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4 août 2013 7 04 /08 /août /2013 21:41

 

 (Aujourd’hui dimanche, autocitation)

 

Moi, Mordicus, ce jour-là, j’ai commencé par perdre une dent.

Une dent de devant.

Un beau matin, en me levant.

Machinalement j’ai poussé la dent avec ma langue et ma dent est tombée.

Ma femme m’a regardé :

Mordicus, avec ta dent en moins, tu es vraiment trop laid, je te quitte.

Elle a pris ses cliques et ses claques et a disparu.

Même pas une heure après, le téléphone a sonné, c’était l’avocat de ma femme.

Monsieur Mordicus, à l’exception de votre brosse à dents, tout ce qui se trouve chez vous appartient désormais à votre femme, puisqu’il est évident, monsieur Mordicus, qu’avec votre dent en moins elle obtiendra le divorce à vos dépens. Sans perdre de temps et en toute légitimité votre femme vient donc de vendre la maison, aussi un camion de déménagement emportera-t-il tous les biens qui s’y trouvent et qui désormais lui appartiennent.

Je n’ai pas eu le temps de raccrocher que déjà le camion s’arrêtait devant la maison.

Trois malabars sont entrés d’un air menaçant et en gonflant les pectoraux.

– T’as intérêt à filer, avant qu’on ne te réduise en miettes, bonhomme avec une dent en moins.

Alors, moi, Mordicus, je suis parti sans demander mon reste et j’ai marché sur la longue route.

Au bout de la longue route, j’ai rencontré un vagabond, lequel vagabond s’est adressé au vagabond que j’étais devenu.

– Viens, mon camarade, il m’a dit, t’es vraiment trop laid avec ta dent en moins mais je veux te consoler, j’ai là une fameuse bouteille, on va la vider tous les deux.

On s’est assis dans un fossé, on a vidé tous les deux la fameuse bouteille.

La gnôle était si forte qu’il n’a pas fallu longtemps pour qu’elle m’endorme.

Quand je me suis réveillé, mon camarade n’était plus là.

Il avait pris l’argent qui me restait, et ma veste, et ma ceinture, et mes groles, et même ma chemise.

C’est alors que je me suis rendu compte combien il faisait froid, pour tout dire il gelait à pierre fendre.

La nuit était tombée.

Tout là-haut, la lune brillait et plein d’étoiles l’entouraient.

Tous ces astres formaient un somptueux tableau.

Alors, moi, Mordicus, j’ai contemplé sans fin ce somptueux tableau et j’ai éprouvé une joie céleste.

           

Paul Emond, Les aventures de Mordicus. Histoires plaisantes et à dormir debout  

Inédit.

 

 

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25 juillet 2013 4 25 /07 /juillet /2013 12:07

 

Je viens de relire Autoportrait de l’auteur en coureur de fond d’Haruki Murakami, le grand romancier japonais, un livre dont j’ai déjà parlé ici. Adepte de la course à pied quotidienne, marathonien, Murakami offre dans ce petit livre, à travers l’évocation de cette pratique sportive et sans jamais s’appesantir, une belle méditation sur l’existence, et aussi la façon dont il résout personnellement les rapports, parfois difficiles pour un écrivain, entre l’existence quotidienne et son travail.

 

Un jour, il lui est même arrivé de participer, dans le nord du Japon, à un « ultra-marathon » (100 km). Le plus douloureux, raconte-t-il, ce sont les kilomètres qui suivent les quarante-deux et quelque qui constituent le marathon classique. Douleur insupportable dans les jambes, les genoux, les cuisses, souffrances dans tout le corps, efforts démesurés pour poursuivre ; voici un long passage du récit de cette journée particulière au cours de laquelle Murakami a couru près de douze heures non-stop :

 

J’avais la sensation d’être semblable à un morceau de bœuf en train de passer à vitesse réduite au hachoir à viande. J’avais en moi le désir d’aller de l’avant, mais mon corps ne voulait plus m’obéir. Il agissait à la manière d’une voiture qu’on obligerait à grimper une côte avec le frein à main enclenché. Mon corps était comme dispersé, il sentait que sous peu il serait hors d’usage. Manque d’huile, vis desserrées, mauvais réglages des pignons. Ma vitesse baissait terriblement tandis que les coureurs me dépassaient l’un après l’autre.

   (…)

   Finalement, j’ai serré les dents et réussi, dans un état d’extrême douleur, à avaler ces vingt kilomètres de plus. J’avais usé et abusé de tous les moyens à ma disposition.

   « Je ne suis pas un homme. Juste un rouage d’une machine. Une machine, ça ne ressent rien. Donc, tu continues, c’est tout. »

   Voilà ce que je me disais. Voilà à peu près tout ce que j’étais capable de penser. Si j’avais été une créature vivante, faite de chair et de sang, j’aurais sans doute plié face à tant de souffrance. Bien sûr, il existait quelque chose qui était moi. Et il y avait bien une conscience qui allait avec. Mais à ce moment, je devais absolument m’obliger à considérer que ces entités n’étaient que des « formes opportunes », et rien de plus. C’était une manière de penser étrange, oui, vraiment une sensation étrange. Une conscience qui voulait se nier elle-même. Je devais me faire entrer de force dans un lieu inorganique. J’avais saisi instinctivement que c’était le seul moyen de survivre.

   « Je ne suis pas un homme. Juste un rouage d’une machine. Une machine, ça ne ressent rien. Continue à avancer, c’est tout. »

   Je me répétais ces phrases dans ma tête, comme un mantra. D'innombrables fois. Je me les répétais, littéralement < »comme une machine ». Et je tentais de réduire le monde de mes perceptions à ses limites les plus étroites. Tout ce que je voyais était le sol, à trois mètres devant moi, et rien n’existait pour moi au-delà. Le monde s’était rétréci à trois mètres devant moi. Il m’était tout à fait inutile de penser au-delà. Le ciel et le vent, l’herbe, cette herbe justement que broutaient les vaches, les spectateurs et leurs encouragements, le lac, les romans, la réalité, le passé, les souvenirs – plus rien n’avait de connexion avec moi. Simplement je devais me propulser au-delà de ces trois mètres – telle était ma minuscule condition de vivre, en tant qu’humain. Non, pardon, en tant que « machine ».

   (…)

   Je suis parvenu de la sorte, en endurant mille maux, aux alentours du kilomètre 75, et là, c’était comme si jetais passé à travers quelque chose. Telle a été ma sensation. Je dis « passer à travers » faute d’une meilleure expression. Comme si mon corps était passé sans dommage au travers d’un mur en pierres. Je ne me souviens pas exactement à quel moment est intervenue cette traversée. Soudain, j‘ai remarqué que j’étais déjà de l’autre côté. J'avais compris, sans l'ombre d'un doute que j'étais passé au travers. Je ne comprenais pas très bien la logique ou la manière dont la chose s’était accomplie – j’étais simplement tout à fait persuadé de cette réalité : j’étais passé de l'autre côté.

   Après quoi, je n’ai plus eu besoin de penser. Ou plus précisément, il n’y avait plus aucune nécessité à ce que je me force, consciemment à « penser à quelque chose ». Je n’avais qu'à me laisser entraîner par le courant et à le faire de manière automatique. Si je me laissais aller, quelque chose de puissant me pousserait vers l’avant, tout naturellement.

   Il est évident qu’effectuer une aussi longue course est éprouvant physiquement. Pourtant, à ce moment-là, l’épuisement n’était plus pour moi le problème majeur. Comme si, peut-être, en moi, il y avait eu une acceptation naturelle de cet état de fatigue extrême, devenue « normale ». Mes muscles n’étaient plus alors une assemblée révolutionnaire en pleine effervescence, on aurait dit qu’ils s’étaient adaptés à la situation, qu’ils avaient renoncé à se plaindre. Plus personne ne tapait sur la table, plus personne ne jetait son verre. Mes muscles acceptaient en silence l’épuisement, comme une phase historique inévitable, une conséquence de la révolution. Moi, j’étais transformé en une créature auto-mobile, qui faisait tournoyer ses bras en rythme, d’avant en arrière, et dont les jambes se propulsaient vers l’avant, un pas après l’autre. Plus d’idées. Plus de pensées. Je me suis brusquement rendu compte que même la souffrance physique s’était évanouie. Ou peut-être s’était-elle fourrée dans un coin hors de vue, comme un vieux meuble dont on n’arrive pas à se débarrasser.

   C’est dans cet état, une fois accompli le « je suis passé de l’autre côté », que je me suis mis à dépasser de nombreux coureurs. Après le contrôle du kilomètre 75 (où il faut parvenir en moins de huit heures et quarante-cinq minutes sous peine d’être éliminé), un grand nombre d’autres participants, contrairement à moi, ont commencé à ralentir ou même ont renoncé à courir, se bornant à marcher. Dès lors, et jusqu’à la ligne d’arrivée. je crois en avoir doublé environ deux cents. Je suis sûr en tout cas d’en avoir dépassé au moins deux cents. Un ou deux seulement m’ont doublé. Si j’ai pu dénombrer ainsi les coureurs devant qui je passais, c’est parce que je n’avais rien d’autre à faire. Harassé, épuisé à l’extrême, non seulement j’avais totalement accepté cette condition, mais la réalité était que je pouvais encore courir, et que pour moi alors, c’était tout ce que j’avais à espérer du monde.

   Comme j’avançais en mode automatique, si l’on m’avait demandé de courir au-delà des cent kilomètres, j’aurais peut-être pu le faire. Cela semblera étrange, pourtant, vers la fin du parcours, non seulement la souffrance physique n’existait plus, mais encore les notions de qui j’étais et de ce que je faisais avaient plus ou moins disparu de ma compréhension. Cette impression aurait pu me sembler tout à fait folle, mais non, j’étais incapable même d’éprouver comme bizarre cette extrême bizarrerie. Car, en courant, j’avais alors pénétré sur le territoire de la métaphysique. D’abord, il y avait eu l’acte de courir, et comme un accompagnement, cet existant qui était « moi ». Je cours, donc je suis.

   Lorsque je m’approche de la fin d’un marathon, tout ce que je souhaite d’habitude, c’est en finir au plus vite, terminer la course aussi rapidement que possible. Voilà tout ce à quoi je suis capable de penser. Mais cette fois, ce genre de considération ne m’a même pas effleuré. Il ne me semblait pas qu’avoir achevé cette course avait véritablement du sens. C’est comme la vie. Ce n‘est pas parce qu’elle a un terme que notre existence a du sens. Selon moi, qu'il y ait quelque part un terme à notre existence permet commodément de lui donner du sens, et je crois y deviner simplement une métaphore indirecte de son caractère limité. Très philosophique. Pourtant, à ce moment-là, je ne pensais pas du tout en termes philosophiques, c’était juste une sensation que j’éprouvais globalement à travers mon corps, et je n’y mettais pas de mots.

   Ce sentiment n’a fait que se renforcer quand je me suis engagé dans la toute dernière section de la course, dans le parc naturel de cette très longue péninsule. Ma manière de courir se rapprochait alors d’un état méditatif. J’étais sensible à la beauté du paysage côtier et les odeurs de la mer d'Okhotsk parvenaient jusqu’à moi. Le crépuscule commençait à tomber (nous étions partis tôt le matin), l'air prenait une transparence spéciale. L’herbe épaisse de ce début d’été embaumait aussi. J’ai vu quelques renards rassemblés dans un champ. Ils nous regardaient, nous, les coureurs, d'un air étonné. Des nuages épais, lourds de signification – on aurait dit quelque peinture anglaise du XIX° siècle –, plombaient le ciel. Il n’y avait pas le moindre souffle de vent. Beaucoup d’autres coureurs, autour de moi, se traînaient péniblement, silencieux, en direction de la ligne d’arrivée. Et moi, le fait d’être parmi tous les participants me procurait une sensation paisible de bonheur. J’inspirais. Je soufflais. Je n’entendais aucun dérèglement dans le bruit de ma respiration. L’air me pénétrait très calmement puis était expulsé. Mon cœur silencieux se dilatait puis se contractait, encore et encore, à un rythme bien établi. Mes poumons, tels des soufflets de forge, apportaient loyalement de l’oxygène neuf à mon corps. Je pouvais sentir travailler tous ces organes, je pouvais percevoir le moindre son qu’ils émettaient. Tout fonctionnait à la perfection. Les gens, sur le bord du chemin, nous criaient : « Courage, vous y êtes presque ! » Comme l’air limpide, leurs voix me traversaient. J’avais la sensation qu’elles passaient à travers moi jusque de l’autre côté.

J’étais moi, et puis je n’étais pas moi. Voilà ce que je ressentais. C’était un sentiment très paisible, très serein. La conscience n'était pas quelque chose de tellement important. Oui, voilà ce que je pensais. Bien entendu, comme je suis romancier, je sais bien que la conscience est tout à fait nécessaire pour que je puisse accomplir mon travail. Sans conscience, comment écrire une histoire dotée d’un caractère propre ? Et pourtant, je ne le ressentais pas ainsi. La conscience n’était pas quelque chose de particulièrement important.

   Néanmoins, lorsque j'ai franchi la ligne d'arrivée à Tokorocho, j’étais extrêmement heureux. Bien entendu, chaque fois que je termine une course, j’éprouve de la joie, mais cette fois, c’était vraiment autre chose, bien plus fort. J’ai levé en l’air mon poing droit. Il était alors 16 heures 42. Depuis le départ, je courais donc depuis onze heures et quarante-deux minutes.

   Pour la première fois depuis une demi-journée, je me suis assis par terre, j’ai éponge ma sueur, j'ai bu de l’eau jusqu’à plus soif, j’ai délacé mes chaussures, et puis, alors que l’obscurité gagnait lentement le paysage environnant, j’ai pratiqué quelques étirements soigneux. A peu près à ce moment-là est née et a grossi en moi une nouvelle impression. Quelque chose que je décrirais ainsi : « J’ai accepté un défi risqué et j’ai trouvé en moi la force de m’y confronter. » Un bonheur personnel, mêlé de soulagement. Le soulagement plus fort sans doute que le bonheur. Comme si un nœud serré très fort, à l’intérieur de moi, se relâchait peu à peu, un nœud dont je n’avais pas su, jusqu’alors, qu’il se trouvait là, en moi.

 

            Haruki Murakami, Autoportrait de l’auteur en coureur de fond,

Traduit du japonais par Hélène Morita, 10/18

 

Passionnant, non ?

 

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2 juillet 2013 2 02 /07 /juillet /2013 18:02

 

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Au festival des théâtres itinérants de Villeneuve en scène

(à Villeneuve-lès-Avignon, sous la Chartreuse)

 

 

du 4 au 24 juillet à 18 heures

 

C'est par là 

 

de Paul Emond,

 

 Nord-Ouest Théâtre (Caen), spectacle franco-tunisien, mise en scène de René Paréja


 

C-est-par-la.jpg

 

 

 

du 13 au 21 juillet à 21 heures

 

Nous sommes tous des K.

 

librement adapté du Château de Franz Kafka par Paul Emond

 

La Fabrique des petites utopies (Grenoble) en association

avec La Palme d'or (Cotonou), Les Chercheuses d'or (Bruxelles)

et La Fabrique de théâtre (Frameries)

mise en scène de Bruno Thircuir


 

Nous sommes tous des K, photographie Delahaye, men-copie-1             photo Guy Delahaye

 

 

Le 15 juillet à 16 heures :

 

rencontre avec Paul Emond et Bruno Thircuir, à la Librairie de l'Espace 40 Manufacture, 40 rue Thiers, Avignon.

 

 

Le 17 juillet à 11 heures :

 

rencontre avec Paul Emond, René Paréja et Buno Thircuir dans le cadre des Rencontres d'été de la Chartreuse, studio des procureurs.

 



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12 juin 2013 3 12 /06 /juin /2013 11:27

 

 

 Un passage magnifique du Livre du rire et de l’oubli de Milan Kundera : le récit d'un fou-rire s'emparant de tous ceux qui assistent à un enterrement.

 

   Il faisait du vent et c’était plein de boue. Le cortège funèbre s’était plus ou moins rangé en demi-cercle devant la fosse ouverte. Jan était là et il y avait presque tous ses amis, l’actrice Hana, les Clevis, Barbera et, bien entendu, les Passer : l’épouse avec le fils et la fille en larmes.

   Deux hommes aux vêtements râpés soulevèrent les cordes sur lesquelles était posé le cercueil. Au même moment, un personnage nerveux qui tenait une feuille de papier à la main s’approcha de la tombe, se tourna face aux fossoyeurs, leva la feuille et commença à lire à haute voix. Les fossoyeurs le regardèrent, hésitèrent un instant, se demandant s’ils devaient reposer le cercueil à côté de la tombe, puis ils commencèrent à le faire descendre lentement dans la fosse, comme s’ils avaient décidé d’épargner au mort l’obligation d’écouter un quatrième discours.

   L’orateur était déconcerté par la soudaine disparition du cercueil. Tout son discours était rédigé à la deuxième personne du singulier. Il s’adressait au mort, lui faisait des promesses, l’approuvait, le rassurait, le remerciait et répondait à ses questions supposées. Le cercueil arriva au fond de la fosse, les fossoyeurs retirèrent les cordes et restèrent modestement immobiles près de la tombe. Voyant que l’orateur les haranguait avec tant de fougue, ils baissaient la tête, intimidés.

   Plus l’orateur comprenait l’incongruité de la situation, plus il était attiré par les deux mornes personnages, et il dut presque se faire violence pour regarder ailleurs. Il se tourna vers le demi-cercle du cortège funèbre. Mais même comme ça, son discours écrit à la deuxième personne ne sonnait pas beaucoup mieux, car on avait l’impression que le cher disparu se cachait quelque part dans la foule.

   De quel côté l’orateur devait-il regarder ? Il contemplait avec angoisse sa feuille de papier et, quoiqu’il sût son discours par cœur, il gardait les yeux rivés sur le texte.

   Toute l’assistance cédait à une nervosité encore exacerbée par les rafales hystériques du vent. M. Clevis portait un chapeau soigneusement enfoncé sur son crâne, mais le vent était si violent qu’il le lui arracha et vint le déposer entre la tombe ouverte et la famille Passer qui était au premier rang.

   M. Clevis voulut d’abord se glisser à travers le groupe et courir ramasser son chapeau, mais il s’avisa que cette réaction pourrait faire croire qu’il attachait plus d'importance au chapeau qu’au sérieux de la cérémonie organisée en l’honneur de son ami. Il prit donc la décision de rester tranquille et de faire comme s’il n’avait rien remarqué. Mais ce n’était pas la bonne solution. Depuis que le chapeau était seul dans l’espace désert devant la tombe, le cortège était encore plus nerveux et tout à fait incapable d'entendre les paroles de l’orateur. Malgré sa modeste immobilité, le chapeau troublait beaucoup plus la cérémonie que si Clevis avait fait quelques pas pour le ramasser. Il finit donc par dire à la personne qui se trouvait devant lui excusez-moi, et il sortit du groupe. Il se trouva ainsi dans l’espace vide (semblable à une à petite scène) entre la tombe et le cortège. A ce moment le vent se remit à souffler, entraînant le chapeau un peu plus loin, aux pieds de l’orateur.

  Plus personne ne pouvait penser à autre chose qu’à M. Clevis et à son chapeau. L’orateur, qui ne savait rien du chapeau, sentit pourtant qu’il se passait quelque chose dans l’auditoire. Il leva les yeux de sa feuille et aperçut avec surprise un inconnu qui se tenait à deux pas devant lui et le regardait comme s’il s’apprêtait à bondir. Vite, il baissa de nouveau les yeux sur son texte, espérant peut-être que l’incroyable vision aurait disparu quand il les relèverait. Mais il les releva et l’homme était toujours devant lui et le regardait toujours.

   M. Clevis ne pouvait ni avancer ni reculer. Il trouvait inconvenant de se jeter aux pieds de l’orateur et lâche de s’en retourner sans son chapeau. Il restait donc là sans bouger, cloué au sol par l’indécision et tentait vainement de découvrir une solution.

   Il aurait voulu que quelqu’un lui vînt en aide. Il jeta un coup d’œil vers les employés des pompes funèbres. Les deux hommes étaient immobiles de l’autre côté de la fosse et regardaient fixement les pieds de l’orateur.

   A ce moment, il y eut une nouvelle rafale de vent et le chapeau glissa lentement vers le bord de la fosse. Clevis se décida. Il fit un pas énergique, étendit le bras et se baissa. Le chapeau se dérobait, se dérobait toujours, il était presque sous ses doigts quand il glissa le long du bord et tomba dans la fosse.

   Clevis étendit encore une fois le bras comme pour le rappeler à lui, mais il résolut tout à coup de faire comme si le chapeau n’avait jamais existé et comme s’il s’était lui-même retrouvé sans raison au bord de la fosse.

   Il voulait être absolument naturel et détendu, mais c’était difficile parce que tous les regards étaient fixés sur lui. Il avait l’air crispé ; il fit un effort pour ne voir personne et vint se ranger au premier rang où sanglotait le fils Passer.

   Quand le spectre menaçant de l’homme qui s’apprêtait à bondir eut disparu, le personnage à la feuille de papier retrouva son calme et leva les yeux vers la foule, qui ne l’entendait plus du tout, pour prononcer la dernière phrase de son discours. Se tournant vers les fossoyeurs, il déclara d’un ton très solennel : « Victor Passer, ceux qui t’aimaient ne t’oublieront jamais. Que la terre te soit légère ! »

   Il se pencha au bord de la tombe sur un tas de terre glaise où était fichée une petite pelle, il prit de la terre sur la pelle et s’inclina sur la fosse. A ce moment, le cortège fut secoué d’un rire étouffé. Car les gens s’imaginaient tous que l’orateur, qui s’était immobilisé avec la pelle de terre glaise à la main et regardait en bas sans bouger, voyait le cercueil au fond de la fosse et le chapeau sur le cercueil, comme si le mort, dans un vain désir de dignité, n’avait pas voulu rester tête nue pendant l’instant solennel.

   L’orateur se domina, jeta la terre glaise sur le cercueil en veillant à ce qu’elle ne tombe pas sur le chapeau, comme si la tête de Passer s’y dissimulait vraiment. Ensuite, il tendit la pelle à la veuve. Oui, il fallait qu’ils boivent tous jusqu’au bout le calice de la tentation. Il fallait qu’ils vivent tous cet effroyable combat contre le rire. Tous, y compris l’épouse et le fils qui sanglotait, il fallait qu'ils prennent de la terre glaise avec la pelle et qu’ils se penchent sur la fosse où il y avait un cercueil et, sur le cercueil un chapeau, comme si Passer, avec sa vitalité et son optimisme indomptables, voulait sortir la tête.

 

            Milan Kundera, Le Livre du rire et de l’oubli, Editions Gallimard

            Traduit du tchèque par François Kérel

 

Thème essentiel du livre, entrelacé à celui de l’oubli et à d’autres encore – la polyphonie thématique est, on le sait, un des piliers de l’art romanesque de Kundera –, le rire a deux visages : le rire « diabolique », celui qui nous vient du spectacle du désordre du monde, comme dans l’extrait que l’on vient de lire ; et le rire « angélique », extatique, que l’écrivain définit comme étant sans autre objet que de manifester son « bonheur d’être » :

 

   Vous connaissez certainement cette scène pour l’avoir vue dans des dizaines de mauvais films : un garçon et une fille se tiennent par la main et courent dans un beau paysage printanier (ou peut-être estival).Ils courent, ils courent, ils courent et ils rient. Le rire des deux coureurs doit proclamer au monde entier et aux spectateurs de tous les cinémas : nous sommes heureux, nous sommes contents d’être au monde, nous sommes en harmonie avec l’être ! C’est une scène stupide, un cliché, mais elle exprime une attitude humaine fondamentale : le rire sérieux, le rire au-delà de la plaisanterie.

   Toutes les églises, tous les fabricants de linge, tous les généraux, tous les partis politiques sont d’accord sur ce rire-là, et l’image des deux coureurs qui courent en riant apparaît sur leurs affiches où ils font la propagande de leur religion, de leurs produits, de leur idéologie, de leur peuple, de leur sexe et de leur poudre à laver la vaisselle.

 

Ceci encore, à propos des deux rires et donc de l’ange et du diable :

 

Concevoir le diable comme un partisan du Mal et l’ange comme un combattant du Bien, c’est accepter la démagogie des anges. Les choses sont évidemment plus compliquées.

Les anges ne sont pas des partisans du Bien, mais de la création divine. Le diable est au contraire celui qui refuse au monde divin toute signification rationnelle.

La domination du monde, comme on le sait, anges et démons se la partagent. Pourtant, le bien du monde n’implique pas que les anges aient l’avantage sur les démons (comme je le croyais quand j’étais enfant), mais que les pouvoirs des uns et des autres soient à peu près en équilibre. S’il y a dans le monde trop de sens incontestable (le pouvoir des anges), l’homme succombe sous son poids. Si le monde perd toute signification (le règne des démons), on ne peut pas vivre non plus.

Les choses soudain privées de leur sens supposé, de la place qui leur est assignée dans l’ordre supposé des choses (…), provoquent chez nous le rire. A l’origine, le rire est donc du domaine du diable. Il a quelque chose de maléfique (les choses se révèlent soudain différentes de ce pour quoi elles se faisaient passer) mais il y a aussi en lui une part de bienfaisant soulagement (les choses sont plus légères qu’il n’y paraissait, elles nous laissent vivre plus librement, elles cessent de nous oppresser sous leur austère sérieux).

 

            Milan Kundera, Le Livre du rire et de l’oubli, Editions Gallimard

            Traduit du tchèque par François Kérel

 

Nous voilà, me semble-t-il, bien loin de Bergson qui, dans son célèbre essai sur le rire, définissait celui-ci comme un jugement venant sanctionner un comportement social inadéquat…

 

 

 

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2 juin 2013 7 02 /06 /juin /2013 13:08

 

Je reprends ici un article que je viens de lire sur le site du Monde :

 

Mozart, nouvelle arme anti-squat 

 

Le magazine du Monde 31.05.2013 à 10h24 • Mis à jour le 02.06.2013 à 09h49

Par Franck Berteau

  

En gare de Sartrouville (Yvelines), des Mureaux (Yvelines) ou de Saint-Cloud (Hauts-de-Seine), Chopin, Beethoven, Mozart ou Vivaldi accompagneront bientôt l'attente des voyageurs. A priori, rien que de très normal. Lancée le 13 mai par la SNCF, l'opération intitulée "Choisissez l'ambiance musicale de votre gare" sur les sites Internet des lignes A, J et L du Transilien n'est pourtant pas dépourvue d'arrière-pensées. Programmer de la musique classique vise aussi à dissuader certaines catégories de personnes de stationner trop longtemps le long des quais. Dans une enquête publiée le 23 mai, le site d'informations en ligne StreetPress a retrouvé un billet du blog officiel de la ligne J, daté de mai 2012.

  

La SNCF y explique avoir testé la musique classique dans certaines gares "pour rétablir l'ordre" et dissuader "ces groupes de personnes [qui] utilisent les gares comme des lieux de squat". "Figurez-vous que ça marche ! Soumettre ces personnes à des airs auxquels elles ne sont pas habituées a le mérite de les faire fuir", se félicite un responsable. Au lendemain de la diffusion de l'article, le texte avait bizarrement disparu de la page Web. "Pour éviter la confusion, explique-t-on à la SNCF. Inutile de salir une belle opération avec une polémique qui n'a plus lieu d'être." Selon la société nationale, il ne s'agit pas de dissuader qui que ce soit... Les expérimentations précédentes indiqueraient que le classique est très apprécié des voyageurs. Et très éloigné de l'electro, du rap et du R'n'B plébiscités par les jeunes. 

 

Une initiative plus mélodieuse que le "Mosquito", cet instrument préventif inventé en 2005 en Grande-Bretagne et finalement jugé illégal en France, émettant des ultrasons insupportables pour les oreilles des adolescents mais inaudibles pour le reste de la population. Avant d'être interdit, le Mosquito avait été installé par des commerçants afin de disperser les rassemblements nocturnes de jeunes gens éméchés.

 

A l'étranger, l'utilisation de la musique classique pour écarter certains types de personnes a déjà cours. Depuis juillet 2012, la municipalité belge de Courtrai, par exemple, en retransmet toute la journée dans un parc du centre-ville pour décourager les junkies. Idem dans une trentaine de stations du métro londonien, où Pavarotti ferait déguerpir les jeunes qui s'attroupent.

 


 

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22 mai 2013 3 22 /05 /mai /2013 14:37

 

 

Plaisir d'annoncer la parution de

 

 

Belgritte page de couverture

 

chez maelstrÖm reEvolution éditeur

 

En librairie ou commande possible à : distribution@maisondelapoesie.com

 

 En 1958, le grand peintre Belgritte prit une décision des plus audacieuses : il suivrait les vingt-quatre étapes du Tour de France (son cousin Luc Varenne, le valeureux reporter sportif de l’époque, acceptant de lui céder une place dans la voiture de notre radio nationale) et, le soir venu, il transposerait la spécificité de chaque étape en un tableau magistral. 

 

Contée de bout en bout par Veuillot, le grand critique pictural et ami intime de Belgritte, cette étonnante histoire commence suit :

 

   Si Belgritte s’intéressa au Tour de France, ont écrit de nombreux critiques d’art, s’il peignit le cycle des Victoires d’étape (je souris à ce mot cycle surgi spontanément sous ma plume), c’est parce qu’il voulait rivaliser avec les célèbres Footballeurs de Nicolas de Staël. La plupart de ces confrères ont même consacré des pages prétendument bien renseignées à la profonde influence que de Staël aurait eue sur le grand peintre belge, ne se privant pas de faire remarquer que l’un et l’autre se connurent à l’Académie de Saint-Gilles et qu’on les vit souvent traîner ensemble tard le soir dans les bistrots qui bordaient, à quelques pas de cette école d’art, la jolie place de forme ovale qui porte le nom de Parvis de Saint-Gilles. Voilà bien les errances où peut mener la critique dite biographique des œuvres d’art ! Comme si le fait que deux jeunes barbouilleurs – qu’on me pardonne ce mot un peu vif mais le talent, tant chez de Staël que chez Belgritte, ne se révéla que bien après le passage par l’Académie de Saint-Gilles – comme si le fait, écris-je, que deux jeunes barbouilleurs se soûlèrent régulièrement de concert constituait la moindre preuve de l’influence que l’un aurait pu avoir sur l’autre ! Absurdité. Ou plutôt paresse d’esprit de la part de ceux qui émettent de pareilles opinions : il suffit que l’un d’eux promulgue une telle ânerie pour qu’aussitôt les autres, en bons moutons de Panurge, la répètent à l’envi. J’ai recensé très exactement vingt-trois articles consacrés aux Victoires d’étape de Belgritte : vingt-et-un font mention des Footballeurs de Nicolas de Staël ; dix-huit rappellent que les deux artistes se sont connus à l’Académie de Saint-Gilles ; dix-sept insistent sur la soi-disant influence du peintre d’origine russe sur notre Belgritte national. Comment trouver, pourtant, le moindre rapport entre le style virevoltant des Victoires d’étape, où l’esquisse légère déposée sur le tableau concurrence presque la transparence, avec la lourdeur des silhouettes staëlliennes engoncées dans la pâte épaisse dont cet artiste recouvrait ses toiles ! Mais je ne gaspillerai pas davantage la belle encre magenta de mon encrier à combattre ce genre d’affirmations. L’Histoire de la peinture, la grande, la véritable, celle qui prend suffisamment de hauteur pour, en toute certitude, retracer de cet art l’exact cheminement et pour en indiquer les points culminants, cette Histoire-là n’a que faire des opinions risibles.

   Que l’on me permette plutôt de révéler ici – ce dont par pudeur et discrétion je me suis toujours gardé jusqu’à présent – que je dois à l’amitié que me portait le grand Belgritte d’avoir été le témoin privilégié de la réalisation, jour après jour, de ces Victoires d’étape. C’était, on s’en souvient, en 1958, l’année même de l’Exposition Universelle de Bruxelles…

 

 

         Paul Emond, Les vingt-quatre victoires d’étape du peintre Belgritte,

          maelström reEvolution éditeur 

 

 

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9 mai 2013 4 09 /05 /mai /2013 16:53

 

Prenez le temps (8 minutes) de regarder ce petit film de Christine Rabette, vous ne le regretterez pas : vive le transport en commun !

 

http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=DKSoshwPCdk

 

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25 avril 2013 4 25 /04 /avril /2013 21:38

 

Plaisir d'être plongé, ces derniers jours, dans le gros livre d’Aragon Henri Matisse, roman, qui assemble, avec de très nombreuses illustrations, tous les textes de l’écrivain sur ce grand peintre dont il fut proche. J’en retiens notamment une longue réflexion sur la façon dont Matisse se servait de ses modèles. Le passage que je reprends ici est extrait de « Matisse-en-France » (1942), où Aragon relate ses visites à l’artiste et leurs conversations. Passionnant.

 

d’après nature

 

Un des grands mystères matissiens, j’entends un de ces mystères sur lesquels le peintre attire lui-même l’attention, c’est ce double jeu du modèle : qu’il ne puisse se passer d’un modèle d’une part, et que le modèle inspire d’autre part quelque chose de si libéré de lui, que par exemple une fenêtre ouverte sur un ciel bleu et lumineux donne dans le tableau une grande bande noire, ou le même marbre vert et blanc, un rouge, un lacis sur fond noir, etc. Sans parler de cette jeune fille brune qui devient dans cette peinture une rousse d’âge mûr, dans ce dessin elle-même dans vingt ans. On trouvera dix interprétations d’une même tenture arabe, qui pend ici à la fenêtre, comme un témoin de la fidélité et de l’infidélité du peintre.

C’est bien par là que nous sommes au-delà du portrait, dans cette pièce pavoisée à la dissemblance d’un même visage, d’un même modèle. Cent fois je pourrais répéter ce vers que j’aime tant :

 

Amie éclatante et brune

 

comme cent fois Matisse a repris ce visage semblable et toujours différent. Quand je lui dis humblement ce qu’il y a de troublant dans cette contradiction apparente, le besoin du modèle et sa liberté devant le modèle, Matisse toujours insiste (je l’ai noté plusieurs fois) sur les constantes de ces dessins d’apparence si divers. La bouche, par exemple. Comme elle est toujours la même. Dans ce modèle-ci, je dois le souligner. Matisse apprécie certainement la bouche, plus que toute autre chose. La bouche a dû être un facteur décisif du choix de ce modèle. Il me montre comme cette bouche est parfaite, comme elle répond bien à l’idée qu’on peut se faire d’une bouche, comme elle est merveilleusement attachée, cette légère lourdeur de la lèvre inférieure, comme les deux lèvres ne sont pas seulement l’une sur l’autre, mais comme elles serrent l’une contre l’autre, comme elles tournent, comme... enfin il est inépuisable sur ce sujet-là.

« Je suis d’une époque, que voulez-vous‘? où on avait l’habitude d’en référer toujours à la nature, où l’on peignait toujours d’après nature...»

Cette explication sur le dos de l’éducation vaut ce qu’ellee vaut, et Matisse, cet homme si libre, le sait bien. Il poursuit :

« Quand je fais une bouche, il faut que ce soit vraiment une bouche... un œil, vraiment un œil’... Regardez, regardez... et celui-ci... et celui-là... est-ce que c’est un œil, oui ou non ? C’est un œil... »

Ceci probablement tout autant contre d’autres peintres qu’il a en tête, que pour défendre ce qu’il fait, ou cette nécessité d’avoir un modèle. 1l y a des peintres, ils font un visage : mais regardez l’œil, c’est tout ce que vous voudrez, pas un œil... C’est un œil, parce que dans le visage, c’est à la place de l’œil, et voilà tout. Il n’en est pas ainsi chez Matisse. Il pourrait le mettre où il voudrait, l’œil resterait un œil. C’est comme le sein de cette jeune femme. C’est un sein. Il n’est pas sur le dessin là où il est chez cette jeune femme. Matisse l’a placé très bas. Il lui fallait cela pour l’équilibre du dessin, un de la série du voile, dont je parlais. C’est vrai, qu’il y avait besoin du sein là. Mettez la main devant et vous verrez. Impossible à supprimer. Mais c’est un sein, ce n’est pas une ligne pour arranger la composition.

 

le signe bouche

 

Cette contradiction, je ne serais pas éloigné d’y vvoir le moteur du génie de Matisse, le feu de Matisse, pour parler comme Héraclite, sa guerre. Perpétuellement mû par ce couple de forces opposées, l’imitation et l’invention. Quand elles s’équilibrent, un dessin est né, la main s’arrête. Matisse alors a 1e double sentiment que cette femme qui est là lui a dicté ceci, et que ceci (…) est né de lui et non pas d’elle.

 

            Aragon, Henti Matisse, roman, Quarto, Gallimard

 

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7 avril 2013 7 07 /04 /avril /2013 11:43

 

Prix Nobel de littérature 1981, écrivain de langue allemande, même s’il était d’origine bulgare et citoyen britannique, issu d’une famille juive séfarade, ayant résidé successivement à Roustchouk (Bulgarie - aujourd'hui Roussé, comme me le rappelle une amie bulgare), Manchester, Vienne, Berlin, Londres, Zurich, auteur notamment de Masse et Puissance, essai percutant sur la foule et le pouvoir, Elias Canetti (1906-1994) est un des plus grands écrivains du XX° siècle. Si peu connu, si peu lu, pourtant, dans le domaine francophone…

 

Il y a peu de temps, j’ai évoqué ici la découverte subite et passionnée que fit de Cézanne le grand peintre mexicain Diego Rivera. En voici une autre, tout aussi impressionnante, celle que fit Canetti de Georg Büchner (1813-1837), le météore de génie – mort à 24 ans ! – dont l’œuvre dramatique est un des premiers phares (sinon le premier) du théâtre moderne.

 

Nous sommes en 1931. Canetti a 25 ans et est à Vienne. Depuis plusieurs années, il est intimement lié à celle qu’il épousera en 1934, Venetiana (Veza) Taubner, de neuf ans son aînée et dont l’influence sur sa formation littéraire et artistique a été considérable. Le passage qui suit est extrait du second tome d’Histoire d’une vie, la passionnante autobiographie de l’écrivain ; celui-ci vient de terminer son roman Autodafé, doute fortement de la valeur de son manuscrit et est en pleine crise :

 

   Une nuit, en un instant de désespoir extrême – j’étais sûr de ne plus jamais rien écrire, de ne plus jamais rien lire –, je pris le volume jaune et l'ouvris au hasard et tombai sur une scène de Wozzeck (selon l'orthographe d’alors), celle plus précisément où le Docteur s'adresse à lui. Ce fut comme si la foudre m'avait frappé, je dévorai cette scène puis toutes les autres du fragment, je lus et relus ce fragment tout entier je ne sais combien de fois, mais elles furent assurément nombreuses, car je passai toute cette nuit-là sur ce volume jaune à lire et à ne rien lire d'autre que Wozzeck lu et relu du début à la fin, et finis par me trouver dans un tel état d'excitation qu'avant six heures du matin je quittai l’immeuble et descendis vers le métro. Là, je pris la première rame en direction du centre, m'élançai vers la Ferdinandstrasse et réveillai Veza.

    (…)

    Connaissait-elle Wozzeck ? Evidemment qu'elle le connaissait. Qui ne connaissait pas Wozzeck ? (…) Il y avait un certain dédain dans le ton de sa réponse : j'en fus offensé pour Büchner.

   « Et tu t'en moques ? » L'agressivité de ma question lui fit comprendre subitement son erreur.

   « Qui ? Moi ? Me moquer de Wozzeck ! Je tiens ça pour le plus grand chef-d'œuvre de la littérature dramatique allemande. »

   Je n'en crus mes oreilles et dis n'importe quoi : « Mais ce n'est qu'un fragment ! »

   — Fragment ! Fragment ! Tu appelles ça un fragment ? Même sous sa forme inachevée, c'est toujours meilleur que les meilleures des autres pièces. On en aimerait beaucoup d'autres de fragments pareils !

   — Tu ne m'en as jamais soufflé mot. Il y a longtemps que tu connais Büchner ?

   — Plus longtemps que toi. Je l'ai lu toute jeune. En même temps que je découvrais les journaux intimes de Hebbel et de Lichtenberg.

   — Et tu ne m'as pas parlé de lui ! Alors que tu m'as si souvent montré des passages de Hebbel et de Lichtenberg. Jamais tu n'as parlé de Wozzeck. Mais pourquoi ? Pourquoi ?

   — Je l'ai même caché. Tu aurais eu bien du mal à trouver le volume de Büchner chez moi.

   — Je l'ai lu toute la nuit. Lu et relu Wozzeck. Je n'arrivais pas à croire qu'il puisse exister une chose pareille. Et je ne le crois toujours pas. Je t'ai rejointe pour te couvrir de honte. D'abord, j'ai pensé que tu ne le connaissais pas. Mais tout de suite ça m'a paru impossible. A quoi bon tout ton amour de la littérature si tu ne connaissais pas ça ? Mais tu le connais. Et tu me l’as caché ! Voilà six ans que nous parlons de toutes les belles choses. Tu n'as pas nommé une fois Büchner devant moi. Et maintenant, j'apprends que tu m'as caché ce volume. C'est impossible. Je connais chaque recoin de ta chambre. Donne-moi la preuve ! Montre-moi ce volume ! Où l'as-tu caché ? C'est un grand volume jaune : comment pourrait-on le cacher ?

   — Il n'est ni grand ni jaune. C'est une édition sur papier bible. Maintenant tu vas le voir de tes propres yeux. »

   Elle ouvrit l'armoire qui contenait ses livres préférés. Je me rappelai l'instant où elle me l'avait montrée la première fois. J'en connaissais l'intérieur comme ma poche. Le Büchner caché là-dedans ? Elle sortit quelques volumes de Victor Hugo. Derrière eux, aplati contre le fond de l'armoire, je découvris le petit Büchner de l'Insel Verlag. Elle me tendit le volume, je souffris de le voir réduit à ce format. Je gardais la vision des grands caractères de la nuit précédente, et ne voulais plus le voir autrement que dans cette grandeur.

   « M'as-tu caché d'autres livres encore ?

   — Non, c'est le seul. Je savais que tu ne sortirais jamais les Victor Hugo, tu refuses de le lire, Büchner pouvait dormir tranquille à leur abri. Du reste il a traduit deux pièces de Hugo. »

   Elle m'en apporta la preuve, cela m'agaça, je lui rendis le volume.

   « Mais pourquoi? Pourquoi me l'as-tu caché ?

   — Sois heureux de ne pas l'avoir connu plus tôt. Sinon comment crois-tu que tu aurais encore pu écrire toi-même ? C'est le plus moderne de tous les écrivains. Il pourrait être d'aujourd'hui, à part que personne n'est comme lui. On ne peut pas le prendre pour modèle. On ne peut que mourir de honte et se dire : « A quoi bon écrire encore ? » On ne peut plus que la boucler. Je ne voulais pas que tu la boucles. Je crois en toi.

   — Malgré Büchner ?

   —- Laissons ça pour le moment. Il faut qu'il y ait des choses inégalables. Mais l’inégalable ne doit pas nous écraser. A présent que tu as fini ton roman, il te reste encore autre chose à lire. Il a laissé un autre fragment, un récit : Lenz. Tiens, lis ! »

   Je m’assis et lus sans ajouter un mot le plus merveilleux des morceaux de prose. Après la nuit deWozzeck, la matinée de Lenz, et pas une minute de sommeil entre les deux.

 

            Elias Canetti, Jeux de regard. Histoire d’une vie 1931-1937,

Traduit de l’allemand par Walter Weideli, Editions Albin Michel

 

Ami lecteur, connais-tu Woyzeck et Lenz ? Si oui, sans doute as-tu, toi aussi, ressenti le même enthousiasme pour ces deux textes superbes. Si non, prends tes jambes à ton cou, cours, cours à ta librairie ou ta bibliothèque de prêt !

 

Allez, pour le plaisir, juste encore les premières lignes de Lenz – je reviendrai une autre fois sur ce récit et sur la pièce Woyzeck :

 

   Le 20 janvier, Lenz partit dans la montagne. Sommets et hauts plateaux sous la neige, pentes de pierres grises tombant vers les vallées, étendues vertes, rochers et sapins.

   Il faisait un froid humide, l’eau ruisselait des rochers, sautait sur le chemin. Les branches des sapins pendaient lourdement dans l’air saturé d'eau. Des nuages gris passaient dans le ciel, mais tout était si opaque, — et puis le brouillard montait, accrochant aux buissons sa lourde humidité, si paresseux, si gauche.

   Il poursuivait sa route avec indifférence, peu lui importait le chemin, tantôt montant, tantôt descendant. Il n’éprouvait pas de fatigue, mais seulement il lui était désagréable parfois de ne pas pouvoir marcher sur la tête.

   Au début, il se sentait oppressé, lorsque les pierres se mettaient à rouler, lorsque la forêt grise s’agitait à ses pieds et que le brouillard tantôt engloutissait toutes les formes, tantôt découvrait à demi ces membres gigantesques ; il se sentait le cœur serré, il cherchait quelque chose comme des rêves perdus mais il ne trouvait rien. Tout lui paraissait si petit, si proche, si mouillé, il aurait aimé mettre la terre derrière le poêle, il ne comprenait pas comment il lui fallait tant de temps pour dévaler une pente et atteindre un point éloigné ; il pensait devoir tout enjamber en quelques pas. Parfois seulement, lorsque la tourmente rejetait les nuages dans les vallées et que leur vapeur remontait le long de la forêt ; lorsque dans les rochers des voix se faisaient entendre, tantôt pareilles au grondement du tonnerre au loin, tantôt déchaînant tout près leurs mugissements puissants avec des accents tels qu'elles semblaient vouloir dans leur sauvage allégresse chanter la Terre ; lorsque les nuages s’approchaient en bondissant comme des chevaux effarouchés qui hennissent et qu'alors le soleil surgissait, traversant la nuée pour tirer sur la neige son épée étincelante, si bien qu’une lumière aveuglante, des sommets aux vallées, tranchait l'espace et l’illuminait ; ou bien lorsque la tempête écartait les nuages et y déchirait un lac d’un bleu limpide, que le vent se taisait, et que du fond des ravins et du faîte des sapins montait comme une berceuse ou un carillon ; lorsqu’une légère lueur rouge se glissait sur le bleu profond et que de petits nuages passaient sur des ailes d’argent et que bien loin sur tout le paysage les sommets se détachaient étincelants et fermes, — il sentait sa poitrine se déchirer, il se tenait haletant, le buste plié en avant, bouche bée, les yeux exorbités. Il lui semblait qu’il dût laisser pénétrer l’orage en lui et accueillir toutes choses, il s’étirait et s’étendait par-dessus la terre, il s'enfonçait dans l’univers : cette volupté lui faisait mal ; ou bien il s'arrêtait, posait la tête dans la mousse et fermait à demi les yeux ; les choses alors se retiraient de lui, la terre cédait sous son corps, devenait petite comme une planète errante puis plongeait dans le grondement d'un torrent dont les flots clairs passaient à ses pieds. Mais ce n'étaient que des instants ; il se relevait alors, l’esprit dégrisé, clair, ferme et paisible, comme s'il avait eu sous les yeux un théâtre d'ombres, il ne se souvenait de rien.

 

            Georg Büchner, Lenz, Le Messager hessois, Caton d’Utique, correspondance

            Textes traduits de l’allemand par Henri-Alexis Baatsch, Collection « Détroits »

            Christian Bourgois Editeur

 

 

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23 mars 2013 6 23 /03 /mars /2013 16:00

  

Dans Une belle matinée, une nouvelle de Marguerite Yourcenar qui se passe au XVII° siècle, Lazare Adriansen, jeune garçon juif d’Amsterdam qui sert de page dans un bordel, y rencontre Herbert, un vieil acteur anglais, ami de longue date de la maquerelle. Séduit par la curiosité et les dons du jeune garçon, le vieil homme, qui séjourne dans la maison, l’accepte dans sa chambre où il écrit ou recopie les pièces de Shakespeare ou d’autres élisabéthains qu’il jouera avec sa troupe. Ainsi se fait l’initiation de Lazare à la branche la plus féconde du théâtre occidental.

 

Herbert reparti à Londres, le garçon rencontre une troupe d’acteur anglais en route pour une tournée au Danemark en Norvège et en Angleterre. Séduit par son physique et ses connaissances théâtrales, le directeur de la troupe lui propose d’en faire partie. Il sera Rosalinde dans Comme il vous plaira, la comédie shakespearienne qui est leur prochain spectacle (tous les rôles, on s’en souvient, étaient tenus par des hommes dans le théâtre élisabéthain).

 

Le garçon se prend alors à rêver à tous les personnages qu’il pourra jouer, selon les âges de sa vie. Cela nous vaut quatre pages étincelantes où Yourcenar fait défiler les rôles les plus célèbres : Romeo et Juliette, Le Marchand de Venise, Antoine et Cléopâtre, La duchesse de Malfi, Henri IV, Jules César…

 

Et Lazare aussi serait toutes ces filles, et toutes ces femmes, et tous ces jeunes gens, et tous ces vieux. Il était déjà Rosalinde. (…)

Et il serait aussi d’autres belles filles, mais il faudrait d’abord apprendre par cœur toutes les tirades qu’elles avaient débitées, et pas seulement quelques paroles qui lui revenaient parce que Mister Herbert les avait pour ainsi dire chantées. Il serait Juliette, et il comprenait maintenant pourquoi Mister Herbert en partant l’avait appelé de ce nom-là. Il serait Jessica, la Juive, habillée comme les belles filles de la Judenstraat ; il serait Cléopâtre et donnerait à baiser sa petite main à un général nommé Antoine (…). Et puis, il mourrait tuée par un serpent, mais il espérait que la morsure du serpent ne lui ferait pas trop mal.

Quand beaucoup de temps aurait passé, quand il aurait dix-huit, ou peut-être dix-neuf, ou (qui sait ?) vingt ans, il redeviendrait (…) un garçon : il lutterait épaule contre épaule avec le sauvage qui l’attaquerait dans la lice, mais il faudrait d’abord développer ses biceps et raffermir ses poignets. Et il serait Roméo pleurant sur la Juliette qu’il se souviendrait d’avoir été ; il escaladerait facilement le balcon, lui qui grimpait si bien aux arbres du quai.

Il serait la duchesse de Malfi, qui pleure ses petits enfants dans un asile de folles, et aussi, un jour, quand il ne porterait plus si bien les robes de femmes, il serait un des méchants qui les auraient égorgés. Et il serait Hotspur, le cavalier aux éperons brûlants, si jeune et si brave, et aussi sa femme Kate, qui, en lui disant adieu, s’efforcerait de rire pour ne pas pleurer, et Hal, si brave et si gai, avec ses joyeux compagnons.

   Beaucoup plus tard encore, quand il aurait atteint un âge vraiment avancé, mettons quarante ans, il serait roi avec couronne en tête, ou bien César. Herbert lui avait montré comment on tombe en disposant les plis de sa robe pour ne pas exposer indécemment ses jambes nues. Et il serait aussi des femmes lourdes de toutes les méchancetés qu’elles ont commises au cours de leur vie: une grosse reine de Danemark gonflée de crimes, ou Lady Macbeth avec un couteau, ou encore les sorcières barbues qui font bouillir dans un chaudron des choses sales.

   Ou bien, il ferait le pitre (…) : faire rire les gens serait encore une façon de leur plaire et de leur faire plaisir, comme on leur plaît et leur fait plaisir, quand on est fille, en embrassant sous leurs yeux quelqu’un (et quelquefois ils viennent aussi se faire embrasser dans les coulisses), ou (c’est étrange à dire) en mourant sous leurs yeux jeune et belle. Et ensuite, au bout de cinquante ans (c’est long, cinquante ans), on lui donnerait des rôles de vrais vieux : un Orlando (…) le porterait tendrement dans ses bras sous l’aspect du vieux domestique Adam, tout chenu, tout ridé, sans dents, sans forces, mais fidèle. Ce serait beau d’avoir été cinquante ans fidèle.

   Et peut-être bien qu’après avoir été Jessica, la belle Juive rieuse qui se sauve en emportant des écus, il serait le père Shylock aux doigts crochus, et on le traiterait de vieux Juif pouilleux comme le régisseur hier l’avait traité de petit Juif pouilleux, parce que c’est l’usage. Mais ce doit être dur pour un vieux de perdre à la fois sa fille et ses écus, et peut-être qu’au lieu de faire rire les gens avec Shylock, il les ferait pleurer.

   Ou bien, au contraire, tout se passerait devant une mer bleue et sous un ciel rose, et il serait Prospero l’Enchanteur, qui, comme Herbert, n’a pas d’âge, parce qu’il est quasi Dieu, et il se souviendrait d’avoir été des années plus tôt sa propre fille, Miranda l’innocente, qui s’éprend d’un homme parce qu’elle le trouve beau. Et, après avoir apaisé la terre et les vagues, il réciterait de merveilleuses paroles sur les choses qui passent comme un songe, au fond d’un sommeil dont notre vie est enveloppée (il ne savait plus très bien le passage par cœur), et quand il briserait sa baguette magique, tout serait fini.

 

   Et, quand il n’y aurait plus pour lui, sur les tréteaux de bois, aucune petite place, il ferait le moucheur de chandelles, celui qui les allume et finalement les éteint une à une. Mais, parce qu’il saurait tous les rôles, on le prendrait aussi pour souffleur: sa voix serait comme qui dirait dans toutes les voix. Une fièvre de joie s’emparait de lui au sentiment d’être à la fois tant de personnes vivant tant d’aventures. Le petit Lazare était sans limites, et il avait beau sourire amicalement au reflet de lui-même que lui renvoyait un bout de miroir fiché entre deux poutres, il était sans forme: il avait mille formes.

 

                        Marguerite Yourcenar, Un homme obscur et Une belle matinée

Gallimard, collection Folio

 

Comme c’est bien dire que l’acteur est un monde : tant de destinées, tant de personnages hommes et femmes, de tout âge, de tout statut social…

 

 

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