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17 novembre 2013 7 17 /11 /novembre /2013 13:36

 

 

Décidément, plus je lis l'israélien Hanock Levin (1943-1999), plus je m’y attache, plus ses pièces me stimulent, me poussent à rechercher une écriture théâtrale plus nette, plus incisive. Rarement, j’ai rencontré une telle manière drôle, féroce et si personnelle de montrer combien la société est toxique, combien viscéralement l’être humain est pétri d’égoïsme, combien la bêtise, l’obscénité et la méchanceté règnent en ce monde. Un théâtre sans concession, sans fioriture ni paravent, qui ne se préoccupe guère que des fondamentaux : argent, sexe, pouvoir ; un théâtre qui découvre à cru la comédie tragique de l’existence. On comprend vite, en le lisant, pourquoi plusieurs de ses spectacles – il mettait lui-même ses pièces en scène – furent interdits par les autorités israéliennes...

 

Une vingtaine de pièces, sur la cinquantaine qu’il a écrites, sont disponibles en traduction française aux Editions Théâtrales. N’hésitez pas, allez-y voir. Et à ceux qui diront que le théâtre est plus difficile à lire que le roman, je dirai que ce théâtre-ci se lit comme du roman.

 

C’est au point – il en va d’ailleurs ainsi pour tous les auteurs auxquels je tiens particulièrement – que j’ai toujours un peu peur d’aller voir du Levin représenté sur scène ; ce que j’en reçois à la lecture est si fort que la déception est grande si le spectacle ne transcende pas cette écriture si percutante ; cela m’est arrivé, hélas.

 

Histoire de vous mettre en appétit, voici le début de La putain de l’Ohio :

 

Un soir d'automne, au coin d'une rue.

Hayamer et Kakotska.

 

HOYAMEK. — (pour lui-même)

Deux pulsions violentes s'affrontent

présentement en moi :

d'un côté, je veux baiser une pute, de l'autre

je trouve que c'est dommage de gâcher

de l'argent pour ça.

N'importe quel autre jour, le « dommage »

l'aurait emporté,

mais aujourd'hui c'est mon anniversaire.

Oui, j'ai soixante-dix ans aujourd'hui

et mes forces renouvelées me pressent

de faire la fête, si bien que

la balance penche vers la baise !

(à Kokotska)

Hé, toi, la pute, viens voir,

je suis un mendiant,

tu me prends combien ?

Pas trop, s'il te plaît,

nous sommes dans la même branche tous les deux —

je compte sur ta compréhension.

Je t'explique : c'est mon anniversaire

et je m'offre une petite gâterie.

De l'amour à bon marché.

Un peu de chaleur.

 

KOKOTSKA. — Et la force, pépé, tu l'as, la force ?

 

HOYAMER. — J'ai la force et la technique.

Tu serais étonnée, cousine. Moi,

on me secoue à peine,

et hop, le bouchon saute.

 

KOKOTSKA. — Cent shekels.

Ici, dans la cour.

 

HOYAMER. — Cent shekels ?

Tu me prends pour un touriste ou quoi ?

Je viens de te dire que j'étais du coin,

de la même flaque que toi, cousine !

 

KOKOTSKA. — Le tarif, c'est cent shekels, ici, dans la cour.

Et arrête de m'appeler « cousine »,

je ne fais pas encore partie de ta famille, que je sache.

 

HOYAMER. — Regarde-moi et sois un peu logique :

j'ai une gueule à cent shekels ?

 

KOKOTSKA. — Sans créer de précédent, pépé,

tu pensais payer combien?

 

HOYAMER. — Voilà, justement,

comme c'est mon anniversaire,

je me disais que ce serait un cadeau.

 

KOKOTSKA. — Continue à te le dire.

 

HOYAMER. — Pas de cadeau ?

Oui, dès que tu dépasses l'âge de quatre ans — bernique.

Bon, alors, tu me fais un prix symbolique ?

 

KOKOTSKA. — Combien ?

 

HOYAMER. — Je dirais dix shekels ?

 

KOKOTSKA. — Continue à te le dire.

 

HOYAMER. — C'est bien ce que je pensais.

Le symbolique est totalement dévalorisé de nos jours.

Bon, de dix, je saute directement à vingt.

 

KOKOTSKA. — Ça reste encore très bas, pépé,

t'as toujours pas dépassé la barre du symbolique.

 

HOYAMER. — J'ai sauté aussi haut que je pouvais.

 

KOKOTSKA. — Mais cette robe ne se soulève pas

pour vingt shekels, même si je pète.

 

HOYAMER. — Je me fiche éperdument du tarif de tes pets,

c'est mon anniversaire qui me préoccupe...

 

KOKOTSKA. — Justement, c'est ta fête, pas la mienne,

alors pourquoi je devrais me réjouir avec toi à l'œil ?

 

HOYAMER. — Pas « à l'œil »! Pour vingt shekels.

 

KOKOTSKA. — C'est ton anniversaire, paye !

Quand on naît — on paye !

Le tarif, c'est cent shekels, ici, dans la cour !

 

HOYAMER. — Si tu crois qu'il suffit de lancer

n'importe quel prix

pour que ça devienne un tarif !

Un tarif, ça doit ressembler à quelque chose,

ça doit avoir de l'allure, un tarif !

Se tenir debout sur deux pieds et deux jambes,

et avoir un visage honnête,

un tarif, c'est un petit bonhomme, et un petit bonhomme,

on ne peut pas le lancer comme ça, à la figure de quelqu'un

et s'en aller !

Moi, par exemple, j'aurais aussi pu lancer bassement

vingt-cinq shekels, mais bon,

comme je ne suis pas irresponsable,

je te dis : trente. C'est un très beau prix, trente.

Honnête, qui ressemble à quelque chose,

avec deux pieds, deux jambes et pas assez relevé.

 

KOKOTSKA. — Le tarif, c'est cent...

 

HOYAMER. — J'ai entendu !

Mais le voudrais-je — que je ne les ai pas !

D'ailleurs, pourquoi le voudrais-je,

tu t'es vue ?

Regarde-moi cette allure !

Et même pas dans une chambre, mais au coin de la rue!

Tu n'as aucun frais, tu ne payes pas d'impôts,

c'est du net pour toi, et en plus tu trimbales

ton business partout où tu vas !

Pourquoi Dieu ne m'a-t-il pas fait putain ?

Crois-moi, trente shekels, c'est du vol,

mais cette nuit, je veux fêter mon anniversaire,

alors je ferme les yeux.

Prends quarante, d'accord ? Je ne les ai pas —

mais bon, soit. C'est mon dernier prix !

 

KOKOTSKA. — Qui se contentera de quarante shekels aujourd’hui ?

Tu crois que le type qui te lavera à la morgue

se contentera de quarante shekels ?

Tu crois que le fossoyeur qui te descendra dans la tombe

se contentera de quarante shekels ?

Si tu lui proposes quarante shekels,

il te remontera aussi sec !

 

HOYAMER. — Tu le fais exprès, de tirer

tous tes exemples de ma propre mort?

On dirait que ça te dérange qu'un vieil homme

vive et veuille encore ! Comme si

je respirais à tes frais !

Tu n'as pas de père ?

Un peu de respect, de sensibilité, quand même! 

Sache qu'à l’époque où tu n’étais que de l’air,

même pas un pet,

moi, je me promenais déjà à travers le monde,

je buvais, je baisais, et je comptais mes sous !

Allez, prends cinquante et

je commence à secouer la bouteille !

 

KOKOTSKA. — On n'y arrivera pas, pépé,

alors dis-moi gentiment au revoir,

et laisse passer les autres clients.

 

HOYAMER. — Si seulement je pouvais être mort,

tout cela me serait bien égal !

Tu profites lâchement du fait

que je suis un être vivant

qui doit fêter quelque chose.

Allez, un petit rabais ! Tu vois bien que

je fais des efforts, j’augmente,

j’augmente, mais toi, tu campes sur tes positions.

 

KOKOTSKA. — Je me suis tellement rabaissée dans la vie

que j'ai touché le fond. Peux plus descendre.

Cent shekels ici, dans la cour! Ce prix-là,

même Dieu ne le changera pas!

 

HOYAMER. — Mais Dieu, c'est toi ! Regarde :

tu as, en bas, dans ta petite culotte, le point le plus

stratégique du monde tandis qu'en haut,

tu scrutes la surface de la terre avec des yeux

mornes et secs

tant tu es devenue indifférente

aux merveilles naturelles que tu portes en toi.

C'est ainsi que Dieu contemple sa création :

avec un regard fatigué, professionnel et blasé ;

que peuvent-ils bien faire là-dessous, se dit-il,

que je ne connaisse pas ?

Et comme Dieu, tu ne laisses personne d'autre

que toi profiter de la vie.

Dieu, aie pitié de moi et prends cinquante shekels !

 

KOKOTSKA. — Dès qu'on en vient à l'argent —

me voilà promue Dieu !

Si c'est comme ça, écoute bien,

parce que c'est la parole de Dieu :

le tarif est de...

 

HOYAMER. — Au secours !

Les ténèbres couvrent la surface de l'abîme !

Cent shekels, là-bas, dans la cour ! Et que restera-t-il

de cette nuit ? Tu sais bien que tout sera oublié,

mon anniversaire, ce coup que je vais tirer,

toi et moi, qui passerons comme un rêve.

Seule cette terrible phrase,

« cent shekels dans la cour »,

restera pour l'éternité.

Que les ténèbres couvrent la surface de l'abîme !

(s’en va. Revient)

Cinquante avant —

cinquante après.

 

KOKOTSKA. — Tu te fous de ma gueule ?

Tout maintenant, et en liquide !

Ni prêt, ni crédit, ni hypothèque,

le tout maintenant ou bien — ouste, rentre chez toi !

 

HOYAMER. — Ne crie pas ! C'est que moi, je ne connais pas

vos usages, dans la pègre !

Voilà, prends. Mais tu as intérêt

à ce que j'en retire une totale satisfaction.

(il sort son argent et le lui donne. Pour lui-même)

l'ai fait la connerie de ma vie,

mais en moi coule un sang d’aventurier.

Un anniversaire, franchement,

pourquoi devons-nous subir

un tel avilissement — naître !

(Kokotska entraîne Homayer à sa suite)

Et je sens un vent froid qui souffle de la mer.

Non seulement je vais me choper la syphilis

mais, en plus, le rhume guette ma prostate.

Oh, la prostate, la prostate, encore un rabat-joie

planté en travers de ton chemin !

 

            La putain de l’Ohio, traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz,

            Théâtre Choisi V, Editions Théâtrales.

 

Autant vous dire aussi que ce n’est là que le début de cette comédie sordide et grinçante et qu’elle nous mènera de rebondissement en rebondissement…

 

Je sais, je sais, c’est la troisième fois que j’évoque Hanokh Levin dans ce blog. Eh bien, gageons que ce n’est pas la dernière !

 

 

 

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12 novembre 2013 2 12 /11 /novembre /2013 08:52

 

Allez, une photo souvenir ! J’en mets peu sur ce blog mais il faut que je me retrouve à Arles – à l’occasion d’un atelier d’écriture théâtrale que j’anime chez mes bons amis de l’école Actéon – pour y croiser Emile Lansman, l’éditeur de la plupart de mes pièces, et surtout pour qu’on se donne le temps d’une longue balade dans la ville et d’une conversation sur ce qui nous passionne, et d’abord le théâtre, forcément. Nous voici donc arrivés devant les arènes, tout un programme…

 

 

13 12 11 Arles Avec Lansman 2

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9 novembre 2013 6 09 /11 /novembre /2013 18:35

 

J'ai relu Rêves de rêves, le superbe petit livre dans lequel Antonio Tabucchi imagine vingt rêves, chacun fait par un écrivain ou un peintre parmi ses préférés. Voici le « rêve d’Arthur Rimbaud, poète et vagabond » :

 

La nuit du vingt-trois juin 1891, à l’hôpital de Marseille, Arthur Rimbaud, poète et vagabond, fit un rêve. Il rêva qu’il était en train de traverser les Ardennes. Il portait sa jambe amputée sous le bras et il s’appuyait à une béquille. La jambe amputée était emballée dans un papier journal sur lequel était imprimée une de ses poésies, en gros caractères.

Il était près de minuit, et c’était la pleine lune. Les prés étaient argentés, Arthur chantait. Il arriva aux abords d’une maison de paysans, dont une fenêtre était éclairée. Il s’étendit sur le pré, sous un énorme amandier, et continua de chanter. Il chantait une chanson révolutionnaire et vagabonde qui parlait d’une femme et d’un fusil. Au bout d’un moment la porte s’ouvrit, une femme sortit et s’avança. C’était une jeune femme, elle avait les cheveux dénoués. Si tu veux un fusil comme le demande ta chanson, moi je peux te le donner, dit la femme, j’en ai un au grenier.

Rimbaud serra contre lui sa jambe amputée et il se mit à rire. Je vais rejoindre la Commune de Paris, dit-il, et j’ai besoin d’un fusil.

La femme le conduisit jusqu’au grenier. C’était une construction à deux étages. Au rez-de-chaussée, il y avait des brebis, et à l’étage, auquel on accédait par une échelle, il y avait le grenier. Je ne peux pas monter là-haut, dit Rimbaud, je t’attendrai ici, parmi les brebis. Il se coucha sur la paille et enleva son pantalon. Quand la femme redescendit, elle le trouva prêt pour l’amour. Si tu veux une femme comme le demande ta chanson, dit la femme, moi je peux te la donner. Rimbaud l’embrassa et lui demanda : comment s’appelle-t-elle, cette femme ? Elle s’appelle Aurelia, dit la femme, parce que c’est une femme de rêve. Et elle défit ses vêtements.

Ils s’aimèrent parmi les brebis, et Rimbaud tenait sa jambe amputée tout près de lui. Quand ils se furent aimés, la femme dit : reste. Je ne peux pas, répondit Rimbaud, je dois partir, viens dehors avec moi, pour voir l’aube se lever. Quand ils sortirent dans la cour, il faisait déjà clair. Toi, tu n’entends pas ces cris, dit Rimbaud, mais moi je les entends, ils viennent de Paris et ils m’appellent, c’est la liberté, c’est l’appel du lointain.

La femme était encore nue, sous le mandarinier. Je te laisse ma jambe, dit Rimabud, prends-en soin.

Et il se dirigea vers la route principale. Quelle merveille, à présent, il ne boitait plus. Il marchait comme s’il avait deux jambes. La route résonnait sous ses sabots. L’aube était rouge à l’horizon. Et lui, il chantait, et il était heureux.

 

         Antonio Tabucchi, Rêves de rêves, traduit de l’italien par Bernard Comment,

         Collection 10/18.

 

Plaisir de rêver de rêver de Rimbaud avec Tabucchi, de rêver qu’il s’agit d’un rêve d’Arthur Rimbaud, de rêver avec Rimbaud d’amour, de guérison, de liberté, de bonheur…

 

 

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30 octobre 2013 3 30 /10 /octobre /2013 17:35

 

 

Combien de fois ai-je lu Madame Bovary ? Bonheur, chaque fois que j’y reviens, de me retrouver comme dans une ville déjà souvent visitée. Plaisir particulier de reconnaître tous les endroits par lesquels je passe, tel immeuble, telle place, tel monument, telle perspective. Pouvoir me dire que je pourrai admirer à nouveau, dans la rue suivante, ceci ou cela…

 

 Pas de page qui n’ait sa splendeur, pas de personnage qui n’ait tel ou tel trait dont j’ai hâte de redécouvrir l’évocation, pas de moment de l’histoire que je ne me plaise à revivre, pas d’événement dont je n’attende de retrouver chaque détail, d’objet que je ne désire y revoir. Serais-je qui je suis si le roman de Flaubert n’était depuis si longtemps une de mes grandes passions ? (Même question, bien sûr, à propos de Don Quichotte, Gogol, Kafka, Tchékhov, Proust, Bernhard, Willems et quelques autres…) Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es…  

 

Comme tous les grands romans, Madame Bovary a son fan club. J’aime toujours rencontrer un de ses nombreux membres, parler à satiété de l’objet de notre vénération, détailler notre amour pour Emma et sa rage de vivre, notre sympathie malgré tout pour le pauvre Charles, rire d’Homais, mépriser Léon et Rodolphe, nous résumer en souriant tel ou tel épisode, vanter longuement la construction du roman (ah ! par exemple, ce troisième acte de Lucie de Lammermoor auquel Emma n’assiste pas, puisque c’est elle qui va le jouer pour de vrai, en mourant de façon dramatique à l'instar de l’héroïne de Donizetti !), l’art du contrepoint dans tant de scènes, la mise en exergue de la banalité, de la bêtise, de la veulerie, de la suffisance bourgeoise, ce formidable basculement qui consiste à chosifier les humains et à humaniser les choses, le maniement si subtil du style indirect libre, etc. etc.

 

La seule entrée dans le roman est déjà un véritable délice : évocation par un narrateur en nous (qui va disparaître bien vite) de l’arrivée de Charles au collège de Rouen, puis, tout de suite, avant le mémorable Charbovari que bredouille le jeune garçon quand il doit prononcer son nom, la fameuse description de la casquette dont il est affublé. Quel morceau ! Relisons donc :

 

C'était une de ces coiffures d'ordre composite, où l'on retrouve les éléments du bonnet à poil, du chapska, du chapeau rond, de la casquette de loutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d'expression comme le visage d'un imbécile. Ovoïde et renflée de baleines, elle commençait par trois boudins circulaires ; puis s'alternaient, séparés par une bande rouge, des losanges de velours et de poils de lapin; venait ensuite une façon de sac qui se terminait par un polygone cartonné, couvert d'une broderie en soutache compliquée, et d'où pendait, au bout d'un long cordon trop mince, un petit croisillon de fils d'or, en manière de gland. Elle était neuve ; la visière brillait. 

                        Gustave Flaubert, Madame Bovary, Folio classique.

 

« … une de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d'expression comme le visage d'un imbécile » : puis-je vous prier de relire trois fois ces quelques mots ?

 

« Pathétique et de mauvais goût », ce couvre-chef, dit Nabokov, « symbolise l’ensemble de la future existence du pauvre Charles, également pathétique et de mauvais goût. » (Littératures, Coll. Bouquins, Robert Laffont).

 

Un autre petit passage encore, rien que pour le plaisir ? (Mais on pourrait citer tout le roman : relisez-le au plus vite et, si vous ne l’avez pas lu encore, laissez tomber tous les livres à la mode, tous ceux qui s’empilent chez les libraires, toutes les nouveautés de la rentrée, les auteurs « qui marchent », laissez, laissez tout cela, installez-vous confortablement dans votre meilleur fauteuil et lisez Madame Bovary !) Un autre petit passage, donc ? Eh bien, prenons le discours pontifiant d’Homais, le pharmacien d’Yonville venu accueillir les Bovary à leur descente de l’Hirondelle (c’est le nom de la diligence), puisque, aavec la personne de Charles arrive le nouveau médecin de la bourgade.

 

– Du reste, disait l'apothicaire, l'exercice de la médecine n'est pas fort pénible en nos contrées ; car l'état de nos routes permet l'usage du cabriolet, et, généralement, l'on paye assez bien, les cultivateurs étant aisés. Nous avons, sous le rapport médical, à part les cas ordinaires d'entérite, bronchite, affections bilieuses, etc., de temps à autre quelques fièvres intermittentes à la moisson, mais, en somme, peu de choses graves, rien de spécial à noter, si ce n'est beaucoup d'humeurs froides, et qui tiennent sans doute aux déplorables conditions hygiéniques de nos logements de paysan. Ah ! vous trouverez bien des préjugés à combattre, monsieur Bovary; bien des entêtements de la routine, où se heurteront quotidiennement tous les efforts de votre science; car on a recours encore aux neuvaines, aux reliques, au curé, plutôt que de venir naturellement chez le médecin ou chez le pharmacien. Le climat, pourtant, n'est point, à vrai dire, mauvais, et même nous comptons dans la commune quelques nonagénaires. Le thermomètre (j'en ai fait les observations) descend en hiver jusqu'à quatre degrés, et, dans la forte saison, touche vingt-cinq, trente centigrades tout au plus, ce qui nous donne vingt-quatre Réaumur au maximum, ou autrement cinquante-quatre Fahrenheit (mesure anglaise), pas davantage ! - et, en effet, nous sommes abrités des vents du nord par la forêt d'Argueil d'une part, des vents d'ouest par la côte Saint-Jean de l'autre, et cette chaleur, cependant, qui à cause de la vapeur d'eau dégagée par la rivière et la présence considérable de bestiaux dans les prairies, lesquels exhalent, comme vous savez, beaucoup d'ammoniaque, c'est-à-dire azote, hydrogène et oxygène (non, azote et hydrogène seulement), et qui, pompant à elle l'humus de la terre, confondant toutes ces émanations différentes, les réunissant en un faisceau, pour ainsi dire, et se combinant de soi-même avec l'électricité répandue dans l'atmosphère, lorsqu'il y en a, pourrait à la longue, comme dans les pays tropicaux, engendrer des miasmes insalubres ; – cette chaleur, dis-je, se trouve justement tempérée du côté où elle vient, ou plutôt d'où elle viendrait, c'est-à-dire du côté sud, par les vents de sud-est, lesquels, s'étant rafraîchis d'eux-mêmes en passant sur la Seine, nous arrivent quelquefois tout d'un coup, comme des brises de Russie ! 

 

Commentaire ironique et pointu de Nabokov sur ce « salmigondis de pseudo-science et d’informations journalistiques » entassé « dans une seule phrase pachydermique » : « Ce beau discours renferme une erreur ; il y a toujours un défaut dans la cuirasse philistine. Son thermomètre devrait marquer 86 Farenheit, et non 54 ; il a oublié d’ajouter 32 lorsqu’il est passé d’un système à l’autre. » (Littératures).

 

 

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20 octobre 2013 7 20 /10 /octobre /2013 09:20

Aujourd’hui dimanche, autocitation

 

Moi, Mordicus, on m’a proposé de devenir le roi des Belges.

Bien sûr, j’ai cru que c’était une plaisanterie.

On m’a téléphoné un soir, il était tard, je me tournais et me retournais dans mon lit.

C’était la fin de l’été, un moustique ne cessait de m’agacer les oreilles, j’étais fatigué et je n’avais pas le courage de faire la lumière et de me lever pour lui courir après et l’écraser contre le mur.

Et voilà le téléphone qui sonne.

Qui sonne et qui insiste, j’ai fini par me lever.

– Monsieur Mordicus, ne voudriez-vous pas devenir le roi des Belges ?

J’ai raccroché, sûr qu’on se moquait de moi, je n’aime pas ça du tout.

Mais, le lendemain matin, dans mon courrier, une lettre de Belgique.

Avec plein de cachets officiels.

« Cher Très honoré Monsieur Mordicus, voulez-vous devenir le roi des Belges ? N’hésitez pas, il vous suffit de répondre par retour du courrier. »

J’ai senti la perplexité m’envahir et longtemps je suis resté debout la lettre à la main, près de la fenêtre ouverte.

Sans y prêter grande attention, j’entendais la voisine de l’étage en dessous gronder son chat qui avait fait ses besoins sur le tapis.

Quand finalement j’ai replié la lettre et que je l’ai rangée dans mon tiroir, j’étais toujours aussi perplexe.

Qu’est-ce qui leur prenait, à ces Belges, de me proposer de devenir leur roi ?

Pourquoi à moi, Mordicus, qui n’y connaissais rien dans les affaires de royauté ?

Mais quelques jours plus tard, on a frappé à ma porte, c’était une délégation de Belges.

Ils étaient venu si nombreux que je n’ai pu les faire tous asseoir.

Quelques-uns sur les chaises, quatre serrés sur mon lit et les autres ont dû rester debout.

Il y avait des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux, des pâles et des rougeauds, des obèses et des très maigres, des sévères et des souriants, des moustachus, des barbus et des glabres, et deux militaires.

Mon petit logement était plein à craquer.

– Monsieur Mordicus, a dit celui qui paraissait le plus important, nous avons fait le déplacement jusqu’à chez vous car nous voudrions que vous deveniez le roi des Belges.

Moi, Mordicus, je me sentais très intimidé.

J’ai proposé de leur préparer du café mais ils ont refusé très poliment.

Ça m’arrangeait bien, je n’avais que trois tasses, de plus elles traînaient dans l’évier, elles n’étaient même pas lavées.

– Monsieur Mordicus, a dit un des militaires, ça nous ferait tellement plaisir que vous acceptiez.

– Mais pourquoi moi ? Je ne connais rien aux affaires des Belges, j’ai répondu.

– Ca n’a aucune importance, a dit une femme à la chevelure opulente et qui arborait une superbe décoration sur la poitrine.

Elle portait des lunettes avec des verres épais comme des loupes.

– Ce qui est important, c’est que tous les Belges ont envie que vous deveniez leur roi, a ajouté son voisin d’une voix grave.

Il a écarté les lèvres et des dents énormes sont apparues.

Comme je ne répondais rien, ils se sont tous mis à scander très fort :

MOR-DI-CUS-ROI-DES-BEL-GES ! MOR-DI-CUS-ROI-DES-BEL-GES !

Si fort que la lampe au-dessus de la table se balançait en cadence.

Alors moi, Mordicus, je me suis senti encore plus intimidé.

D’un seul coup, la peur s’est emparée de moi.

Tous ces Belges me désiraient avec une telle intensité, avec un tel appétit !

Je voulais leur dire non mais je n’osais pas.

Je les voyais avaler leur salive au point de faire tressauter la pomme d’Adam.

J’étais comme un ver de terre entouré de grosses poules avides de le dévorer.

– Je vais réfléchir, j’ai balbutié, je vais réfléchir et je vous écrirai.

Ils ont tous eu l’air très déçu et ils ont insisté encore pour que j’accepte immédiatement de devenir leur roi.

J’ai trouvé le courage de répéter que je leur écrirais.

Alors, à regret et très lentement, ils ont quitté mon petit logement.

Beaucoup se retournaient encore pour s’assurer que je ne changeais pas d’avis.

Dès que le dernier Belge a franchi la porte, je l’ai soigneusement refermée et j’ai mis le verrou.

Ah ! C’est que je n’en menais pas large !

Moi, Mordicus, je n’avais aucune envie de devenir le roi des Belges.

Mais comment le leur expliquer, à ces Belges qui me désiraient tellement ?

Et c’est qu’ils allaient revenir à la charge !

Il fallait que je disparaisse au plus vite, qu’ils perdent ma trace.

Aux abonnés absents, Mordicus, parti sans laisser d’adresse !

En un, deux, trois, j’ai fait mon baluchon et j’ai été m’établir ailleurs, très loin, je ne vous dirai pas où.

Mais depuis, je reste sur le qui-vive.

S’ils me retrouvaient, ces Belges ?

C’est qu’ils ne vont pas renoncer si vite !

Alors moi, Mordicus, avant de mettre le nez dehors, j’examine attentivement s’il n’y en a pas un qui s’est planté en sentinelle au bout de la rue.

 

                        Paul Emond, Les aventures de Mordicus, à paraître

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16 octobre 2013 3 16 /10 /octobre /2013 14:53

 

Plaisir d'annoncer :

 

à la Librairie Wallonie-Bruxelles
46 Rue Quincampoix
75004 Paris

 

Le mardi 22 octobre à 18 heures

 

une soirée consacrée à Paul Emond qui présentera ses nouvelles publications :

 

Nous sommes tous des K, théâtre librement inspiré du Château de Franz Kafka (Lansman)
 

Les vingt-quatre victoires d’étape du peintre Belgritte, fiction (maelström reEvolution)

 

En collaboration avec l’association Espace Livres et Création 
Entrée libre

 

Couverture Nous sommes tous des KBelgritte page de couverture

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22 septembre 2013 7 22 /09 /septembre /2013 21:32

(Aujourd'hui dimanche, autocitation)

 

MORDICUS A UN TRUC

  

Moi, Mordicus, j’ai un truc.

Un truc pour me faire adopter.

Je m’incruste.

Je choisis cela qui va m’adopter, je me pose tout près lui et je m’incruste.

Voilà justement un chameau qui passe.

Je le suis sans mot dire.

De temps en temps, il se retourne d’un air étonné.

Mais moi, Mordicus, je continue à le suivre.

On arrive au désert.

Le chameau ne se retourne plus et s’enfonce dans le désert.

Tu essaies de me dégoûter, chameau, mais tu n’y parviendras pas.

J’ai confiance en mon truc.

Et je continue à le suivre.

Bien sûr que je transpire.

Bien sûr que je crève de chaud.

Bien sûr que je manque de mourir.

Et lui, le chameau, imperturbable, il poursuit sa route.

Mais tôt ou tard, je le sais, il se retournera.

Et en me voyant, il aura l’air inquiet.

Oh ! il ne dira toujours rien, mais pas de problème.

Moi, Mordicus, je continuerai à m’accrocher, à m’incruster.

Le chameau poursuivra sa route et je continuerai à la suivre.

Et quand il se retournera encore, il aura l’air plus inquiet encore.

Et juste à ce moment-là, je serai pris d’un vertige et je m’écroulerai.

Alors, le chameau fera demi-tour, il s’agenouillera, ouvrira une de ses deux bosses et me donnera à boire.

  

    Paul Emond, Les aventures de Mordicus. Histoires plaisantes et à dormir debout. 

 Inédit.

 

 

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8 septembre 2013 7 08 /09 /septembre /2013 00:10

 

Vous êtes las, vous aussi, de la platitude contemporaine ? De la veulerie des annonces publicitaires ? Des idéaux débiles vers lesquels nous poussent tant de discours tonitruants ? D’un formatage de l’existence qui ne tient compte que de l’image que l’on donne de soi ? Du discours dominant qui proclame que seul ce qui peut être comptabilisé n’a de réalité ? D’une existence de somnambule, qui n’a plus rien à voir avec ce désir qui, parfois encore heureusement, s’en vient nous réveiller pour nous rappeler qu’il y a moyen d’être autrement, de vivre autrement ? Oui ? Alors, n’hésitez pas, acquérez (vous comprendrez vite qu’il importe de le relire plusieurs fois) le merveilleux petit livre d’Armel Guerne, L’âme insurgée, consacré à quelques-uns des plus grands esprits du romantisme, Hölderlin, Novalis, Kleist, les frères Grimm, Nerval, et jusqu’à Merville et Stevenson qui écrivent encore dans le même sillage.

 

Armel Guerne (1911-1980), merveilleux poète, grand résistant, immense traducteur. Parmi tant d’œuvres traduites par ce passeur inlassable : Moby Dick, les Sonnets de Shakespeare, Le Territoire de l’homme de Canetti, Le cirque Humberto d’Eduard Bass (je garde précieusement dans ma bibliothèque ce superbe gros roman d’un écrivain tchèque, relatant une vie passée dans un cirque, depuis l’embauche du jeune garçon comme homme à tout faire jusqu’à la place de directeur qu’il finira par occuper – si vous tombez sur ce livre, surtout achetez-le ! je me rappelle l’avoir lu quasi d’une traite quand je découvrais, il y a plus de trente ans, la littérature tchèque et je l’ai relu, il y a peu, avec le même plaisir), et puis, bien sûr, la formidable anthologie des Romantiques allemands, publiée dès 1957 (rééditée chez  Phébus, coll. Libretto).

 

Une anthologie à la lecture de laquelle il n’y a pas de meilleure introduction, justement, que L’âme insurgée. Quels beaux portraits de ces êtres d’exception en quête d’absol, et dont l’œuvre témoigne si intensément de la fièvre et du génie ! Premier chapitre du livre, un texte intitulé « Laissez-moi vous dire » : rédigé en 1977, il pourrait avoir été écrit aujourd’hui, tant est encore actuel le constat qui s’y fait déjà de la tyrannie des bruits du monde, de la paupérisation du langage, du déni du passé, d’une offre culturelle passée à la moulinette. Et quelle écriture ! Lisez donc ces extraits :

 

Laissez-moi vous dire

 

   que le poète n’a pas la vie facile dans un monde devenu ce manteau de ténèbres, pailleté d’éphémère par une actualité exténuée en quelques heures, qu’on renouvelle tous les jours et qui tient toute la place avant de s’effacer. Un monde où le niveau des larmes, cependant, ne cesse de monter. Un monde pilonné, trituré, sermonné de plus en plus sévèrement par le verbe surnaturel des catastrophes, couché sous le vent fort de ce langage, le plus clair et le plus nu de tous, dont les statisticiens s’emparent aussitôt pour le rendre inintelligible. Les cœurs sans le savoir, les esprits sans le percevoir et, tout au fond, les âmes sans le dire sont tellement dans le besoin que le silence de leur cri – formidable colonne en creux – requiert et mobilise contre lui l’acharnement insupportable et sans répit de tous les bruits du monde, organise la fuite et le refuge de chacun dans ce supplice étroit, la collaboration funeste de tout individu, par soumission servile ou par complicité déshonorée, à cet attentat fracassant qui le disjoint, l’émiette, le pulvérise et le disperse. S’abstraire de l’essentiel, tout est là. Sortir le plus possible du dedans de la vie; rester dehors. L’information, laissez-moi vous le dire, est l’instrument parfait, la corde lisse et le nœud bien coulant de cette pendaison : l’information, procédé éminemment artificiel et abstrait, destiné à rendre informe et sans leçon tout ce qui peut, tout ce qui risque d’avoir, originalement, une forme certaine et peut-être un enseignement. L’informatique a perfectionné le système en le mécanisant et désormais, sans le concours de personne, l’analyse devient si fine que tout danger est écarté : même par accident il ne peut plus rester, non, même à la loupe on ne saurait trouver le grain le plus infime de concret dans la pensée lisse et liquide qu’elle dégorge. Le rien est souverain et triomphe dans le bourdonnement enthousiasmé des bavardages. Car sait-on jamais ? La trace seulement d’une poussière pourrait suffire à accrocher un souvenir, un rappel, découvrir une analogie, voire amorcer un rêve, éveiller un silence, engendrer l’incongruité d’une de ces légendes qui parlent à travers le temps !

   Abandonné de tous, le génie souple et prompt de notre langue est sans emploi, comme un ange au chômage. Vu de demain, regardé seulement de la pointe du prochain matin, le français est déjà une langue morte, écrasée, accablée, enterrée sous ses mines où s‘amusent encore, inconscients, égarés, les producteurs rentiers d'une littérature qui n’a d’autres raisons que la « modernité », c’est-à-dire le goût du jour. L'argent, seul étalon de toutes les valeurs, ne quitte plus jamais le devant de la scène. Écoutez bien, tendez l’oreille: « euh... ! beuh... ! » Nous sommes entrés dans le siècle de l’onomatopée et nous voici déjà tout occupés à convertir les mots en chiffres. Sans le lyrisme des milliards, avouons-le, auquel les moins riches ne sont pas les moins accessibles, la politique serait sans effet, sans écho, et les prisons de l’idéologie s’ouvriraient d’elles-mêmes, relâchant en plein air la cohue de leurs détenus fascinés, tout surpris de se retrouver libres de leur pensée, de respirer un air de leurs propres poumons. L’argent (qui n’est depuis longtemps plus synonyme de richesse, mais de besoin), s’il fut depuis toujours servi par les ambitieux, ne l’a jamais été avec le cynisme imbécile et l ‘unanimité éhontée de nos contemporains: la masse humaine la plus mendiante et la plus lâche, la plus confuse et la plus confondue que le monde ait portée. Seul le nanti n'en a jamais assez ; et c'est toujours lui qui crie le plus fort, du haut en bas de l’échelle sociale, surtout en bas. Laissons.

   (…)

   Un pareil désarroi, des hommes plus humains, beaucoup moins négatifs, l’ont pressenti déjà comme pour nous aider, hurlant alors de toutes les manières la fureur de la faim spirituelle, clamant et proclamant l’insurrection de l ’âme aux quatre coins du monde, s’arrachant à leur siècle qu’ils jugeaient imbécile et qui ne manquait pas d ’incommodités, plongeant dans le passé, secouant l’avenir en le prophétisant jusqu’au bout de leur force d’imagination comme pour mieux l’exorciser, cherchant partout des appuis et des frères, recensant l’univers et les trésors intérieurs, se prodiguant à cœur ouvert, risquant sur eux un perpétuel tout pour le tout que rien ne pouvait arrêter, ni la folie, ni le suicide, ni la mort qu’ils ne cessaient de frôler, toujours a cet extrême d’eux-mêmes qu’ils ne cessaient de hanter par souci de vivre dignement, noblement, sans rien omettre. Jamais peut-être on n'avait fait autant de littérature ; et jamais sans doute on n’y mit tant de sang, tant de cœur, tant de fièvre et aussi de merveilleux caprice, de liberté. Ils ont tout essayé, tout appelé à leur secours pour étendre le cercle autour de la raison et trouver des issues, ne pas s’y enfermer. Ils ont couru tous les chemins qu’ils croyaient deviner. S’ils se trompaient, tant pis pour eux ! mais ils y allaient voir – et malheureusement, égarés dans le marécage d’une langue peu faite pour la rigueur, la rectitude ou le redressement de la pensée aventurée sur un terrain mystique, ils se trompèrent souvent et moururent beaucoup.

   (…)

   Ce Romantisme, bien évidemment, n’a rien de commun avec la gentillette école littéraire qui fit florès en France sous ce nom ; rien de commun non plus avec la rhétorique douceâtre et la fadeur sentimentale, les rubans et les fanfreluches que l’on s’est plu souvent à attacher à ce mot. Les Français à vrai dire, Nerval à peu près seul excepté, sont restés à l’écart de ce mouvement, qui a fleuri d’abord et surtout en Allemagne avec Hölderlin et Novalis, avec Arnim, avec Kleist, avec Hoffmann et tant d’autres, mais  aussi en Angleterre – avec Keats bien plus qu’avec Byron ou Shelley, et par-delà les sombres splendeurs du « Roman noir » jusqu’à Stevenson –, mais encore dans la lointaine Amérique chez deux êtres aussi différents — et aussi nécessairement complémentaires – que Poe et Melville, sans oublier les pays slaves où l’élan mystique du hassidisme juif et cet autre élan qui soulèvera plus tard les récits de Dostoïevski sont manifestement d’essence romantique, au sens le plus exigeant que l'on voudra bien donner à pareille désignation.

   (…)

   C’est que pour eux, le Romantisme était vraiment une façon d’être. Un combat pour la plénitude. Une bataille désespérée contre l ‘abdication capitale, contre ce vide désespérant qui laisse l'homme comme une viande douée de réflexes dès qu'il oublie son âme, dès qu’il quitte ses rêves, dès qu’il cesse de reconnaître et de nourrir – pour ne plus faire qu’alimenter l’autre – Cette moitié divine dont il est compose’ et qui respire au milieu des étoiles.

   Car on ne devrait jamais l'oublier, la vie n’est pas un état mais un risque, et qui s’ouvre toujours plus. Grandiose. Une conquête qui n’en finit pas. Un « voyage » – au sens où Schubert l ’a certainement vécu – mais un voyage incertain et dur, à la mesure de ceux, et de ceux-là seuls, qui sont capables de marcher.

   Il vaut donc mieux, croyez-moi, ne pas trop se fier aux ruminants intellectuels qui vivent à la ferme, engrangeant le foin et la paille de leurs savoirs récoltés. Les hommes de cabinet, laissez-moi vous le dire, ne font pas de bons compagnons de route.

   Vivent les hommes de plein vent !

 

            Armel Guerne, L’âme insurgée, collection Points Seuil

 

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27 août 2013 2 27 /08 /août /2013 22:51

 

Je pénètre cet après-midi dans une des Fnac de Bruxelles. Une grande inscription attire aussitôt mon attention : « La rentrée littéraire ».

Sous la grande inscription, deux grands présentoirs.

Sur le grand présentoir de gauche, multiplié en autant d’exemplaires qu’il y a de places pour un livre, le dernier roman d’Amélie Nothomb.

Sur le grand présentoir de droite, multiplié en autant d’exemplaires qu’il y a de places pour un livre, le dernier roman d’Eric Emmanuel Schmitt.

Pas de doute : une rentrée littéraire hors du commun.

 

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22 août 2013 4 22 /08 /août /2013 12:14

 

Stefan Zweig disait des nouvelles de Kleist (1777-1811) qu’elles étaient « les plus concises, les plus froides, les plus concentrées de la littérature allemande ». Plaisir de reprendre quelques grands textes de cet écrivain fascinant, magnifique auteur de théâtre (Penthésilée, La Cruche cassée, Le Prince de Hombourg…), personnage toujours en quête d’absolu, à la vie chaotique, passionnée et toujours déçue (il finit par se donner la mort avec Henriette Vogel, son amie), un de ces êtres dont Armel Guerne disait qu’ils étaient « … toujours à cet extrême d’eux-mêmes qu’ils ne cessaient de hanter par souci de vivre dignement, noblement, sans rien omettre » (L’Âme insurgée, coll. Points-Seuil).

 

Pour preuve de ce qu’avançait Zweig, cette nouvelle qui tient sur deux pages et demie, parfaite dans son déroulement narratif et très caractéristique d’un univers imaginaire où le fantastique vient parfois remédier à l’injustice des hommes :

 

La mendiante de Locarno

 

Au pied des Alpes, à Locarno, il y avait un vieux château merveilleusement situé, appartenant à un marquis. On peut en voir encore aujourd’hui les ruines quand on descend du Saint-Gothard.

   Un jour, la marquise recueillit par charité une vieille femme malade qui s’était présentée devant elle en demandant l’aumône. La marquise fit mettre de la paille dans une des nombreuses et spacieuses salles du château et y fit coucher la pauvresse. Le marquis, revenant de la chasse, entra par hasard dans cette salle, où il avait l’habitude de ranger ses fusils. Apercevant la vieille, il lui intima de se lever et d’aller s’installer derrière le poêle. En se levant, celle-ci glissa sur ses béquilles et se blessa grièvement à la colonne vertébrale, de sorte qu’après avoir péniblement réussi à se lever et à traverser la salle, elle s’affaissa en gémissant derrière le poêle et mourut.

   Plusieurs années après, le marquis ayant de graves embarras d'argent par suite de la guerre et d’une mauvaise récolte, un chevalier florentin descendit chez lui, dans l’intention de lui acheter le château. Le marquis, qui tenait beaucoup à conclure l’affaire, chargea sa femme de loger l’étranger dans la pièce ou était morte la mendiante ; la salle, restée inoccupée depuis lors, avait été fort agréablement transformée. Mais quelle ne fut pas la stupéfaction des hôtes lorsque au milieu de la nuit le chevalier, pâle et défait, accourut vers eux, jurant ses grands dieux qu’il y avait des revenants dans le château, que quelque chose, échappant à ses regards, s’était levé dans un coin et, avec un bruit de paille piétinée, avait lentement traversé la salle d’un bout à l’autre, à pas chancelants mais bien distincts, pour aller s’effondrer en gémissant derrière le poêle.

   Le marquis, effrayé sans trop s’expliquer pourquoi, se moqua du chevalier en affectant une grande sérénité et lui qu’il se lèverait pour passer la nuit en sa compagnie. Mais le chevalier le supplia de ne pas le renvoyer dans la salle hantée et de lui permettre d'achever la nuit dans un fauteuil. Le matin venu, il fit atteler et, après avoir pris congé, quitta le château.

   Cet incident, qui fit énormément de bruit, rebuta plusieurs acquéreurs, chose fort désagréable pour le marquis, et comme d’autre part la rumeur tout à fait incompréhensible et déconcertante selon laquelle on entendait marcher vers minuit dans a fameuse salle du château, se répandit parmi ses gens de maison, le marquis, pour y couper court, résolut de faire une expérience décisive en examinant lui-même la chose. Un soir, il fit donc placer son lit dans la pièce soi-disant hantée et attendit minuit sans dormir. Quel ne fut pas son trouble lorsqu’en effet, l’heure des spectres ayant sonné, il entendit l’inexplicable bruit ; il semblait que quelqu’un ou quelque chose se levait en provoquant un crissement de paille, puis traversant la salle de long en large, s’affaissait en soupirant et gémissant derrière le poêle. Quand le marquis descendit le lendemain matin, son épouse lui demanda le récit de sa nuit. Après avoir jeté des regards timorés et hésitants autour de lui et avoir poussé le verrou de la porte, le marquis lui confirma que l’histoire du fantôme était vraie ; elle tressaillit étrangement et le pria de procéder de sang-froid et en sa compagnie cette fois, à un nouvel examen des faits.

   La nuit suivante donc, les deux époux, de même qu’un domestique qu’ils avaient pris avec eux, entendirent le même bruit inexplicable et fantomatique ; et seul l’impérieux désir de se débarrasser à n’importe quel prix du château leur donna la force de cacher l’effroi qui s’était emparé d’eux et d’expliquer les événements de la nuit par quelque cause fortuite et superficielle que l’on finirait bien par découvrir.

   Le troisième soir, ayant décidé de percer définitivement le mystère, le marquis et son épouse, en arrivant devant la porte de la chambre maudite y trouvèrent leur chien de garde que quelqu’un avait sans doute détaché ; sans trop se demander pourquoi, peut-être dans l’obscur désir d’une présence vivante, ils le laissèrent entrer avec eux.

  Vers onze heures, après avoir posé deux chandelles sur la table, le couple s’étendit chacun sur son lit, la marquise tout habillée, le marquis l’épée et le pistolet à ses côtés. Pendant qu’ils s’efforçaient de poursuivre un maladroit dialogue, le chien se coucha au milieu de la pièce et, recroquevillé sur lui-même, la queue sous la tête, se mit à ronfler. Minuit venant de sonner, l'effroyable rumeur recommença ; une créature que des yeux humains n’auraient su regarder se dressa sur des béquilles, – là-bas, dans le recoin ; on entendit des bruissements de paille, et au premier pas, clic clac ! le chien se réveilla et bondit en dressant les oreilles, puis grogna, aboya et s’enfuit en reculant vers le poêle. Voyant cela, la marquise, les cheveux se dressant sur sa tête, se précipita hors de la salle, tandis que le marquis, brandissant son épée, s’écriait  « Qui vive ! » Comme personne ne répondait, il fendit aveuglément l’air de son épée.

   La marquise, décidée à regagner la ville, fit atteler. Le de temps de rassembler quelques bagages et avant même que la voiture n’eût franchi le portail, elle vit des flammes s’élever du château.

 Le marquis, ayant perdu la raison, saisissant une chandelle, avait mis le feu aux quatre coins du château. Le feu se répandit d’autant plus vite que les murs étaient lambrissés de boiseries. C’est en vain que la marquise envoya des gens au secours de son mari, il avait déjà trouvé une mort pitoyable.

   Aujourd’hui encore, les blancs ossements du marquis, recueillis par des paysans, reposent dans ce coin de la salle d’où il avait ordonné à la mendiante de Locarno de déguerpir.

 

Heinrich von Kleist, « La mendiante de Locarno », Romantiques allemands, vol. 1, Bibliothèque de la Pléiade, traduit de l’allemand par Maxime Alexandre

 

 

 

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