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16 mars 2013 6 16 /03 /mars /2013 20:58

  

Heureux les heureux, le nouveau livre de Yasmina Reza, roman choral composé de vingt-et-un monologues dont les narrateurs sont plus ou moins liés ou se croisent, commence par le monologue de Robert. Robert est avec Odile, sa femme, ils font leurs courses dans un supermarché, elle s’occupe de l’épicerie, il s’occupe du fromage et choisit un crottin de Chavignol et un fromage jurassien, du morbier. Fureur d’Odile, qui catalyse sur ce pauvre morbier toute l’agressivité que depuis pas mal de temps sans doute elle accumulait à l’égard de Robert. Mais Robert et, dans l’ombre, Yasmina Reza racontent cela bien mieux que je ne pourrais le faire :

 

On faisait les courses pour le week-end au supermarché. À un moment, elle a dit, va faire la queue pour le fromage pendant que je m'occupe de l'épicerie. Quand je suis revenu, le caddie était à moitié rempli de céréales, de biscuits, de sachets alimentaires en poudre et autres crèmes de dessert, j'ai dit, à quoi ça sert tout ça ? – Comment à quoi ça sert ? J'ai dit, à quoi ça rime tout ça ? Tu as des enfants Robert, ils aiment les Cruesli, ils aiment les Napolitains, les Kinder Bueno ils adorent, elle me présentait les paquets, j'ai dit, c'est absurde de les gaver de sucre et de gras, c'est absurde ce caddie, elle a dit, tu as acheté quels fromages ? – Un crottin de Chavignol et un morbier. Elle a crié, et pas de gruyère ? – J'ai oublié et je n'y retourne pas, il y a trop de monde. – Si tu ne dois acheter qu'un seul fromage, tu sais très bien que tu dois acheter du gruyère, qui mange du morbier à la maison ? Qui ? Moi, j'ai dit. – Depuis quand tu manges du morbier ? Qui veut manger du morbier ? J'ai dit, arrête Odile. – Qui aime cette merde de morbier ?!

 

Retour du morbier quelques lignes plus loin :

 

J'empoigne le caddie et je file vers le fond du magasin, je ne la vois pas (elle a toujours eu le don de disparaître, même en situation agréable), je crie, Odile !, je vais vers les boissons, personne : Odile ! Odile ! Je sens bien que j'inquiète les gens autour de moi mais ça m'est complètement égal, je sillonne les travées avec le caddie, je déteste ces supermarchés, et soudain je la vois, dans la queue des fromages (...). Odile, je dis, une fois à sa hauteur, je m'exprime avec mesure, Odile tu en as pour vingt minutes avant d'être servie, partons d'ici et nous achèterons le gruyère ailleurs. Aucune réponse. Qu'est-ce qu'elle fait ? Elle farfouille dans le caddie et reprend le morbier. Tu ne vas pas rendre le morbier ? je dis. – Si. On l'offrira à maman, je dis pour alléger. Ma mère a trouvé récemment un écrou dans un morbier. Odile ne sourit pas. Elle se tient droite et offensée dans la file des pénitents.

                        Yasmina Reza, Heureux les heureux, Editions Flammarion

 

« Qui aime cette merde de morbier ?! », s’est écriée Odile. Comment ? Une merde, le morbier ? Tempête dans le Jura, la belle région où est produit ce fromage qui bénéficie du label AOP (Appellation d’Origine Protégée) ! Voici qu’aussitôt, sur le site internet du journal Le Progrès, les protestations fusent (le courrier des lecteurs – et particulièrement celui qui prolifère sur les sites internet des quotidiens – est toujours, on le sait, chose aussi désespérante qu’hilarante). C’est ainsi que Foxie39 écrit :

 

Préférons le mépris pour cette romancière qui doit encore tout prouver a contrario de l’excellence du fromage Morbier.

 

Tandis que Steack39, n’acceptant pas que l’écrivaine se cache derrière son personnage pour faire savoir ce qu’elle pense du morbier, s’exclame :

 

Aujourd’hui le morbier, demain quel fromage sera dans son soi-disant personnage ???

 

Chanteurra, pour sa part, est plus en colère encore :

 

Pour qui elle se prend ? Est-ce qu’un écrivain français s’est permis de dénigrer un produit quelconque en de tels termes ? NON ! Alors j'espère de tout cœur que les producteurs de ce fromage merveilleux vont se réunir pour porter plainte !!! Que fait la censure ???

 

Quant à Serra, méprisante, elle insiste sur l’ignorance crasse de l’auteure :

 

Si elle savait ce qu'était vraiment ce fromage elle aurait écrit "un" crottin de Chavignol et "un morceau" de morbier ou "du" morbier. On n'achète pas du morbier à la pièce.

 

Contactée par la rédaction du journal, Yasmina Reza a tenu à mettre les choses au point, s’empressant même de gratifier le précieux fromage d’une noble majuscule :

 

Je ne vais ni me défendre ni défendre le Morbier. Le Morbier et moi sommes victimes d’une même personne, épuisée dans un supermarché et sortie de ses gonds, Odile Toscano. C’est elle qui entraîne vos lecteurs jurassiens et moi dans ces tiraillements absurdes. A sa décharge, je rappellerai qu’une femme exaspérée par son mari peut se servir de n’importe quel objet prétexte pour affirmer son désaccord et le traîner dans la pire des boues. Je suis sûre que vos lecteurs ont compris qu’Odile ne parlait pas du Morbier lorsqu’elle dit cette merde.

             Yasmina Reza dans Le Progrès du 24 février 2013

 

La célèbre romancière et dramaturge n’en arrête pas là sa plaidoirie. Imparable est l’argument qu'elle sort de sa manche au coup suivant pour prouver qu’elle n’a rien contre le morbier : pour leur part, les deux autres personnages dont il est question dans le même passage de son livre adorent le fromage jurassien :

 

N’oublions pas que Robert a, quant à lui, choisi d’acheter un Morbier. Cet homme aime le Morbier, comme sa mère.

 

Et d’ajouter :

 

Comme des milliers d’amateurs.

 

Ouf ! La voilà tirée d’affaire, se jurant sans doute, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendra plus. C’est donc sur un ton plus léger qu’elle peut terminer le message qu’elle adresse au Progrès et à ses lecteurs :

 

Prenons les choses du bon côté : pardonnons à Odile son manque de goût et de self-control et trinquons ensemble à l’excellence de votre fromage avec un verre de blanc du Jura !

 

 

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13 mars 2013 3 13 /03 /mars /2013 17:02

 

Plaisir d'annoncer la parution de


Couverture-Nous-sommes-tous-des-K.jpg

                                         image : Maja Polackova

 

 et la création du spectacle

 

par la compagnie La Fabrique des Petites Utopies

du 20 au 23 mars

sous chapiteau à Cran-Gevier (Annecy)

mise en scène de Bruno Thircuir


en tournée jusqu'à l'été (voir www.petitesutopies.com )


Avec : Alphonse Atacolodjou, Anne-Claire Brelle, Suzanne Emond, Isabelle Gourgues, Jean-Luc Moisson

  

Et toute une superbe équipe : Assistante mise en scène Charlotte Meurisse, Scénographie François Gourgues, Création musicale Francis Mimoun, Musique Francis Mimoun et Philippe Kodeko, Dramaturgie Michel Tanner, Costumes Aurélie Alcouffe, Masques Catherine Réau et Solène Junique,  son Quentin Lamouroux, lumières Jean-Christophe Caumes et Matthieu Soret, Construction des décors Ateliers de la Fabrique de théâtre de Frameries, Effets spéciaux Tout en Vrac, Repas Yoann Lebrun, Images Maja Polackova, Administration Emmanuelle Robert, Laure Ceccaldi, Aline Profit

 

 

Affiche-tous-des-K-.jpgimage : Maja Polackova

 

Photos et commentaires suivront...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 





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9 mars 2013 6 09 /03 /mars /2013 12:27

 

 

Quel beau livre ! Quel plaisir de le relire ! On a dit souvent que c’est un des sommets de l’œuvre de Le Clézio et c’est bien vrai. Je n’en ferai ici aucune analyse détaillée, le lecteur intéressé en trouvera facilement et d’excellentes ; par exemple, sur internet :

http://www.academie-en-ligne.fr/Ressources/7/FR10/AL7FR10TEPA0211-Sequence-05.pdf ;

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remmm_0035-1474_1984_num_37_1_2025

 

Une des grandes forces de séduction de ce roman vient, bien sûr, de la superposition des deux histoires racontées en alternance : celle qui se passe entre 1910 et 1912, où un peuple de Touaregs, s’opposant au colonisateur français et forcé de le fuir au Sud, traverse le désert et se fait massacrer au Nord ; et celle, contemporaine (le roman est publié en 1980), d’une de leur descendante qui vit dans un bidonville marocain, échoue dans les bas-quartiers de Marseille, est repérée par un photographe et devient très vite un modèle célèbre mais s’enfuit un beau matin pour retourner vers le désert où elle accouche de l’enfant conçu avec un jeune berger muet avant son départ d’Afrique. Magnifique et émouvant hommage à une civilisation traditionnelle détruite par le rouleau compresseur occidental : la jeune Lalla qui renoue à la fin du livre avec le Sahara de ses ancêtres, y retrouve la paix et des valeurs profondes qui n’ont rien à voir avec ce qu’elle a pu découvrir de la vie européenne.

 

Au fur et à mesure que l’on progresse dans la lecture, le jeu de miroir entre les deux récits se fait de plus en plus intense. Le grand talent de Le Clézio est de faire sentir combien se concentre dans le beau personnage de Lalla le monde qui lui vient de ses ancêtres, une façon d’être qui est forgée dans la vie rude au cœur du désert. L’ombre et l’éclat de l’autre récit pèsent sur elle, comme si elle y puisait toute sa force d’exister. La voici par exemple, bien avant qu’elle ne gagne la France, qui quitte le bidonville pour s’éloigner dans les dunes ; là, vient lui parler un homme que l’on peut croire imaginaire (le grand art narratif de Le Clézio est, bien sûr, de laisser flotter l’indécision). Passage superbement écrit, comme Désert en regorge :

 

C’est le nom qu’elle donne à l’homme qui apparaît quelquefois sur le plateau de pierres. Es Ser, le Secret, parce que nul ne doit savoir son nom.

Il ne parle pas. C’est-à-dire qu’il ne parle pas le même langage que les hommes. Mais Lalla entend sa voix à l’intérieur de ses oreilles, et il dit avec son langage des choses très belles qui troublent l’intérieur de son corps, qui la font frissonner. Peut-être qu’il parle avec le bruit léger du vent qui vient du fond de l’espace, ou bien avec le silence entre chaque souffle de vent. Peut-être qu’il parle avec les mots de la lumière, avec les mots qui explosent en gerbes d’étincelles sur les lames des pierres, les mots du sable, les mots des cailloux qui s’effritent en poudre dure, et aussi les mots des scorpions et des serpents qui laissent leurs traces légères dans la poussière. Il sait parler avec tous ces mots-là, et son regard bondit d’une pierre à l’autre, vif comme un animal, va d’un seul mouvement jusqu’à l’horizon, monte droit dans le ciel, plane plus haut que les oiseaux.

(…)

Alors, pendant longtemps, elle cesse d’être elle-même ; elle devient quelqu’un d’autre, de lointain, d’oublié. Elle voit d’autres formes, des silhouettes d’enfants, des hommes, des femmes, des chevaux, des chameaux, des troupeaux de chèvres ; elle voit la forme d’une ville, un palais de pierre et d’argile, des remparts de boue d’où sortent des troupes de guerriers. Elle voit cela, car ce n’est pas un rêve, mais le souvenir d’une autre mémoire dans laquelle est entrée sans le savoir. Elle entend le bruit des voix des hommes, les chants des femmes, la musique, et peut-être qu’elle danse elle-même, en tournant sur elle-même, en frappant la terre avec le bout de ses pieds nus et ses talons, en faisant résonner les bracelets de cuivre et les lourds colliers.

Puis, d’un seul coup, comme dans un souffle de vent, tout cela s’en va. C’est simplement le regard d’Es Ser qui la quitte, qui se détourne du plateau de pierre blanche. Alors Lalla retrouve son propre regard, elle ressent à nouveau son cœur, ses poumons, sa peau.

 

         J.M.G. Le Clézio, Désert, Gallimard, Coll. Folio

 

« Elle voit cela, car ce n’est pas un rêve, mais le souvenir d’une autre mémoire dans laquelle est entrée sans le savoir » : magie de quelques mots simples - d'un très grand écrivain ! -, superbe façon de dire qui nous fait voir le personnage en train de pénétrer dans une autre réalité, celle de ses ancêtres, celle racontée dans l’autre récit.

 

 

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28 février 2013 4 28 /02 /février /2013 13:58

 

Sur ma table, depuis plusieurs jours, quelques livres de Le Clézio. Les premiers qu’il a écrits et que j’ai lus dès leur parution : Le Procès-verbal, La Fièvre, Le Déluge, L’Extase matérielle ; sensation un peu étrange en retrouvant, des décennies plus tard, les passages que j’ai cochés, les annotations que j’y ai mises… Puis Désert, ce superbe roman, que je me prépare à relire avec gourmandise ; plaisir déjà de le feuilleter, de retrouver en ses premières pages la longue et somptueuse description d’une caravane de Touaregs ; lisez ou relisez donc ces quelques lignes :

 

Ils étaient les hommes et les femmes du sable, du vent, de la lumière, de la nuit. Ils étaient apparus, comme dans un rêve, en haut d’une dune, comme s’ils étaient nés du ciel sans nuages, et qu’ils avaient dans leurs membres la dureté de l’espace. Ils portaient avec eux la faim, la soif qui fait saigner les lèvres, le silence dur où luit le soleil, les nuits froides, la lueur de la Voie lactée, la lune ; ils avaient avec eux leur ombre géante au coucher du soleil, les vagues de sable vierge que leurs orteils écartés touchaient, l’horizon inaccessible. Ils avaient surtout la lumière de leur regard, qui brillait si clairement dans la sclérotique de leurs yeux.

J.M.G. Le Clézio, Désert, Coll. Folio

 

Mais je termine d’abord Diego & Frida, le passionnant ouvrage que l’écrivain a consacré à Diego Rivera et Frida Kahlo, le couple mythique des grands peintres mexicains. Une anecdote racontée dans ce livre me plaît particulièrement. Avant et après la Révolution mexicaine de 1910, le jeune Rivera fait deux longs séjours en Europe et surtout à Paris. C’est la grande époque de son apprentissage artistique. Il va se lier à toute l’avant-garde picturale et deviendra notamment l’ami de Modigliani. Mais dès son arrivée, il est fasciné par un grand précurseur :

 

Diego Rivera a raconté le choc qu’il reçut, dès son arrivée dans la capitale, en découvrant la peinture de Cézanne exposée dans la vitrine du marchand Ambroise Vollard : « J’ai commencé à regarder le tableau vers onze heures du matin. A midi, Vollard est sorti pour aller déjeuner en fermant la porte de sa galerie. Quand il est revenu, environ une heure plus tard, et qu’il m’a trouvé encore plongé dans la contemplation du tableau, Vollard m’a jeté un coup d’œil féroce. De son bureau, il me surveillait, me regardant de temps en temps. J’étais si mal habillé qu’il devait penser que j’étais un voleur. Puis, tout à coup, Vollard s’est levé, a pris un autre Cézanne au milieu de sa boutique et l’a placé dans la vitrine à la place du premier. Au bout d’un instant, il a remplacé la seconde toile par une troisième. Puis il a apporté successivement trois autres Cézanne. Maintenant la nuit tombait. Vollard a allumé les lampes dans la vitrine et a placé un autre Cézanne. (…) Finalement, il est venu sur le seuil, et il a crié : « Vous comprenez, je n’en ai plus ! » Diego ajoute que, rentrant chez lui à deux heures et demie du matin, il fut pris de fièvre et de délire, dus à la fois au froid des rues de Paris et au choc des tableaux de Cézanne.

                        J.M.G. Le Clézio, Diego & Frida, Editions Stock

 

Dans l’histoire de l’art et de la littérature, ces rencontres soudaines et déterminantes sont certainement légion. Il y a longtemps déjà, j’ai évoqué dans ce blog la découverte passionnée de Madame Bovary par le cinéaste Claude Chabrol et par le romancier Mario Vargas Llosa. Dans un de mes prochains billets, j’évoquerai le récit fait par Elias Canetti, autre magnifique écrivain, de sa première lecture, enfiévrée, du Woyzeck de Georg Büchner. Lecteurs fidèles, si vous connaissez d’autres histoires semblables, n’hésitez pas à me les communiquer.

 

 

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6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 09:41

 

C’est un des derniers poèmes de Mandelstam, écrit à Voronèje, en Sibérie, où le poète est mort en déportation en 1938.

 

Sur la terre vide, rebondissant malgré soi

D'une exquise démarche claudicante,

Elle s'avance, à peine devançant

Sa rapide compagne, et l'amie d'un an plus âgé.

Elle est portée par la pesante liberté

De l'émouvante infirmité,

Et on dirait qu'en sa démarche

Est la clé radieuse de l'énigme,

Qui nous enseigne que ce temps printanier

Est l'aïeul de la pierre tombale

Et que tout va recommencer éternellement.

 

Il est des femmes proches parentes de la terre humide,

Et chacun de leurs pas est comme un sanglot lourd.

Voici leur lot : accompagner les morts,

Et les premières accueillir les ressuscités,

Et il est criminel d’exiger d’elles de l’amour,

Et il est au-dessus de nos forces de nous séparer d’elles,

Ange d’aujourd’hui, demain ver dans la tombe,

Et après-demain, à peine une silhouette.

Ce qui fut démarche va devenir inaccessible.

Les fleurs sont immortelles. Le ciel est intact.

Et ce qui sera n’est qu’une promesse.

 

                        4 mai 1937, Voronèje

 

Ossip Mandelstam, Tristia et autres poèmes, Coll. Poésie, Gallimard, traduction François Kérel

 

Je reviens sans cesse ces derniers temps aux quelques pages des « Cahiers de Voronèje (1935-1937) » que l’on trouve dans Tristia, le volume traduit il y a une trentaine d’années déjà par François Kérel (également traducteur du tchèque, dont les romans de Milan Kundera et de Josef Škvorecký).

 

« Mandelstam, dans les poèmes de Voronèje parle pour tous les hommes », écrit Kérel dans son introduction. « Tous les suppliciés, tous les condamnés, tous les proscrits. L’homme traqué, dépourvu de tout, malade, qui sait que sa mort est toute proche, continue de refuser la capitulation. Il écrit, il élabore sans cesse de nouvelles variantes de ses poèmes, il lutte et résiste avec, pour seule arme, ses lèvres qui remuent. »

 

On rêverait à l’infini sur la passante évoquée dans les vers que j’ai transcrits plus haut. Femme de tous les temps et de partout, porteuse de tant de peine mais aussi d’une force inaltérable qui traverse toutes les épreuves. « Les fleurs sont immortelles. Le ciel est intact. »

 

 

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28 janvier 2013 1 28 /01 /janvier /2013 12:21

 

J’ai déjà mentionné ici les Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon, à lire quand le temps vous manque pour une lecture un tant soit peu prolongée. Dans l’œuvre abondante de Julio Cortázar, qui comprend aussi bien de gros romans comme Marelle que de nombreuses nouvelles de toutes dimensions – Cortázar est d'ailleurs l’auteur de « ma plus belle nouvelle du monde », ai-je confié il y a longtemps dans ce blog (il s’agit La lointaine dans Les armes secrètes, Gallimard, coll. Folio) –, apparaissent également un certain nombre de récits ne comprenant que quelques mots. Tours de force narratifs qui obligent notre imagination à découvrir la logique paradoxale qui les organise.

 

Ainsi dans le recueil Un certain Lucas :

 

            Amour soixante-dix-sept 

   Et après avoir fait tout ce qu’ils font, ils se lèvent, se baignent, se talquent, se parfument, se coiffent, s’habillent, et ainsi, progressivement, redeviennent ce qu’ils ne sont pas.

 

Destin des explications

   Il doit y avoir quelque part une poubelle où s’amoncellent des explications.

   Une seule chose inquiète dans un aussi juste panorama : ce qui arrivera le jour où quelqu’un pourra expliquer aussi la poubelle.

 

            Julio Cortázar, Un certain Lucas, Editions Gallimard,

traduit de l’espagnol par Laure Guille-Bataillon

 

Ou dans Cronopes et Fameux :

 

            Histoire

   Un tout petit Cronope cherchait la clé de la porte d’entrée sur la table de nuit, la table de nuit dans la chambre à coucher, la chambre à coucher dans la maison, la maison dans la rue. Là, le Cronope s’arrêta car, pour sortir, il lui fallait la clé de la porte.

 

            Thérapies

   Un Cronope devient médecin et ouvre un cabinet rue Santiago del Estero. Aussitôt accourt un malade qui lui raconte tout ce qui ne va pas et que la nuit il ne dort pas et le jour il ne mange pas.

   – Achetez un grand bouquet de rose, dit le Cronope.

   Le malade s’en va surpris mais il achète le bouquet et guérit instantanément. Plein de reconnaissance, il va revoir le Cronope et lui donne, avec ses honoraires, un bouquet de roses. A peine a-t-il tourné le dos que le Cronope tombe malade, il a mal partout, et la nuit il ne dort pas et le jour il ne mange pas.

 

            Julio Cortázar, Cronopes et Fameux, Editions Gallimard, coll. Folio

traduit de l’espagnol par Laure Guille-Bataillon

 

Toujours dans Cronopes et Fameux, voici nouvelle à peine plus longue, dont l’impeccable trajectoire masque par sa fantaisie le véritable lien de cause à effet qui organise le récit :

 

            Les lignes de la main

   D’une lettre jetée sur la table s’échappe une ligne qui court sur la veine d’une planche et descend le long d’un pied. Si l’on regarde attentivement, on s’aperçoit qu’à terre la ligne suit les lames du parquet, remonte le long d’un mur, entre dans une gravure de Boucher, dessine l’épaule d’une femme allongée sur un divan et enfin s’échappe de la pièce par le toit pour redescendre dans la rue par le câble du paratonnerre. Là, il est difficile de la suivre à cause du trafic mais si l’on s’en donne la peine, on la verra remonter sur la roue d’un autobus arrêté qui va au port. Là, elle descend sur le bas nylon de la plus blonde passagère, entre dans le territoire hostile des douanes, rampe, repte et zigzague jusqu’au quai d’embarquement, puis (mais il n’est pas facile de la voir, seuls les rats peuvent la suivre) elle monte sur le bateau aux sonores turbines, glisse sur les planches du pont de première classe, franchit avec difficulté la grande écoutille et, dans une cabine où un homme triste boit du cognac et écoute la sirène de départ, elle remonte la couture de son pantalon, gagne son pull-over, se glisse jusqu’au coude et, dans un dernier effort, se blottit dans la paume de sa main droite qui juste à cet instant saisir un revolver.

 

Dans un essai particulièrement percutant, « L’art narratif et la magie » (dans Discussions, Editions Gallimard), Borges écrit que « les mots ont une longue répercussion » et qu’ils peuvent provoquer dans un récit des causalités secrètes, à l’instar de la magie qui ajoute au fonctionnement du monde des causalités supplémentaires : si l’on pique avec une aiguille la photo de son ennemi, celui-ci s’en portera mal ; si l’on commence une nouvelle par l’évocation d’une « lettre », cette nouvelle peut se terminer par un suicide, même si jamais le contenu de la lettre n’est révélé par l’auteur, ni la façon réelle dont elle est parvenue à son destinataire…

 

 

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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 21:14

 

Relecture, encore et toujours, de petits textes de Kafka, superbes par l’inattendu de la fantaisie qu’ils déploient et leur dimension onirique. Comme celui-ci, à savourer sans y chercher une quelconque interprétation symbolique :

 

   J’étais convenu de faire une excursion dominicale avec deux amis, mais tout à fait par hasard, je ne me réveillai pas et laissai passer l’heure du rendez-vous. Connaissant ma ponctualité habituelle, mes amis s’en étonnèrent, allèrent à la maison où j’avais mon logement, attendirent encore un moment en bas, puis montèrent l’escalier et frappèrent à ma porte. Je fus très effrayé, sautai au bas du lit et ne fis attention à rien, sinon à la nécessité de me préparer au plus vite. Au moment où je franchissais la porte, habillé des pieds à la tête, mes amis visiblement effrayés s’écartèrent de moi : « Qu’as-tu derrière la tête ? » s’écrièrent-ils. J’avais déjà senti, dès mon réveil, quelque chose qui m’empêchait de pencher la tête en arrière et je me mis à chercher cet obstacle à tâtons. S’étant quelque peu ressaisis, mes amis s’écrièrent : « Prends garde, ne te blesse pas ! » juste au moment où je saisissais derrière ma tête la poignée d’une épée. Mes amis s’approchèrent, m’examinèrent, m’amenèrent dans la chambre devant l’armoire à glace et me déshabillèrent jusqu’à mi-corps. Une grande et ancienne épée de chevalier à poignée en forme de croix était fichée dans mon dos jusqu’à la garde, mais de telle sorte que la lame s’était glissée avec une précision incompréhensible entre cuir et chair et n’avait pas provoqué de blessure. Il n’y avait du reste pas de plaie non plus à l’endroit du cou où elle avait pénétré ; mes amis m’assurèrent que la fente nécessaire au passage de la lame s’était ouverte sans le moindre épanchement de sang. Et quand, montés sur une chaise, mes amis retirèrent lentement l’épée, millimètre par millimètre, il ne vint pas de sang et la place ouverte sur le cou se referma, ne laissant subsister qu’une fissure à peine perceptible. « Tiens, voilà ton épée », me dirent mes amis en riant, et ils me la tendirent. Je la soupesai des deux mains, c’était une arme précieuse, il se pouvait fort bien que des croisés s’en fussent servis. Qui permet à d’anciens chevaliers de rôder dans les rêves ? Irresponsables, ils brandissent leurs épées, en percent d’innocents dormeurs et s’ils ne provoquent pas de graves blessures, c’est tout d’abord, sans doute, parce que leurs armes glissent sur les corps vivants, mais aussi parce que des amis fidèles se tiennent derrière la porte et frappent, prêts à vous porter secours.

 

            Franz Kafka, Œuvres complètes, tome II, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade,

traduit de l’allemand par Marthe Robert.

 

Je ris en pensant à l’affreux prof de français, qui, jadis, au cours de mes études secondaires, nous bassinait avec « le sens du texte » (malgré tous ses efforts, il n’a cependant pas réussi à me dégoûter de la littérature). Le sens du texte, proférait-il, d’abord le sens du texte, surtout le sens du texte, précisez le sens du texte : qu’a voulu dire l’auteur ? Emond, répondez ! Avec quel plaisir, je me précipiterais vers le passé lointain où sévissait ce gardien du sens pour lui glisser sous les yeux le petit récit de Kafka : « Quel est le sens de ce texte, Monsieur le professeur ? » Il froncerait les sourcils, plisserait le front, ajusterait ses lunettes, relirait encore minutieusement : « Cet écrivain est du genre obscur. Qui dites-vous ? Kafka ? Holà ! »

 

L’imagination kafkaïenne, dit Kundera dans les testaments trahis, court comme une rivière…

 

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12 janvier 2013 6 12 /01 /janvier /2013 20:02

 

Plaisir d'annoncer :

 

Pessoa

 

 

Le Théâtre du Sygne présente :

 

 

MIROIRS DE FERNANDO PESSOA

 

Au Théâtre de la Place des Martyrs

Place des Martyrs, 22

1000 Bruxelles

 


Du 15 janvier au 9 février 2013

 

mise en scène Elvire Brison  

 

texte (adaptation d’après l’œuvre de Pessoa) Paul Emond

 

interprétation John Dobrynine, Emmanuel Dekoninck, Itsik Elbaz, Idwig Stéphane

 

guitare Renaud Dardenne

 

décor Philippe Hekkers

 

costumes Myriam Deldime

 

A sa mort en 1935, Fernando Pessoa laissa une malle avec des milliers de manuscrits signés par différents auteurs inventés par lui : ses fameux hétéronymes. Une "Comédie" humaine où le poète s'est démultiplié en de nombreuses figures, chacune avec sa biographie, son style propre et sa vision du monde.

 

"Imaginons, dit un critique, que Valéry, Claudel, Cocteau, Gide et Apollinaire n'aient été qu'un seul auteur". Tel est Pessoa, l'immense écrivain aux multiples visages.


Miroirs de Fernando Pessoa plonge au cœur de son univers devenu mythique. Tantôt intensément poétique, tantôt drôle et déjanté, c'est un voyage vertigineux dans un labyrinthe peuplé de doubles aussi contradictoires que des poètes néo-paganistes, un nouveau Faust, un banquier anarchiste, un créateur d'odes futuristes, un rêveur mélancolique, voire un déchiffreur d'énigmes policières...

 
"Je ne suis personne" confie Pessoa. Intuition essentielle qui l'amène à écrire sous l'effet "incontrôlable" de multiples dédoublements de sa personnalité (certains spécialistes de l'oeuvre en ont compté jusqu'à cent vingt). A plusieurs de ces hétéronymes, il ira jusqu'à attribuer une véritable biographie et fera même de l'un d'entre eux celui qu'il appelle son maître. Ainsi s'organise un formidable théâtre mental où la fiction de ces personnages écrivains devient réalité, tandis que l'auteur Pessoa lui-même se glisse dans l'évanescence d'une vie rêvée ("Je suis, dit-il encore, le personnage d'un roman qui reste à écrire.") Tout cela se passe à Lisbonne, que le poète a chanté comme nul autre et dont l'évocation constitue souvent le décor imagé du spectacle.
 
Elvire Brison rassemble ici ses comédiens fétiches pour déployer cette extraordinaire ubiquité en une féérie théâtrale où la confrontation de l'écrivain avec ses doubles et de ses doubles entre eux se joue sur les registres les plus variés, ceux du paradoxe, du ludisme, du lyrisme ou du satirique n'étant certainement pas les moins présents.

 

 

 

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3 janvier 2013 4 03 /01 /janvier /2013 13:20

 

Plaisir d'annoncer :

 

 

La danse du fumiste

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29 décembre 2012 6 29 /12 /décembre /2012 10:09

 

 Séjour à Cotonou en ce mois de décembre avec une partie de l’équipe du théâtre ambulant La Fabrique des Petites Utopies, dirigé par Bruno Thircuir. Résidence de création, en compagnie d’artistes et de comédiens béninois, au Centre Artisttick Africa d'Ousmane Aledji : travail sur le texte en cours de Nous sommes tous des K., ma nouvelle adaptation du Château de Kafka, qui sera créé à Cran-Gevrier (Annecy) le 20 mars prochain ; création de masques pour le spectacle. Séjour passionnant, recherche passionnante.

 

Parmi les masques et autres accessoires créés par Cati Réau, Solène Junique et Crystel Fastre, de concert avec les sculpteurs béninois Marius Danson, Benjamin Deguenon et Oremi :

 

 

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  Acteurs au travail :

 

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 Alphonse Atacolodjou, Carole Lokossou, Bruno Thircuir

 

Metteur en scène et adaptateur…

 

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Avec Ousmane Aledji, directeur du Centre Artisttick Africa :

 

154437_407931709274909_40802605_n.jpg                photo Artisttik Africamag

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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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