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6 décembre 2012 4 06 /12 /décembre /2012 21:55

 

Mon ami Hans Van Pinxteren, excellent poète et excellent traducteur hollandais de tant de grands auteurs français (Montaigne, Flaubert, Balzac, Stendhal, Rimbaud, Saint-John Perse, Vaché, et j’en oublie…), m’assure que, pour ce qui est d’apostropher le lecteur, voire le défier, Montaigne est plus radical encore que Lautréamont (on trouvera son commentaire à la fin de mon billet précédent).

 

Ne perds pas ton temps à me lire, lecteur, dit en substance le très fameux inventeur de l’essai, je ne parle que de moi, «je suis moi-même la matière de mon livre : ce n’est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain. Adieu donc ». Mais mieux vaut citer le texte entier :

 

Au lecteur.

C'est ici un livre de bonne foi, lecteur. Il t'avertit, dès l'entrée, que je ne m'y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n'y ai eu nulle considération de ton service, ni de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d'un tel dessein. Je l'ai voué à la commodité particulière de mes parents et amis : à ce que m'ayant perdu (ce qu'ils ont à faire bientôt) ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent, plus altière et plus vive, la connaissance qu'ils ont eue de moi. Si c'eût été pour rechercher la faveur du monde, je me fusse mieux paré et me présenterais en une marche étudiée. Je veux qu'on m'y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et artifice : car c'est moi que je peins. Mes défauts s'y liront au vif, et ma forme naïve, autant que la révérence publique me l'a permis. Que si j'eusse été entre ces nations qu'on dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de nature, je t'assure que je m'y fusse très volontiers peint tout entier, et tout nu. Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre : ce n'est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain. Adieu donc ; de Montaigne, ce premier de mars mil cinq cent quatre-vingts.

           

               Michel de Montaigne, Les Essais, Garnier-Flammarion

 

Montaigne, ajoute Hans Van Pinxteren, ne se moque pas du lecteur. S’il se moque de quelqu'un, c'est de lui-même, ironisant sur le fait qu’il se serait volontiers montré tout nu s’il avait vécu « sous la douce liberté des premières lois de la nature ». Et Hans d’ajouter : « Le lecteur qui après cet avant-propos/défi continue à lire Les Essais devra, chapitre après chapitre, bien se regarder lui-même, pour pouvoir suivre Montaigne dans toutes ses péripéties. Mais chacun de ses lecteurs sait combien la récompense de cette introspection est grande... »

 

Un autre registre d’adresse au lecteur – restons encore un peu avec cette matière délicieuse – est celui qu’emploie le romancier tchèque Vladislav Vančura dans son superbe Marketa Lazarova (1931), roman d’aventures et d’amour qui se passe au Moyen Age. Quelle écriture ! Le lecteur y est régulièrement interpellé, souvent rudoyé, moqué parfois pour ses mœurs trop policées, voire même pour sa naïveté ou son manque d’intérêt à l’égard de ce qui lui est raconté. Ainsi commence le premier chapitre :

 

Il y a toutes sortes d’extravagances disséminées au gré du hasard. Accordez donc à cette histoire sa place en Bohême, dans la région de Mlada Boleslav, en ces temps troublés où le roi s’efforçait d’assurer la sécurité des routes, ayant des difficultés épouvantables avec certains hobereaux qui se conduisaient littéralement comme des voleurs et qui, pis encore, s’esclaffaient presque en faisant couler le sang. Vous autres, à force de cogiter sur la noblesse d’âme et sur les mœurs exquises de notre nation, vous êtes devenus vraiment sensibles à l’excès et, en buvant, c’est de l’eau que vous répandez sur la table, au grand dam de la cuisinière – tandis que les gaillards dont je vais parler étaient fougueux en diable ! Une espèce que je ne saurais comparer qu’à des étalons. Les choses que vous tenez pour importantes étaient le cadet de leurs soucis. Le peigne et le savon, allons donc ! Ils ne respectaient d’ailleurs même pas les commandements du Seigneur.

 

Vladislav Vančura, Marketa Lazarova, traduit du tchèque par Milena Braud,

Christian Bourgois éditeur

 

Et plus loin :

 

Comment, vous n’êtes pas satisfaits de cette histoire des temps anciens ? Vous ne ressentez même pas une once de joie en entendant parler d’un froid aussi rigoureux, de gaillards si impétueux et de bien jolies dames ? Ce récit ne vous fait-il pas un coup de masse, en comparaison avec les charmantes complications de la littérature contemporaine ?

 

C’est bien sûr à la manière romanesque de Laurence Sterne et de son incomparable Tristram Shandy que se rattache une telle façon de faire, au moins pour partie…

 

 

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30 novembre 2012 5 30 /11 /novembre /2012 16:18

 

 

J’ai déjà dit ici mon affection pour les romanciers qui n’hésitent pas à s’adresser au lecteur pour lui faire des confidences (de soi-disant confidences…) ou des recommandations, pour le prendre à témoin, voire à l’occasion pour se moquer de lui, comme l’a fait Laurence Sterne dans son inoubliable Vie et opinions de Tristram Shandy. Parfois, c’est dès l’entame du livre que l’auteur se tourne de la sorte vers celui qui le lit. Il peut même s’agir d’une mise en garde – on en devine, bien sûr, toute l’ironie – du genre : « Lecteur, il n’est pas sûr que cet ouvrage soit pour toi… » C’est ce à quoi s’emploie Tom Lanoye au début de La langue de ma mère, que j’évoquais dans mon billet précédent. Ce qui lui permet de dire aussi en quelques mots ce que son livre ne sera pas :

 

   Et j’aimerais vous avertir, lecteur. Si vous n’aimez pas les écrits qui reposent en grande partie sur la vérité et vous laissent imaginer les parties manquantes, si vous êtes déçus par les romans qui, de l’avis de beaucoup, ne sont pas des romans parce qu’il leur manque une tête convenable, une belle queue en panache et un tronc adéquat, et qu’ils n’ont pas, en guise de viscères, un récit proprement cohérent, et si vous êtes indisposés par les textes qui sont à la fois une lamentation, un hommage et un juron grinçant, car ils parlent de la vie même mais présentent en même temps un seul personnage, un parent chéri par l’auteur, alors… Alors le moment est déjà venu pour vous de fermer ce livre.

 

   Reposez-le sur la pile dans la librairie où vous vous trouvez, remettez-le entre les autres ouvrages sur l’étagère de votre club, de votre maison de retraite, de votre bibliothèque publique, du salon de vos amis ou de la maison que vous êtes venu cambrioler.

   Achetez autre chose, empruntez autre chose, volez autre chose.

   Et passez-vous de l’histoire de ma mère.

 

            Tom Lanoye, La langue de ma mère, traduit du néerlandais (Belgique)

par Alain van Crugtem, Editions La Différence

 

Mais rien, sans doute, dans ce genre d’apostrophe, n’égalera jamais le début des Chants de Maldoror de Lautréamont. Ô mon lecteur, je t’en prie, accorde quelques minutes de réelle attention à la découverte ou à la relecture de cette pure merveille. Ferme ta porte et coupe ton téléphone portable que nul ne te dérange, éteins la radio ou retire tes écouteurs, crie à ceux ou celles qui se trouvent dans la pièce voisine : « Surtout, qu’on me laisse tranquille, je vais lire les premières lignes des Chants de Maldoror de Lautréamont que Paul Emond vient de mettre sur son blog ! » ; assieds-toi confortablement devant l’écran, détends ton corps et concentre ton esprit, prends surtout tout le temps nécessaire pour savourer la force, l’humour, l’audace, la virtuosité de cette écriture somptueuse (et, comme moi, délecte-toi de la comparaison aussi captivante que cocasse du demi-tour éventuel que doit faire le lecteur avec celui des grues devant l’orage). Et quand tu seras parvenu au terme de ces quelques lignes, surtout n’hésite pas à les reprendre pour les savourer davantage. Tu es prêt ? Bien prêt ? Tout à fait prêt ? Bien, allons-y :

 

   Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu'il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison; car, à moins qu'il n'apporte dans sa lecture une logique rigoureuse et une tension d'esprit égale au moins à sa défiance, les émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme comme l'eau le sucre. Il n'est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre ; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. Par conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles landes inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant. Ecoute bien ce que je te dis : dirige tes talons en arrière et non en avant, comme les yeux d'un fils qui se détourne respectueusement de la contemplation auguste de la face maternelle ; ou, plutôt, comme un angle à perte de vue de grues frileuses méditant beaucoup, qui, pendant l'hiver, vole puissamment à travers le silence, toutes voiles tendues, vers un point déterminé de l'horizon, d'où tout à coup part un vent étrange et fort, précurseur de la tempête. La grue la plus vieille et qui forme à elle seule l'avant-garde, voyant cela, branle la tête comme une personne raisonnable, conséquemment son bec aussi qu'elle fait claquer, et n'est pas contente (moi, non plus, je ne le serais pas à sa place), tandis que son vieux cou, dégarni de plumes et contemporain de trois générations de grues, se remue en ondulations irritées qui présagent l'orage qui s'approche de plus en plus. Après avoir de sang-froid regardé plusieurs fois de tous les côtés avec des yeux qui renferment l'expérience, prudemment, la première (car, c'est elle qui a le privilège de montrer les plumes de sa queue aux autres grues inférieures en intelligence), avec son cri vigilant de mélancolique sentinelle, pour repousser l'ennemi commun, elle vire avec flexibilité la pointe de la figure géométrique (c'est peut-être un triangle, mais on ne voit pas le troisième côté que forment dans l'espace ces curieux oiseaux de passage), soit à bâbord, soit à tribord, comme un habile capitaine ; et, manœuvrant avec des ailes qui ne paraissent pas plus grandes que celles d'un moineau, parce qu'elle n'est pas bête, elle prend ainsi un autre chemin philosophique et plus sûr.

 

   Lecteur, c'est peut-être la haine que tu veux que j'invoque dans le commencement de cet ouvrage ! Qui te dit que tu n'en renifleras pas, baigné dans d'innombrables voluptés, tant que tu voudras, avec tes narines orgueilleuses, larges et maigres, en te renversant de ventre, pareil à un requin, dans l'air beau et noir, comme si tu comprenais l'importance de cet acte et l'importance non moindre de ton appétit légitime, lentement et majestueusement, les rouges émanations ? Je t'assure, elles réjouiront les deux trous informes de ton museau hideux, ô monstre, si toutefois tu t'appliques auparavant à respirer trois mille fois de suite la conscience maudite de l'Eternel ! Tes narines, qui seront démesurément dilatées de contentement ineffable, d'extase immobile, ne demanderont pas quelque chose de meilleur à l'espace, devenu embaumé comme de parfums et d'encens; car, elles seront rassasiées d'un bonheur complet, comme les anges qui habitent dans la magnificence et la paix des agréables cieux.

 

            Lautréamont, Les chants de Maldoror, Le livre de poche

 

Mais oui, bien sûr, plus d’un parmi vous l’auront immédiatement remarqué : ma façon de vous proposer la lecture de l’extrait qui précède était un bref pastiche d’un autre début de livre très remarquable où le lecteur est également apostrophé – et comment ! –, puisqu’il s’agit du fameux Si par une nuit d’hiver un voyageur d’Italo Calvino. Il n’est évidemment plus question, dans ce dernier roman, de mettre en garde le lecteur pour qu’il renonce, le cas échant, à poursuivre sa lecture ; il s’agit, bien au contraire, de le persuader qu’au moment où il commence à lire, seul ce livre doit requérir son attention ; et pour cause, puisqu’il va en devenir le principal personnage. Ce qui en fait un des débuts de roman les plus significatifs que je connaisse :

 

   Tu vas commencer le nouveau roman d'Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur. Détends-toi. Concentre-toi. Ecarte de toi toute autre pensée. Laisse le monde qui t'entoure s'estomper dans le vague. La porte, il vaut mieux la fermer : de l'autre côté, la télévision est toujours allumée. Dis-le tout de suite aux autres : « Non, je ne veux pas regarder la télévision ! » Parle plus fort s’ils ne t'entendent pas : « Je lis ! Je ne veux pas être dérangé. » Avec tout ce chahut, ils ne t'ont peut-être pas entendu : dis-le plus fort, crie : « Je commence le nouveau roman d'Italo Calvino ! » Ou, si tu préfères, ne dis rien ; espérons qu'ils te laisseront en paix.

   Prends la position la plus confortable : assis, étendu, pelotonné, couché. Couché sur le dos, sur un côté, sur le ventre. Dans un fauteuil, un sofa, un fauteuil à bascule, une chaise longue, un pouf. Ou dans un hamac, si tu en as un. Sur ton lit naturellement, ou dedans. Tu peux aussi te mettre la tête en bas, en position de yoga. En tenant le livre à l'envers, évidemment. 

   Il n'est pas facile de trouver la position idéale pour lire, c'est vrai. Autrefois, on lisait debout devant un lutrin. Se tenir debout, c'était l'habitude. C'est ainsi qu'on se reposait quand on était fatigué d'aller à cheval. Personne n'a jamais eu l'idée de lire à cheval ; et pourtant, lire bien droit sur ses étriers, le livre posé sur la crinière du cheval ou même fixé à ses oreilles par un harnachement spécial ; l'idée te paraît plaisante. On devrait être très bien pour lire, les pieds dans les étriers ; avoir les pieds levés est la première condition pour jouir d'une lecture.

Bien, qu'est-ce que tu attends ? Allonge les jambes, poses les pieds sur un coussin, sur deux coussins, sur les bras du canapé, les oreilles du fauteuil, sur la table à thé, sur le bureau, sur le piano, la mappemonde. Mais, d'abord, ôte tes chaussures si tu veux rester les pieds levés ; sinon, remets-les. Mais ne reste pas là, tes chaussures dans une main et le livre dans l'autre.

   Règle la lumière de façon à ne pas te fatiguer la vue. Fais-le tout de suite, car dès que tu seras plongé dans la lecture, il n’y aura plus moyen de te faire bouger. Arrange-toi pour que la page ne reste pas dans l’ombre : un amas de lettres noires sur fond gris, uniforme comme une armée de souris ; mais veille bien à ce qu’il ne tombe pas dessus une lumière trop forte qui, en se reflétant sur la blancheur crue du papier, y ronge l’ombre des caractères, comme sur une façade le soleil du sud, à midi. Essaie de prévoir dès maintenant tout ce qui peut t’éviter d’interrompre ta lecture. Si tu fumes : les cigarettes, le cendrier, à portée de main. Qu’est-ce qu’il y a encore ? Tu as envie de faire pipi ? À toi de voir.

   Ce n’est pas que tu attendes quelque chose de particulier de ce livre particulier. Tu es un homme qui, par principe, n’attend plus rien de rien. Il y a tant de gens, plus jeunes que toi ou moins jeunes, dont la vie se passe dans l’attente d’expériences extraordinaires. Avec les livres, les personnes, les voyages, les événements, tout ce que l’avenir garde en réserve. Toi, non. Tu sais que le mieux qu’on puisse espérer, c’est d’éviter le pire. C’est la conclusion à laquelle tu es arrivé dans ta vie privée comme pour les problèmes plus généraux, et même mondiaux. Et avec les livres ? Justement : comme tu y as renoncé dans tous les autres domaines, tu crois pouvoir te permettre le plaisir juvénile de l’expectative au moins dans un secteur bien circonscrit comme celui des livres. À tes risques et périls : la déconvenue n’est pas bien grave.

   Donc, tu as lu dans un journal que venait de paraître Si par une nuit d’hiver un voyageur, le nouveau livre d’Italo Calvino, qui n’avait rien publié depuis quelques années. Tu es passé dans une librairie, et tu as acheté le volume. Tu as bien fait.

   Dans la vitrine de la librairie, tu as aussitôt repéré la couverture et le titre que tu cherchais. Sur la trace de ce repère visuel, tu t’es aussitôt frayé un chemin dans la boutique, sous le tir de barrage nourri des livres-que-tu-n’as-pas-lus, qui sur les tables et les rayons, te jetaient des regards noirs pour t’intimider. Mais tu sais que tu ne dois pas te laisser impressionner. Que sur des hectares et des hectares s’étendent les livres-que-tu-peux-te-passer-de-lire, les livres-faits-pour-d’autres-usages-que-la-lecture, les-livres-qu’on-a-déjà-lus-sans-avoir-besoin-de-les-ouvrir-parce-qu’ils appartiennent-à-la-catégorie-du-déjà-lu-vant-même-d’avoir-été-écrits. Tu franchis donc la première rangée de murailles : mais voilà que te tombe dessus l’infanterie des livres-que-tu-lirais-volontiers-si-tu-avais-plusieurs-vies-à-vivre-mais-malheureusement-les-jours-qui-te-restent-à-vivre-sont-ceux-qu’ils-sont. Tu les escalades rapidement, et tu fends la phalange des livres-que-tu-as-l’intention-de-lire-mais-il-faudrait-d’abord-en-lire-d’autres, des-livres-trop-chers-que-tu-achèteras-quand-ils-seront-revendus-à-moitié-prix, des livres-idem-voir-ci-dessus-quand-ils-seront-repris-en-poche, des-livres-que-tu-pourrais-demander-à-quelqu’un-de-te-prêter, des-livres-que-tout-le-mondea-lus-et-c’est-donc-comme-si-tu-les-avais-lus-toi-même. Esquivant leurs assauts tu te retrouves sous les tours du fortin, face aux efforts d’interception des livres-que-depuis-longtemps-tu-as-l’intention-de-lire, des-livres-que-tu-as-cherchés-des-années-sans-les-trouver, des-livres-qui-concernent-justement-un-sujet-qui-t’intéresse-en-ce-moment, des-livres-que-tu-veux-avoir-à-ta-portée-en-toute-circonstance, des livres-que-tu-pourrais-mettre-de-côté-pour-les-lire-peut-être-cet-été, des-livres-dont-tu-as-besoin-pour-les-aligner-sur-un-rayonnage, des-livres-qui-t’inspirent-une-curiosité-soudaine-frénétique-et-peu-justifiable.

   Bon tu as au moins réussi à réduire l’effectif illimité des forces adverses à un ensemble considérable, certes, mais cependant calculable, d’éléments en nombre fini, même si ce relatif soulagement est mis en péril par les embuscades des livres-que-tu-as-lus-il-y-a-si-longtemps-qu’il-serait-temps-de-les-relire et des livres-que-tu-as-toujours-fait-semblant-d’avoir-lus-et-qu’il-faudrait-aujourd’hui-te-décider-à-lire-pour-de-bon.

   Tu te libères en quelques zigzags et pénètres d’un bond dans la citadelle des nouveautés-dont-l’auteur-où-le-sujet-t’attire. Une fois dans la place, tu peux pratiquer des brèches entre les rangées de défenseurs. Tu les divises en nouveautés-d’auteurs-ou-de-sujets-déjà-connus (de toi ou dans l’absolu) et nouveautés-d’auteurs-ou-de-sujets-totalement-inconnus (pour toi du moins). Et tu répartis l’attraction qu’ils exercent sur toi selon le besoin, ou le désir que tu as de nouveauté ou de non-nouveauté (de nouveauté dans le non-nouveau- et de non-nouveau dans le nouveau).

   Tout cela pour dire qu’après avoir parcouru rapidement du regard les titres des livres exposés, tu as dirigé tes pas vers une pile de Si par une nuit d’hiver un voyageur tout frais sortis de chez l’imprimeur, tu as saisi un exemplaire, et tu l’as porté à la caisse pour qu’on établisse ton droit de propriété sur lui.

   En passant, tu as jeté aux livres alentour un regard douloureux (mieux : ce sont les livres qui te regardent de cet air douloureux qu’ont les chiens quand ils voient du fond des cages d’un chenil municipal l’un des leurs s’éloigner, tenu en laisse par son maître venu le reprendre). Et tu es sorti. 

 

                        Italo Calvino, Si par une nuit d’hiver un voyageur, traduit de l’italien

                        Par Danièle Sallenave et François Wahl, Coll. Points Seuil.

 

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27 novembre 2012 2 27 /11 /novembre /2012 21:56

 

Quel plaisir de découvrir ce grand écrivain flamand enfin traduit, « digne successeur d’Hugo Claus et de son célèbre Chagrin des Belges », dit la page quatre de couverture de La langue de ma mère dont je viens de terminer la lecture. A la fin de sa vie, la mère de l’auteur est frappée d’une attaque cérébrale et s’exprime désormais dans un sabir véhément et incompréhensible. Repartant de cet événement, l’auteur trace le portrait d’un personnage hors du commun, bouchère, actrice de théâtre amateur, mère de famille toute puissante et superbe régentant Roger, son boucher de mari – toujours attentif, toujours aimant – et leurs cinq enfants ; par la même occasion, c’est toute une geste familiale luxuriante qui est racontée, avec ses épisodes hauts en couleur, ses personnages savoureux de la petite ville de Saint-Nicolas près d’Anvers. Dureté, tendresse, véhémence alternent dans ce grand chant d’amour pour une femme qui termina sa vie dans la déchéance et perdit l’usage d’une langue (Sprakeloos : « muet, sans parole », dit le titre néerlandais) dont elle avait fait sa meilleure arme. Ce grand chant d’amour pour la mère, mère au carré, mère excessive, mère dans toute sa splendeur et tous ses états. Rien que ceci, qui est encore en mode mineur par rapport à d’autres épisodes qui suivront et juste pour vous donner l’envie d’en lire plus :

 

   Quand ses fils aînés ont commencé à sortir et que la nuit, un quart d’heure après le moment fixé, ils n’étaient toujours pas réapparus au domicile paternel, elle était prise des mêmes battements de cœur et de la même nausée. Aucune bagarre de café, aucune collision en chaîne n’était assez terrible pour égaler son imagination. Ses fils étaient estropiés, perdus, brisés à jamais. « Une mère sait ça, une mère sent ça. » Un quart d’heure de plus et elle était à demi asphyxiée par la panique. Elle parvenait à convaincre son Roger de téléphoner à la police, à la gendarmerie, à tous les hôpitaux de la région.

   Il avait le second hôpital en ligne lorsque les fils perdus faisaient leur entrée, joyeux et éméchés, mais immédiatement dégrisés et maussades à la vue de leur père, abattu, le téléphone à la main, et de leur mère qui, une compresse froide sur le front, étendue de tout son long sur le sofa, divaguait, décrivait son angoisse mortelle en demi-phrases et en reproches entiers et assurait qu’elle avait souffert de vraies suffocations – mais personne ne savait si elle faisait du théâtre ou disait la vérité. Ou plutôt non : peut-être était-elle entrée de façon tellement convaincue dans son rôle qu’elle avait franchi le mur de la réalité, comme un avion franchit le mur du son. En jouant les grandes malades elle était devenue une grande malade.

   Mais tout le monde remarquait aussi que, bien vite, la compresse n’avait plus de raison d’être. Même renaître est une question de talent.

 

                        Tom Lanoye, La langue de ma mère, traduit du néerlandais (Belgique)

par Alain van Crugtem, Editions La Différence

 

Rendre hommage à une telle mère, n’était pas aussi écrire ce livre en un style baroque, rabelaisien, débordant, preuve éclatante que le fils avait de qui tenir ?

 

   Je regrette beaucoup, mais je dis non aux écrits scrupuleusement parcimonieux. Même pas par vocation ou par élan doctrinaire. Je dis non parce que l’anorexie dans l’écriture serait une trahison à l’égard de mes sujets et de leur environnement. Evidemment, je suis desservi par moi-même, par ce tempérament que je n’ai pas hérité de n’importe qui. Je ne vois pas l’intérêt d’un apaisement forcé dans le rendu d’une tempête ou d’une symphonie, je ne m’enthousiasme pas pour le dénuement censé traduire la luxuriance, l’usage des teintes pastel et de l’esthétisme fragile pour exprimer la vraie chair et le vrai sang me fait chier. Que chacun fasse ou ne fasse pas ce qu’il veut, surtout celui qui, de nos jours, ose encore se risquer dans le noble art de l’écriture, mais s’il existe dix termes pour un seul et même phénomène, pourquoi donc quelqu’un comme moi n’en utiliserait-il qu’un seul au lieu de tous les dix ?

 

                        Tom Lanoye, La langue de ma mère, traduit du néerlandais (Belgique)

par Alain van Crugtem, Editions La Différence

 

Ce qui lui fait dire un peu plus loin et la formulation est délectable, on se représente immédiatement le morceau de viande posé sur la balance  :

 

Je suis le rejeton tout craché d’une culture de « Je vous en mets un peu plus, madame ? »

 

 

 

 

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8 novembre 2012 4 08 /11 /novembre /2012 18:39

 

 

J'ai le plaisir d'annoncer ici :

 

 

affiche-Suzanne.jpg

 

 

Et Devant moi  

Première étape de travail 

Un spectacle de la Compagnie des Chercheuses d’Or 

 

Beaucoup de jeunes filles se frottent au début de leur vie sexuelle et affective à une relation avec un homme plus âgé. Étonnamment beaucoup. Qu’il s’agisse d’un viol ou, au contraire, d’une relation consentie ou même ardemment désirée par l’adolescente, la rencontre d’une jeune fille en construction et d’un homme adulte laisse des traces. Ce sont ces traces que nous voulons explorer à travers l’histoire de Serge et Annabelle.

 

Les 23 et 24 novembre 2012 à 20h30 aux Ecuries de la Vénerie, 3 place Gilson, 1170, Watermael-Boistfort (maison communale). 

 

Avec : Marie-Astrid Legrand, Steve Driesen et Léonore Frenois

Texte et mise en scène : par Suzanne Emond

Scénographie : Julie Michaud et Morgane Steygers

Son : Marie Paulus

Regard marionnettique : Jean-Michel Distexhe

 

Réservation : 02/672 14 39 begin_of_the_skype_highlighting     end_of_the_skype_highlighting
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7 novembre 2012 3 07 /11 /novembre /2012 18:56

 

Je me suis souvent dit que l’on pourrait faire une anthologie des plus intéressantes avec la première apparition, dans un roman, de la personne dont va tomber amoureux – ou dont tombe immédiatement amoureux – le héros ou l’héroïne. Tous les registres sont possibles : longue description ; simple évocation de l’un ou l’autre détail qui attire l’attention ou la curiosité ou l’admiration ou, déjà, l’enthousiasme ; ou qui attire, au contraire, une première réaction de rejet – rejet qui se transformera par la suite en des sentiments plus mélangés, puis en un intérêt de plus en plus vif et bientôt en une attirance de plus en plus passionnée…

 

J’y ai pensé à nouveau en relisant Transit, le superbe roman d’Anna Seghers (1900-1983). Intense plaisir d’une relecture. J’avais lu ce livre il y a vingt-cinq ans, lors de sa parution en français, et je me rappelle que je n’avais pu le lâcher. Depuis, il me suffisait de l’apercevoir dans ma bibliothèque (comme d’ailleurs bien d’autres livres ; comme peut être chaleureux le voisinage de sa bibliothèque !), pour ressentir une présence amie. Voilà un roman qu’un jour je relirai, me suis-je dis souvent en l’apercevant soigneusement rangé, avec déjà, au fond de la bouche, comme un avant-goût du plaisir que j’éprouverais à m’enfoncer dans sa lecture mais aussi avec un peu d’appréhension, à l’idée que peut-être je ne retrouverais pas la fascination de ma première lecture. Eh bien, cette fascination, je l’ai retrouvée, avec de surcroît ce bonheur tout particulier qui est celui, non pas de découvrir, mais de revisiter un univers que l’on a aimé – ce bonheur qui est un peu semblable à celui de se retrouver dans une ville étrangère dont une première visite vous avait comblé…

 

C’est l’histoire d’un Allemand antinazi, évadé juste avant la guerre d’un camp de prisonniers politiques et réfugié en France, puis arrêté par la police française comme sujet étranger dangereux et replacé dans un camp, français cette fois, dont il vient de s’échapper encore, au moment où commence le roman. C’est le moment aussi où l’armée d’Hitler pénètre sur le territoire français et le conquiert rapidement, au grand désespoir de tous les Allemands qui s’y trouvent pour avoir fui le régime nazi.

 

Le héros et narrateur du roman profite du chaos qui règne sur les routes pour gagner Paris. Une suite de circonstances le conduit à un petit hôtel de la rue de Vaugirard. La patronne lui annonce qu’un de ses compatriotes vient de s’y suicider et lui demande de la débarrasser de la valise du mort. Le narrateur découvre ainsi qu’il s’agit d’un écrivain, nommé Weidel, juif et antifasciste, qui a agi par désespoir à l’entrée de l’armée allemande dans Paris. Son passeport est pourvu d’un visa mexicain. Aussitôt, le narrateur décide de s’attribuer l’identité du mort, de profiter du véritable sésame qu’est ce visa et de gagner Marseille où il est encore possible de s’embarquer en direction du Nouveau Monde.

 

Toute la suite du roman se passe à Marseille. Car les choses ne sont pas si simples, il faut aussi obtenir un visa de sortie et d’autres autorisations encore. De nombreux autres réfugiés hantent les bureaux administratifs et les consulats. Les chambres d’hôtels crasseux sont surpeuplées, la police fait des rafles, tout est incertain, et la description que donne Anna Seghers de cette population angoissée qui tourne en rond en espére pouvoir s’échapper est d’une incroyable humanité.

 

Et l’apparition de l’être aimé ? J’y arrive. Il faut d’ailleurs parvenir au tiers du roman pour la découvrir. Le narrateur tue le temps dans divers bistrots du Vieux-Port et particulièrement dans celui qui a pour nom le Mont-Ventoux. C’est là qu’il s’adresse à un interlocuteur anonyme – le lecteur – comme s’il était assis en face de lui (je fais partie de cette catégorie de lecteurs qui aime particulièrement que les narrateurs de roman s’adressent à eux, tout comme, dans plusieurs romans que j’ai écrits, j’ai aimé, moi aussi, m’adresser au lecteur). C’est aussi au Mont-Ventoux, que par une fin d’après-midi…  

 

   Il était six heures du soir. Mon regard vide, par-dessus les têtes des gens, fixait la porte. Elle tourna une fois de plus. Une femme entra. Que vous dirai-je ? Je puis seulement dire : elle entra. L’homme qui s’est suicidé rue de Vaugirard, il savait s’exprimer autrement. Moi, je ne puis que dire : elle entra. Ne vous attendez pas à ce que je vous la décrive. Ce soir-là, d’ailleurs, je n’aurais pas su dire si elle était blonde ou brune, si c’était une femme ou une jeune fille. Elle entra. Elle s’arrêta et regarda autour d’elle. Il y avait sur son visage une expression d’attente exaspérée, presque de crainte. On eût dit qu’elle espérait et redoutait de trouver quelqu’un en cet endroit. Mais, quelles que fussent les pensées qui l’entraînaient, elles n’avaient certes rien à faire avec des histoires de visas. Elle traversa d’abord la partie de la salle que je pouvais embrasser du regard, celle qui donnait sur le quai des Belges. Je vis encore le bout pointu de sa capuche sur la grande vitre devenue grise maintenant. J’eus peur qu’elle ne revînt plus jamais : il y avait là-bas, dans l’autre secteur de la salle, une porte qui menait au dehors : elle ne faisait que passer, sans doute. Mais elle revint presque aussitôt. Sur son jeune visage, l’expression d’attente cédait à la déception.

  Jusqu’alors, quand une femme survenait, une femme qui pouvait me plaire, mais qui ne venait pas pour moi, j’avais toujours réussi à me convaincre que je ne l’enviais pas à celui qui l’aimait, et que rien d’irremplaçable ne m’avait échappé. La femme qui passait maintenant près de moi, je ne la laissais à personne. Il me semblait insupportable qu’elle fût entrée, mais pas pour moi ; seule une chose eût été aussi désastreuse : qu’elle ne fût pas entrée du tout. Elle examinait encore une fois, très attentivement, la partie de la salle où je me trouvais moi-même. Elle scrutait tous les visages, toutes les places, comme les enfants cherchent, avec une insistance maladroite. Quel était donc celui qu’elle cherchait désespérément ? Qui pouvait donc être attendu avec cette ferveur ? Qui pouvait provoquer cette déception amère ? Cet homme qui n’était pas là, j’aurais voulu l’assommer à coups de poing.

   Enfin, elle découvrit, un peu à l’écart, nos trois tables. Elle regarda attentivement les gens qui y étaient assis. Pour aussi absurde que cela paraisse, j’eus un moment l’impression que c’était moi qu’elle cherchait. Elle me regarda, moi aussi, mais d’un œil vide. Je fus le dernier qu’elle dévisagea. Maintenant, elle sortait pour de bon. Je vis encore une fois sa capuche pointue, dehors, devant la fenêtre.

            Anna Seghers, Transit, traduit de l’allemand par Jeanne Stern,

Editions Alinea, puis Le livre de poche

 

Coup de foudre. Seras-tu surpris, ô mon lecteur, si je t’apprends que cette femme, dont le narrateur aurait voulu assommer à coups de poing l’homme qu’elle cherche désespérément, n’est autre que la femme de l’écrivain suicidé dont il a pris la place ? La suite, tu la découvriras lorsque tu auras couru chez ton libraire pour te procurer Transit et que, comme moi, tu t’enfonceras dans sa lecture, de plus en plus fasciné…

 

Ai-je déjà dit quelque part sur ce blog que j’ai un attachement tout particulier pour les romans où s’effectue une substitution d’identité, où quelqu’un se fait passer pour quelqu’un d’autre ? Etrange jeu de doubles, plus étrange ici encore, car c’est d’un mort que beaucoup pourtant, et à commencer par sa femme, croient vivant que l’on a pris l’identité…

 

Je terminerai ce billet un peu long en disant que le suicide de Weidel, raconté par Anna Seghers, n’est autre que la transposition romanesque du suicide, dans les mêmes circonstances, c’est-à-dire à l’entrée des Allemands dans Paris en 1940, de l’écrivain Ernst Weiss, qui fut l’ami de Kafka et l’auteur, notamment, du Témoin oculaire ; ce roman raconte l’histoire d’un médecin qui, au cours de la première guerre mondiale, guérit un caporal d’une cécité causée par des crises d’hystérie ; le caporal en question se nomme Adolf Hitler…

 

 

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3 novembre 2012 6 03 /11 /novembre /2012 12:00

 

 

L’écrivain mexicain Alvaro Uribe (homonyme de l’ancien président colombien) a consacré un petit livre à trois auteurs latino-américains parmi les plus importants et qui lui sont chers, Borges, Cortázar et Rulfo. En plus de remarques brèves mais très aiguës sur l’œuvre de chacun d’entre eux, il évoque les occasions où il a pu les rencontrer et, à propos de Cortázar, une scène quelque peu insolite lors de son enterrement au cimetière du Montparnasse. Je cite assez longuement car la bonne compréhension de cette scène demande qu’on lise aussi le récit de ce qui la précède :

 

 Je ne sais toujours pas laquelle de ces deux émotions fut la plus intense quand j’appris sa mort : le regret d’avoir gaspillé tant d’occasion d’approcher une personne exceptionnelle ou la tristesse de savoir que plus jamais je ne lirais un nouveau livre de Cortázar. La nouvelle s’était répandue en quelques heures. Moi, je l’appris par un appel téléphonique qui me réveilla à neuf heures du matin.  A moitié endormi, je compris que l’enterrement avait lieu à onze heures. Peut-être ai-je pensé fugacement que Cortázar était totalement indifférent à ces solennités mais je me suis plutôt concentré sur le fait que nous avions à peine le temps de nous préparer et de courir au cimetière. J’emploie le pluriel parce que, en ce mois de février 1984, j’étais déjà marié et que V. H., un ami qui aujourd’hui, de façon inexplicable, vit en Autriche, était arrivé le soir précédent pour passer une semaine à Paris avec mon épouse et moi.

   Je dois à la vérité de dire qu’à cette époque elle ne s’entendait pas très bien avec V. H. Il n’est pas utile d’expliquer en quoi le triangle que nous formions involontairement s’ajustait ou s’opposait au triangle isocèle formé par le vieil ami, la jeune épouse et le mari incapable de délimiter les territoires. Il suffira de signaler que les motifs inavoués de la tension s'étaient matérialisés dans nos relations personnelles avec les chats. Pour résumer, je dirai qu’ils étaient indispensables à ma femme depuis l'enfance, que, depuis l'enfance, ils provoquaient chez V. H. une allergie incontrôlable et qu'ils m'étaient indifférents depuis toujours. La résultante de ces forces centrifuges fut qu'elle acheta un chat avec ma bénédiction mais que, de sa propre initiative, elle garda une pièce de notre appartement perpétuellement fermée pour que V. H. puisse nous rendre visite sans trop souffrir. Habilement, je caressais 1'animal en présence de mon épouse et je l’ignorais avec ostentation quand j'étais seul avec mon ami. Aujourd’hui, je connais mieux les hommes, les femmes et les chats et je sais qu'alors je ne trompais que moi-même.

   Ce jour-là nous découvrîmes que notre système de sécurité avait une faille. J’ai déjà dit que V. H. était arrivé à Paris la veille. Comme il est de tradition entre deux vieux amis qui ne se sont plus vus depuis longtemps, nous bûmes jusqu’à l’ignominie. Ma femme, sans nous accompagner à l`excès, assista jusqu'au bout de notre conversation à bâtons rompus. Quand le téléphone sonna à neuf heures le lendemain aucun de nous n`avait l'esprit clair. Ni elle ni moi, qui avions fait notre toilette les premiers, ni notre hôte qui se promenait à moitié nu pendant que nous prenions un café, personne ne se rendit compte que la serviette que V. H. avait choisie sans nous consulter et qui l’enveloppait maintenant à moitié, était restée pendant plus d’un mois dans un coin du débarras où le chat faisait la sieste.

   C'était une de ces matinées d'hiver, intéressantes à observer de la fenêtre d’une pièce avec chauffage central mais horribles pour s'exposer aux intempéries, au cours de laquelle il n'y a pas un seul nuage dans le ciel, la lumière est si brillante qu’elle ressemble à de la glace pure et le soleil grelotte dans une sorte de blancheur intemporelle. Il faisait je ne sais combien de degrés sous zéro. Le souffle des nombreuses personnes rassemblées au cimetière Montparnasse se congelait à l'instant même où il sortait des bouches. Les joues et les nez avaient rougi sous le froid. Tandis que nous rejoignions la foule qui suivait le convoi funèbre, je remarquai que le visage le plus rouge était celui de V. H. La serviette saturée de poils de chat faisait son effet. Les éternuements et les larmes incontrôlables de l’allergie avaient commencé.

   Le cortège s'arrêta devant la tombe simple où, quelques années auparavant, on avait enterré Carol Dunlop, la dernière femme de Cortázar. je distinguai sa première épouse protégée par la foule, la deuxième flanquée de quelques fidèles, presque tous les artistes et écrivains latino-américains de Paris que je connaissais, plusieurs intellectuels français, le spectaculaire ministre de la Culture Jack Lang. Des dizaines de photographes et de journalistes sans caméras luttaient contre une multitude de curieux pour être témoins des rares actions. Quand les employés de pompes funèbres eurent terminé de descendre le cercueil, une file serrée se forma pour dire un dernier adieu au défunt. La poussée de la foule nous sépara. Ma femme et moi nous restâmes loin des veuves et autres personnalités qui présidaient la cérémonie. V. H., plus préoccupé par son allergie que par l’ordre de preséance, émergea du tumulte aux côtés de Jack Lang.

   Des projecteurs que je n’avais pas vus s'allumèrent au moment où le ministre s'inclinait pour déposer une fleur sur le cercueil. Derrière lui, criblé de flashes, V. H. pleurait à chaudes larmes. L'allergie gonflait son visage. Dieu sait d’où il avait sorti un mouchoir dont il essuyait ses larmes et dans lequel il se mouchait bruyamment. Je pense qu'il ne savait pas ce qu`il faisait. Il semblait absorbé, concentré sur le malaise qui l’étouffait. Il ne se rendit pas compte que des cameramen, se méprenant sur sa souffrance spontanée, oubliaient la douleur officielle de Jack Lang et se mettaient à le filmer, lui. Il ne remarqua pas non plus que les autres assistants le regardaient avec compassion et attendaient respectueusement qu'il reprît contenance. V. H., en larmes, avait usurpé sans le vouloir le rôle de parent principal de cet enterrement.

   Mon tour arriva enfin. Si l’expression consacrée dans ces cas-là signifie une forme réfléchie du chagrin, je crains de n'avoir pas su me recueillir devant la tombe de Cortázar. Je me dispersai plutôt. J'aurais dû évoquer l'homme extraordinaire qui disparaissait dans le néant. J’aurais dû me rappeler l'une de tant de ses pages que j’avais lues avec ferveur. Mais je pris à peine le temps de contempler le cercueil. Un autre spectacle plus voyant me distrayait. Dans un sentier contigu au cimetière, V. H. était entouré de gens. Il pleurait toujours mais avec moins d'intensité peut-être. De temps en temps, il frottait encore son visage altéré avec son mouchoir. Je vis un quinquagénaire barbu et déguenillé, en qui je crus reconnaître un lamentable poète centraméricain, lui taper sur l’épaule. Je vis une femme minuscule et surmontée d’un énorme chapeau noir, en qui je reconnus sans aucun doute possible une redoutable narratrice mexicaine, s’étirer pour l’enlacer. Surpris par l’attention dont il était l`objet, V. H. se laissait consoler.

   Je compris que l'allergie se calmait et j’allai, avec ma femme, sauver V. H. des crédules qui lui présentaient leurs condoléances. Aucun de nous trois, dans le taxi qui nous ramenait à la maison, n'eut l'idée de mentionner « De la conduite à adopter dans les veillées funèbres ». Mais je sais que nous pensions tous à la même chose. Dans cette nouvelle il est démontré une fois pour toutes que la mort est une habitude ridicule. Seul un fameux pourrait croire que les cronopes la prennent au sérieux. De son éternité, qui n'a aucune raison de se confiner dans les livres, Julio Cortázar apprécie certainement que nous soyons sortis de son enterrement morts de rire.

 

            Alvaro Uribe, L’autre moitié, Editions La lettre volée, coll. Palimpsestes

 

Je reviendrai prochainement sur Cronopes et Fameux, un des livre de Cortázar qui m’ont le plus enchanté Juste cet extrait, pour vous mettre en appétit, si d’aventure vous ne connaissiez pas encore ce livre magnifique :

 

La photo était floue

 

Un Cronope sur le point d’ouvrir la porte de sa maison met la main dans sa poche et, au lieu d’en retirer ses clefs, il en sort une boîte d’allumettes, et voilà notre Cronope qui se désole et se prend à penser que s’il trouve des allumettes à la place de ses clefs, c’est peut-être que le monde s’est soudain déplacé et ce serait horrible de trouver son portefeuille plein d’allumettes et le sucrier plein d’argent et le piano plein de sucre et l’annuaire du téléphone plein de musique et la penderie pleine d’abonnés et le lit plein d’habits et les vases pleins d’autobus. Comme il pleure notre Cronope, comme il pleure et se lamente, il court se regarder dans une glace mais comme la glace est légèrement de biais, ce qu’il voit c’est le parapluie de l’entrée et ses craintes se confirment, il tombe à genoux et sanglote en joignant ses petites mains sans savoir pourquoi. Les voisins, des Fameux, accourent pour le consoler, mais il se passe des heures avant que le Cronope ne sorte de son désespoir et accepte une tasse de thé qu’il regarde et examine longuement avant de la boire, des fois qu’à la place de la tasse de thé il y aurait une fourmilière ou un livre de Paul Bourget.

 

Julio Cortázar, Cronopes et Fameux, Editions Gallimard, coll. Folio,

traduit de l’espagnol par Laure Bataillon

 

 

 

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26 octobre 2012 5 26 /10 /octobre /2012 10:26

 

Découverte du dernier recueil d’Yves Namur, La tristesse du figuier. Simplicité même du langage, et pourtant, à chaque fois, les quelques mots du poème vont à l’essentiel. Comme une voix amie qui nous chuchote, en toute sérénité, des évidences oubliées, qui nous ramène vers notre centre de gravité, qui nous redit la simplicité même des quelques éléments essentiels auxquels peut se raccrocher le regard ou la pensée. Le genre de poème que l’on emporte pour la journée, bien au fond de soi, et auquel on revient lorsque, comme c’est le cas si souvent, il y a trop de bruit, trop d’idioties, trop de ces vulgarités que l’on nous assène au quotidien. Ainsi, ce rappel d’un silence originel :

 

                                                                                                                      Pour Nuno Júdice 

 

            J’ai souvent pensé à ceci :

 

            Il doit encore bien exister quelque part dans le monde

            Des fragments de silence

Dont l’homme ne s’est jamais approché.

 

Quelques fragments,

Cachés peut-être tout au fond d’un puits perdu

 

Ou sur les parois d’une caverne profonde

Et encore inexplorée.

 

En quelque sorte des lambeaux,

Des fragments de ce qui pourrait être du silence originel

 

Dont seuls quelques insectes minuscules

Partageraient les secrets.

 

Et je me dis parfois que penser ainsi n’est pas bon,

Et qu’il n’y a que les poètes pour se nourrir de hasard, de coïncidences et de riens…

 

            Yves NAMUR, La tristesse du figuier, Editions Lettres vives

 

Relisons : « du silence originel / Dont seuls quelques insectes minuscules partageraient les secrets ». Et laissons vagabonder notre imagination : ce que de tels mots laissent entrevoir, un silence profond, caché et secret, peut-être véhiculé par de minuscules insectes, est de l’ordre du fabuleux…

 

Comme celle que je viens de transcrire, plusieurs pages de ce recueil sont écrites en dialogue avec des écrivains dont Yves Namur se sent proche. Nuno Júdicen’est pas seulement le dédicataire du poème mais les derniers mots de celui-ci, imprimés en italiques, sont une citation d’un superbe recueil du poète portugais, Un chant dans l’épaisseur du temps (Poésie Gallimard).

 

 

***

 

Vers la fin du livre, une courte suite de textes intitulée « La montée au Struthof », évocation très sobre du terrible camp de concentration installé par les nazis en Alsace, est, quant à elle, d’une tonalité bien plus douloureuse (et l’on ne s’étonnera pas qu’elle soit placée sous l’égide de la Fugue de mort de Paul Celan).

 

            Dans la tristesse du figuier

 

            Vivent encore des hommes et des femmes

Qui ont l’âme ouverte et la vie

Déjà brûlée.

 

Ils sont là comme ces moutons sans berger,

Qui n’attendent plus rien, ni la vie

Ni la mort,

 

Ni même la terre qu’on leur a promise.

 

Tout au plus espèrent-ils aujourd’hui ne pas trop nous déranger.

 

Comme en écho, je voudrais rappeler ici la part de l’œuvre de Jean Cayrol que l’on a regroupée sous le titre « Œuvre lazaréenne », essais, poèmes et romans écrits dans les années qui suivirent le retour de l’écrivain du camp de Mauthausen. Et singulièrement ces quelques lignes extraites de l’essai Lazare parmi nous, publié en 1950 :

 

   Je lis dans un manuscrit de femme déportée une phrase, à la fin d’une page, qui me paraît une clef essentielle :

               « Mais comment vais-je faire pour mourir ? »

   Le déporté a vécu jusqu’à l’usure sa mort, sa condamnation, sa damnation (…).

           

                        Jean Cayrol, Oeuvre lazaréenne, Seuil, Coll. Opus

 

Nulle morbidité pourtant dans ces écrits nés « directement d’une telle convulsion humaine, d’une catastrophe qui a ébranlé les fondements mêmes de notre conscience ». L’accent, bien au contraire, y est mis sur la dimension exceptionnelle de la résistance humaine face à la barbarie totale qui lui fut imposée :

 

   Nous avons pensé qu’il était utile, (…) dans l’étonnante frivolité du monde moderne, de (…) tenter d’expliquer comment naissaient, dans un univers voué à l’échec et à la négation, toutes les défenses surnaturelles de l’homme, comment elles se développaient clandestinement et comment elles survivaient dans des prolongements multiples, difficilement repérables.

 

C’est Jean Cayrol, on le sait, qui écrivit le texte de la voix off de Nuit et brouillard, le mémorable documentaire sur les camps réalisé par Alain Renais en 1956. Se rappellera-t-on que la censure de l’époque exigea que l’on dissimule un képi de gendarme français que l’on apercevait un instant dans un coin de l’écran, au passage d’une colonne de déportés conduits vers un des trains à bestiaux dans lesquels ils seraient acheminés vers ces lieux de mort ? Voici encore les derniers mots de ce texte saisissant, que disait dans le film le jeune Michel Bouquet :

 

   Et il y a nous qui regardons sincèrement ces ruines comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombres, qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s'éloigne, comme si on guérissait de la peste concentrationnaire, nous qui feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin.

 

Me suis-je beaucoup éloigné du poème d’Yves Namur ? Non, je ne le pense pas.

 

 

 

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18 octobre 2012 4 18 /10 /octobre /2012 18:12

 

 

On trouve dans de nombreux romans un passage où un personnage se regarde dans le miroir. Instant rêvé – c’est presque un cliché narratif – pour un simple portrait (« il n’aimait pas trop ce visage aux yeux trop petits, au nez trop grand et aux oreilles décollées, etc., etc. »), ou un constat (« quelle tête j’ai ! pas étonnant, avec ce qui m’arrive ! »), sinon une introspection (« qu’avait-il fait, bon sang, pour en arriver là, à n’être plus que l’ombre de lui-même, même plus le courage de se raser et ce col de chemise noirâtre, etc., etc. »), voire même une mise au point, une fouille psychologique, une décision à prendre, que sais-je encore.

 

Au cinéma, dans les films dits « à caméra subjective » (j’ai un souvenir très intense de La Dame du lac de Robert Montgomery (1947) ou de La Femme défendue de Philippe Harel (1997)), la présence d’un miroir est le seul moment où apparaît le visage du protagoniste. Moment important, parce que rare, et où on a soudain l’impression – forcément – d’un violent changement de perspective, le regardant devenant, pour quelques secondes, regardé…

 

Dans L’Inaperçu, le beau roman de Sylvie Germain que je viens de lire, ce passage par le miroir, assez long, est un moment pivot de l’histoire qui nous est racontée. Sabine, l’héroïne, s’observe, s’interroge, mais la réponse, la décision de changer de vie qu’elle prend à cet instant, ne vient pas tant de son visage qu’elle questionne – même si celui-ci lui révèle, après tant d’années de vie déjà, la vivante qu’elle est (oui, on est bien à un tournant essentiel du livre !). Non, la réponse, semble-t-il, vient de… ses pieds vers lesquels glisse ensuite son regard. Jolie façon d’utiliser de biais le procédé narratif :

 

   Sabine s’est retrouvée seule dans la grande maison, du coup elle a consacré davantage encore que par le passé son temps et son énergie à son travail. Son magasin prospérait, le sens de sa vie s’étrécissait à mesure. Un soir, de retour dans sa maison déserte, tard comme à l’accoutumée, elle a ressenti physiquement la vacuité de sa demeure et celle de son existence. Cela l’a saisie à la nuque, comme si une main s'abattait d'une poigne sûre et froide pour la mettre aux arrêts. Elle a poussé un cri étouffé, s’est retournée vivement. Il n’y avait personne, juste son reflet, là-bas, dans le grand miroir mural à l`autre extrémité du salon. Elle s'est dirigée à pas lents vers le miroir ou son reflet grandissait et se précisait progressivement, tel un passant qui s'avance à la rencontre d'un autre dans une rue étroite et rectiligne. Mais à la différence des passants qui évitent de se regarder droit dans les yeux lorsqu'ils se croisent, se contentant d’un coup d’œil furtif jeté de biais, elle s'est approchée tout près de la glace, s'est campée devant et s’est dévisagée. Depuis son enfance, elle s’était regardée des milliers et des milliers de fois, souvent avec une grande attention, tantôt en scrutant tel ou tel détail de son visage ou de son corps, tantôt évaluant l’ensemble, son expression, son port, l’élégance de sa mise. Mais ainsi, jamais encore elle ne s’était vue. Ainsi : à l’improviste, sans souci de son apparence, de son teint ou de sa ligne, de sa beauté, de son allure. Sans souci de quoi ni de qui que ce soit, surtout pas de sa propre image.

   Ainsi : prise au dépourvu, dans le dénuement de la surprise, dans l’émoi de l’étonnement. Et pour la première fois elle a vu son regard, nu, libre d’elle-même. Un regard intense et calme, sans réflexivité, posé droit sur elle. Non pas sur elle, Sabine Bérynx, femme d'âge déjà mûr, mais sur la vivante qu'elle était, tout simplement, très puissamment. Elle, une vivante, une personne, une humaine. Une éphémère du monde, une passagère du temps, une mortelle. Un petit mystère d’être parmi des milliards d’autres, unique et anodine, furtive et immortelle. Une formidable promesse – mais de quoi ? Elle s'est tenue face à cette autre silencieuse, a soutenu un moment son regard radiant de nudité, implacable de placidité, de patience, elle a entendu les questions muettes qu’elle lui adressait, a écouté son appel monté des lointains du temps, du plus profond de son humanité, des pores de sa peau, de l’ombre de ses prunelles, du tain du miroir, de l'instant, puis elle a baissé ses paupières soudain alourdies, humides de confusion. Que répondre à un tel regard ? Le sien, désemparé, béait vers le sol. Alors elle a aperçu ses pieds, là, sagement posés sur le plancher de bois. Deux pieds fatigués d'avoir marche, piétiné, porté son corps toute la journée, deux pieds fourbus dans leurs jolis escarpins de cuir vieux rose, et elle a souri.

   Elle s’est déchaussée, a considéré ses pieds en les soulevant et les agitant tour à tour; des pieds minces, bien cambrés, mais le gauche déjà en voie d'enlaidissement avec l'émergence d'un oignon rougeâtre, et des cors sur les orteils. Elle a souri du ridicule de son état, puis elle a de nouveau affronté le miroir. La réponse à la question lancée par son regard détaché d'elle lui est venue subitement, soufflée par ses pieds : « Debout, en marche ! » Elle n’avait rien d'autre à dire, rien d'autre à proposer. Il lui a semblé que le regard relâchait un peu sa tension, que sa gravité se teintait d'ironie.

 

            Sylvie Germain, L’Inaperçu, Le livre de poche

 

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12 octobre 2012 5 12 /10 /octobre /2012 15:51

 

Le petit écran… A vrai dire, très souvent plus si petit que ça et même parfois grand, très grand, sinon carrément gigantesque...

 

Voici à son propos, ou plutôt à propos du spectacle du monde qu'elle nous renvoie, quelques textes au hasard de mes lectures récentes - n’hésitez pas à en communiquer d’autres du même registre, on trouverait facilement de quoi faire une petite anthologie.

 

D’abord, un superbe passage de Regarde la vague, le roman de François Emmanuel :

 

Et dans l’ombre de la pièce voisine, face à l’énorme masse de Juan, le mari de Lili, le rectangle lumineux de la télévision faisait défiler ses images saccadées, indifférentes à la joie ambiante, ses éternelles images d’incendies, d’avions larguant des trombes d’eau de leurs soutes, de pompiers repartant à l’assaut du feu, de riverains en colère, de forêts calcinées, fantomatiques, séquences suivies d’autres séquences, aux compositions invariables, aux lancinantes réitérations, à présent les restes de l’hôtel de luxe dévasté l’avant-veille par un attentat, long plan balayant une foule de manifestants en colère, interview d’un touriste en maillot, torse nu le long d’une piscine et dont on devinait le propos martial : nous ne changerons pas notre mode de vie, ultime posture de l’héroïsme, reprise à l’identique par des hommes en costume gris sortant de limousines, se serrant la main sur des seuils, lisant un texte face aux micros, avant que ne les balayent d’autres images, cent fois vues, revues et pourtant obsédantes, pans de banquise qui s’effondrent, villes envahies par l’eau grise, baraquements de tôles emportés comme fétus par la tornade, un homme souriant dépose un bulletin dans une urne, des activistes en keffieh brûlent le drapeau étoilé, pointent au ciel le canon de leur Kalachnikov, et ainsi pour chaque livraison journalière cette geste sanglante qu’ils donnaient pour le réel du monde, l’histoire en marche du monde, cette actualité remâchée des mêmes dépêches d’agences, servies d’une langue à l’autre par les mêmes propos alarmistes, les mêmes images de mort, reproduites à l’infini pour des millions de regards, emplis et vidés par ses images, sans autre mémoire de celles-ci que celle d’une longue et morbide fascination, une mélopée, un bercement de chocs répétés, corps en pleurs, corps en colère, corps en charpie, rafales de corps absorbés dans le puits noir de l’amnésie, comme le vieux Juan qui ne reconnaissait plus personne, grimaçait maintenant sans raison et que Lili attachait au fauteuil avec des sangles à un mètre à peine de l’écran afin qu’il se tienne tranquille, se repaisse de ces images, cesse enfin de marmonner.

 

            François Emmanuel, Regarde la vague, collection Points.

 

Dans un enchaînement qui la vide de tout sens, la vue d'une société en débris. Et dire que celui qu’on attache ici devant l’écran, de toute manière, a perdu l’entendement…

 

Ensuite, cette histoire que raconte Gabriel Ringlet au seuil de Ma part de gravité  :

 

   Il n’était pas dangereux, vraiment pas, mais il délirait quelquefois – de-lira –, il sortait du sillon. Et, en prison, on ne les aime pas beaucoup ces sorties-là, elles font encore plus peur que l’évasion. Ainsi, dans sa folie, il réclamait la télévision. Savait-il ce qu’il demandait ? Depuis son enfermement, au réfectoire, au préau, il entendait parler de télévision. L’obsession le rendait nerveux. Il en faisait une idée fixe. Chaque jour, depuis plusieurs semaines, il insistait, suppliait : Qu’on me l’installe, s’il vous plaît !

   Un soir, des gardiens lui annoncent qu’ils vont satisfaire sa demande, qu'il va l’avoir sa fenêtre magique et, de fait, ils entrent un peu plus tard dans la cellule accompagnés d’une petite table et d’un poste : un vrai téléviseur avec de vrais boutons. Il rayonne. Comme chez un enfant qui découvre enfin le jouet espéré depuis si longtemps, l’émerveillement éclate sur son visage. Il s'assied au bord du lit et regarde l’écran. Quel écran ? Il n’y a pas d'écran. Il n’y a pas de verre, pas de mire. Pour se moquer, les gardiens lui ont offert une carcasse de télévision, un trou avec du plastique autour. Il demande à la faire marcher. On lui dit : «Un moment, il manque quelque chose. » Un surveillant revient avec des photos collées sur des cartons découpés à la dimension de l'écran. On lui explique qu’il doit fixer lui-même les images dans la boîte, une à une, et que c'est ça, la télévision. Il le croit. Il le fait. Il place une image, s’assied, il la contemple, pendant des heures parfois. Il arrive même qu’il la laisse plusieurs jours. Et puis il met une autre image, il passe la série, recommence. Il a enfin la télévision dans sa cellule, comme tout le monde. « Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez ! » (Luc 10, 23)

   Cette histoire véridique, le directeur d’un établissement pénitentiaire me l’a racontée. Nous parlions de son métier, des détenus, des gardiens... et voilà qu’il me dit : « Un jour, dans une prison... » Comment entendre ce défoulement fou ? Pourquoi s'en prendre ainsi au plus pauvre parmi les pauvres ? Mais ce n’est pas la pointe de la parabole. Je sais bien la tension derrière les barreaux, la surpopulation, l’insécurité, la peur, et il arrive que l'un ou l'autre s’égarent. Je vois aussi les étincelles d'humanité, le courage de certains agents. Non, c’est la fin de l’histoire qui m’a retourné. Au milieu de l'ivraie, parmi les épines, cette fleur de folie qui déplace la folie et vient m’interroger à l`intérieur de mes propres terres : que signifie la télévision ? Et quel est son pouvoir jusque dans la cellule de mon salon ?

 

            Gabriel Ringlet, Ma part de gravité, Albin Michel

 

Et encore, ces fulminations de Christian Bobin – extraites d’un chapitre de L’inespérée intitulé « le mal » – mais il faut lire ce petit livre dans sa totalité, on en sort ébroué et recentré :

 

La télévision, contrairement à ce qu’elle dit d’elle-même, ne donne aucune nouvelle du monde. La télévision c'est le monde qui s'effondre sur le monde, une brute geignarde et avinée, incapable de donner une seule nouvelle claire, compréhensible. La télévision c'est le monde à temps plein, à ras bord de souffrance, impossible à voir dans ces conditions, impossible à entendre. Tu es là, dans ton fauteuil ou devant ton assiette, et on te balance un cadavre suivi du but d'un footballeur, et on vous abandonne tous les trois, la nudité du mort, le rire du joueur et ta vie à toi, déjà si obscure, on vous laisse chacun à un bout du monde, séparés d'avoir été aussi brutalement mis en rapport – un mort qui n'en finit plus de mourir, un joueur qui n'en finit plus de lever les bras, et toi qui n'en finis pas de chercher le sens de tout ça, on est déjà à autre chose, dépression sur la Bretagne, accalmie sur la Corse. Alors. Alors qu'est-ce qu'il faut faire avec la vieille gorgée d'images, torchée de sous ? Rien. Il ne faut rien faire. Elle est là, de plus en plus folle, malade à l'idée qu'un jour elle pourrait ne plus séduire. Elle est là et elle n'en bougera plus. Un monde sans images est désormais impensable. Il y aura toujours des jeunes gens dynamiques pour la servir, pour faire la sale besogne à ta place, à la place de tous les autres, au nom de tous les autres. Il faut laisser le bas aller jusqu’au bas, laisser la décomposition organique du monde se poursuivre. C'est vers la fin déjà, ça va vers sa fin, il ne faut rien toucher à l'agonie en cours, ne surtout pas réparer ce qui se détraque – autant mettre du fond de teint sur les joues cireuses d'une morte. Laisser proliférer les images aveugles : quelque chose vient par en dessous, quelque chose vient à notre rencontre. Il y a dans la douleur une pureté infatigable, la même que dans la joie, et cette pureté est en route dessous les tonnes d’imaginaire congelé. En attendant, les images vraies, les images pures de vérité trouvent asile dans l'écriture, dans la compassion de solitude de celui qui écrit, Velibor Čolić, par exemple. Un écrivain yougoslave, il ne fait pas de belles images, il dit ce qu'il voit, c’est aussi simple que ça. Il dit une chose qui se passe à Modriša, en Bosnie-Herzégovine, le 17 mai 1992. Il la dit comme une chose éternelle. Il voit dans la singularité d'un lieu et d`un acte l'éternel du monde depuis ses débuts de monde : ainsi tu peux lire sans que le courage s'en aille, sans que tu te dises à quoi bon, ainsi tu donnes à la phrase le temps de s'écrire, à la douleur du monde le temps d'entrer dans ton esprit pour y délivrer son sens. Tu lis…

 

            Christian Bobin, L’inespérée. Gallimard, Collection Folio.

 

Et Bobin de citer alors le récit sobre et douloureux que fait Velibor Čolić du meurtre barbare d’une famille tzigane par des soldats serbes et de commenter la « parole juste » que trouve l’écrivain pour apporter ce témoignage... 

 

Pour terminer – mais j’aurais pu commencer par eux –, ces quelques mots, extraits du magnifique Producteur de bonheur de Vladimír Mináč, qui date de 1964 (pas si vieux que ça, à l’époque, le petit écran qui, d’ailleurs, l’était encore, petit…) :

 

Je voulais m'acheter un téléviseur.

Un téléviseur !, s'épouvanta Frantisek Ojbaba. Une prison domestique. De la colle pour les mouches ! Tu t'y colles et tu es collé. La fin. Voilà qui fait la preuve du sous-développement de ton âme, mon camarade !

           

Traduit du slovaque par Maja Polackova et Paul Emond, Editions Maelström

 

Ne vous inquiétez pas : avec Mináč, on est dans la satire, le trait est évidemment forcé. La télévision, ce n'est tout de même pas "de la colle pour les mouches" ! Où irait-on ?

 

 

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4 octobre 2012 4 04 /10 /octobre /2012 12:07

 

Je reprends ce blog après une interruption de plusieurs semaines…

 

Découverte, entre autres, ces derniers temps, de plusieurs livres de Christian Bobin. Comment résister à cet amoureux du monde, du quotidien, à ses personnages à l’humanité confondante ? Merveille de la littérature : pouvoir lire avec autant de plaisir, selon l’humeur et les circonstances, des auteurs aussi opposés que Christian Bobin ou Enrique Vila-Matas, Thomas Bernhard ou Adalbert Stifter, David Lodge ou Rainer Maria Rilke, pour citer quelques-unes de mes lectures récentes… A chaque fois un monde, un gouffre dans lequel on tombe avec jubilation, avec l’envie de n’avoir jamais à se relever. « La lecture est ma joie et mon vertige », écrivait Paul Willems.

 

Christian Bobin, donc. Je viens de lire d’une traite La folle allure. Une superbe protagoniste et narratrice, enfant fugueuse, puis adulte figurante (au propre – au cinéma ; au figuré – dans le mariage ou le couple –, alors elle finira par s’enfuir encore). Elle s’appelle Lucie, enfin sans doute, car elle se donne un tas d’autres noms au fil de ses fugues d’enfant. Les premières années, elle les passe dans le cirque où travaillent ses parents, ce qui nous vaut la superbe anecdote par laquelle débute ce petit livre :

 

   Mon premier amour a les dents jaunes. Il entre dans mes yeux de deux ans, deux ans et demi. Il se glisse par la prunelle de mes yeux jusqu'à mon cœur de petite fille où il fait son trou, son nid, sa tanière. Il y est encore à l’heure où je vous parle. Aucun n’a su prendre sa place. Aucun n'a su descendre aussi loin. J’ai entamé ma carrière d'amoureuse à deux ans avec le plus fier amant qui soit : les suivants ne seraient jamais à la hauteur, ne pourraient jamais l'être. Mon premier amour est un loup. Un vrai loup avec fourrure, odeur, dents jaune ivoire, yeux jaune mimosa. Des taches d’étoiles jaunes dans une montagne de pelage noir.

 

   Mes parents sortent en criant de la roulotte, c’est la nuit, les autres roulottes, une à une, s’éclairent, tous en descendent, le clown, l'écuyère, le 'on leur, les femmes, les autres enfants, tous en chemise de nuit, en pyjama ou à moitié nus, ils m'appellent, s’accroupissent sous les camions pour voir si je ne m'y suis pas cachée par jeu et ensuite endormie – c’est déjà arrivé plusieurs fois –, ils s'éloignent sur la place du village, appellent encore, n'appellent plus mais hurlent, des fenêtres commencent à s'allumer aux maisons voisines et des gens se fâchent, crient au tapage nocturne, menacent des gendarmes. C'est ma tante qui me trouve. Elle court aussitôt de l’un à l’autre, impose le silence, fait signe qu'on la suive sans bruit, surtout sans aucun bruit : voilà le cirque au complet qui s'approche de la cage, la porte est entrouverte, je suis allongée sur la paille dorée à l’urine et j’ai les yeux fermés, ma petite tête de deux ans appuyée contre le ventre du loup. Je dors. Je dors d'un sommeil limpide et bienheureux.

 

   Le loup venait des forêts de Pologne. On l`exposait pour attirer les spectateurs pendant l'installation du chapiteau. Il n`entrait dans aucun numéro. Un loup, ça ne se dresse pas. Les gens emmenaient leurs enfants voir le prince noir des contes de fées, la brute superbe. On ne leur disait pas la vérité : que ce loup était plus aimable qu`un lapin, que l`écuyère lui donnait à manger dans sa main et que rien de grave, pas même un grognement, n`était jamais sorti de la montagne de fourrure et d'étoiles. On avait accroché un écriteau en lettres rouges au-dessus de la cage : loup de la région de Cracovie. Les gens étaient plus effrayés par la pancarte que par la bête assoupie au fond de la cage. Mais ils étaient contents, ça leur suffisait comme preuve. Ce sont les noms qui font peur. Les choses sans les noms ce n'est rien, pas même des choses.

 

   Donc toute la tribu est là, en demi-cercle devant le tableau de la petite fille au loup. D’accord il n`est pas dangereux mais, quand même, il y a des limites, mon père s'approche, entre dans la cage et quand il va pour me saisir, le loup redresse la tête, seulement la tête, aucun mouvement du ventre ou des pattes, comme s’il souhaitait ne pas me réveiller – et il se met à grogner pour la première fois, à montrer ses dents jaunies. Nouvelle tentative de mon père, un grognement plus fort, plus net, et les dents qui se découvrent jusqu'aux gencives. Mon père recule, rejoint les autres. On discute, on réfléchit. Le dompteur dit : c'est mon métier, j`y vais. Même réaction, la mâchoire qui claque. On choisit d'attendre. Les heures s’écoulent, silencieuses. Ils sont tous là, grelottant de froid devant la cage, guettant l’instant où le loup va s`endormir. La scène dure jusqu'au matin. Jusqu’à l'aube le loup veille sur mon sommeil. Lorsque, caressée par les premiers rayons de lumière froide, j’ouvre mes yeux, m’étire et commence à me mettre debout, il s'écarte doucement et va à l'autre bout de la cage, gagner un repos mérité. Je ne sors pas tout de suite. je regarde les autres derrière la grille, la pâleur de leurs visages, je ris, je chante, toute rafraîchie par ce sommeil immaculé. On m'empoigne, deux claques sur les fesses et on me boucle une semaine dans la roulotte.

 

            Christian Bobin, La folle allure, Gallimard, Coll. Folio

 

Depuis le début de ce blog, au hasard de mes billets, j’ai créé une catégorie « personnages », pour constituer peu à peu une galerie aussi disparate que pittoresque. Sûr que Lucie y a sa place bien au chaud…

 

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