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29 mars 2014 6 29 /03 /mars /2014 22:17

 

 

Née en 1930, Liliane Wouters est une des voix majeures de la poésie belge francophone. Poésie de facture classique, voix ferme, sensualité forte et aussi une tonalité où résonnent parfois des échos moyenâgeux.

 

J’ai pris dans ma bibliothèque et viens de relire avec grand plaisir un volume paru en 1983, L’aloès. Il contenait l’essentiel de l’œuvre antérieure et apportait une grande part d’inédits. De ce volume-charnière, j’extrais deux poèmes. Le premier, doux-amer, sur la vie qui a passé :

 

            Pas rien, pas rien, le petit vent de l’aube,

            Le petit rose du petit matin,

            Changé en pourpre, en noir, en nuit de taupe.

            Je suis la taupe et le ciel est lointain.

 

            Pas rien, pas rien, les flaques sur la plage,

            La dune blonde et la blonde clarté,

            La mer sans fin et les vagues sans âges,

            Nous n’y aurons dansé qu’un seul été.

 

            Pas rien, pas rien, même si l’on décompte

            Les vaches maigres, les années de chien.

            J’aurai vécu tel jour, telle seconde

            C’était trop peu mais ce ne fut pas rien.

 

                     Liliane Wouters, L’aloès, Luneau Ascot Editeurs

 

Quant au second texte, il dit aux morts : non, pas avec vous, pas encore, laissez-moi vivre....

 

                 MORTS,

             NE ME DITES PLUS

          QUE JE SUIS VOTRE SANG

 

Morts, ne me dites plus que je suis votre sang

Car je ferai la sourde.

Je ne pourrais aller où votre âme descend :

Ma besace est trop lourde.

 

Je vous ai bien aimés quand vous étiez encor

Attachés à ma vie

Mais de joindre la table où s’assied votre corps,

Non, je n’ai pas envie.

 

Quand je vous appelais, qu’avez-vous répondu ?

Et quand ma voix s’est tue

Lasse d’en vain crier, trop de neige a fondu

Sur la terre battue.

 

A présent vous parlez, mais je bouche à deux mains

Mes yeux et mes oreilles.

Allez-vous-en, voyons, je dois vivre demain

Et remplir mes corbeilles.

 

Dans les pâquis du ciel où vous broutez en paix

Les herbes et la menthe

Souvenez-vous un peu du pain que l’on trempait

Dans la soupe fumante.

 

Car nous avons un corps à porter, avec l’ombre

Traînant derrière lui.

Que pouvons-nous savoir de vos royaumes sombres

Où la chair se détruit?

 

Petits morts bien ancrés au pays des racines,

Bien pris en leurs filets,

Chaque instant que je vis votre image assassine

Qu’un insecte filait.

 

Sur la toile tendue un léger souffle passe :

Vous mourez à nouveau.

 Et voilà, c’est fini, la mémoire s’efface

Au cœur de mon cerveau.

 

Il ne faut pas grand’chose, un petit coup de gomme,

Un seul aboi de chien.

Les papiers dans le feu, dans la terre les hommes,

On ne verra plus rien.

 

O vous qui nourrissez les fourmis, les cloportes,

En vos tristes séjours

N’accourez plus ainsi quand du seuil de la porte

Je regarde le jour.

 

Petits morts accroupis dans la terre, pardon,

Oui, je peux vous survivre.

Pendant que vous perdez l’haleine et les tendons,

De soleil je suis ivre.

 

J’ai versé tant de pleurs que je brûlai mes draps

Mais le sel de ces larmes

Devint fade le soir où j’entendis les rats

Sur moi faire vacarme.

 

A petits coups de dents ils rongèrent d’abord

La peine de surface ;

Puis celle qui logeait au plus profond du corps

Leurs griffes me l’effacent.

 

Gentils morts bien tassés à douze pieds de fond

Dans la poussière blanche,

Le temps passe, l’amour et les regrets s’en vont,

Donnez-moi quatre planches.

 

Holà ! ho ! ce bois jaune est trop dur pour mes reins !

Vite, mon lit de plumes !

Pour coucher ici-bas c’est un meilleur terrain

Que l’argile posthume.

 

Dansez tous, les vivants, la pavane ou la gigue.

Ce n’est qu’un au revoir.

Il nous faut dépêcher d’aller cueillir des figues

Tant qu’on peut en avoir.

 

                  Liliane Wouters, L’aloès, Luneau Ascot Editeurs

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7 mars 2014 5 07 /03 /mars /2014 12:19

 

Retour à Paul Willems, le grand écrivain que j’aime tant. J'en ai parlé ici plusieurs fois déjà, j'ai cité plusieurs textes, toujours magnifiques.  Pour aujourd’hui, juste ce petit conte prophétique, que je relis toujours avec la même fascination :

 

Petite prophétie

 

Je serais heureux d’assister à la fin du monde selon les vieilles cosmogonies.

 

La lune, en une lente chute oblique s’approchera de la terre en se déchirant aux faîtes des arbres, puis s’écrasera dans la forêt.

 

Je crois que tout se fera sans fracas. Dans un silence d’après fête on éteindra les étoiles comme si la terre immense, tout simplement, fermait les paupières.

 

            Le monde de Paul Willems, Labor, collection Archives du futur.

 

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26 février 2014 3 26 /02 /février /2014 20:49

 

Je constitue peu à peu, au hasard de mes lectures, une galerie disparate des figures romanesques qui me plaisent particulièrement (si cela vous tente de la parcourir, cliquez sur la catégorie Personnages un peu plus bas, à droite, sur cette page). J’y ajoute aujourd’hui le savoureux portrait d’un professeur de littérature à l'université que nous offre le narrateur du dernier roman de Nicolas Marchal :

 

Le Professeur. Qui exigeait qu’on l’appelle « Le Professeur ». Qui provoquait des mouvements de foule quand il traversait les couloirs. Dont toutes les secrétaires, toutes les assistantes-chercheuses, toutes les étudiantes, peignées ou non, étaient éperdument amoureuses, et pas discrètement, ça non, en gloussant, en tortillant des fesses, en s’évanouissant presque sur son passage. Le Professeur. Avec ses cheveux voletant autour de son front même quand nulle brise ne remuait les airs. Avec son expression pénétrée de profondeur et ses sourires entendus, qu’il distribuait comme un croupier corrompu distribue des atouts. Avec ses chemises impeccables. Avec sa sale manie d’être à la mode sans avoir trop l’air d’avoir voulu être à la mode. Avec ses étudiants qui le pistaient partout, les garçons se coiffant comme lui, les filles se coiffant comme lui. Avec ses quelques livres sous le bras. Avec sa sale amabilité. Avec sa voiture de collection. Cabriolet. Avec sa thèse creuse publiée chez un grand éditeur. Une pâle réplique d’un de mes chapitres dont je lui avais confié un jour une photocopie. Avec ses livres farauds et ses articles de pacotille. Et surtout, avec sa saleté de saloperie de bigre de nom de dieu de cours à soixante heures, suivi passionnément par plus d’étudiants qu’en comptait la faculté, à tel point que les travées étaient combles, les escaliers, les appuis de fenêtres occupés, tout ça pour quoi, pour une farce, un sous-produit de bazar, une grotesque mascarade ! La littérature volcanique : lire ou vivre Lowry. Littérature volcanique ! Je vous demande un peu ! Sale type de Professeur et ses métaphores vaseuses pour masquer son incompétence ! Son ignorance totale du sujet ! A peine survolé ! Un cours pour midinettes ! Indigne ! Même pas une introduction de cours ! Ça, pour n’y rien connaître à Lowry, il n’y connaissait rien, je peux vous le dire, moi qui étudiais la question des années avant que ce foutu play-boy inculte soit scandaleusement nommé à ce poste et fasse rutiler ses sourires et voleter ses cheveux ! Salaud de Professeur ! Qui jouait les bellâtres à tous les étages de la faculté, qui volait les étudiants aux Honnêtes Ouvriers du Savoir, qui avait obtenu la chaire qui me revenait de droit ! Mes frontières ! Mon territoire !

 

                                   Nicolas Marchal, Agaves féroces, Editions Aden

 

On l’aura tout de suite compris, le portrait est double, le regardeur y est aussi présent que le regardé ; tout autant ou plus encore que du « Professeur », c’est de lui-même que nous parle ce narrateur, médiocre assistant de celui qui a pris place au soleil. Ce discours presque furieux, cette outrancière évocation, sont saturés de la jalousie et du ridicule du personnage, resté dans l'ombre, qui les profère.

 

Après avoir publié sa thèse sur le grand écrivain américain Malcolm Lowry, l’auteur mythique d’Au-dessous du volcan, le Professeur a été nommé à l'une des chaires de littérature. Yves (tel est le prénom du narrateur d'Agaves féroces) consacre également sa thèse à Lowry ; mais il n’en finit pas d’approfondir ses recherches et pas encore, quant à lui, publié ce sésame qui ouvre sur la carrière académique – on devine même rapidement qu’il ne la publiera jamais. Chargé d’un unique séminaire consacré au « thème du plagiat dans l’œuvre de Malcolm Lowry » (joli jeu de miroirs, puisque le même Yves accuse le professeur de l’avoir plagié), il n’a pour public que « de rares étudiants » qu’il avoue détester. Pleins feux à nouveau, non pas tant sur ceux que décrit cet être ultra-complexé mais sur lui-même (on remarquera en passant comment, dans la foulée de cette autre tirade véhémente, se retrouvent ensuite sur le même pied grammatical la secrétaire, la machine à café et les divers professeurs dont notre narrateur est le sbire…) :

 

Des parasites. Des attardés mentaux. Des filles qui ne pensaient que pour retrouver leur peigne. Des garçons qui riaient trop fort. Des corps gras au centre vide. Et surtout, ils brossaient mon cours. Je le savais : douze étudiants étaient inscrits à la rentrée, ils étaient là le premier jour, et ensuite, je n’ai plus rencontré qu’un minuscule Espagnol qui me posait des questions incompréhensibles, une retraitée qui venait « parce que vous avez une belle voix qui me berce », et un jeune type rêvant de devenir lui aussi assistant-chercheur, croyant me lécher les bottes en terminant mes phrases. Il y avait aussi la secrétaire, qui me faisait sans cesse remplir toutes sortes de papiers, la machine à café qui n’avait jamais de sucre et qui se débrouillait pour tacher ma chemise, les professeurs principaux qui ignoraient jusqu’à mon existence et dont je devais corriger les copies d’examen tandis qu’ils donnaient des conférences à Paris, Moscou, Berlin, Alexandrie. Alexandrie, parfaitement, les salauds.

 

Nous n’en sommes qu’aux premières pages du roman. Je ne dirai rien des aventures que va connaître Yves, pas plus que je ne révélerai le destin que Nicolas Marchal réserve au « Professeur ». Mieux vaut vous précipiter sur ce nouveau roman de l’auteur des Conquêtes véritables et de La Tactique katangaise. Plus encore que dans ses deux premiers livres, le cocasse des situations provoquées par les obsessions, sinon le délire mental du narrateur, vous entraînera vers un séisme final aussi extravagant que réjouissant.

 

J’ajouterai seulement que l'histoire ne se déroule pas dans l’université belge qui emploie Yves et le « Professeur" mais dans un petit village du sud de la France où leur passion de Malcolm Lowry les a conduits. C'est qu le décor de ce village leur paraît ressembler à celui du roman de Lowry… J’arrête, j’en dis trop. Le livre de Nicolas Marchal est évidemment truffé de références à l’écrivain américain, ainsi qu’au film que John Huston a tiré d’Au-dessous du volcan. De quoi ajouter à sa belle singularité : si ce roman se sert sans vergogne du registre du comique, il plonge sans cesse également dans une érudition foisonnante ;  magnifique mélange de genres qui ajoute encore à son originalité.

 

Un dernier mot. Ce qui me fascine chez Nicolas Marchal, c’est sa pratique romanesque de la dérision – ou, plus précisément, de l’autodérision, puisque ses trois romans sont écrits à la première personne. Une pratique dont on ne trouve guère d'équivalent dans notre littérature actuelle - à l'exception de Benozigio, que j'évoquais récemment ; mais qui d'autre ? Vaguement ridicules ou totalement (c’est le cas du malheureux Yves), tous ces personnages de Marchal n'en finissent pourtant pas moins par générer une évidente empathie : grand art d’un romancier chez lequel la charge burlesque n’exclut en aucune façon une forme de tendresse.

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9 février 2014 7 09 /02 /février /2014 18:12

 

 (Aujourd’hui dimanche, autocitation.)

 

 

La femme regarde la télévision et ne s'en détourne pas un instant, sauf vers la fin. L’homme est un peu plus loin dans la pièce.

 

HOMME  Nouvelle passion. Un titre grandiose. Nouvelle passion. Un jour, je te dirai ce que j’en pense, de tes feuilletons. Un feuilleton finit et l’autre commence. Tu t’avilis avec tes feuilletons. Toute la soirée. Tu te ridiculises avec tes feuilletons. Toute la soirée. Et toute l’avant-soirée aussi. Je t’aime, je ne t’aime plus, est-ce que tu m’aimes encore ! Voilà tout ce que raconte Nouvelle passion. Avilissant, je dis. Ridicule, je dis. Et je sais ce que je dis.

 

FEMME  Je sais bien que tu sais ce que tu dis. Tu es un homme qui réfléchit. Maintenant, tais-toi, chéri.

 

HOMME   Je t’aime, je ne t’aime plus, est-ce que tu m’aimes encore !

 

FEMME   Bien sûr que je t’aime encore, chéri.

 

HOMME  Si au moins elle s’entendait. Si au moins elle se rendait compte. Si au moins elle acceptait de se regarder en face. De s’observer dans le détail. Ridicule et avilissant. Avilissant et ridicule.

 

FEMME   Cette histoire n’est pas ridicule. Cette histoire est passionnante.

 

HOMME  Cette histoire est passionnante, dit-elle. A-t-elle seulement remarqué que le ton qu’elle emploie est celui d’une héroïne de feuilleton ? A-t-elle seulement remarqué que toute sa conversation est celle d’une héroïne de feuilleton ? Tu parles comme une héroïne de feuilleton. Tu t’habilles comme une héroïne de feuilleton. Tu bouffes comme une héroïne de feuilleton. Tu ronfles au lit comme une héroïne de feuilleton. Tu pètes comme une héroïne de feuilleton. Tu ne t’en rends même pas compte. Même en vacances, ce sont les mêmes feuilletons. Je t’aime, je ne t’aime plus, est-ce que tu m’aimes encore ! Même en vacances, ça ne varie pas. Même en vacances, nouvelle passion. Même en Italie. Surtout en Italie.

 

FEMME   C’était bien, l’Italie.

 

HOMME   C’était bien l’Italie, dit-elle.

 

FEMME  Cette fois, c’est sûr, il va l’épouser. Je le savais.

 

HOMME  Bien sûr qu’il va l’épouser.

 

FEMME   Ah, tu le crois aussi.

 

HOMME  Ridicule et avilissant. Plus on épouse, plus c’est ridicule et avilissant. Et on n’arrête pas d’épouser. Des épousailles en veux-tu, en voilà. Des épousailles à tour de bras. Des épousailles à pleines brassées. Des épousailles à tire-larigot. Un feuilleton, c’est très exactement une chiée d’épousailles. Une chiée d’épousailles, tu m’entends à la fin ?

 

FEMME   Oui, mais tais-toi, chéri.

 

HOMME  Elle ne m’entend pas. Elle ne veut pas m’entendre. Quand elle regarde un feuilleton, elle ne veut pas m’entendre. Et que fait-elle d’autre que regarder des feuilletons ? Je te le demande : que fais-tu d’autre ? Tu ne réponds pas. Tu ne m’entends pas. Très bien, ne réponds pas, ne m’entends pas. Tu es trop préoccupée de savoir s’il va l’épouser, n’est-ce pas ? La grande question. La seule question. La question des épousailles. Tu veux que je te dise ce que j’en pense des épousailles, moi ? De nos épousailles ? Tu as vu ma gueule après toutes ces années d’épousailles ? Et la tienne ? Mais les épousailles dans les feuilletons, c’est sacré. Des épousailles plein l’assiette, dans les feuilletons. Des épousailles à s’en mettre jusque-là. A s’empiffrer jusqu’au gosier. On les dégueule et on se précipite pour en remanger. Bon, j’ai faim, moi.

 

FEMME  Il y a une pizza dans le frigo. Passe-la au micro-ondes, chéri. Il va l’épouser mais ça prendra du temps.

 

HOMME  Ça prendra du temps. Pendant ce temps, je boufferai une pizza passée au micro-ondes. Un mariage, ça ne se prépare pas, bien sûr, au micro-ondes. Un mariage, ça se mitonne. Un mariage de feuilleton, j’entends. D’abord, on l’annonce, le mariage. Puis on le recule. Puis on le contrarie. Suspense en long, en large et en couleur. Du feuilleton dans toute sa splendeur. Du pur et du dur. Du vrai de vrai. Du béton. Comme elle les aime. Mais qu’est-ce que j’espère, bon Dieu ? Une pizza. Encore une fois une pizza. Feuilleton, pizza, feuilleton. Pizza en sandwich entre feuilleton d’avant-soirée et feuilleton de la soirée. Pourquoi je ne te dis pas : non, je ne veux pas de pizza ? Pourquoi je ne le dis pas, hein ? A cause de ma gueule ? De ce que ma gueule est devenue ? C’est italien, la pizza. Les Italiens, je ne les aime pas. Des margouleurs, les Italiens. Des margouleurs, c’est bien connu. C’est bien connu mais on ne le dira jamais assez.

 

FEMME  Qu’est-ce qu’il est beau, ce Tonio ! Qu’est-ce qu’il est beau !

 

HOMME   Tonio ? Quel Tonio ?

 

FEMME  Mais celui que Julie va épouser. Tu ne comprends donc rien ? Ce n’est portant pas si compliqué. Pas de pizza pour moi, je n’ai pas faim.

 

HOMME   Parce qu’il s’appelle Tonio. Évidemment. Julie va épouser Tonio et moi, je mange de la pizza. Une pizza que je dois préparer moi-même. Parce que madame, elle ne mange pas de pizza. Madame n’a pas faim. Comme par hasard. Moi, j’ai faim mais madame n’a pas faim. Le feuilleton la nourrit. Les épousailles de Tonio la nourrissent. Nouvelle passion. Des margouleurs, les Italiens. L’an passé, ces vacances en Italie. Plus jamais. L’Italie, c’est l’enfer. Des margouleurs. L’enfer, je dis. Des margouleurs et le reste. Le reste, c’est pire encore. Je sais ce que je dis.

 

FEMME  Sois gentil, fais un peu moins de bruit.

 

HOMME   La chaleur, rien que la chaleur.

 

FEMME  Il est beau. Tu l’as vu ? Tu l’as vu, chéri ?

 

HOMME   Une chaleur d’enfer, l’Italie.

 

FEMME  L’Italie, c’était formidable. J’ai adoré.

 

HOMME  Évidemment. Le pire coup de soleil de ma vie. J’en ai encore des cicatrices. Ma peau ne brunit pas, je sais. Elle ne brunit pas, elle rougit. Toi, ta peau brunit mais moi, ma peau rougit. Et est-ce qu’ils ne conduisent pas comme des fous, les Italiens ?

 

FEMME  Je suis sûre que tu as raison, chéri.

 

HOMME  Comme des fous dangereux. Et ça crie, ça crie, les Italiens. Ça crie toute la journée. Ils se lèvent en criant, ils se couchent en criant. Même quand il dorment, ils crient. Des vacances deux fois plus chères que ce qu’on avait prévu. Tu te rappelles, tout de même ?

 

FEMME  Elle l’aime, elle l’aime. Il le sait. Il l’a deviné.

 

HOMME  Tonio ! Moi, évidemment, avec ma gueule, c’est autre chose. Elle aime Tonio. Bien sûr qu’elle aime Tonio. Elles aiment toutes Tonio. Elles en sont toutes folles. Toutes en chaleur dès que Tonio pointe le bout du nez. Ridicule. Et avilissant. Tous ces feuilletons pleins de Tonio. L’Italie bourrée de beaux Tonios. Bourrée à en péter. Bourrée à en péter de beaux Tonios prêts à les baiser comme des mulets. Plus jamais de vacances en Italie. Plus jamais, tu m’entends ?

 

FEMME  Que dis-tu ?

 

HOMME  Je n’ai plus faim.

 

FEMME  Tu es malade, chéri ? Ne me dis pas que tu es malade.

 

HOMME  Je ne dis pas que je suis malade. Je dis que je n’ai plus faim. C’est comme ça. C’est la vie. On a faim, puis, on n’a plus faim. C’est la vie, tu m’entends ? Et la vie, c’est la vie. Est-ce que moi, j’ai demandé à avoir cette gueule-là ? Une vraie gueule d’assassin, tu peux me croire. Une gueule qui ne plaît pas. Tandis que la gueule du beau Tonio, celle-là, elle plaît. Elle plaît toujours. Et surtout aux dames en vacances, pas vrai ?

 

FEMME  Toujours ta philosophie ?

 

HOMME  Est-ce que tu sais seulement  ce que c’est que la vie, toi ? Tu ne le sais pas. Tu ne peux pas le savoir. Les feuilletons, ce n’est pas la vie. Les feuilletons, c’est de la merde en concentré. La vie aussi, c’est de la merde en concentré. Mais les feuilletons, ce n’est pas la vie. Les feuilletons, c’est je t’aime, je ne t’aime plus, est-ce que tu m’aimes encore. C’est ça, les feuilletons. Rien d’autre. Alors ça y est, il l’a épousé ?

 

FEMME  Pas encore, pas encore, chéri. Il doit d’abord se débarrasser d’Amélie. Amélie lui colle aux fesses.

 

HOMME  Ridicule et avilissant. Moi, je dois manger une pizza et Tonio a une Amélie qui lui colle aux fesses. Pendant que je mange ma pizza, il s’en débarrassera. C’est sûr. Il ne va tout de même pas rester en rade à cause d’une Amélie qui lui colle aux fesses. Il n’attendra peut-être même pas que j’aie fini ma pizza.

 

FEMME  Le problème, c’est qu’elle doit hériter de la fortune des Ostrovski. Tu te souviens des Ostrovski ?

 

HOMME  Pas le moins du monde. Qui c’est, les Ostrovski ? Jamais été présenté. C’est la totale, ce soir. Rien à en cirer, des Ostrovski.

 

FEMME  Mais si, une vieille noblesse russo-polonaise, très fortunée.

 

HOMME  Des Russo-Polonais, maintenant.

 

FEMME Amélie était chez eux, hier. Dans leur château. Depuis quelque temps, elle est presque devenue leur fille adoptive. Tu t’en souviens maintenant ? Hier, Madame Ostrovski portait une merveilleuse robe verte. Très décolletée.

 

HOMME  Très décolletée. Bien sûr. Pour le beau Tonio. Les Ostrovski. Je n’aime pas les Russes. Et je n’aime pas les Polonais non plus. Avant, ça allait encore. Avant, on ne les voyait pas trop souvent. Juste un peu, parfois, aux actualités. Mais maintenant, ça déferle. Déferlement des Russes et des Polonais. En attendant les Chinois. Tous des margouleurs, les Russes et les Polonais. Comme les Italiens. Des margouleurs, tu m’entends ? C’était dans le journal d’hier. Un article comme ça. Un article géant. Tu as lu ?

 

FEMME  Quoi, chéri ?

 

HOMME  Connexion des maffias italienne et russe. Tu aurais dû lire ça. A Anvers. C’est chez nous, ça, Anvers. C’est chez les Flamands mais, tout de même, c’est chez nous. Connexion à Anvers des maffias italienne et russe. La connexion dans toute sa splendeur.

 

FEMME  Pauvre Tonio, mais quelle colle, cette Amélie ! Quel crampon !

 

HOMME  Tu ne veux donc pas comprendre ! Ça se passe chez nous ! On n’est plus chez soi, ah ça non !

 

FEMME  Tu as vu ? Tu as vu ?

 

HOMME  Je sais, je sais, Amélie colle aux fesses de Tonio. Mais en attendant, elle va hériter du pognon des Russo-Polonais. C’est bien ça ?

 

FEMME  Oui, oui, oui, c’est bien ça. Comment l’as-tu compris ?

 

HOMME  Moi, pendant ce temps-là, tu as vu quelle gueule j’attrape ? Et alors, pourquoi pas ? Une gueule d’assassin, c’est une gueule aussi, non ? Accusé, pourquoi l’avez-vous assassinée ? A cause du monde, Monsieur le juge. A cause de ce que le monde devient. Ce n’est pas une réponse, ça ? Amélie hérite du pognon des Russes. Amélie colle aux fesses du beau Tonio. Et moi, dans cette vie, j’attrape une gueule d’assassin. Nouvelle passion. Avilissant et ridicule. Le beau Tonio qui baise comme un mulet. Et l’Italie, ça t’a plu. Comme par hasard. Si ma pauvre mère était encore là ! Tu m’entends ? Si ma pauvre mère était encore là !

 

FEMME  Ah non ! Ne me parle pas de ta mère, chéri ! Tu sais bien que ça me donne la migraine. Tout ce que tu veux mais pas ta mère. Ce n’est tout de même pas compliqué. Tout de même, pour être culottée, elle est culottée, cette Amélie. Regarde-la. Un crampon, c’est dit, il n’y a pas d’autre mot. Ah bon, les publicités, maintenant. Tiens, une nouvelle pizza.

 

HOMME  Une nouvelle pizza. Incroyable. Nouvelle passion et nouvelle pizza. Et on s’étonnerait de ma gueule d’assassin ?

 

FEMME  Double fromage et champignons. Tu as vu ?

 

HOMME  Les champignons, ce n’est jamais bon.

 

FEMME  Vraiment amusante, cette publicité. Regarde. Mais regarde donc ! Demain, j’en achète. D’accord ? D’accord ? Tu ne dis plus rien, chéri ? Que se passe-t-il ? Tu ne l’as pas trouvée amusante, cette publicité ? (Elle se retourne vers lui.) Mais quelle tête tu fais ! Ah, je sais. Je sais ce que tu as. Je te connais comme ma poche. Tu n’aime pas que je te parle de ta mère sur ce ton, c’est ça ? C’est ça ? Je suis franche, moi, tu le sais bien. La franchise, c’est ma grande qualité. Pourquoi tu ne dis plus rien ?

 

HOMME   J’essayais de comprendre.

 

FEMME  De comprendre quoi ? Pourquoi je parle de ta mère sur ce ton ? Après ce qu’elle nous a fait avant de mourir ? Donner la maison de Fleurus à ton imbécile de frère ! Nous laisser celle-ci, qui tombe en ruine ! Tu as oublié ? Eh bien, si tu es amnésique, garde ton amnésie pour toi. Et laisse-moi regarder mon feuilleton, tu veux bien ?

 

HOMME  Voilà bien les femmes. Ta réaction à l’égard de ma mère, je l’ai parfaitement comprise, figure-toi ! Elle est suffisamment claire pour être comprise, figure-toi ! Non, ce que j’essayais de comprendre, c’était la subtilité du feuilleton, figure-toi ! Amélie colle aux fesses de Tonio mais elle va hériter du pognon des Russo-Polonais. C’est bien de cela qu’il s’agit ?

 

FEMME  C’est très exactement de cela qu’il s’agit. Ce n’est pas si compliqué !

 

HOMME  Eh non, ce n’est pas si compliqué.

 

FEMME  Tu vois bien. Dès que tu ne parles plus de ta mère, tout devient simple, chéri.

 

HOMME  C’est donc sûr qu’Amélie va hériter ?

 

FEMME  Le testament des époux Ostrovski est formel. Et il a été déposé chez le notaire. En présence d’Amélie. Nouvelle passion, c’est vraiment passionnant. Ceux qui ont fait ce feuilleton, ils connaissent la vie. D’ailleurs, c’est Amélie qui a demandé à être présente chez le notaire. Si ta mère avait fait tout ça devant notaire, ça se serait passé autrement. Parce que nous aussi, nous aurions, demandé à être présents chez le notaire. Prépare-toi cette pizza, demain elle ne sera plus bonne. D’ailleurs, demain, j’achète les nouvelles au double fromage et champignons.

 

HOMME  Je n’ai pas très faim.

 

FEMME  Passe-la au micro-ondes et mange-la, je te dis.

 

HOMME  Ma mère se méfiait des notaires. Un notaire, c’est véreux, un notaire, c’est juif, disait-elle toujours.

 

FEMME  Pas ta mère, pas ta mère, chéri ! J’ai trop peur de la migraine !

 

HOMME  Et si j’avais envie de parler de ma mère, moi ? C’est mon droit, non ?

 

FEMME  Non ! Migraine !

 

HOMME  Bon, d’accord, j’en parlerai mais pas trop fort, pour moi seul. Je le sais bien que ma mère, tu ne l’aimais pas. Ma mère et toi, chien et chat. Du matin au soir, des disputes. Du soir au matin, rebelote. Même en dormant, vous vous disputiez. L’enfer.

 

FEMME, se tournant vers lui  Migraine ! migraine !

 

HOMME  Je hais l’enfer. Ma gueule aussi, je la hais. On a la gueule qu’on peut mais ma gueule, je la hais.

 

FEMME, reportant ses yeux sur la télévision  Encore heureux que les feuilletons me fassent oublier la migraine. Ça y est, ça vient de reprendre. Quoi ! La garce d’Amélie ! Ça s’appelle du chantage, ma petite. En quelle langue faut-il te le dire ? En italien ?

 

HOMME  En italien, dit-elle. Elle ose dire : en italien ! Moi, je n’aime pas ce qui est italien. Moi, le beau Tonio, je ne l’aime pas.

 

FEMME  Tu n’aime pas Tonio ?

 

HOMME  Je m’en méfie.

 

FEMME  Tu n’aimes pas Tonio, dis-tu ? Tu te méfies de Tonio, dis-tu ? (Se retournant brusquement vers lui.) Mais enfin, pourquoi te méfies-tu de Tonio ? Tu es fou ou quoi ? Tu n’es pas malade, au moins ? D’ailleurs, ça ne me plaît pas, que n’aies pas faim. Prépare-toi cette pizza, je te dis. Demain elle ne sera plus bonne, je te dis. (Elle regarde à nouveau la télévision.) Mais qu’est-ce qui s’est passé ? Tu as vu ce qui s’est passé ? Pourquoi est-ce que Tonio vient de gifler Julie ? C’est incroyable ça ! Ce n’est pas possible ! Regarde comment il la traite ! Il devient fou ? Tu as compris ce qui s’est passé ? Il s’est passé quelque chose d’important, juste quand je ne regardais pas. Ah ! c’est bien ma chance ! Le moins qu’on puisse dire, c’est que le mariage, ce n’est pas pour aujourd’hui. Je ne sais pas ce qui s’est passé mais c’était vraiment important. Pourquoi est-ce que tu me distrais toujours ? Eh bien ça alors ! Non mais tu as vu ? Regarde ! Regarde ! Incroyable. Eh bien, tu avais raison. Pas de doute, tu avais raison. Qui l’aurait cru ? Non, mais regarde-le ! Quel salaud ! Oui, oui, tu avais raison ! Il faut absolument se méfier de Tonio !

 

HOMME  J’ai toujours raison. Toi aussi, tu devrais te méfier.

 

FEMME  Ah, ça oui ! Parce que, tu vas voir, demain, il épouse Amélie. Elle lui colle aux fesses mais il l’épouse.

 

HOMME  Il va la baiser comme un mulet, c’est sûr.

 

FEMME  Il veut l’argent des Ostrovski. Le salaud ! Ah ça, je n’aurais jamais cru. Se comporter avec Julie comme un sadique ! Comme un vrai sadique !

 

HOMME  Qu’est-ce que tu attends d’autre d’un Italien ? C’était clair depuis le début, tout de même. Ridicule et avilissant. Tu m’entends ? tu m’entends, garce ?

 

FEMME  Mais regarde, regarde !

 

HOMME  Une chance qu’elle ne m’entende pas. Parce que je lui cracherais tout ce que je pense au visage. Et parce qu’en même temps, je la giflerais. Oui, c’est ça, je la giflerais comme ce mulet de Tonio vient de gifler cette garce d’Amélie. Je la giflerais à toute volée. Tu crois que je n’en suis pas capable ? Tu n’as pas vu la gueule que j’ai attrapée ? Tu l’as vue, ma gueule ? Une gueule d’assassin, non ? A force de vivre avec toi. A force de te regarder en train de regarder tes feuilletons. A force de tes nouvelles passions. A force de tes Italiens. A force de tes beaux Tonios. Voilà ce que je dis quand tu n’entends pas !

 

FEMME  Attends, ça se termine. Eh bien, c’est fini. Je me demande si demain, il lui demandera pardon. C’est possible, après tout. Oui, c’est ça, tu vas voir : il l’a giflée publiquement mais demain, en secret, il lui demandera pardon. Ensuite, il épouse Amélie, il rafle l’argent des Ostrovski, puis il divorce d’Amélie et il épouse Julie. Et le tour est joué. Donc, ce que nous venons de voir, ce n’était qu’un stratagème. Non seulement Tonio est beau mais il est intelligent. Revoilà des publicités. Encore cette nouvelle pizza ! Double fromage ! Champignons ! Vraiment délicieux ! Tu ne trouves pas, chéri ? Moi, j’en ai l’eau à la bouche. (Elle se détourne de la télévision.) Tu vois, tu t’es encore trompé. Il ne faut pas se méfier de Tonio. Tonio, il faut lui faire confiance.

 

HOMME  Et voilà, je me suis encore trompé. Que veux-tu, la vie, c’est la vie. Avec la gueule que j’attrape, pas étonnant que je me trompe.

 

FEMME  Je l’ai dit tout à l’heure, tu as mauvaise mine. Tu dois manger, chéri. Ah la la, les hommes ! Tu dois manger mais tu restes là et tu bougonnes. Ce n’est pas vrai, peut-être ? Pendant que je regarde mon feuilleton, tu passes ton temps à bougonner. Mais quelle tête tu fais ! Ah, je sais. Je sais ce que tu as. Je te connais comme ma poche. C’est parce que, ta pizza, tu attends que je te la prépare. Parce qu’un homme est un homme et qu’un homme n’aime pas devoir préparer sa pizza pendant que sa petite femme chérie regarde la télévision. Ne fais pas cette tête, je te dis. Si ce n’est que ça, maintenant que Nouvelle passion est fini, je vais te la passer moi-même au micro-ondes, ta pizza.

 

                        Paul Emond, Grincements et autres bruits, Lansman éditeur

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28 janvier 2014 2 28 /01 /janvier /2014 17:48

 

D’Eric Brogniet, dans Graphies, nue noire, poèmes en dialogue avec des photos de Marianne Grimont :

 

            Mais alors, d’où vient

             Que l’éphémère soit

            Notre plus poignante

                 Rédemption ?

 

                        Edition Tétras Lyre

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24 janvier 2014 5 24 /01 /janvier /2014 13:53

 

 

Décès, début décembre 2013, de Jean-Luc Benoziglio. Ses fans, au premier rang desquels figure votre serviteur, l’appelaient Beno, son roman Beno s’en va-t-en guerre n’étant évidemment pas étranger à ce diminutif. L’écrivain vivait à Paris depuis longtemps. Il était né en Suisse, d’une mère italienne et d’un père turc. Autant dire, un de ces magnifiques « métèques » dont peut s’enorgueillir la littérature française…

 

Onze romans, publiés de 1972 à 2006. De tous les écrivains français que je connaisse, le seul, si l’on excepte Queneau, à avoir l’humour littéralement chevillé aux mots. A quoi s’ajoutait son sens aigu de l’autodérision. Ouvrez La boîte noire, un de mes préférés parmi ses livres ; dès les premières lignes, le style Béno vous saute au visage, reconnaissable à dix lieues à la ronde, joyeusement et savamment virevoltant et chaotique – phrases inachevées, ponctuation très personnelle, digression permanente, passage abrupt de la narration à la troisième personne au monologue, du présent au passé, du récit objectif à l’échappée fantasmatique :

 

   Vous voyez, dit le chauffeur de taxi en regardant sa montre, vous voyez on a mis tout juste quarante minutes alors que si on avait pris par l’autoroute du Sud croyez-moi on y serait encore et.

Il remercie le chauffeur et lui laisse un gros pourboire. Le chauffeur va boire le gros pourboire, une bière, un calva, une bière, et remettez-moi ça, un calva, une bière, il remonte un peu titubant dans son taxi et au premier embranchement, là-bas sur l’autoroute, ou du côté de la porte d’Italie, splaaash. Premier mort. Et première décision : cesser d’appeler « pourboires » les pourboires.

   Pardon ?, dit-il. Je disais : Vous allez loin comme ça ?, répète le chauffeur en lui tendant sa valise. Eh bien, dit-il, par là. Il fait un geste vague en direction d’un point cardinal. Ah bon, dit le chauffeur, comme s’il avait compris, comme s’il voyait clairement le pays et la ville, comme s’il y était né.

   Il empoigne sa valise de la main gauche en se demandant ce que bon dieu il a bien pu y mettre pour qu’elle soit si lourde, acheter quelque chose pour les enfants, cendrier en forme de tour Eiffel, ou le contraire. Et du parfum pour elle. Comment déjà son parfum ? Foutu nom impossible.

   Comme chaque fois, il oublie que la porte vitrée qui donne accès au rez-de-chaussée est une porte automatique. S’ouvre toute seule dès que le revers du pantalon coupe une lumière verte. Cellule photo-machin. De là à supposer que les touristes allemands vêtus de leurs curieux shorts en peau de bête ne peuvent pas pénétrer à l’intérieur, il n’y a qu’un pas que les touristes, Nein, ne franchissent pas, car, les choses étant ce qu’elles sont, un mollet allemand fait aussi bien l’affaire qu’un revers de pantalon autochtone.

   Comme chaque fois il tendit la main droite pour pousser la porte vitrée, qui, comme chaque fois, s’écarta d’elle-même au moment où il l’atteignait. Déséquilibre, fit dans le hall une entrée remarquée, convaincu que tout l’aéroport allait hurler de rire. Quand on ne sait même pas pousser la porte d’un aéroport, on ne prend pas l’avion. Mais, à sa connaissance, personne ne rit et il se releva aussi vite que possible, bénissant le ciel que sa valise ne se soit pas ouverte dans la chute. Il imaginait le rassemblement hilare autour de ses chaussettes rapiécées, sa vieille brosse à dents et ses chemises auxquelles la plupart des boutons manquaient. Brrr. Est-il possible de renier une valise sans que tous les coqs des environs ne se mettent à brailler ? Quand un avion s’écrase, on retrouve parfois des débris à plusieurs kilomètres à la ronde. Le comble du pathétique consistant à mettre la main sur le tronc mutilé d’une poupée dont la propriétaire, petite fille de quatre ans, a explosé dans l’accident et les journaux disent : ELLE NE JOUERA PLUS JAMAIS À LA POUPÉE ou NAVRANT DÉTAIL : LA POUPÉE DE MARY (4 ans) RETROUVÉE DANS LES DÉCOMBRES DE.

 

            Jean-Luc Benoziglio, La boîte noire, Editions du Seuil, collection Points

 

 Et toujours un narrateur ou un personnage central plus ou moins en perdition, plus ou moins paumé. Tableaux d’une ex, de ce point de vue, est un régal. Récit d’une liaison amoureuse qui sombre peu à peu, vacances problématiques du couple sur une île grecque, relations plus tendues encore, jusqu’au crash final, lorsque le narrateur s’installe chez son amie, surtout lorsqu’il est question de repeindre la petite maison, le narrateur en question (mon semblable, mon frère…) n’étant pas particulièrement doué pour les travaux manuels. Petit extrait de la savoureuse description des travaux de peintures en question par un soir de pluie :

 

   Se tournant le dos, lui au sommet d'un escabeau, elle juchée sur la table de cuisine recouverte de vieux journaux, ils font chacun face à leur propre mur. Entre eux deux, comme toute la nuit brûle l'ampoule d'un couloir de prison, la suspension en nacre des Philippines se balance au bout de son fil graisseux, projetant une fugitive flaque de lumière tantôt sur son mur à lui, tantôt sur son mur à elle. A sa droite à lui, à sa gauche à elle, la porte vitrée qui donne sur le petitjardin détrempé est secouée par les rafales de pluie et de vent. 

   – Merde, dit-il.

   – Quoi encore ?, dit-elle sans se retourner et continuant à faire aller son rouleau contre le mur.

Elle applique la peinture en longs rectangles parfaitement géométriques et sans la moindre bavure.

Il ne relève pas le « encore », il dit qu'il a dû foutre trop de peinture, qu'il y en a plein le manche du rouleau et qu'il en a plein les mains.

   – Eh bien essuie-le, dit-elle. Il y a un chiffon sur ma table. Elle a le ton uni de ceux qui ne veulent pas se mettre en colère. Ou s'adressent à des attardés mentaux.

   – Mmmm, dit-il.

Il dépose avec précaution le rouleau dans le récipient placé sur la dernière marche de l'escabeau, puis descend prudemment les quelques marches à reculons. Tu as bien avancé, dis donc, dit-il, s'essuyant les mains. A lui, il faut au moins trois minutes de tâtonnements avant chaque application du rouleau : ou bien il l'enduit de trop de peinture, déclenchant alors d'innombrables coulures qu'il s'efforce frénétiquement de résorber au risque de se foutre par terre, ou bien il n'en met pas assez et le cylindre tourne alors en quelque sorte à vide. Ça l'a fait repenser à l'histoire du type ivre qui croit taper des lignes impérissables, le chef-d’œuvre de sa vie, et s'aperçoit simplement au matin qu'il a oublié d'insérer une feuille dans la machine. 

Mmmm.

   De plus, les raccords lui posent chaque fois le problème de savoir où diable il s'était arrêté lors de l'application précédente ? Il n'en a le plus souvent qu'une idée très approximative et, plutôt que de courir le risque de laisser un trou béant, préfère enchaîner bien plus haut que nécessaire, enduisant ainsi certaines étendues du mur d'une deuxième couche involontaire qui fait aussitôt paraître pâles en comparaison, et inachevés, les endroits sur lesquels il n'a donné que la première couche de rigueur : il a donc tendance, au passage, à les recouvrir eux aussi d'une deuxième couche, laquelle, mordant largement sur les surfaces déjà dotées de deux couches, leur fait acquérir le fini d'une troisième couche alors, au regard duquel semblent négligés et bâclés les emplacements où le rouleau n'est passé qu'une ou deux fois, ce qui le pousse, presque malgré lui à… 

   – Toi, en revanche, dit-elle, on ne peut pas vraiment dire que tu mets les bouchées doubles.

Toujours debout sur sa table, elle s'est retournée, dans un bruit de journaux froissés, et contemple son mur à lui.

   – C'est que je m'applique, ma mie, dit-il.

Ses cuissesà demi nues sont tout près de sa bouche.

Elle fixe toujours son mur et lui demande ce qu'il essaie de faire : des effets de dégradé ? 

Non, fait-il avec un petit rire un peu confus. C'est juste que par moments je ne sais plus où...

   – Ouais, dit-elle. Et ce coin, là, en plein milieu, où il n'y a rien, c'est voulu ?

   Suivant la direction de son doigt et penchant la tête sur la gauche, puis sur la droite, il s’aperçoit qu’en effet il a laissé nu un carré d’une dizaine de centimètres de côté.

   – La lumière…, dit-il. Par instants, le nez contre ce foutu mur, je n’y vois plus rien et…

 

         Jean-Luc Benoziglio, Tableaux d’une ex, Editions du Seuil

 coll. Fictions & Cie

 

Parfois, souvent, presque toujours, l’écriture de Bénoziglio se fait proliférante, et, tout en suivant avec jubilation les vagues successives de l’histoire souvent tragi-comique qui nous est racontée, on se retrouve bien vite immergé dans une somptueuse mer de mots, avec son écume, ses tourbillons, ses courants brusques et inattendus. L’écrivain fantôme, long récit chaotique des démêlés d’un « nègre » avec la dame qui lui fait écrire les mémoires au bas desquelles elle apposera sa signature, est sans doute, de ce point de vue, le livre où le romancier s’en donne le plus à cœur joie. Voyez donc (et remarquez, par la même occasion, comment le récit commence par ce que l’on appelle du « style indirect libre », puis comment apparaît, dans une parenthèse, le narrateur-témoin auquel tout au long du livre le nègre raconte son histoire et comment aussitôt cette parenthèse intègre un dialogue indirect entre ce narrateur et le personnage) :


Jusqu'alors, pourtant, il avait été partait, irréprochable : Mes hommages Madame Quel temps radieux (me racontant même qu’il s'était longtemps interrogé pour savoir si « Maître » avait un équivalent féminin – quant à en faire sa Véritable maîtresse, ce qui, selon moi, aurait résolu le problème, il s'était récrié : Cette vieille sorcière ? –, optant en définitive pour un simple Madame, mais qu'il, comment dire renforçait, ennoblissait en quelque sorte, en coiffant le chef du second « la » d'un lourd huit-reflets circonflexe : Madâme) Quand vous voudrez Madame je suis à votre disposition Si vous voulez bien me permettre cette suggestion Madame ne pensez-vous pas que cette charmante anecdote serait mieux à sa place au chapitre un ? Mais qu’à cela ne tienne Madame je sais combien ce travail est astreignant : voulez-vous que je revienne demain ? (me disant : Trois jours, vous comprenez, trois jours de suite elle m’a fait le même coup, trois jours de suite j'ai traversé toute cette foutue ville avec ma saleté de barda, bus et métro – vous vous imaginiez qu’ils me remboursaient le taxi ? –, trois jours de suite je suis arrivé chez elle à dix heures pile, Soyez là demain à dix heures très précises », trois jours de suite son valet de chambre, avec sa dégueulasse façon de me traiter de haut et d'opposer son Médèème à mon Madâme, m'avait «fait savoir par l’entrebâillement de la porte qu’elle n'était pas en état de me recevoir aujourd’hui, Voulais-je bien revenir demain à la même heure, trois jours de suite je me suis mordu la langue – et il exhibait une langue en effet meurtrie et sanguinolente – pour ne pas faire de commentaires sur cette cuite particulièrement carabinée, d'habitude elle parvenait à dessoûler dans la nuit, enfin : plus ou moins, parce qu'il arrivait, certains matins, qu'elle ait la voix si pâteuse que, rentré chez moi après l'entretien, j'avais toutes les peines du monde à comprendre ce qu'elle avait raconté dans mon micro, dites : vous imaginez un peu ça, dites, vous me voyez attablé seul dans ma cuisine, avec cette foutue pendouillante ampoule sans abat-jour qui sert de punching-ball aux mouches et aux papillons de nuit, vous voyez l'appareil posé sur un coin de la toile cirée, ronronnement du moteur à l'arrêt, et cette odeur d'huile chaude, et mon pouce qui enfonce une touche, et alors, s'élevant dans la pièce, cette voix, je ne sais à quoi la comparer, cette voix de sous-maîtresse de bordel, quand vient l'aube blafarde et que, la gorge rauque de trop de mauvais champagne, de trop de cigarettes – de trop de pipes ? – de trop de rires forcés et de râles simulés, elle demande à la patronne la permission de se rendre à la messe de six heures ?, vous voyez, vous entendez, cette voix petit à petit prenant possession de la cuisine, comme le ferait, je ne sais pas, la fumée de quelque chose cramant dans le four, et puis vous me voyez, moi, assis en face de cette voix, la laissant d'abord aller, la laissant se dérouler, au propre et au figuré, cherchant maladroitement la méthode idéale pour tenir en même temps, dans la même main, un stylo et un verre de gros rouge, sans risquer naturellement –son rire sans joie –de confondre l'un et l'autre, de boire l'encre du stylo en imbibant de pinard le manuscrit sous prétexte d-e corriger une coquille et, qu'est-ce que je disais ?, ah oui : laissant donc parfois la bande se dérouler jusqu'à la fin de l'entretien, jusqu'au moment où succédait à la voix de la sous-maîtresse une voix que je mettais quelques secondes à reconnaître, et qui était pourtant la mienne, car plus le temps passait, plus il m'arrivait d'utiliser, pour l’interroger, d'anciennes bandes auxquelles, il y a longtemps, quand j'y croyais, j'avais confié d’impérissables monologues, des pans entiers de chapitres à mettre un jour à jour, mais va te faire foutre, et les pans entiers s’effondraient sous les coups de gueule de Madame, et les impérissables monologues périssaient, s’effaçaient, au fur et à mesure que prenaient forme les insanités crachouillées dans mon micro par Sa Seigneurie…

 

         Jean-Luc Benoziglio, L’écrivain fantôme, Editions du Seuil

 coll. Fictions & Cie

 

Souvent aussi, ou la plupart du temps, la chronologie du récit est très vite sens dessus dessous (retours en arrière, bonds temporels en avant – analepses et  prolepses, comme on dit savamment à l’université). Dans une bonne partie des romans, ce sont même plusieurs récits qui s’entrelacent. Ainsi dans Le midship : le roman commence par une petite fille qui, dans un parc public, tient sur l’eau d’un bassin un voilier en réduction ; surgit un garçon qui pousse le jouet hors de portée de la fillette ; et nous voici transportés sur l’océan, non plus en compagnie de l’enfant (l’histoire de celle-ci continuera plus loin par épisodes) mais d’un midship (c’est le plus jeune officier sur un bateau), chargé d’une mission aussi macabre que saugrenue :

 

« Oh non », répéta la petite fille, toujours à plat ventre sur le bord du bassin. Elle resta quelques secondes parfaitement immobile, la main droite tendue en avant, les deux jambes parallèles au-dessus du sol, le buste et le visage se reflétant à la surface de l’eau. Son équilibre était maintenant si fragile et précaire qu’il semblait qu’une seule goutte de pluie, par exemple, qui serait tombée sur le sommet de son crâne aurait suffi à la faire basculer en avant.

   Le voilier, toutes voiles dehors, fonçait droit devant lui. On aurait dit un de ces vaisseaux fantômes (hollandais ou non) dont tout l’équipage a été massacré par les pirates, ou décimé par le scorbut, et qui continuent néanmoins leur course folle d'un océan à l'autre. Jusqu'au jour, en tout cas, où.

   Alors le canot de sauvetage accoste, une échelle de corde est lancée, un jeune midship monte à bord, my god, dit-il, quelle puanteur, il sursaute car un squelette un peu disloqué est étendu près de la barre, sa position est assez curieuse, le midship avise d'autres squelettes, tous dans des positions assez curieuses, il comprend qu'un affreux drame a dû se jouer là, lequel il ne sait pas, le vent fait gémir les haubans, le midship, frissonnant un peu, descend à l'intérieur du navire, le long de la coursive les portes battent, il en pousse une, des rats se faufilent entre ses jambes, c'est la salle à manger, quelques squelettes encore sont attablés devant des cafés au lait durcis et du pain un peu vert, my god, répète le midship, qui déteste le porridge, il se hâte de quitter la pièce, se retrouve dans la coursive, pousse une autre porte (« je veux un rapport détaillé, a dit son capitaine, explorez partout, de la soute au grenier », « au grenier ? » a demandé le midship, « au grenier », a répété le capitaine, et le midship a pensé qu'à la première occasion il faudrait flanquer le vieux à fond de cale, pour déficience mentale), par rapport à son capitaine, la position du midship est assez curieuse, il pousse une autre porte, c'est une sorte de dortoir, ouf : pas de cadavre en vue, mais pourtant que ça pue, my god, que ça pue, au fond de la cabine il y a une armoire (bêtement cette phrase, rappelle au midship ses premières leçons de français), par acquit de conscience, le midship ouvre l'armoire et recule horrifié car l'armoire grouille de squelettes, un instant en équilibre instable, comme s'ils s'appuyaient encore au battant de la porte, les squelettes dégringolent maintenant dans un grand fracas de, le midship ne sait pas de quoi, il est rare, dans la vie courante, qu'on puisse comparer le bruit que fait quoi que ce soit avec celui que font douze squelettes (le midship a compté les crânes) tombant d'une armoire, est-ce que douze têtes signifient forcément douze corps, le midship, soudain, n'en jurerait plus, ce foutu navire en détresse tangue exactement comme n'importe quel autre et le midship retient son cœur entre ses dents, je pourrais prendre douze tibias comme quilles et avec les douze crânes, difficile de faire tenir un tibia debout, les tibias, sans lesquels l'homme ne tiendrait pas debout, ne tiennent pas debout, ça ne tient pas debout songe le midship, et puis qu'est-ce qu'ils foutent dans l'armoire tous ces cons, peut-être s'y sont-ils réfugiés (mais pour fuir quelle menace ?) ou alors on les a entassés là-dedans, mais qui et pourquoi ?, les autres squelettes étaient à leur place, eux, et le midship se dit qu'en revenant il fera bien de regarder si rien ne traîne dans le four de la cambuse (ah, vieux singe, tu veux un rapport détaillé) parce qu'on ne sait jamais, le bateau grince de plus en plus et brusquement le midship aimerait entendre chanter un grillon, d'ailleurs, tibias ou non, il est pratiquement impossible de jouer aux quilles sur un bateau à moins qu'il ne soit encalminé, je dois trop lire de Dickens se dit le midship, qui n'en a jamais lu une ligne, quand le capitaine lui a ordonné d'être volontaire pour explorer le navire en détresse, le midship était plongé dans une revue pornographique, il revoit la femme aux hautes bottes noires, jambes largement écartées…

 

    Jean-Luc Benoziglio, Le midschip, Editions du Seuil


Hmmm... (comme aimait écrire Benoziglio), mieux vaut arrêter là la citation… On l’aura compris, il y a aussi dans tous ses livres une présence obsédante de la mort mais toujours évoquée sur un ton très pince-sans-rire, et cela dès son premier roman Quelqu’unbis est mort, consacré au décès d’un (de son) père : je me rappelle avoir lu ce livre d’une traite à sa publication, fasciné par cette façon de raconter un enterrement de traviole (l’expression était de Pierre-Henri Simon, rendant compte de l’ouvrage dans son feuilleton du Monde).

  

Cette narration déjantée et cet humour très noir, Benoziglio les utilise tout autant quand il jette sur les événements du monde un regard des plus désabusés : Beno s’en va-t-en guerre évoque très largement la guerre civile à Chypre et l’on voit défiler dans Le jour où naquit Kary Karinaky plusieurs autres théâtres sanglants de la seconde moitié du XX° siècle. L’Histoire, également, le passionnait et ses romans sont truffés d’allusion à de nombreux personnages ou moments-clés des siècles passés. Louis Capet, suite et fin, le dernier roman qu’il nous a laissé, est ce que l’on appelle une uchronie (fiction qui réécrit l’Histoire en modifiant un événement du passé) mais, on s’en doute, une uchronie particulièrement drolatique : Louis XVI a pu se réfugier en Suisse, dans le petit village protestant de Saint-Saphorien…

 

Annonçant le décès de l’écrivain, le Nouvel Observateur a reproduit une notice biographique que Benoziglio avait lui-même rédigée en 2003 :

 

Il a publié, en une trentaine d’années, onze romans dont l’un a obtenu un prix et les autres de jolis succès d’estime, c’est-à-dire que le nombre de critiques à en recommander chaleureusement la lecture toutes affaires cessantes a été égal ou supérieur au nombre de lecteurs ayant effectivement suivi de si chaleureuses recommandations toutes affaires cessantes.

Dans l’intervalle, sollicité un jour de laisser photographier le dessus de son bureau, ou sa housse de couette, pour un ouvrage s’appelant «Intérieurs d’écrivains», il a demandé pourquoi l’on ne reproduirait pas plutôt une radio de ses poumons, vus aux rayons X ? Devant le peu de succès rencontré par sa proposition, il a compris alors qu’en la matière un solide sens du compromis valait beaucoup mieux qu’un prétendu sens de l’humour. Depuis, avec des hauts et des bas, il s’efforce de faire avec.

 

 

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18 janvier 2014 6 18 /01 /janvier /2014 12:46

 

Plaisir d'annoncer :


 

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Informations et réservations : www.compagnietraverses.com
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1 janvier 2014 3 01 /01 /janvier /2014 20:43

 

Pour bien commencer l’année, cette Ascension du mont Tai de Li Po, le grand poète chinois du VIII° siècle, dont j’ai déjà mentionné plusieurs poèmes dans ce blog :

 

Avant l’aube, je monte

   pour me délecter

   du lever du jour.

De la main, j’écarte les nuages,

j’ai le sentiment

   que mon âme s’envole

et plane déjà à mi-chemin

   de la terre et du ciel.

De l’ouest vient le fleuve Jaune

serpentant avec grâce

   entre les monts lointains.

Je m’arrête au bord d’un rocher,

scrutant des yeux l’horizon

   et la voûte céleste.

Par hasard je repère

   un jeune Immortel :

ses cheveux noirs en deux toupets

   ressemblent aux nuages.

Il sourit et se moque de moi

   qui si tardivement

   aspire à l’immortalité.

En effet, j‘ai gaspillé

   beaucoup de temps

   dans ma jeunesse.

J’hésite un bref instant

   et soudain il disparaît.

Dans l’espace infini,

   Comment le retrouver ?

 

            Ferdinand Stočes dans Le ciel pour couverture, la terre pour oreiller,

            La vie et l’œuvre de Li-Po, Piquier poche

            (Le poème est traduit par Ferdinand Stočes)

 

Tant pis…

 

(Sur les immortels, voir l’article de Wikipedia, Immortel taoïste (http://fr.wikipedia.org/wiki/Immortel_taoïste)

 

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14 décembre 2013 6 14 /12 /décembre /2013 12:35

 

J’aime beaucoup les romans de la brésilienne Patricia Melo. Narration vive, précise, volontiers haletante. Regard sans concession sur la société de son pays. Humour ravageur. Description coup de poing de l’effroyable violence des favelas (Enfer). De la carrière d’un tueur à gages (O Matador). De la trajectoire tragi-comique d’un écrivain raté, devenant plus tard un auteur à succès, assassin du mari de la femme qu’il aime et qui, quant à elle, aime surtout les serpents… (Eloge du mensonge). Ou encore – c’est le roman que je viens de lire – de la jalousie maladive d’un chef d’orchestre, brésilien lui aussi, à l’égard de Marie, sa femme, une violoniste de vingt ans sa cadette (Le diable danse avec moi).

 

Ce qui, dans ce dernier roman, nous vaut, magistralement scruté de l’intérieur par un récit à la première personne, le suivi d’une paranoïa tyrannique. Personnage insupportable de maestro, égoïste, dominateur, manipulateur, poussant ses crises au paroxysme pour terroriser la malheureuse qui partage sa vie. Voyez plutôt :

 

   « Au chapitre du mensonge et de la tromperie, je suis incollable », j’ai dit. Marie pleurait, mais elle ne m’aurait pas avec son cinéma. Je lui ai dit aussi que j’étais maestro, je savais bien ce qui se passait dans cette maison, c’était une conspiration, oui je savais qu’il y avait ici quelqu’un qui voulait me détruire mais j’étais fort et je possédais un couteau. « Personne ne me remplacera », j’ai crié. Je ne voulais dire aucune de ces choses-là, mais je ne pouvais tout simplement plus m’arrêter. Je me perdais dans les phrases, je perdais le fil de mon raisonnement, ça s’emballait. J’ai parlé d’un complot impliquant des gens haut placés. J’ai dit qu’elle avait couché avec l’ennemi. Elle m’avait trahi. Avec plein d’hommes. Mon cœur était estropié. Je l’aimais. Et Mahler l’avait bien dit, là où est la musique, le démon est aussi. J’ai ajouté qu’elle était juste une « corde » et que les cordes étaient la classe moyenne de l’orchestre, les pédiatres et les dentistes et les petits enseignants de la musique, toujours frustrés parce qu’ils ne seront jamais solistes, restant là, dans leur petite vie de classe moyenne, à assurer leur petit service médiocre. Elle n’était même pas dans les bois ! Si elle avait été dans les bois elle aurait pu se considérer comme une aristocrate et mépriser les cordes, tout comme Marie-Antoinette méprisait la plèbe affamée. Son lot à elle, c’était bel et bien de côtoyer les trombones et les trompettes, notre prolétariat, ces gens incultes, mal dégrossis, bon à transporter des briques.

   Bien plus tard, Marie m’a raconté que je l’avais ensuite attrapée par les cheveux pour la forcer à s’accroupir et à regarder sous le lit avec moi. Je ne me souviens de rien de tel. Mais je me rappelle avoir pointé mon couteau sur elle. Je me souviens de la sensation de terreur qui m’a saisi, tout à coup, en découvrant cette arme entre elle et moi. Alors, je lui avais tendu le couteau.

   « Sers-toi de cette saloperie », je criais, tandis que Marie cherchait à s’échapper et que j’essayais de force de lui mettre le couteau dans la main.

   Cela s’est produit après que j’ai eu dévasté la chambre et jeté toutes nos affaires par terre, y compris le violon de Marie. L’idée qu’elle y cachait des preuves, des papiers, m’avait traversé l’esprit : je l’avais mis en pièces.

   J’ai entendu Marie quitter l’appartement. J’aurais pu lui courir après mais j’ai décidé d’achever ma perquisition. J’ai fouillé toute la maison, il n’y avait rien nulle part, dans les tiroirs, les armoires, sous les meubles, derrière les tableaux, dans les coffres et les boîtes à chaussures. Sur la savonnette dans la salle de bain, aucune trace de cheveux suspects. »

 

         Patricia Melo, Le diable danse avec moi, (Valsa negra),

traduit du portugais (Brésil) par Sofia Laznik-Galves, Editions Actes Sud

 

Pas mal, soit dit en passant, la qualification des différents instrumentistes et le mépris hautain que leur voue le chef d’orchestre...

 

Quand se passe cette scène, nous n’en sommes même pas à la moitié du roman. Car bien sûr, le bonhomme se repend, fait amende honorable, avant, bien sûr aussi, de recommencer de plus belle. L’art magistral de la romancière étant de rendre attirant, pourtant, ce personnage plutôt odieux. Les grands conteurs, les grands narrateurs ne sont-ils pas ceux capables de susciter intensément chez le lecteur un processus d’identification ? Rappelez-vous comment Nabokov, parvient dans Lolita à faire d’Humbert Humbert un individu, lui aussi, presque attachant…

 

Je citerai encore un moment de digression où l’humour de Patricia Melo s’en donne à cœur joie. Le maestro a un ami metteur en scène qui, à un moment donné, lui raconte de son travail :

 

« Mettre en scène un opéra, à Palerme », c’est toujours risqué », il lui avait raconté. « Quand on m’invite là-bas, je demande avant toute chose : est-ce que ce sera du Verdi ? Si oui, je refuse. Verdi était originaire de cette région, de Busseto, alors tous les gens nés là-bas écoutent sa musique dès le berceau. Ils connaissent les livrets à la virgule près. Ils connaissent les arias par cœur à l’envers et à l’endroit. Tu n’as idée de ce qu’ils font subir au maestro qui se pointe là-bas. La première rangée de sièges du théâtre est prise d’assaut, et ce n’est pas parce qu’on y voit mieux. Ce qu’ils veulent, c’est être près du maestro, pour lui en faire voir de toutes les couleurs. Ils tapotent sur ton épaule pour te signaler une erreur. Ce n’est pas le bon tempo, là, cammina, maesto. » Certains maestros savent très bien gérer ça. On raconte des anecdotes célèbres sur l’un d’entre eux, qui était mécontent de son ténor, alors il s’est tourné vers une spectatrice assise derrière lui et, sans s’arrêter de diriger, il lui a demandé : « Vous en pensez quoi, de ce ténor ? » Il ne lui a pas laissé le temps de répondre. Il a enchaîné « A me fa cagare ». Et le public de casser du sucre sur le dos du ténor à son tour ! Dans une version d’Aïda, un jeune homme n’a pas chanté le do du début, qui est entré dans la tradition, bien qu’il ne figure pas sur la partition. Ils l’ont hué tant et si bien que, à la fin de la représentation, le chanteur est revenu sur scène avec la partition dans les mains, dans son costume de Radamès : « Vous n’avez qu’à regarder la partition, bandes d’ignares, Verdi n’a jamais écrit ce do. Et tu sais ce que lui public lui a répondu en braillant ? « Verdi a eu tort. Verdi a eu tort. »

 

Superbe, non ?

 

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28 novembre 2013 4 28 /11 /novembre /2013 21:29

 

Traduction et édition polonaise de ma pièce Caprices d’images, par les bons soins de mon ami Jan Nowak, traducteur et éditeur de Drameducation à Poznan.

 

 

Couverture-Caprices-d-images.jpeg

 

 

Au début de la pièce, une femme pénètre, par on ne sait quel miracle, dans le rêve de son mari endormi. Et c’est pour y rencontrer celle qui se dit, de ce mari, « la femme de ses rêves »…

 

HELENE, regardant Ferdinand endormi dans un fauteuil devant la télévision

Et voilà, il ne m’écoute plus.

Echappé, une fois encore, une fois de plus.

Et moi, je suis si fatiguée.

Qui est-il dans ses rêves ?

Dans ce monde où je n’ai pas accès ?

Dans mon rêve, j’avais mes vieilles godasses, tu sais bien, celles que tu n’aimes pas, celles que tu appelles mes débris, a-t-il dit.

Des godasses pires que celles de Van Gogh, j’ai dit.

A quoi ça sert de les avoir jetées à la poubelle, ses Van Gogh, s’il les chausse dans ses rêves ?

Tu n’avais pas le droit de mettre mes Van Gogh à la poubelle, a-t-il dit.

Ah bon, j’ai dit.

Elles étaient encore bonnes, ces godasses, a-t-il dit.

Mais non, Ferdinand.

Elles ne valaient plus un clou, ces godasses.

Complètement déformées, cuir râpé, semelles usées, trouées, prenant l’eau.

Est-ce que tu n’as pas compris que je n’ai plus rien à faire de tes airs de vieux voyageur ?

Ta façon de te balancer sur tes longues jambes de héron !

Ton haussement d’épaules comme si tu faisais glisser ton sac à tes pieds !

Toi, tu pars t’agiter dans tes rêves et moi, bon sang, ce que je suis épuisée !

L’usure, comme on dit.

Je voudrais bien t’y voir, au téléphone, toute la journée.

Ça n’arrête pas, ça n’arrête jamais, toute la journée pareil et le lendemain ça recommence.

Et le soir, j’ai les oreilles qui bourdonnent, tu le sais bien, et dans ma tête c’est comme si j’y étais encore : voiture 14, un client au 25, rue Marie-Thérèse, allô ? oui, madame, entre dix et quinze minutes d’attente, non monsieur on ne vous a pas oublié mais c’est l’heure de pointe et il y a des embouteillages, allô ? voiture 17, vous êtes toujours du côté de la Basilique ? ja mijnheer ik stuur u onmidelijk een wagen, sans compter ceux qui appellent en allemand, en danois ou en je ne sais quoi, je suis trilingue et ça ne leur suffit pas.

Bruxelles, ville internationale !

Et le patron et ses discours: j’exige un personnel performant !

Performant !

Pour ce que je gagne...

Soyez contente de ce que vous gagnez, vous ne savez pas que c’est la crise ?

A voir la voiture qu’il vient de s’acheter, on ne s’en douterait pas, pourtant.

Il doit être content de ce qu’il gagne, lui.

Et un jour ou l’autre, il me mettra dehors, tu verras.

Et toi, Ferdinand, dans quelle langue me parles-tu ces derniers temps ?

On ne se comprend plus, on ne s’entend plus.

Si au moins, bon sang, tu faisais un peu plus attention à ce qui m’arrive !

Ferdinand, reviens, reviens-moi !

Je suis restée ici, moi.

Et ici, il pleut, pour changer.

Epuisée, je suis et je le dis.

(Ferdinand se met à ronfler.)

Epuisée, je suis et toi, tu ronfles.

(Hélène siffle, Ferdinand ne ronfle plus. Hélène soupire.)

Et voilà.

Toi, tu ne ronfles plus mais moi, je suis toujours épuisée.

 

Marguerite est entrée, sans qu’Hélène s’en aperçoive. Elle est chaussée de vieilles bottines, complètement déformées, cuir râpé, semelles usées, trouées, prenant l’eau, bref de Van Gogh, comme dit Hélène.

 

MARGUERITE

Il ne faut pas faire ça.

 

HELENE

Qu’est-ce que vous faites ici ?

Qui êtes-vous ?

 

MARGUERITE

Quand vous sifflez, vous perturbez complètement le rêve.

C’est très désagréable pour ceux qui sont dans le rêve.

C’est même dangereux.

 

HELENE

Mais qui êtes-vous ?

Comment êtes-vous entrée ?

 

MARGUERITE

Je suis la femme de ses rêves.

 

HELENE

Vous êtes quoi ?

 

MARGUERITE

La femme de ses rêves.

Vous êtes dans son rêve.

Vous avez sifflé au mauvais moment et vous êtes passée dans son rêve.

C’est malin !

 

HELENE

Mais, bon sang, je suis sa femme.

 

MARGUERITE

Celle de l’autre côté ?

Ça ne m’intéresse pas.

Ça ne m’intéresse pas, qui vous êtes.

 

HELENE

Mais vous, qu’est-ce que vous faites ici ?

Moi, ça m’intéresse, ce que vous faites ici.

D’abord, je ne vous connais pas.

 

MARGUERITE

Forcément.

 

HELENE

Comment ça: forcément ?

 

   Caprices d'images, Lansman éditeur.

 


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