  Bras dessus, bras dessus.

 

FEMME  Bras dessus, bras dessous ? Comment ça, bras dessus, bras dessous ?

 

HOMME  Je peux t’assurer qu’ils avaient l’air de filer le parfait amour.

 

FEMME  Charles avec Magali !

 

HOMME  Charles avec Magali. Magali avec Charles.

 

FEMME  Ah.

 

HOMME  Oui.

 

FEMME  Ce n’est pas croyable !

 

HOMME  Eh bien quoi ? Il fait ce qu’il veut de sa vie, tout de même. Tu veux peut-être qu’il vienne te demander la permission ? Puis-je te signaler que depuis trois ans, c’est de moi que tu es l’épouse légitime ? Pour le meilleur et pour le pire ?

 

FEMME  Avec Magali ! Ah non ! N’importe laquelle mais pas celle-là !

 

HOMME  Pourrais-je savoir, moi qui suis donc ton époux légitime depuis trois ans pour le meilleur et pour le pire, ce qui te déplaît tant dans la liaison de Magali et de ton premier mari ? De ton premier mari sorti de ta vie depuis si longtemps ? Sauf quand il revient dans tes rêves pour danser Love me tender ? Remarque que je te demande cela sans animosité. Et presque sans m’énerver.

 

FEMME  Mais enfin cette Magali, elle lui a couru derrière tout le temps que j’étais mariée avec lui ! Tu le sais bien, tout de même ! Tu sais bien que j’ai toujours eu cette bonne femme en horreur !

 

HOMME  Qu’est-ce que ça peut te faire aujourd’hui ?

 

FEMME  Qu’est-ce que ça peut me faire ? Tu n’as donc pas un minimum de sensibilité ? Alain, qu’est-ce qui se passe ? Alain, je ne t’ai jamais vu comme ça.

 

HOMME  C’est moi qui ne t’ai jamais vu comme ça, Cynthia. Ne prends pas le mors aux dents, Cynthia. J’essaie simplement de comprendre ce que ton premier mari vient brusquement refaire dans ta vie. Ça me concerne aussi, figure-toi.

 

FEMME  Puisque je te dis qu’il ne vient rien refaire dans ma vie ! C’est clair, c’est l’évidence, tout de même ! Tu sais tout de même bien qu’avec lui j’en ai vu de toutes les couleurs ! Qu’il suffit que je repense à ma vie avec lui pour le détester !

 

HOMME  Il faudrait, ma chérie, te mettre d’accord avec toi-même. Détester quelqu’un et danser avec lui des slows langoureux, ce n’est pas exactement pareil. C’est ça qui est clair, c’est ça qui est l’évidence.

 

FEMME  Alain, ne recommence pas, tu deviens parfaitement ridicule. Maintenant il ne trouve rien de mieux que de filer le parfait amour avec Magali ! Avec cette oie qui le regardait d’un air vorace pendant toutes les années où j’ai été mariée avec lui ! Il savait parfaitement qu’il te rencontrerait à Mons ! Il a fait exprès de venir se montrer avec Magali ! Pour que je sache !

 

HOMME  Allons, bon.

 

FEMME  Je suis persuadée qu’il l’a fait pour se venger !

 

HOMME  Ma pauvre chérie.

 

FEMME  Je ne suis pas ta pauvre chérie.

 

HOMME  Un peu de bon sens, tout de même.

 

FEMME  Encore moins ta groulette.

 

HOMME  Comment veux-tu qu’il ait pu savoir que je serais à Mons, et précisément dans ce café-là ?

 

FEMME  Oh ça ! Charles, il est capable de tout !

 

HOMME  Est-ce que tu vois jusqu’où tu pousses le bouchon ? Arrête de délirer, je t’en prie. Un minimum de logique !

 

FEMME  Tu l’as fait exprès, Alain !

 

HOMME  Qu’est-ce que j’ai fait exprès ?

 

FEMME  De me raconter ça. Maintenant. C’était pour te venger de mon rêve. Tu crois que je ne vois pas ton petit jeu ?

 

HOMME  Ça y est, nous revoilà en plein délire.

 

FEMME  Pas du tout. Un minimum de logique, dis-tu. Charles ne s’est jamais intéressé à Magali. Jamais. Tu veux savoir ce qu’il me disait d’elle ?

 

HOMME  Non, figure-toi, je ne veux pas le savoir.

 

FEMME  Il me disait : cette femme-là, c’est de la nuisance sur pattes. Voilà ce qu’il me disait.

 

HOMME  Il a pu changer d’avis, tu ne penses pas ?

 

FEMME  Non, je ne pense pas.

 

HOMME  A les voir, pourtant...

 

FEMME  Je suis sûre que tu ne les as pas vus.

 

HOMME  Tu peux demander à Bernard. Lui aussi, il les a vus.

 

FEMME  Oh ! Bernard !

 

HOMME  Quoi, oh ! Bernard ?

 

FEMME  C’est facile, il dira ce que tu lui diras de dire.

 

HOMME  Eh bien, téléphone-lui. Comme ça, je ne lui aurai certainement rien dit.

 

FEMME  Alain, ce ne serait pas la première chose que tu inventes.

 

HOMME  C’est fameux, ça.

 

FEMME  Et l’histoire de la lettre que tu devais poster pour moi et que j’ai retrouvée dans ta poche ? Et toute l’histoire que tu m’as racontée ?

 

HOMME  Ce jour-là, tu le sais bien, j’étais très en colère. D’ailleurs, j’avais oublié de la poster, ta lettre. C’est tout.

 

FEMME  Comme par hasard. C’est pour cela que tu l’avais ouverte ?

 

HOMME  On ne va pas recommencer cette vieille discussion. Je refuse. On s’est expliqué mille fois là-dessus et les torts n’étaient pas que de mon côté.

 

FEMME  Très bien, je te prends au mot, je téléphone à Bernard. (Elle prend le téléphone.)

 

HOMME  Non, arrête ! Tu ne vas tout de même pas le réveiller en pleine nuit ! J’aurais l’air de quoi, moi ? Tu ne trouves pas que tout ça devient absurde ?

 

FEMME  Tiens, tiens. Mais c’est toi qui viens de me dire de lui téléphoner.

 

HOMME  J’ai dit ça comme ça. Je n’aurais jamais cru que tu voudrais le faire à l’instant. Qu’est-ce qu’il irait penser ? Et sa femme ? Tout de même, Cynthia ! Il est trois heures du matin ! Ah ! c’est malin, toute cette histoire !

 

FEMME  Donc, l’histoire de Charles et de Magali, tu l’as inventée.

 

HOMME  Très bien, traite-moi de menteur.

 

FEMME  Tout ça te ressemble trop.

 

HOMME  Je les ai vus tous les deux, comme je te vois ! Tu veux que je te donne des détails ? Tu veux que je te décrive comment elle se collait à lui ?

 

FEMME  Ah non ! Tout cela est d’un vulgaire !

 

HOMME  Comment ils s’embrassaient ?

 

FEMME  Lui et Magali ! Impossible !

 

HOMME  Comment il avait la main sur sa cuisse ?

 

FEMME  Impossible ! Tu mens !

 

HOMME  Mais voyons.

 

FEMME  Tu as trop de plaisir à me raconter cette soi-disant rencontre, pas vrai ? Tu exagères, Alain, tu ne trouves pas ?

 

HOMME  Qui exagère, ici ? Qui ne veut pas croire ce qu’on lui raconte ? Qui traite l’autre de menteur ? Qui a provoqué cette discussion ridicule ? Ce n’est pas moi, Cynthia, qui ai rêvé que je dansais avec ton premier mari !

 

FEMME  Dommage, tiens. Je vous verrais bien dans les bras l’un de l’autre.

 

HOMME  C’est malin !

 

FEMME  Là, le rythme serait parfait.

 

HOMME  Ah ! ça suffit !

 

FEMME  Mon pauvre idiot.

 

HOMME  Voilà les adjectifs choisis, par-dessus le marché. Tu vois où on en est ? Est-ce qu’il faut continuer toute la nuit ? J’en ai marre, moi. Tout ça ne mène à rien. Laisse-moi tranquille et couchons-nous. Tu pourras rêver à qui tu veux !

 

FEMME  C’est du nouveau.

 

HOMME  Tu refuses de croire ce que je te raconte? Très bien. On en reste là. Ne perdons pas notre temps.

 

FEMME  Mon pauvre chéri.

 

HOMME  Je ne suis pas ton pauvre chéri.

 

FEMME  Tu es tellement idiot que tu en deviens touchant.

 

HOMME  Touchant ou pas, je vais me recoucher.

 

FEMME  Magali ou une autre, tu sais, au fond, ça m’est parfaitement égal. Au premier moment, c’est vrai, je me suis énervée. Mais ça ne veut rien dire.

 

HOMME  Ah bon ! C’est fameux, ça. Voilà du nouveau, comme tu dis.

 

FEMME  C’est simplement pour te dire que tu perds ton temps à inventer des trucs pour me faire marcher.

 

HOMME  Je n’invente rien. Ne sois pas stupide à la fin.

 

FEMME  De toute façon, ça m’est égal.

 

HOMME  C’est sûr.

 

FEMME  Attends encore un moment, veux-tu ?

 

Elle va choisir un disque et le fait jouer. On entend Elvis Presley qui chante Love me tender. Elle revient vers l’homme et l’attire à elle pour danser.

 

HOMME  Maintenant ? Sur cette musique-là, en plus? Ah non, Cynthia, c’est ridicule.

 

FEMME  Justement, Alain. Sur cette musique-là.

 

HOMME  Et voilà les femmes !

 

Ils dansent.

 

                        Paul Emond, Grincements et autres bruits, Lansman éditeur

 

 

 

 

 

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6 novembre 2011 7 06 /11 /novembre /2011 11:25


 (Aujourd’hui dimanche, autocitation.)

 

Pécuvard et Bouchet sont perdus dans le désert. Ils sont épuisés et assoiffés et leur progression sous le soleil de plomb se fait de plus en plus lente.

 

Pécuvard : Tu crois que c'est encore loin, Bouchet ?

 

Bouchet : Qu'est-ce qui est loin, Pécuvard ?

 

Pécuvard : Là où nous serons sauvés.

 

Bouchet : Il faut croire que nous serons sauvés, Pécuvard, il faut y croire, sinon nous sommes foutus.

 

Pécuvard : Si au moins il y avait un petit signe.

 

Bouchet : Même sans petit signe, il faut y croire, tu le sais bien.

 

Pécuvard : Oui, je le sais bien mais un petit signe serait tout de même le bienvenu.

 

Bouchet : Crois que nous serons sauvés et ta foi déplacera les montagnes.

 

Pécuvard : Je préférerais qu'elle m'apporte à boire.

 

Bouchet : Et que cette boisson te soit apportée par le dromadaire de charme ?

 

Pécuvard : Ah ! le dromadaire de charme ! quelle légende magnifique !

 

Bouchet : Certains disent que ce n'est pas une légende, Pécuvard. Certains disent l'avoir vu.

 

Pécuvard : Ils disent avoir vu le dromadaire de charme ! Des fumistes ! Des raconteurs d'histoires !

 

Bouchet : Et s'il existait pourtant ? S'il apparaissait là-bas, au sommet d'une dune ? S'il nous regardait de son regard bienveillant et accourait vers nous, porteur d'une outre remplie d'eau fraîche ?

 

Pécuvard : Regarde là-bas, Bouchet, regarde !

 

Bouchet : Je ne vois rien de particulier.

 

Pécuvard : Mais si, là-bas, au sommet de cette dune !

 

Bouchet : Ce vague petit point dans le soleil ?

 

Pécuvard : Il s'avance vers nous. Mais regarde ! C'est un dromadaire ! Je ne rêve pas, c'est un dromadaire !

 

Bouchet : Oui, je le vois moi aussi, à présent, mais je refuse d'y croire. N'oublie pas que nous sommes en plein désert, Pécuvard, et qu'un désert est toujours plein de mirages.

 

Pécuvard : Je me pince, donc je ne rêve pas et je le vois qui s'avance vers nous. Il grossit à vue d'oeil. C'est un dromadaire ! Je t'assure que c'est un dromadaire !

 

Bouchet : Notre foi nous aurait-elle sauvé ? Voilà que j'aperçois son regard bienveillant. Serait-ce vraiment le dromadaire de charme ?

 

Le dromadaire de charme, qui entre : Bonjour, je suis le dromadaire de charme.

 

Pécuvard : Enchantés, vraiment enchantés, il n'y a pas plus enchantés que nous.

 

Bouchet : C'est un pur délice que de vous voir arriver.

 

Le dromadaire de charme : Tout le plaisir est pour moi.

 

Pécuvard : Vous êtes donc le vrai dromadaire de charme ? Celui de la légende ? Qui s'en vient sauver les explorateurs perdus en plein désert pour les mener à bon port ?

 

Le dromadaire de charme : Eh oui, c'est moi, c'est bien moi. Le dromadaire de charme pour vous servir.

 

Bouchet : Ceci est le plus beau jour de ma vie.

 

Pécuvard : Vous nous apportez donc une outre remplie d'eau ? Bonheur !

 

Le dromadaire de charme : Crotte de bique, je l'ai oubliée.

 

Bouchet : Oublié quoi ?

 

Le dromadaire de charme : L'outre remplie d'eau. C'est terrible, je suis de plus en plus distrait. Comment expliquer ça ?

 

Pécuvard : Ce n'est rien, je vous assure, ce n'est qu'un détail.

 

Le dromadaire de charme : C'est déprimant.

 

Pécuvard : Nous puiserons dans nos dernières ressources pour reculer encore l'instant divin où l'eau fraîche sortira de l'outre pour nous rafraîchir le gosier !

 

Le dromadaire de charme : Ne vous inquiétez pas, je suis véloce et nous serons vite à bon port. Ne perdons pas de temps. Permettez que je m'agenouille pour que vous puissiez me grimper sur le dos.

 

Bouchet : Mais je vous en prie, faites donc.

 

Le dromadaire de charme, qui s'agenouille : Lequel de vous deux est monsieur Vladimir ?

 

Pécuvard : Vladimir ? quel Vladimir ?

 

Le dromadaire de charme : Je suis chargé de recueillir monsieur Vladimir et monsieur Estragon. Alors, vous êtes monsieur Estragon ?

 

Pécuvard : Non, je m'appelle Pécuvard et voici mon ami Bouchet.

 

Le dromadaire de charme, qui se relève brusquement : Vous n'êtes pas messieurs Vladimir et Estragon ? Mais c'est une histoire de fous !

 

Bouchet : Mais non. Mais quelle importance ?

 

Le dromadaire de charme : Crotte de bique ! J'ai dû me tromper de direction. Et ces pauvres messieurs Vladimir et Estragon qui doivent m'attendre dans un épuisement total et presque morts de soif ! déjà que j'ai oublié l'outre remplie d'eau fraîche ! Désolé, mais j'ai affaire ailleurs. (Il part au grand galop, laissant nos amis pantois.)

 

Bouchet : N'aurais-tu pas le sentiment, Pécuvard, que parfois l'injustice règne sur le monde ?

 

Pécuvard : Une injustice totale, Bouchet.

 

Paul Emond, histoire de l’homme. Tome I. Lansman éditeur

 

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23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 09:18

 

 Aujourd’hui dimanche, autocitation. Séquence 1 du Sourire du diable. Bruno, un écrivain. Zico, son perroquet. Julia, sa mère.

 

            Bruno écrit, assis à son bureau. Zico est sur son perchoir.

 

ZICO  

Bruno le magnifique

Le diable l’emporte

 

BRUNO

Tais-toi Zico

 

ZICO

Le pouvoir de la littérature

La dictature de la littérature

 

BRUNO

Tais-toi Zico

Tu vois bien que je travaille

 

ZICO

Le nez de Nicolas Gogol

Un pur chef-d’œuvre

 

BRUNO

Tais-toi insupportable bavard

ou je te tords le cou

Oui ou non

suis-je le plus grand écrivain de ce pays

 

JULIA entrant avec un plateau

Tu l’es Bruno

Je l’ai toujours dit je l’ai toujours su

 

BRUNO

Ce pays n’aime pas la littérature

je n’aime pas ce pays

 

JULIA

J’ai préparé ta tisane et tes madeleines

dorées à point comme tu les aimes

 

BRUNO

Pseudo-pays

demi-pays séparé du Nord

cinq ans d’indépendance

vieux ressentiments

manipulations politiques

Un grand pays dit Lafaro

moi je dis de petits esprits

Cinq ans que Lafaro est au pouvoir

 

JULIA

Un bon président

 

BRUNO

Tous sont à sa botte

 

JULIA

Bruno tu t’énerves encore

ta veine palpite sur ta tempe

Mon Dieu que de crises dans ton enfance

 

BRUNO

Un régime fort ils appellent ça

Je n’aime pas ce régime

 

JULIA

Tu as tout de même reçu

le grand prix national de littérature

un prix quinquennal

un prix prestigieux

 

ZICO

Si le chat est botté

le maître est bien chaussé

 

BRUNO

Après des années de dédain

Pour eux je n’existais pas

Belgritte existait bien sûr

ce crétin de Belgritte couvert d’honneurs

moi je n’existais pas

jusqu’à ce prix moi Bruno Carabas je n’existais pas

 

ZICO

Si le maître est déchaussé

le chat est tout crotté

 

JULIA

Mais aujourd’hui

quelle superbe reconnaissance publique

Le discours du ministre était magnifique

 

BRUNO

Quelques belles formules je l’admets

Un régime fort ils appellent ça

Incapable de faire cesser les attentats

Pour un oui pour un non pourtant

on fait voter des lois d’exception

 

JULIA

Des attentats commandités par le Nord

dit la radio

 

BRUNO

Peu importe qui commandite

S’ils gouvernent qu’ils les fassent cesser

ou qu’ils abrogent ces lois

moralement politiquement discutables

 

JULIA

La police fait tout ce qu’elle peut

Bois ta tisane tant qu’elle est chaude

Et mange tes madeleines mon petit

 

Le téléphone sonne

 

            ZICO

Téléphone téléphone

 

BRUNO décroche

Bruno Carabas

Pardon je

Oui

Oui

Bien je

Je

Oui

Avec plaisir bien sûr

Merci merci beaucoup

J’y serai

Oui ponctuel

Raccroche

Nous habitons un pays imaginaire

Imaginaire c’est le mot juste

            ZICO

Grandes oreilles

et puis rien dedans

 

JULIA

Que se passe-t-il

 

ZICO

Oreilles trouées

langues déliées

 

JULIA

Bruno que se passe-t-il

 

BRUNO

Dois-je considérer cela comme un grand honneur

Sans doute

Demain quatorze heures au palais présidentiel

le président veut me voir paraît-il

 

JULIA

Christo Lafaro en personne

 

BRUNO

Mais tu aurais dû entendre sur quel ton on m’a parlé

Un secrétaire des plus grossiers

d’une arrogance

Je le dirai demain au président

 

JULIA

Tu vas rencontrer Christo Lafaro en personne

 

BRUNO

Tout comme je lui dirai

ce que je pense de ses lois d’exception

 

JULIA

Le faut-il vraiment

Bruno tout de même sois prudent

Le président c’est le président

 

BRUNO

Vous rendez-vous compte

Même pas un courrier

même pas un peu de politesse

le téléphone

On me convoque comme un moujik

on ne me demande même pas si je suis libre

J’aurais dû dire je ne le suis pas

j’aurais dû en avoir la présence d’esprit

mais j’étais trop estomaqué

 

JULIA

Mais tu vas rencontrer Christo Lafaro

 

ZICO

En personne

 

BRUNO

Vous deux ne m’énervez pas

Il n’y a pas de quoi en faire un plat

Un conseiller quelconque a dû le convaincre

qu’il devrait enfin me recevoir

Il n’empêche

Pas un signe pendant cinq ans

Avant qu’on ne m’attribue ce prix

pas le moindre salut aucune félicitation

Voulez-vous savoir pourquoi

Parce que le président de ce pays m’envie mes dons littéraires

Il se prend pour un écrivain

il a publié des souvenirs de jeunesse

on en impose la lecture dans les écoles

c’est de la bouillie pour les chats

Ce sont mes souvenirs à moi qu’il faudrait y faire lire

j’y ai chanté notre nation comme personne

 

JULIA

Ta tension va encore monter

Le médecin te l’a dit tu ne dois pas t’énerver

Le jour où tu te marieras

peut-être enfin tu t’apaiseras

 

BRUNO

Lafaro le sait bien

qu’il ne m’arrive pas au talon

 

JULIA

Mais aujourd’hui tout de même

il te reçoit

 

BRUNO

Voilà pourquoi régulièrement il félicite Belgritte

et le fait abreuver de prix

Le grand prix national de littérature

c’est lui qui l’a obtenu il y a cinq ans

à sa création

 

JULIA

Mais aujourd’hui c’est toi

 

BRUNO

Le donner à Belgritte c’était à tout jamais

dévaloriser ce prix

Seulement à Christo Lafaro

Belgritte ne risque pas de faire de l’ombre

alors lui il le reçoit à tour de bras

il se fait photographier avec lui

 

JULIA

Demain tu dois mettre ton costume bleu

Sur les photos en couleur c’est celui qui te va le mieux

 

ZICO

Belgritte et son visage de rat

 

JULIA

On dit que le président a une verrue juste en dessous du nez

que l’on fait disparaître des photos officielles

Surtout vérifie si c’est vrai

Et puis tu pourras lui parler de la politique artistique

elle te tient tant à cœur

 

BRUNO

Mes propositions à ce sujet

sont toujours restées lettre morte

Le ministère de la culture n’en fait aucun cas

Bien sûr je le lui dirai

à Christo Lafaro

compte sur moi pour le lui dire

Ces fonctionnaires sont d’une incompétence

Le pire c’est l’interruption de mon travail

On me donne l’ordre de l’arrêter

Pour une rencontre protocolaire vite glissée entre deux autres

et moi je suis en plein chapitre huit

 

JULIA

Bois ta tisane

Et tes madeleines

mange tes madeleines

 

ZICO

Calme-toi Bruno

calme-toi

 

BRUNO

Tais toi l’oiseau

tu ne connais pas encore ce chapitre huit

le nœud de mon roman

un vrai casse-tête

le nœud du Grand avertissement 

Le Grand avertissement

un de mes meilleurs romans

enfin si je parviens à le terminer

malgré cette interruption stupide

Mon pauvre chapitre huit

Merci Monsieur le Président merci bien

 

           Paul Emond, Le sourire du diable, Lansman Editeur

 

 

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4 septembre 2011 7 04 /09 /septembre /2011 09:58

 

(Aujourd’hui dimanche, autocitation.)

 

Ces deux-là, il fallait bien qu’ils se rencontrent un jour. 

 

STALINE : Mais qui voilà ! Le rat nazi, mon si cher ennemi Hitler ! Le fer de lance du capitalisme pangermanique ! 

 

HITLER : Ce bon vieux Staline ! Le pharaon bolchevique ! Le maître rouge des sous-hommes slaves !  

 

STALINE : Comment vas-tu, vieille canaille ?  

 

HITLER : Et toi, le loup moscovite, toujours bon pied, bon œil ?  

 

STALINE : Pour de vieux retraités, on n'est pas à plaindre. 

 

HITLER : Tu avoueras que c'est mérité. On a bien bossé, tout de même. 

 

STALINE : On a bossé comme des dieux. Marqué l'histoire au fer rouge. 

 

HITLER : Tu imagines le vingtième siècle sans nous ? Regarde les camps de concentration. On en parlera jusqu'à la fin des temps, des camps de concentration. On ne cessera pas de nous imiter. 

 

STALINE : Chez moi, ça sonnait mieux : camps de travail correctif ! goulag ! A ma mort, deux millions et demi de détenus. Tu n'en as jamais eu autant à la fois. 

 

HITLER : C'est parce que je les expédiais bien plus vite. Mes fours crématoires, qu'est-ce que tu dis de ça ! Et ma solution finale ! Je t'ai toujours trouvé trop doux avec les Juifs, Josef. 

 

STALINE : Chacun ses priorités, mon camarade. Mais ils ont eu de la chance que je sois mort trop tôt. Mon scénario était fin prêt : découverte d’un immense complot intrinsèquement sioniste. Ca allait chauffer pour eux dans toute l'URSS. 

 

HITLER : C'est vrai qu'on meurt toujours trop tôt. Des gens comme nous ne devraient pas mourir. Vous m'avez obligé à me suicider. Ce n'est pas bien, ça. 

 

STALINE : Laisse tomber, Adolf. On ne va tout de même pas encore se disputer. D’ailleurs, tu n'avais pas besoin de m'attaquer. 

 

HITLER : Je t'ai pris par surprise, hein, le vieil ours du Kremlin ! En un seul jour, j’ai détruis au sol la plus grande partie de tes avions. J’en hurlais de rire. Qu'est-ce qu'on t'a mis dans le lard les premières semaines ! 

 

STALINE : Attends, attends, stratège à la noix, tu oublies Stalingrad. 

 

HITLER : A Stalingrad, c'est von Paulus qui m'a trahi. Ces généraux de la Wehrmacht n'étaient que des imbéciles, des incapables. Aucun sens de la stratégie.   

 

STALINE : C'est vrai que les génies de notre envergure sont toujours mal servis.  

 

HITLER : Tous des faux culs, tous des traîtres ! 

 

STALINE : Tout ce que méritent ces abrutis, c’est une purge d’enfer tous les deux ou trois ans. Un grand coup de pied dans la fourmilière. La terreur, y a que ça qui marche.  

 

HITLER : Moi, je te liquidais toute une faction en quelques heures. Du sang, beaucoup de sang, puis une bonne publicité à l’événement et tous les autres tremblent comme des fillettes. En 34 ! ma Nuit des longs couteaux ! magnifique ! 

 

STALINE : Moi, tu vois, je préférais être plus posé, plus pédagogique. Rien de tel que les procès qui font date. En 36 37, aux procès de Moscou, j'avais imposé un quota : 700.000 fusillés. 

 

HITLER : Et ma Nuit de cristal en 38 ! Fameuse, ma nuit de cristal ! Des milliers de magasins juifs détruits, quatre-vingts synagogues brûlées, un pogrom digne des grandes productions d'Hollywood !  Et le ghetto de Varsovie ! 

 

STALINE : Surtout, ramifier le parti partout dans la population. Que chacun finisse par craindre son voisin de palier. Un système impeccable, implacable et inaltérable. 

 

 HITLER : Sans compter l'élimination systématique des Tziganes, des asociaux, des homosexuels, des débiles mentaux, de tous les mal foutus, de tous les non-aryens ! 

 

STALINE : J'ai été trente-deux ans le petit père des peuples. Le régime que j'ai imposé m'a survécu plus de quarante ans. Il aurait survécu bien plus longtemps si ces crétins ne s'étaient  pas mis à l'adoucir. Déstaliniser ! Tu te rend compte de ce qu'il faut entendre ? Déstaliniser !  

 

HITLER : Sans les traîtres, mon troisième Reich à moi aurait duré mille ans. 

 

STALINE : Adolf ! Ce qui m'a toujours sidéré chez toi, c'est tout ce à quoi tu croyais. Un Reich de mille ans, le surhomme, la race aryenne ! Tu étais trop idéaliste, mon grand ami. 

 

HITLER : Franchement, Josef, est-ce que tu me trouves une gueule d'idéaliste ? 

 

STALINE : Bon, d’accord, pas vraiment idéaliste. Mais hystérique, ça, tu ne vas tout de même pas nier. Il suffisait de voir dans quelle transe tes discours te mettaient. 

 

HITLER : Eh bien quoi, j'étais un tribun, moi ! J'enthousiasmais les foules, mon peuple communiait à ma parole. 

 

STALINE : Un tribun ! la belle affaire ! Ce qui importe, c’est la réflexion systématique, l’analyse la plus froide, la plus inexorable. Mes nerfs étaient d'acier, je n'ai jamais tremblé. Je suis celui qui a le plus pesé sur le 20° siècle. 

 

HITLER : Tu te fous de ma gueule ? C'est moi, évidemment. J'ai fait rouler les dés si loin qu'on ne les ramassera plus. Auschwitz, tu n’as pas fait mieux qu’Auschwitz. 

 

STALINE : J’ai affamé l'Ukraine, cinq à six millions de morts. J’ai déporté les Allemands de la Volga, j’ai déporté les Kalmouks, les Tchétchènes, les Ingouches, lesTatars de Crimée. Du boulot en or massif. A côté de moi, tu n'étais qu'un gamin. 

 

HITLER : Espèce d’enfoiré ! Tu veux qu’il t’en foute sur la gueule, le gamin ? 

 

STALINE : Et toi, tu veux que l’enfoiré t’en mette plein la tronche ? 

 

Ils se mettent en position de combat, se tapent dessus mais plutôt mollement puis, essoufflés, tombent dans les bras l’un de l’autre.  

 

HITLER : Mieux vaut signer un nouveau pacte germano-soviétique.  

 

STALINE : Tout de même, ça me rappelle le bon temps. Dommage que j’aie perdu mon souffle. 

 

HITLER : Et moi, le mien. Heureusement qu’on peut vivre de ses souvenirs. 

 

STALINE : Je vais te faire une confidence, tiens : après la guerre, tu m'as manqué. Je m'amusais mieux quand tu étais là. 

 

HITLER : Il n’y a pas à dire, pour du bon temps c’était du bon temps. 

 

STALINE : Et pour bien en profiter, on en a bien profité. 

 

HITLER : Y a plus qu'à espérer en notre grand retour. Tu crois à la réincarnation, toi, Josef ? 

 

STALINE : Tu l’imagines notre retour, avec tout ce qu’ils viennent d’inventer ? Les avions furtifs, les bombes à fragmentation… 

 

HITLER : Les bombes méganucléaires, les bombes mininucléaires… 

 

            STALINE : Les satellites espions… 

 

HITLER : Les kamikazes de tout poil… Et les moyens de propagande ! Tu me vois la télévision ? Je ferais un malheur à la télévision ! 

 

STALINE : Et la manipulation, Adolf ! Attention, camarades ! ceux-là sont l’axe du mal ! Ils ont des armes de destruction massive ! Détruisons-les massivement ! 

 

HITLER : Le rêve ! Etre les gendarmes du monde ! 

 

STALINE : S'il faut un gendarme, un bon gendarme, je le dis tout net : on peut compter sur moi. 

 

HITLER : Ah ! Josef ! vivement qu'on nous réincarne !

 

STALINE : Tiens, rien que d’en parler, je m’en sens complètement rajeuni.

 

Ils sortent bras dessus, bras dessous et tout guillerets.

           

                       (Paul Emond, Histoire de l'homme, Tome 1, Lansman Editeur)

 

 

 

 

 

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26 juin 2011 7 26 /06 /juin /2011 10:22


 (Aujourd’hui dimanche, autocitation.) 

 

Il n’y a pas si longtemps, la mouche que voici volait librement. Mais doucement, amicalement dirait-on, la main que voilà s’est emparée d’elle. Savez-vous ce que c'est, Messieurs Dames, être comme une mouche dans la main qu'on a refermée ? Fini la liberté, direz-vous. C'est vrai, c'est bien vrai. Et il suffit qu'on serre les doigts pour que la mouche soit écrasée. Mais en attendant, il règne dans la main une chaleur des plus agréables. Si agréable même que la mouche, la friponne, lentement, doucement, béatement, apprend à ronronner. Parfois, la main s'entrouvre un instant, un bref instant, et on lui glisse un peu de sucre. Magnanimité, Messieurs Dames, merveilleuse magnanimité ! Parfois, la mouche rêve encore qu'elle s'envole. Elle rêve qu'il n'y a plus de main, qu'il n'y a plus autour d'elle que de l'air et qu'elle est libre comme l'air. Et elle rêve joyeusement qu'elle vole joyeusement. Parfois aussi, c'est vrai, la main s'entrouvre et on lui arrache une patte. Cela fait très mal, vous l'imaginez. Alors, la mouche pleure. Mais les pattes des mouches, vous le savez comme moi, repoussent toujours. Et le temps passe et, avec le temps, la mouche oublie ses pattes arrachées. Avec le temps, elle oublie même le temps si long pour qu'elles repoussent. La mouche ne sait même pas qu'avec le temps ses pattes se sont atrophiées. Et voici la grande nouvelle ! La dernière nouvelle, la terrible nouvelle ! Il y a peu, la main s'est ouverte. Grand ouverte. Ouverte, le croirez-vous, définitivement. Et la mouche, qui somnolait sur la paume de la main grande ouverte, la mouche, recroquevillée sur la paume que voici, la mouche n'a aucune envie de s'en aller. La mouche que voilà, à présent, grelotte, Messieurs Dames.

        

(Paul Emond, Histoire de l’homme, Tome 1, Lansman éditeur)

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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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