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3 septembre 2011 6 03 /09 /septembre /2011 12:59


Je relis Jean Cayrol, cet auteur si intéressant et dont les romans sont aujourd’hui un peu oubliés. J’en ai fait, jadis, le sujet d’une thèse de doctorat (l’essentiel en a été publié sous le titre La mort dans le miroir, aux Editions Jacques Antoine) : un travail au style très universitaire et qui me paraît aujourd’hui bien lointain ; la réflexion que j’ai pu y mener sur un certain type de romanesque n’est pourtant sans doute pas étrangère à la façon dont, trois ans plus tard, s’est écrit La danse du fumiste, mon premier roman. Souvenir aussi de mes rencontres avec l’écrivain tout le temps de la rédaction de cette thèse – invariablement, je prenais le train pour Paris (c’était bien avant le Thalys, le voyage durait toute la matinée), j’allais le chercher dans son petit bureau des Editions du Seuil (un dédale d’escaliers, il nichait sous les combles) et il m’emmenait déjeuner dans une brasserie voisine, toujours la même ; il parlait beaucoup, il parlait bien, il parlait superbement de la littérature, des auteurs qu’il aimait, des rapports de l’écriture et de la vie ; il riait de mes questions « trop universitaires » ; puis je le raccompagnait à son bureau ; à chaque fois, il m’offrait quelques livres que le Seuil venait de publier : c’est ainsi que j’ai lu un des romans qui m’ont le plus impressionné, un roman posthume, retrouvé presque par hasard, le seul que son auteur ait écrit ; si vous mettez la main chez un bouquiniste ou le trouvez sur un site internet, n’hésitez pas à l’acquérir, c’est une pure merveille : L’orage et la loutre de Lucien Ganiayre.

 

Jusqu’à la défense de ce doctorat en 1973, j’ai été assistant à l’UCL du professeur Michel Otten – c’était encore à Leuven, alors qu’une grande partie de l’université avait émigré déjà vers des terres plus hospitalières. Chargé d’un séminaire d’analyse du roman, je l’avais consacré une année à un autre texte superbe de Cayrol, Le froid du soleil. Sans trop croire qu’il accepterait, j’avais invité l’écrivain à venir de Paris pour rencontrer les étudiants. Il vint. Ce fut une rencontre passionnante et chaleureuse, et combien gratifiante pour les étudiants qui pouvaient entendre l’auteur leur parler du roman sur lequel je les avais fait travailler pendant plusieurs semaines. Je me souviens – on se demande toujours pourquoi tel ou tel détail vous reste à jamais dans la mémoire – d’une des phrases de Cayrol ce soir-là (j’ai oublié le contexte dans lequel elle était prononcée) : « Je n’aime pas les oiseaux. » Alors, timidement, un étudiant a levé la main et a dit en ouvrant Le froid du soleil et en trouvant la page qu’il cherchait : « Monsieur Cayrol, ici, vous écrivez : ‘Mon père est un drôle d’oiseau’ ». Je revois Cayrol interloqué, un silence s’est fait, plus il a éclaté de rire.

 

Des meilleures œuvres de Cayrol, dont Je vivrai l’amour des autres, La Noire, L’espace du nuit, Le déménagement, Les corps étrangers, Le froid du soleil, pour ne citer que ces romans-là, j’ai aussi appris deux choses fondamentales : la première est qu’il y a du plaisir à écrire en transgressant un peu ou beaucoup, beaucoup ou tendrement, tendrement ou passionnément, passionnément ou à la folie, la structure narrative traditionnelle, à commencer par la logique de cause à effet et par le  lien de confiance implicite qui s’établit entre le narrateur et son lecteur ; la seconde est qu’il y a une nécessité absolue à écrire avec son corps, à projeter celui-ci dans les mots, à sa façon à soi, souvent secrète mais sans laquelle ce que l’on écrit n’est que de la roupie de sansonnet. Bon, assez disserté. Voici, de Jean Cayrol, les premières lignes de La Noire (ce beau roman est disponible en Points. Seuil).

 

 C’était une lune pâle et défaite ; on la voyait mal dans le ciel ; tout se brouillait autour d’elle, même les nuages qui semblaient paralysés comme l’aile de l’oiseau par le plomb du chasseur. Une lune vénéneuse, disait Tristan.

   – C’est curieux, ajoutait Armande, on dirait qu’on attire la lune.

   Et de fait, depuis des semaines qu’ils vivaient au bord de l’étang, les nuits prenaient une ampleur inaccoutumée dans ce lancinant mois d’août de l’année 1939, une sorte d’arrogance, de morgue, qu’on devait subir sans comprendre. Jamais elles n’avaient eu ce côté fatal, avec cet astre comme un tranchant juste au-dessus des têtes ; un vent d’acier soufflait parfois au crépuscule ; on essayait de l’éviter ; le cou faisait mal et chacun se sentait fragile, prêt à tomber sous les coups de cette grande brise meurtrière.

 Armande et Tristan n’ignoraient rien de cette cruauté du temps et ils n’en étaient que plus vulnérables. Pourtant tout était en fonction de la nuit qui allait venir et dont on ne pouvait prévoir ni le répit ni le bon grain. La journée ne se passait qu’à attendre le soir, atteindre le soir parfois inhospitalier mais toujours hors de portée, vite glissée comme entre deux barreaux.

   « Que peuvent-elles préparer ces nuits, songeait Armande, qu’est-ce qu’il y a

là-dessous ? »

    La terre finissait en beauté. 

 

 Est-il besoin de commenter ? D’insister sur la façon dont, d’emblée, les personnages sont comme collés au décor, sensibles à ses maléfices, à ses mystères, à la moindre de ses variations ? Les corps cayroliens, surtout dans les premiers de ses romans écrits au sortir de la guerre, sont d’une émouvante fragilité, comme en renaissance hésitante. L’écrivain n’a jamais été très disert sur ce que fut son expérience des camps de concentration ; mais ses personnages sont des lazaréens, sortis d’une nuit d’épouvante et d’abomination, profondément raturés (il faut aussi lire sur Cayrol le très beau texte de Roland Barthes intitulé précisément La rature –publié, jadis, en postface de l’édition 10/18, aujourd’hui difficilement trouvable, des Corps étrangers et repris, j’imagine, dans un des volumes des œuvres de Barthes). Un manifeste de Cayrol, véritablement programmatique, paru à la fin des années quarante, s’intitule d’ailleurs Pour un romanesque lazaréen.

 

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25 mars 2011 5 25 /03 /mars /2011 13:03


Non ? Alors, procurez-vous sans délai ce roman magnifique, plongez-vous dedans, et, si on ose vous déranger pendant votre lecture, écriez-vous, à l’instar du personnage-lecteur auquel s’adresse le bon Italo Calvino aux premières pages de Si par une nuit d’hiver un voyageur : Qu’on ne me dérange sous aucun prétexte ! Je suis occupé ! Aux abonnés absents ! Inconnu au bataillon tout l’après-midi ! Qu’on s’adresse ailleurs ! Qu’on fasse comme si je n’étais pas là ! Urgence ou pas urgence ! Et surtout, pas de bruit je vous prie ! J’ai horreur du bruit quand je lis ! Baissez-moi cette musique ! Ayez la courtoisie d’enlever vos godillots et vos claquettes et de chausser des pantoufles ! Et si une quinte de toux vous menace, de grâce allez tousser dans la rue ! Et loin de ma fenêtre ! Je lis La tactique katangaise de Nicolas Marchal ! Vous avez bien entendu : La tactique katangaise de Nicolas Marchal ! Allez d’ailleurs le faire savoir aux voisins. Il me serait insupportable qu’ils ne l’aient pas lu eux aussi dans les jours à venir et que je ne puisse en converser avec eux. Allez, allez donc leur parler, et sur le champ ! Cela vaudra mieux que de me regarder bouche bée. Dites-leur, à ces voisins : lisez La tactique katangaise de Nicolas Marchal. Dites-le-leur du ton le plus convaincu. Plus vite que ça ! Déjà que vous avez mis ma lecture en retard ! Il est des livres qu’il faut lire dès leur publication. Séance tenante. Quand l’encre est à peine sèche. Des livres dont plus tard, bien plus tard, lorsque l’on est devenu bien vieux, le soir à la chandelle, on doit pouvoir dire fièrement et en bombant un torse un peu rabougri par les ans : ce livre-là, j’en fus un des premiers lecteurs ; certes, je l’ai relu bien des fois tout au long de ma longue existence mais jamais je n’oublierai le plaisir que m’a provoqué sa découverte, les horizons qu’elle m’a ouverts, les joyeuses pensées qu’elle a suscitées en moi, l’avidité avec laquelle je tournais les pages, mes éclats de rire au détour de lignes particulièrement rigolotes et comment, ma lecture à peine terminée, j’ai aussitôt recommencé à lire le roman depuis la première page. Et dans votre testament déposé chez le meilleur notaire du coin où, scrupuleusement, vous aurez réparti votre fortune à chaque membre de votre nombreuse descendance, vous aurez indiqué, souligné en rouge à l’attention de chacun deux : n’héritera qu’après avoir prouvé qu’il a lu La tactique katangaise ! Lu et bien lu, hein, pas superficiellement ! Il s’agira de l’interroger minutieusement pour s’en assurer ! Que se passe-t-il de particulier à la page 113 ? Qu’est-ce que la méthode de la « toile d’araignée » ? Pensez-vous que Marie et Cynthia se connaissaient ? Détaillez votre réponse, faites preuve d’arguments intelligents. Dessinez un plan détaillé des galeries de la Citadelle de Namur et indiquez par où passent les personnages dans leur course folle. Plus d’autres questions qu’il n’est pas question de révéler, de façon à ce que les neveux, petits-neveux et arrières-petits-neveux en attente d’héritage n’aient pas la tâche trop facile. Et toujours à l’instar du personnage-lecteur auquel s’adresse le bon Italo Calvino aux premières pages de Si par une nuit d’hiver un voyageur, emporté par l’élan de tout ce que vous venez de dire déjà, vous poursuivez en direction de tous les habitants de votre immeuble, attirés par l’éclat vos paroles comme les navigateurs ulysséens par la voix des sirènes et qui à présent s’agglutinent devant votre porte et tendent l’oreille pour mieux vous entendre : D’ailleurs, même si vous êtes en train de lire un autre livre et même un chef-d’œuvre, même un de ces livres sublimes que je vous ai recommandés, dont je vous ai dit que vous deviez absolument le lire et sans attendre, eh bien, même ce livre, même s’il s’agit d’un chef-d’œuvre, fermez-le illico presto et ouvrez La tactique katangaise, car il importe que tout le monde ici lise le plus vite possible La tactique katangaise. Non, non, je ne vous prêterai pas mon exemplaire, à quoi pensez-vous ? Vous voyez bien qu’il n’est pas question que je m’en sépare ! Allez en chercher un chez le libraire du coin, courez-y tant que le livre n’est pas épuisé, c’est publié aux Editions la Muette, un éditeur de premier choix. Tant qu’à faire, prenez-en plusieurs, offrez-le à vos amis et qu’ils fassent de même ! Dix, vingt, trente personnes lisant La tactique katangaise dans le même wagon du métro, voilà qui aurait de la gueule ! Et maintenant, silence absolu, m’entendez-vous ? Je me replonge dans La tactique katangaise ! Entrelacement de quatre monologues de plus en plus délirants, une narration quasi policière qui se développe par le seul fait de la paranoïa des personnages, une écriture qui fouille au plus profond des folles obsessions qui nous traversent quotidiennement et que nous n’osons nous avouer. De l’amour ! du désir ! du remords ! de la jalousie ! de la volonté de pouvoir ! de la séduction ! de la haine ! oui, tous les grands sentiments enveloppés dans l’élan de raisonnements sans bornes et dans le comique de la plus fabuleuse dérision : vous rirez de ces personnages, sans comprendre peut-être que vous riez en même temps de vous-mêmes mais je n’en dirai pas plus, vous voyez bien que je perds un temps précieux à vous parler de ce roman alors que ce temps doit être consacré à la lecture de ce précieux roman, alors restons-en là, je vous prie, mes bons amis…

 

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5 février 2011 6 05 /02 /février /2011 22:06


Hugo Claus, le grand écrivain flamand, a écrit avec Belladonna une virulente satire d’un petit monde politico-culturel d'opportunistes et de profiteurs. Ce roman tourne autour de la réalisation d’un film sur Breughel, largement arrosé de subsides ministériels. En voici un court chapitre où Axel Le Sourt, le personnage principal et scénariste un peu malgré lui, est l’invité d’une émission de télévision. Vous savez, ces émissions – il y en a tellement, il y en a de plus en plus – où la bonne humeur est de rigueur, où l’on plaisante, où l’on rit pour un oui ou pour un non devant un public en studio qui rit en écho, à croire que l’on suppose que vous aussi, chez vous, serez impérativement entraîné par cette bonne humeur collective. (Evoquant cette nécessité télévisuelle du rire, Milan Kundera, dans Une rencontre (Gallimard), le dernier livre d’essais qu’il a publié, se souvient d'un passage des Chants de Maldoror de Lautréamont où, « étonné, Maldoror constate un jour que les gens rient. Ne comprenant pas le sens de cette grimace bizarre et voulant être comme les autres, il prend un canif et se coupe les commissures des lèvres. »)

 

Manifestement de moins bonne humeur que la bonne humeur forcée manifestée par l’animateur de l’émission FOU, FOU, FOU… (tant d’émissions sur ce mode, dans tous les pays !), le protagoniste du roman de Claus ne joue pas le jeu qu’on attend de lui. D’où ces trois pages délectables : 

 

« Et voici la cinquante-septième émission de notre talk-show live : FOU, FOU, FOU… Et voilà l’homme qui sonde le cœur et les reins de notre culture, et ce soir particulièrement de notre littérature, l’homme qui tire les vers du nez de la Muse, j’ai nommé Pierre Schuiten en personne !

– Merci, Myriam. Mesdames et messieurs, chers spectateurs dans notre studio et chers téléspectateurs, je suis heureux de vous accueillir dans mon émission : FOU, FOU, FOU…

« Ce soir nous allons parler d’une surprise. Il s’agit d’un livre, ou plutôt d’une brochure qui prend la forme d’un livre et qui s’affiche assez ostensiblement sur la couverture comme un roman. Nous avons déjà présenté beaucoup de romans dans FOU, FOU, FOU…, cependant celui-ci a la propriété singulière d’être un scénario de film métamorphosé en roman, et cela – mes espions me l’ont confirmé – en trois semaines à peine. L’auteur que nous allons vous présenter dans un instant a produit plus vite que Simenon un ouvrage qui, selon moi, et vous savez, chers amis, que je suis avare de compliments, un ouvrage qui tient la route, qui fera date. Quant à l’auteur, les connaisseurs de poésie qui se trouvent parmi nous s’en souviennent tous, disons tous les six. Seulement, il y a quinze ou vingt ans, il portait un autre nom : Dirk van Munster. Il se nomme maintenant Axel Le Sourt et il est le conservateur du Musée Schellen. C’est, vous le verrez vous-mêmes, un bon vivant qui a dit adieu à sa vocation mais qui fait à présent, en tant que prosateur, un come-back qui le fait sortir de l’ombre provinciale, le voici, en pleine lumière : Axel Le Sourt !

   « Axel, bonjour, que puis-je t’offrir ?

   – Monsieur Schuiten, sommes-nous déjà allés aux putes ensemble ?

   – Heu… certainement pas… je ne peux pas… comment ça ?

   – Alors, puis-je vous demander de ne pas me tutoyer ?

   – Vous avez quelque chose contre ?

   – Absolument.

   – De la part de quelqu’un qui se présent comme un poète, ce formalisme est assez surprenant.

   – Je pensais que vous poseriez des questions.

   – Certainement. Heu… tout d’abord… comment vous sentez-vous maintenant que vous voyez à l’étalage cet enfant spirituel si longtemps attendu ?

   – Qu’est-ce que cela peut vous faire, comment je me sens ?

   – Eh bien… je veux dire… vous sortez d’un relatif anonymat pour apparaître à nouveau dans la lumière des promoteurs… je veux dire, des projecteurs.

   – Est-ce que ça vous intéresse ?

  – Personnellement, à franchement parler, pas vraiment, mais les milliers de spectateurs de FOU, FOU, FOU…

   – Monsieur Schuiten, puis-je vous poser une question ?

   – Naturellement, je vous en prie.

   – Vous avez des hémorroïdes ?

   – Heu… Moi ? Qui a dit ça ?

   – C’est parce que vous ne cessez de vous agiter sur votre chaise. Vous savez, c’est une affection très ordinaire, il ne faut pas désespérer.

– Monsieur Le Sourt, parlons de votre livre que, par parenthèse, je ne trouve pas sans mérite.

   – Personnellement, je trouve que c’est un navet.

   – Ah oui ?

   – C’est un petit ouvrage sans importance que j’ai écrit sous forme de scénario il y a des dizaines d’années et que j’ai à présent transformé en un prétendu roman. Je préfère que mon nom n’y soit pas associé.

   – Vous avez une façon de mettre les points sur les i !

   – Bah, monsieur Schuiten, c’est du radotage, ce petit bouquin, tout comme ce que nous sommes en train de faire ici. Et ce navet a été lancé en toute hâte sur le marché pour faire de la publicité au film qui est en préparation.

– Navet, radotage, monsieur Le Sourt, vous pensez vraiment ce que vous dites ?... Vous préférez ne pas répondre. Bon, passons à la question suivante. Vous travaillez dans un musée. Dans le mot musée, il y a Muse. Votre come-back signifie-t-il que vous allez bientôt recommencer à vous adonner à la poésie ?

– La Muse est une putain. Elle est capable de chatouiller n’importe qui, même vous. A propos, c’est du Johnny Walker Black Label, ça ?

   – Sans doute. L’étiquette…

   – C’est n’importe quoi, sauf du Johnny Walker Black Label. Mais qu’est-ce que vous pensiez ? « Le vieux con ne s’en rendra pas compte ? »

– C’est un qualificatif qui ne pourrait s’échapper de mes lèvres. Question suivante : qu’attendez-vous du film Breughel ?

   – Rien.

   – Voilà qui va faire plaisir à vos commanditaires et sponsors, parmi lesquels la direction de cette chaîne. Monsieur Le Sourt, ne nous laissez pas plus longtemps dans l’incertitude, dites aux milliers de spectateurs de FOU, FOU, FOU… ce que vous êtes venu faire ici ?

   – Je suis venu pour l’argent.

   – Aha ! Voilà au moins qui est direct. Et… êtes-vous au moins satisfait des honoraires que vous percevez chez nous ?

   – C’est bien moins que ce que vous touchez vous-même.

   – Qu’en savez-vous ? Du reste, je ne désire pas poursuivre sur ce point… Question suivante… Qu’y a-t-il ?

   – J’envoie un baiser dans l’éther.

   – Pouvons-nous être un peu indiscrets et vous demander… nous, les milliers de spectateurs de FOU, FOU, FOU… à qui est destinée cette charmante attention ?

– Elle s’appellle Roberte. Nous avons été mariés. Elle m’a quitté. Avec raison, je pense. Elle me manque chaque jour. Si tu me vois en ce moment, Roberte, pense à moi.

– C’est très… inhabituel et… je l’ai déjà dit, charmant. Je pense que nous pouvons heu… en terminer sur ce… je l’ai dit, geste charmant.

– Je n’ai pas encore fini, connard. Roberte, donne-moi de tes nouvelles. Un petit coup de fil. Ou un fax. Je suis en train de mourir, Roberte… je ne vais plus tenir longtemps…

   – Mais au nom du ciel, monsieur Le Sourt, ne dites pas de pareilles choses.

   – Roberte, mon amour.

   – Mesdames et messieurs, nous vous prions de nous excuser pour cet incident technique. FOU, FOU, FOU… reprend dans un instant. »

 

Hugo Claus, Belladonna, traduit du néerlandais par Alain Van Crugtem,

Editions de Fallois.

 

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20 décembre 2010 1 20 /12 /décembre /2010 17:45

 

Ce passage encore de Vertiges de W.G. Sebald que j’évoquais hier. Il est extrait du passionnant portrait de Stendhal qui ouvre le livre :

 

Venant de Tortone, il fait halte, aux premières heures du 27 septembre 1801, dans le vaste champ silencieux – seul s’entend l’appel des alouettes montantes – où le 25 prairial de l’année précédente, exactement quinze mois et quinze jours plus tôt, comme il remarque, a eu lieu la bataille de Marengo. Le tournant décisif de cette bataille, provoqué par la furieuse attaque de cavalerie de Kellermann qui, alors que déjà tout semblait perdu, avait à la lumière du soleil déclinant percé le flanc de la force principale autrichienne, il le connaissait pour en avoir entendu d’innombrables variantes, et lui-même se l’était représenté de diverses manières et en de multiples tonalités. Mais maintenant, il dominait la plaine, il voyait se dresser çà et là des arbres secs, il voyait, disséminés sur un vaste espace, en partie déjà complètement blanchis et brillant dans la rosée de la nuit, les ossements des quelque 10 000 hommes et 4 000 chevaux qui avaient trouvé la mort en ce lieu. La différence entre les images de la bataille qu’il avait en tête et celle, témoignant de la réalité des combats, qui s’étalait sous ses yeux, suscita en lui un sentiment inédit d’excitation s’apparentant au vertige. Il faut peut-être y voir la raison pour laquelle la colonne commémorative érigée sur le champ d’honneur lui est apparue, comme il l’écrit, extrêmement mesquine. Sa médiocrité ne correspondait ni à l’idée qu’il se faisait de la turbulence de la bataille de Marengo, ni au gigantesque charnier sur lequel il se trouvait présentement, seul avec lui-même, voué à périr irrémédiablement.

   Plus tard, repensant à cette journée de septembre sur le théâtre de Marengo, Beyle eut souvent l’impression d’avoir à cet instant pressenti les années qui suivirent, toutes les campagnes et toutes les catastrophes, jusqu’à la chute et l’exil de Napoléon, et aussi d’avoir vu clairement qu’il ne ferait pas son bonheur au service de l’armée. Quoi qu’il en soit, c’est dans ces semaines d’automne qu’il prit la décision de devenir le plus grand écrivain de tous les temps.

Traduction de Patrick Charbonneau, Actes Sud

 


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19 décembre 2010 7 19 /12 /décembre /2010 15:15


   Une amie, née à Vienne – elle découvrira ma gratitude s’il lui arrive de lire ces quelques lignes –, a un jour déposé chez nous Les anneaux de Saturne de W.G. Sebald (publié chez Actes Sud). Avait-elle si bien deviné qu'allait me passionner la façon dont cet auteur allemand, mort il y a dix ans, raconte ses pérégrinations à travers des paysages européens aux rêves évanouis et aux futures ruines déjà présentes ? La façon dont il relate des rencontres aussi inopinées que saisissantes, dont il évoque sous un abord toujours inattendu des œuvres qui souvent me tiennent à  coeur ? Et encore la façon dont, tout en se déplaçant physiquement, il voyage également au plus profond de lui-même ? 

  

Me voici plongé dans Vertiges, un autre de ses livres. J’y suis pas à pas Sebald errant à travers Vienne, dans la plus profonde solitude et de plus en plus en perdition, de quoi me renvoyer aussi aux itinéraires interminables que j’ai parcourus dans la Prague des années 70 où j’ai vécu de longs mois. L’extrait qui suit est un peu long mais il me plaît tellement que je n’ai aucune envie d’y couper le moindre mot :

 

Chaque matin, de bonne heure, je me mettais en route et parcourais la Leopoldstadt, le centre-ville et la Josefstadt, apparemment sans fin ni but, empruntant des itinéraires dont aucun, comme je le remarquai plus tard en regardant le plan, n’allait jamais au-delà d’un territoire nettement circonscrit, en forme de croissant ou de demi-lune, dont les pointes extrêmes étaient la Venediger Au, derrière l’étoile du Prater, et les grands hospices du Alsergrund. Si l’on en avait fait le relevé sur le papier, on aurait eu l’impression que le promeneur, sur une surface donnée, avait essayé toutes les traverses et tous les recoins, pour à chaque fois se heurter aux bornes de la raison, de sa volonté et de son imagination avant d’être contraint de faire demi-tour. Ces errances de souvent plusieurs heures étaient ainsi cantonnées dans des limites on ne peut plus précises, sans que j’aie pu me faire une idée claire de ce qu’il y avait de plus incompréhensible dans mon comportement d’alors, entre le continuel besoin de marcher et l’incapacité de transgresser ces frontières invisibles et, force m’est de le croire encore aujourd’hui, totalement arbitraires. Je sais seulement qu’il relevait même de l’impossible de monter dans un véhicule de transports en commun et de sortir par exemple de la ville en prenant simplement le 41 pour Pötzleinsdorf ou le 58 pour Schönbrunn, afin de me promener toute la journée, comme je l’avais fait maintes fois naguère , dans le parc de Pötzleinsdorf, dans le Dorotheerwald ou le Fasangarten. En revanche, je n’avais aucune difficulté particulière à entrer dans les cafés ou les auberges. Cela m’aidait même, une fois que je m’étais un peu restauré, à me sentir pour un temps normal, au point de croire qu’ayant retrouvé mes dispositions et une temporaire assurance, rien ne m’empêcherait, en passant un coup de téléphone, de mettre fin à un mutisme qui durait depuis des jours. Mais le hasard faisait que les trois ou quatre personnes à qui éventuellement j’aurais voulu parler étaient ailleurs et s’obstinaient à ne pas répondre, même quand je laissais sonner un nombre incalculable de fois. C’est un vide d’une qualité particulière qui s’installe lorsque dans une ville étrangère on compose en vain un numéro pour tenter de joindre quelqu’un au bout du fil. Quand personne ne daigne décrocher, la déception revêt une importance capitale, comme s’il s’agissait d’un jeu de roulette où il en va effectivement de la vie ou de la mort. Et une fois que j’avais récupéré ma monnaie dans le bas de l’appareil, que me restait-il donc à faire sinon continuer à errer sans but dans les rues jusqu’à la nuit tombée. Très souvent j’avais l’impression, vraisemblablement à cause du surcroît de fatigue, d’apercevoir marchant devant moi quelqu’un de connaissance. Ces hallucinations, car il n’y a pas d’autre terme qui convienne, me donnaient à voir exclusivement des personnes auxquelles je n’avais plus pensé depuis des années, des disparus pour ainsi dire. Y compris certains dont je pouvais affirmer qu’ils n’étaient plus en vie, comme Mathild Seelos ou le greffier de la mairie, le manchot Fürgut. Un jour, dans la Gonzagagasse, je crus même reconnaître le poète Dante, menacé du bûcher et banni de sa ville. Coiffé de son célèbre bonnet, un peu plus grand que les autres passants et cependant ignorés d’eux, assez longtemps il me précéda de quelques pas, mais comme je me hâtais pour le rattraper, il tourna dans la Heinrichsgasse et le temps que j’atteigne le coin de la rue, il avait disparu.

                 Vertiges, Traduction de Patrick Charbonneau, Actes Sud

 

A Prague, c’était souvent le fantôme de Kafka – Kafka sur lequel le régime communiste faisait évidemment silence – que j’imaginais suivre dans les ruelles de la vieille ville, Kafka, dont les propos sur la destruction du vieux ghetto, tels que les rapporte Gustav Janouch me sont venus à la pensée, tandis que je recopiais le passage de Sebald :

 

En nous continuent de vivre les recoins obscurs, les passages mystérieux, les fenêtres aveugles, les cours sales, les tavernes bruyantes et les restaurants bien clos. Nous allons par les larges rues des quartiers neufs. Mais nos pas et nos regards sont hésitants. Au-dedans de nous-mêmes, nous tremblons encore comme dans les vieilles ruelles de la misère. Notre cœur n'est pas encore au fait de ces travaux d'assainissement. La vieille ville juive insalubre que nous portons en nous est beaucoup plus réelle que la ville nouvelle ethygiénique qui nous entoure. Tout éveillés, nous marchons dans un rêve et nous ne sommes nous-mêmes qu'un spectre de temps révolus.

     Gustav Janouch, conversations avec Kafka

Ed. Maurice Nadeau Les Lettres Nouvelles, traduction de Bernard Lortholary

       

  Quant à Sebald, il finit par quitter Vienne et le voici à Venise. Autre rencontre furtive d'un grand personnage :

 

Pressé comme un autochtone partant au travail, je montai dans un vaporetto. Le brouillard entre-temps s’était dissipé. Non loin de moi, sur un des bancs de l’arrière, était assis, on aurait presque pu dire était allongé, un homme en loden vert élimé en qui je reconnus immédiatement Louis II de Bavière. Il était sans doute un peu vieilli et amaigri et s’entretenait bizarrement avec une dame naine dans l’anglais fortement nasalisé des classes supérieures, mais sinon tout concordait, la pâleur maladive de son visage, les yeux d’enfant grands ouverts, les cheveux ondulés, les dents cariées. Il re Ludovico, sans aucun doute possible. Arrivé vraisemblablement par voie de mer, me dis-je, dans la città inquinata Venezia merda. Je le vis descendre, une fois que nous fûmes à quai, la riva degli Schiavoni dans son manteau flottant au vent et devenir de plus en plus petit, non seulement à cause de la distance, mais aussi parce que, devisant sans trêve, il se penchait toujours plus bas vers la minuscule personne qui l’accompagnait. Je ne les ai pas suivis mais me suis assis dans l’un des bars de la Riva ; j’ai bu mon café du matin, étudié le Gazettino, pris quelques notes pour un essai sur le roi Louis à Venise et feuilleté le Journal du voyage en Italie, 1819, de Grillparzer.

Vertiges, Traduction de Patrick Charbonneau, Actes Sud

 

Un jour, passant devant un café bruxellois où l’on joue aux échecs, j’apercevrai Marcel Duchamp. Ce sera lui, aucun doute là-dessus. Concentré sur sa partie, il n’aura pas le moindre regard pour le personnage arrêté sur le trottoir et qui le regardera bouche bée. Alors, moi aussi, j’irai m’asseoir dans un café – pas celui où Duchamp sera en train de jouer, jamais je n’oserai, non, j’irai dans une autre rue et peut-être même un autre quartier – et, après avoir étudié les derniers articles du Soir sur notre crise politique interminable, je prendrai quelques notes pour un essai sur les divers éléments du Grand verre envisagés comme la résolution d’un problème de mat en 2 coups et feuilletterai Les impardonnables de Cristina Campo, livre actuellement épuisé et introuvable mais que j’aurai ce jour-là découvert une demi-heure plus tôt au Pêle-Mêle ou chez un bouquiniste de la rue du Midi ou de la Galerie Bortier.

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29 octobre 2010 5 29 /10 /octobre /2010 13:13


   La littérature d’imagination. La littérature réaliste. Opposant ces deux grandes catégories du récit – ou, pour mieux dire peut-être, les deux façons de concevoir celui-ci –, Borges propose quatre procédés qui permettent à l’écrivain de saper, sinon de détruire les conventions sur lesquelles se fonde la seconde. Un : la contamination de la réalité par le rêve. Deux : le voyage à travers le temps. Trois : le double. Quatre : l'œuvre d'art à l'intérieur de l'œuvre d'art (ce dernier procédé étant plus connu dans la littérature francophone sous le nom de mise en abyme).

 

   Voilà un programme des plus attractif. Dans La nuit sans fin, un excellent recueil de nouvelles paru en 2009, Thierry Horguelin se sert abondamment et pour notre plus grand plaisir des deux premiers procédés. Contaminer la réalité par le rêve et voyager à travers le temps, c’est, bien entendu, faire se toucher des mondes que nous savons être distincts. D’où l’importance des moments de « passage » d’un monde à l’autre : du réel au rêve, du réel au virtuel, du présent au passé, du monde des vivants au monde des morts, etc. Pour circuler du premier au deuxième espace, pour se glisser dans les coutures qui semblent les tenir ensemble l’espace d’un instant, le récit doit trouver les mots adéquats, tout en subtilité et en étrangeté. Thierry Horguelin révèle en la matière une parfaite habileté. Ainsi, si selon la légende (réelle ou inventée par l’auteur ?), le Théâtre Sarah-Bernhardt a été construit à l’endroit exact de la ruelle où Gérard de Nerval s’était pendu, alors…

 

   « Puisque les rues d’hier hantent encore celles d’aujourd’hui, il devait exister entre elles des points de contact privilégiés. Il suffisait de se trouver au bon endroit, au bon moment, dans la disponibilité voulue. Par exemple, songea-t-il dans une inspiration subite, il se pourrait que chaque année, dans la nuit du 25 au 26 janvier, la ruelle fantôme réapparaisse dans le théâtre désert… »

 

   Comme il suffisait aussi d’avoir si bien formulé la chose pour que s’ouvre le sésame et qu’un air de Mille et une nuits vienne rôder autour de la suite de l’histoire…

 

   De même, dans une autre nouvelle, où l’on ne peut s’empêcher de deviner un clin d’œil à Woody Allen (celui de La rose pourpre du Caire) car tout au long de l’ouvrage l’intertextualité fonctionne à plein rendement, ainsi d’ailleurs que l’humour et le second degré :

 

« Au figurant en anorak jaune, le second assistant avait demandé de s’allonger simplement sur un banc et de faire le clochard endormi. (…) Allongé en plein soleil, l’homme à l’anorak avait fini par s’assoupir pour de bon. Quand le réalisateur avait été satisfait, l’assistant avait libéré les figurants, tandis que l’équipe remballait le matériel. On n’avait plus fait attention au type en jaune étendu sur son banc. Lorsqu’il s’était éveillé une heure plus tard, il avait trouvé le parc désert.

   Comment avait-il compris qu’il avait glissé dans un autre plan de réalité ? »

 

   Oui, très borgésien, Horgelin. Dans le plaisir aussi qu’il trouve à l’évocation d’une étrange et fabuleuse bibliothèque. Parfois même, jusque dans la formulation, comme dans cette expression qui fait immédiatement écho au programme temporel des Ruines circulaires, un des plus somptueux récits du grand écrivain argentin : « Au bout de quelques mois qui furent peut-être des années… »

 

   Et pas seulement borgésien. Les références à l’univers du polar sont savoureuses tout au long du recueil. Et quand l’auteur s’emploie à mystifier le lecteur en lui jouant le grand air du vrai et du faux à propos d’un peintre et des remous que provoque son œuvre, cette seule façon de faire vaut, à elle seule, le détour.

 

   La nuit sans fin est publié chez l’éditeur québécois L’Oie de Cravan qui fabrique de très beaux livres. Il est diffusé aussi de ce côté de l’Atlantique.

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21 octobre 2010 4 21 /10 /octobre /2010 18:52

   Je viens de lire Modèles réduits, le recueil de nouvelles de Jacques De Decker, paru très récemment.

 

   J’aime beaucoup l’écriture de De Decker, autant dans ce nouveau livre que dans ses pièces et ses romans,. Toujours fluide, musicale, légère comme des bulles de champagne.

 

   Modèles réduits est une chronique du monde d’aujourd’hui, au plus quotidien. Des vies normales, pour tout dire presque banales, à chaque fois évoquées à travers un événement qui, sans les bouleverser vraiment, y marque un temps d’arrêt, une réflexion, y souligne un bonheur, une contrariété, une inquiétude. L’existence au fil du courant. Celle que l’on oublie si souvent de raconter. Et que, l’air d’y toucher à peine, l’auteur raconte si bien.

 

   La plupart du temps, cela se passe à Bruxelles. On y est promené d’une commune à l’autre. Parfois, on y circule en voiture ; en lisant la nouvelle Troubles circulatoires, vous remarquerez que c’est de plus en plus risqué. D’autres fois, on s’y déplace à  pied ; comme Jean-Baptiste Baronian (autre contemporain que j’apprécie), Jacques De Decker est un véritable « piéton de Bruxelles » : souvent deux ou trois mots suffisent pour que l’on devine combien cette ville lui tient à cœur et combien elle représente pour lui un décor naturel et enchanteur. Tantôt on se retrouvera dans un bistrot schaerbeekois en compagnie d’une vieille prostituée (Les bisous de la Castafiore, superbe moment d’humanité) ; tantôt dans l’univers en réduction du marché aux puces (Le quant à soi de Mélanie) ; ou à Jette, tournant autour de la maison longtemps habitée par Magritte (Marinette et le bon génie) ; ou encore rue des Minimes, dans une galerie de peintures (Suzanne à la pomme). Et avec les héroïnes de ces deux derniers récits, on découvrira aussi des jeunes filles en fleurs dont la beauté resplendit plus encore au contact des tableaux qu’elles fréquentent…

 

   Ailleurs (dans Un soir d’été qui commence), on observera au square Ambiorix un vendeur de fleurs ambulant, surnommé Bloem, qui nous rappellera un autre piéton, dublinois celui-là. (Si vous avez la chance de croiser Jacques de Decker, questionnez-le aussitôt sur James Joyce, par exemple  sur Gens de Dublin ; ce que vous entendrez sera passionnant ; d’ailleurs, l’entendre parler de littérature est toujours un régal.) A proximité de Bloem, des filles jouent au ballon. Celui-ci s’échappe, Bloem l’arrête au passage. Une fille vient le rechercher. Quelques lignes, alors, pour terminer la nouvelle, quelques lignes qu’on dirait jetées « comme ça » (ces deux mots si banals sont deux fois répétés) et qui n’en sont que plus superbes dans leur façon de montrer comment la rêverie peut nourrir une existence :

 

   « « Merci Bloem », qu’elle fait, et puis elle se précipite sur le terrain. Je n’ai même pas le temps de lui tendre un bouquet. Un moment comme ça, il s’inscrit là, j’en suis sûr. Quand je serai vieux, même aveugle, il sera toujours là, je ne vivrai plus sur l’amour, mais il sera toujours là, je le sais. Et je ferai une chanson, une chanson qui ressemblera à un moment comme ça. Un soir d’été qui commence à envelopper le monde de sa mystérieuse étreinte. »

 

   Souvent, derrière ce qui nous est dit même très brièvement (l’une ou l’autre de ces vingt-trois nouvelles tiennent sur une ou sur deux pages), c’est toute une vie dont la porte s’entrouvre. Fascinante est la sympathie instinctive que l’on sent chez De Decker pour chaque personnage qu’il crée. Tout de suite, on voudrait que ce personnage se mette à exister véritablement, histoire de pouvoir le rencontrer, l’entendre parler, partager son questionnement.

 

   (Une parenthèse encore. Pour dire que j’ai pris plaisir à citer quelques titres de ces nouvelles. C’est qu’ils ont, je trouve, une couleur particulière – toute dedeckerienne, en somme.)

 

   L’ouvrage, cartonné et joliment présenté dans un coffret, est publié aux Editions La Muette. Souhaitons longue vie et beaucoup de succès à ce nouvel éditeur bruxellois en cheville avec les éditions Le Bord de l’eau, installées quant à elles près de Bordeaux (vous apprécierez le jeu de mots). Ceci assure aux livres parus ici une vraie diffusion en France – voilà une bonne façon de résoudre ce qui est l’éternel problème de l’édition belge.

 

   De Jacques De Decker, je signale aussi la sortie ces jours-ci d’une biographie de Wagner (collection Folio Biographies) à laquelle il a longtemps et intensément travaillé (quel sujet !). Je rappelle également celle qu’il avait consacrée à Ibsen, y a quelques années (dans la même collection).

 

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13 octobre 2010 3 13 /10 /octobre /2010 19:16

Qu’il vienne de recevoir le prix Nobel de littérature me fait grand plaisir. L’auteur péruvien est un des géants du roman contemporain. Je suis loin de connaître tout ce que l’on a traduit de lui mais j’ai beaucoup aimé chaque livre que j’ai lu. Quel bonheur pour la littérature qu’il ait été battu aux élections présidentielles de son pays en 1990 ! Que serait devenu l’écrivain s’il avait assumé un pouvoir politique ? Voilà en tout cas qui serait un beau sujet de roman…

 

La ville et les chiens, La tante Julia et le scribouillard, Eloge de la marâtre, La guerre de la fin du monde sont des œuvres d’une très grande force. Mais le roman de Vargas Llosa qui m’a vraiment captivé est La fête au bouc, longue, intense et minutieuse description de la fin du règne de Trujillo, le dictateur dominicain, et de son assassinat en 1961, après 31 ans de pouvoir absolu. Sur le mécanisme de la terreur dictatoriale et sur la violence avec laquelle ce mécanisme avilit l’individu au plus profond de son être, je n’ai lu d’aussi saisissant, je crois, que certains textes d’Ismaïl Kadaré (je pense par exemple au Palais des rêves). De La fête au bouc, j’avais notamment recopié ceci, à propos d’un des participants à l’attentat contre Trujillo : 

 

« C'est ce malaise, pendant tant d'années, de penser une chose et d'en faire une autre chaque jour la contredisant, qui le poussa, toujours dans le secret de son esprit, à condamner à mort Trujillo, à se convaincre que, tant qu'il vivrait, lui et quantité de Dominicains seraient condamnés à cet horrible malaise et ce dégoût de soi-même, à se mentir à chaque instant et à tromper tout le monde, à être deux en un, un mensonge public et une vérité privée interdite d'expression. » 

 

C’est aussi un livre qu’on ne lâche pas une fois qu’on l’a entamé. L’auteur a un sens aigu de la narration parfaitement architecturée : le récit de la fin de la dictature alterne avec celui de la confrontation terrible (je ne dirai pas ici pourquoi), bien des années plus tard, d’une jeune femme revenue au pays et de son père, ancien dignitaire du régime. Il faut dire que la lecture de ce roman est loin d’être de tout repos : Vargas Llosa est manifestement fasciné par les rapports de domination entre les individus et n’hésite pas à en montrer la violence parfois extrême.

 

Il excelle aussi à détailler la personnalité profonde de ses personnages. La perversité et l’intelligence du dictateur sont comme passées au laser, de quoi nous rappeler que seul un romancier peut naviguer ainsi dans un cerveau…

 

Alors qu’est annoncé ce prix Nobel, je suis en train de relire le remarquable ouvrage de Jacques Dubois, Les romanciers du réel (Seuil, collection Points Essais), De Balzac à Simenon, en passant par Stendhal, Flaubert, Zola, Maupassant, Proust et Céline, la grande tradition réaliste du roman français y est analysée en détail, ainsi que la façon spécifique dont s’y inscrit chacun de ces romanciers. Mais quel auteur français de l’actuelle génération pourrait rivaliser avec la prise en charge romanesque du réel telle qu’elle apparaît chez un Vargas Llosa ? Disons que c’est juste une question…

 

 

 

 

 

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10 octobre 2010 7 10 /10 /octobre /2010 15:45

Les excellentes éditions Mijade, basées à Namur, qui publient de très beaux livres pour enfants mais aussi une collection de romans pour adolescents, viennent de faire paraître un roman trépident d’Armel Job, Les lunettes de John Lennon. Pour adolescents ou pour tout qui a gardé une âme d’adolescent ou pour tout qui aime s’offrir de temps à autre un récit mené sans lever le pied, avec rebondissements inattendus, personnages bariolés et savoureux , succession de combines, déveines et demi-succès, regard tendre et ironique sur l’existence des pauvres hères que nous sommes et dans lequel, en prime, ont voit une paire de lunettes ayant appartenu au célèbre chanteur se glisser de main en main au risque de se perdre à jamais. Je ne conterai rien de plus de ce qui passe dans le nouveau livre de ce conteur impénitent qu’est Armel Job, sauf qu’on y rencontre, entre autres choses et dans le désordre, une plaidoirie devant le tribunal pour droit de visite au chien resté chez la femme dont on est séparé, un jeune homme livré par un camionneur  en colère aux cochons que celui-ci transporte, un garçon révolté jetant à bas de son socle une statue du Christ dans un collège de Jésuites, une mère de famille gagnant sa croûte comme hôtesse de téléphone rose ou un vin dangereusement trafiqué répandu aux quatre coins de la ville par des vendeurs sans scrupule. Pas mal, tout ça.

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6 octobre 2010 3 06 /10 /octobre /2010 12:27

 

De tous les livres de David Lodge que j’ai lus, celui que je préfère est L’auteur ! L’auteur ! (Rivages poche n° 557, traduction de Suzanne V. Mayoux), consacré à Henry James, ce grand écrivain dont je citais l’autre jour un court passage.

 

Que ce soit sous la forme d’un roman ou d’un essai, quand un écrivain parle d’un autre écrivain qu’il aime et qu’il admire, j’ai souvent la sensation qu’on m’ouvre la porte qui mène à la chambre des trésors, que quelque chose d’intime et essentiel m’est donné à voir du processus de création. J’ai ainsi dans ma bibliothèque deux ou trois livres auxquels je retourne souvent, comme Nicolas Gogol de Nabokov, Neuf essais sur Dante de Borges, L’orgie perpétuelle de Mario Vargas Llosa (un essai dont la lecture fera à coup sûr de vous, si ce n’est pas le cas encore, un fanatique de Madame Bovary). L’auteur ! L’auteur ! fait partie de ces ouvrages-là. Car si la figure d’Henry James y est surtout décrite dans ses rapports avec le monde des lettres et du théâtre, c’est aussi toute une part de l’univers intérieur de l’écrivain qui s’y trouve subtilement restituée.

 

Le roman commence en 1915 à la mort de James, puis, très vite, retourne aux années 1880. Le romancier est à Londres, lié d’amitié à Georges du Maurier, illustrateur au Punch et en train d’écrire Trilby, un roman qui va devenir un véritable best-seller. (De nombreuses et célèbres figures célèbres apparaissent également au fil des pages : Wilde, Maupassant, Shaw,  Stevenson…). James, au contraire de son ami, voit avec dépit sa carrière romanesque vivoter. Aussi décide-t-il de devenir un dramaturge à succès. Et c’est un David Lodge en toute grande forme qui, avec beaucoup d’humour mais aussi avec beaucoup d’humanité et d’empathie, nous fait suivre pas à pas tous les efforts de l’écrivain pour faire jouer sa pièce Guy Domville, nous racontant le temps infini qu’il y passe, ses multiples discussions avec les gens de théâtre, sa déception quand la programmation de la pièce est reportée, l’espoir qui renaît, les répétitions qu’il suit, ses rêves d’une renommée soudaine que lui apportera le spectacle (je dois bien avouer qu’à la lecture de certains passages, tout en riant d’Henry James, l’auteur de théâtre Paul Emond riait aussi parfois de lui-même…).

 

Moment délicieusement ironique : après une répétition, seul dans le théâtre, James, derrière le rideau baissé, s’avance vers le bord de scène et répète le salut qu’il fera au public le jour  de la première, imaginant déjà les ovations de celui-ci. Hélas ! La première du spectacle sera un four complet et ce sont des sifflements et des quolibets que le public adressera à l’auteur effondré… Celui-ci retournera alors au roman (qu’il n’aurait dû jamais quitter), ce qui nous vaudra de posséder de lui quelques chefs d’œuvre supplémentaires, comme Les ailes de la colombe et Les ambassadeurs.

 

Evidemment et bien heureusement, Henry James a eu sa revanche posthume et l’audience de  cet auteur parmi les plus importants de la littérature romanesque n’a cessé de grandir. Lodge, en terminant son livre, rêve alors avec tendresse d’un dernier salut. 

 

J’imagine, nous dit-il, « l’esprit d’Henry James planant quelque part dans le cosmos, sachant tout ce que j’aurais voulu qu’il sût avant de mourir, observant avec une satisfaction légitime la manière dont sa réputation croissait après sa mort, additionnant les chiffres de vente, lisant les critiques, regardant les films et les feuilletons télévisés sur un magnétoscope ou un lecteur DVD célestes, et écoutant notre babillage à son propos et au sujet de ses livres monter à travers les espaces intersidéraux comme une ovation prolongée.

   Henry, où que vous soyez, saluer votre public. »

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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