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23 octobre 2014 4 23 /10 /octobre /2014 14:51

 

 

Bien courageusement, parfois…

 

Je trouve dans Les jardins intérieurs, un beau livre de Sophie Deroisin, essayiste et romancière belge (1909-1994), à qui l'on doit notamment une superbe biographie du Prince de Ligne, un passage qui fait écho au paragraphe de Jean-Claude Carrière que j’ai cité il y a peu :

 

     « Au Cap de Bonne-Espérance, il subsistait encore, lors de la guerre, trois ou quatre chênes du temps de la Compagnie des Indes, plantés, assure la tradition, par des marins hollandais, dans un jardin des environs de Capetown. Seuls arbres du continent austral à porter les saisons d’Europe, ils tentaient de poursuivre leur vie de chêne : perdaient courageusement leurs feuilles en avril, s’efforçaient au printemps pauvre d’octobre à un bourgeonnement pitoyable. »

           

         Sophie Deroisin, Les jardins intérieurs, Editions Brepols, 1965

 

 

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5 octobre 2014 7 05 /10 /octobre /2014 16:08

 

 

C’est un inventaire à la Prévert. Lisez donc attentivement le passage qui suit. C’est dans Gatsby le magnifique (1925), roman dont on a écrit qu’il était un des plus emblématiques du XX° siècle. Un livre éblouissant. Et notez qu’à l’exception de Klispringer, « le pensionnaire », qui réapparaîtra brièvement quelques pages plus loin, tous les personnages qui y sont cités pour avoir participé aux fastueuses réceptions données par Gatsby dans sa propriété de Long Island, doivent à cette seule mention leur très éphémère existence au sein du livre :

 

   « J’ai noté dans les marges d’un indicateur de chemin de fer le nom de ceux qui sont venus chez Gatsby, cet été-là. C’est un indicateur périmé, aux pages plus ou moins déchirées, et l’en-tête précise : « Horaires en date du 5 juillet 1922 », mais j’arrive encore à déchiffrer ces noms plus ou moins effacés, et ils vous donneront une idée beaucoup plus exacte que tous mes commentaires de ceux qui acceptaient l’hospitalité de Gatsby, et lui offraient en contrepartie le subtil hommage d’ignorer tout de lui.

   De East Egg donc, sont venus les Chester Becker, les Leech, un certain Bunsen que j’avais connu à Yale, et le Dr Webster Civet, qui s’est noyé dans le Maine l’été dernier. Puis les Hornbeam, les Willie Voltaire, et toute une smala répondant au nom de Blackbuck, qui restait à l’écart, et levait un nez soupçonneux, à la manière des chèvres, dès qu’approchait quelqu’un. Je trouve ensuite les Ismay, les Chrystie (plus exactement Hubert Auerbach avec l’épouse de Mr Chrystie) et Edgar Beaver, dont les cheveux auraient blanchi comme de la ouate une après-midi d’hiver, sans raison valable.

   Si ma mémoire est bonne, Clarence Endive appartenait à East Egg, lui aussi. Il n’est venu qu’une fois, en knickerbockers blancs, et s’est bagarre dans le jardin avec une sorte de clochard nommé Etty. De plus loin, sur Long Island, sont venus les Cheadle, les O.R.P. Shraeder, les Stonewall Jackson Abrams de Georgie, les Fishguard et les Ripley Snell. Snell a passé là les trois jours de sursis précédant son incarcération, tellement ivre dans l’allée du parking que la voiture de Mrs Ulysses Swett a roulé par mégarde sur sa main droite. Sont venus également les Dancie, S.B. Whitebait, qui avait largement dépassé la soixantaine, Maurice A. Flink, les Hammerhead, et Beluga, l’importateur de tabac, accompagné des demoiselles Beluga.

   De West Egg, maintenant, sont venus les Pole, les Mulready, Cecil Roebuck et Cecil Schoen, Gulick, le sénateur d’État, Newton Orchid, le producteur des Films Par Excellence, ainsi que Clyde Cohen, Eckhaust, Don S. Schwartz (le fils) et Arthur McCarty, tous plus ou moins dans le cinéma. Puis les Catlip, les Bemberg, et G. Earl Muldoon – pas le Muldoon qui a étranglé sa femme plus tard : son frère. J’ai noté également Da Fontano, le promoteur, Ed Legros, De Jong, James B. Ferret (dit « La bistouille ») et Ernest Lilly – ceux-là venaient essentiellement pour jouer, et lorsqu’on voyait Ferret déambuler dans les jardins, on savait qu’il venait d’être lessivé et que, pour le remettre à flot, les Transporteurs Associés auraient à trafiquer les cours dès le lendemain.

   Un certain Klipspringer venait si souvent et restait si longtemps qu’on l’appelait « le pensionnaire » – je ne crois pas qu’il ait eu d’autre domicile attitré. Parmi les gens de théâtre : Guz Waise, Horace O’Donavan, Lester Myer, George Duckweed et Francis Bull. De New York également : les Chrome, les Backhysson, les Dennicker, Russel Betty, les Corrigan et les Kelleher, et les Dewar, et les Scully, et S.W. Belcher, et les Smirke, et les Quinn (les jeunes, aujourd’hui divorcés) et Henry Palmetto, qui s’est suicidé e de leur cousinage.

  Pour que cette liste soit complète, ma mémoire me rappelle que Faustina O’Brien a dû venir au moins une fois, ainsi que les demoiselles Baedeker, le jeune Brewer, qui avait perdu son nez à la guerre, Mr Albrucksburger accompagné de Miss Haag, sa fiancée, Ardita Fitz-Pe ters accompagné de Mr P. Jewett, qui présida un temps l’American Legion, ,et Miss Claudia Hip, accompagnée d’un homme qu’elle présentait comme son chauffeur, et d’un Prince de Quelque Chose, qu’on appelait « le duc », et dont le nom, si tant est que je l’aie jamais su, m’échappe.

   Tous ces gens sont venus chez Gatsby, cet été-là. »

 

    Francis Scott Fitzderald, Gatsby le magnifique, traduit de l’américain par Jacques Tournier, Editions Grasset

 

Que le narrateur ait connu à Yale « un certain Bunsen » ; que, « sans raison valable », le dénommé Edgar Beaver aurait vu ses cheveux blanchir « comme de la ouate une après-midi d’hiver » ; que Clarence Endive ne soit « venu qu’une fois, en knickerbockers blancs » et se soit bagarré dans le jardin avec une sorte de clochard nommé Etty » ; que « Snell ait passé là les trois jours de sursis précédant son incarcération, tellement ivre dans l’allée du parking que la voiture de Mrs Ulysses Swett a roulé par mégarde sur sa main droite » ; et ainsi de suite, et ainsi de suite : tout ce concentré d’événements disparates, tous ces personnages énumérés de la façon la plus hétéroclite, ne jouent d’autre rôle que de participer à la parfaite évocation d’une société riche et vulgaire, oisive et dissolue, volontiers pique-assiette. Une sorte de salon des Guermantes dans l’Amérique de l’époque.

 

Fausse et belle négligence d’une page travaillée par un styliste virtuose, qui se termine par la mention « d’un Prince de Quelque Chose, qu’on appelait 'le duc', et dont le nom, si tant est que je l’aie jamais su, m’échappe »…

 

Fasciné par l’argent, le dépensant lui-même sans compter après l’immense succès de ses premières œuvres (on a beaucoup raconté ses folles équipées, à Paris et sur la Côte d’azur, en compagnie de Zelda, sa femme), Fitzgerald excelle dans la description de cette classe fortunée, qui n’a d’autre valeur que l’accroissement de ses gains. Ce en quoi son œuvre est encore et toujours d’une totale actualité…

 

A la fin de sa belle préface écrite pour les nouvelles regroupées sous le titre La Fêlure, Roger Grenier évoque les dernières années de l’écrivain, alors que sa renommée s’était éteinte et que, sombrant dans l’alcoolisme et la dépression, il survivait à Hollywood comme scénariste de seconde zone :

 

   « Lui qui s’était toujours plu à citer, un peu naïvement, les sommes fabuleuses qu’il avait gagnées avec sa plume, ne toucha, en 1939, que trente-trois dollars de droits d’auteur.

   Un jour, à Hollywood, il apprit qu’on avait tiré une pièce du Diamant gros comme le Ritz et qu’on allait la jouer. Il se mit en tenue de soirée, loua une superbe voiture, entraîna Sheilah Graham, la femme qu’il aimait alors. Au théâtre, rien. Il découvrit enfin que la pièce était montée par des étudiants, dans une petite salle annexe. Une quinzaine de jeunes spectateurs assistaient à cette entreprise. Scott Fitzgerald voulut aller féliciter ses adaptateurs, mais quand il se présenta à eux, ils furent complètement déconcertés. Ils le croyaient mort.

   A la même époque, au début de son amour pour Sheilah Graham, il voulut lui faire lire ses livres. Ils partirent les acheter. Le plus grand libraire de Hollywood n'en avait aucun. Ce fut pareil chez un second. Le troisième auquel ils s’adressèrent était un vieil homme qui promit de faire l’impossible pour en trouver d’occasion.

   La gloire posthume, les éditions qui se préparent, un peu partout dans le monde, peuvent-elles réparer l’humiliation et la tristesse de ce jour-là ? »

 

Roger Grenier, Préface à La Fêlure, Folio

 

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23 septembre 2014 2 23 /09 /septembre /2014 15:42

 

Retour à ce blog après un long été paresseux…

 

Parmi mes nombreuses lectures de ces derniers mois, le beau livre de Jean-Claude Carrière, Le vin bourru, souvenirs d’une enfance à Colombières-sur-Orb, un village de l’Hérault, au cours des années 30 et de la première guerre mondiale. Une façon rurale de vivre disparue pour l’essentiel et passionnante à découvrir sous la plume du grand conteur.

 

Je reparlerai prochainement encore de ce livre. Je voudrais aujourd’hui n’en citer qu’un tout petit passage.

 

Evoquant les cueillettes de champignons de son enfance, Carrière en arrive aux truffes :

  

   Une rumeur court selon laquelle les truffes abandonneraient petit à petit les régions du Lot et du Périgord pour descendre vers le sud-est, le Languedoc, le bas de la vallée du Rhône et la Provence.

  

   Comment savoir ? Les végétaux voyagent, mais à quelle vitesse ?

 

Vient alors cette saisissante digression :

 

   Il paraît qu’autrefois, pour fuir une glaciation menaçante, certains chênes se sont déplacés des régions nordiques jusqu’en Catalogne, uniquement en faisant germer les glands du côté sud. Il faut du temps pour une migration pareille.        

                       

       Jean-Claude Carrière, Le vin bourru, Pockett 11221

 

Quel grand poète évoquera-t-il les longues étapes d'un tel déplacement ?

 

 

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24 juillet 2014 4 24 /07 /juillet /2014 22:26

 

Plaisir d'annoncer :

 

Image de couverture : Maja Polackova

Image de couverture : Maja Polackova

Pour renseignements complémentaires, voir sur le site de l'éditeur :

 

http://www.lansman.org/editions/publication_detail.php?rec_numero=991&prix=9.00&session=

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22 juillet 2014 2 22 /07 /juillet /2014 23:22

 

Dans les collines où je me trouve, c’est non-stop depuis ce matin : gris, gris et rien que gris (comme dirait mon peintre Belgritte), pluie, pluie et rien que pluie. J’ai pris du coup dans la bibliothèque un livre que j’avais beaucoup aimé lors de sa parution, La pluie à Rethel de Jean-Claude Pirotte, le magnifique écrivain qui nous a quittés il y a peu de temps. Histoire décousue d’un voyage aux Pays-Bas, souvenirs d’amours lointains, description de l’éphémère, nostalgie, goût de la paresse, plaisir du vin et de la bière, attention au temps qui passe, à la banalité des jours, à la grisaille.

 

Relu avec délectation. Et sur la pluie, justement :

 

Je dirai la pluie à Rethel. Je dis la pluie à Rethel, je la dis à toi qui lis ces pages ternes, et tu sais mieux que moi la douceur ancienne des pluies nocturnes que j’évoque – en craignant de les évoquer, tant le ressassement des pluies m’étreint, et m’affole, et m’exalte, comme du moribond la dernière médecine stimule faussement l’âme. Ce sont des mots, et ce ne sont pas des mots. L’âme ! L’averse est cette litanie d’eau qui se satisfait de sa propre éternité, de son inexorable finitude aussi bien.

(…)

L’attente ne sera plus longue. J’écoute le vent s’époumonner en valsant dans la cour vide. La bière pisseuse s’aplatit dans mon verre au bord duquel tournent les traces graisseuses de mes lèvres. Et la pluie qui hante ma mémoire jaillit de moi brusquement et déferle, coupante, cinglante, lanières liquides des verges d’une mortification jamais rassasiée. Vent d’ouest. Deux étages de nuées, les plus basses effilochées, noirâtres, poussées, bousculées, torchons déchiquetés et tordus, et par-delà, dans la sérénité froide de l’altitude, de larges avenues blanches bordées de bleu pâle, immobiles, se révèlent entre les trous du linge spongieux qui s’égoutte en rafales. Toutes les pluies du souvenir. Dresser un monument à la pluie, dans les villages traversés, au cœur des terroirs battus par les fouets de l’eau, au sommet des landes pétries, ravinées, crevassées, sur les plages de villes du Nord écrasées de brumes fangeuses, sur les falaises couturées, au bout des digues bavant le ressac, sur la plus basse île frisonne emportée en d’interminables noyades, et sur Rethel, et dans cette cour enfin dont le gravier gris scintille maintenant entre deux averses. Un monument aqueux, en forme de trombe pétrifiée, en forme de roche liquéfiée, (aucune forme), comme si la pluie n’était qu’une solution du minéral, précipité diabolique du premier magma. 

 

            Jean-Claude Pirotte, La pluie à Rethel, Luneau Ascot Editeurs

 

Plaisir de reprendre ces lignes alors que dehors il continue de pleuvoir sans discontinuer…

 

Impossible de penser à Pirotte, à nos quelques rencontres, sans revoir aussitôt le grand buveur et grand amateur de vin qu’il était. J’aimerais lui dédier ces quelques lignes d’un autre grand buveur, l’immense poète portugais Fernando Pessoa, dont j’ai eu le plaisir, il y a un peu plus de deux ans, d’adapter des textes pour un spectacle mis en scène par Elvire Brison. On lira ci-dessous les derniers mots de cette adaptation. Pirotte, je pense, les aurait beaucoup aimés :  

 

Il a écrit des vers sublimes, lui qui était soûl tout le temps. Mais cela aurait pu être pire : il aurait pu faire de mauvais vers, tout en vivant une vie plus saine. Si quelqu’un n’est capable de bien écrire qu’en étant ivre, je lui dirai : enivrez-vous. Et s’il me répond que cela lui fait mal au foie, je lui dirai : qu’est-ce donc que votre foie ? Une chose faite pour vivre aussi peu que vous vivrez. Alors que les poèmes que vous écrirez dureront bien plus longtemps.

 

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2 juillet 2014 3 02 /07 /juillet /2014 13:33

 

Ne ratez pas ces deux spectacles :

 

 

Dans le off, au Petit Louvre, du 5 au 27 juillet à 19h10

 

        

      Moby Dick 

 

d’Herman Melville, librement adapté par Paul Emond

 

Production Le Petit Théâtre, mise en scène d’André Loncin

avec Alain Payen, comédien, et Claude Clin, musicien

 

 

 

 

P.E. au festival d'Avignon 2014

 

 

 

Au festival des théâtres itinérants de Villeneuve en scène

(à Villeneuve-lès-Avignon, sous la Chartreuse)

Plein air, La Pinède

du 3 au 23 juillet (relâche le 13) à 18 heures

 

     

     Loin d’Antigone

 

d'après Sophocle, librement adapté par Paul Emond

 

production Nord-Ouest Théâtre (Caen), mise en scène de René Paréja

Avec René Paréja (comédien), Yvan Zekar (musicien), Loïc Faucheux (maître de cérémonie) 

 

 

P.E. au festival d'Avignon 2014
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26 juin 2014 4 26 /06 /juin /2014 12:35

 

Il y a pas mal d’années déjà, j’ai lu avec passion plusieurs romans de Joseph Roth (1894-1939), ce grand écrivain autrichien, né en Galicie (dans l’Ukraine actuelle), témoin majeur de la disparition de la monarchie austro-hongroise et spectateur lucide d’un monde qui courait à la catastrophe : La Marche de Radetzky, La Crypte des capucins, Hôtel Savoy, Tarabas, La fuite sans fin… Ce nostalgique de la vie des villages juifs de son enfance fut l’ami de Stefan Zweig (leur correspondance est des plus intéressantes). Journaliste, éternel errant, il dut se réfugier en France en 1934. Totalement démuni et alcoolique (La légende du saint buveur, son dernier livre, met en scène un grand buveur sans abri), il mourut à Paris en 1939.

  

Dans la très belle collection « Voyager avec… » créée par La Quinzaine littéraire, ont été rassemblés avec des photos de l’époque et sous le titre Automne à Berlin une soixantaine d’articles qu’au cours de ses multiples pérégrinations Roth a écrits pour divers quotidiens, de 1919 à 1939. Autant de descriptions passionnantes de personnages et de lieux (de lieux de passage, surtout, les gares, les rues, les magasins, les cafés), de situations saisies sur le vif qui révèlent en quelques traits le malaise grandissant de ces années de plus en plus instables et une sourde appréhension du désastre à venir.

  

Reprenant récemment ce volume qu’on n’a plus la moindre envie de lâcher dès qu’on s’y est plongé (et on commence par une longue et remarquable préface de Patrick Modiano), j’ai voulu reproduire ici le texte qui m’a sans doute le plus marqué, tant est grande encore son actualité. C’est la condition éternelle des déplacés, des migrants, des êtres qui ont perdus leurs attaches que Joseph Roth y évoque en quelques mots très simples et sans pathos aucun.

 

 

Voyageurs avec colis encombrants

 

Les voyageurs avec colis encombrants prennent place dans le dernier wagon de l’interminable serpent du train, tout près des « voyageurs avec chiens » et des « mutilés de guerre ». Le dernier wagon se balance plus fort que les autres, ses portes ferment mal, ses fenêtres jouent sur leurs gonds, elles sont parfois cassées et collées avec du papier marron.

 

Ce n’est pas le hasard qui fait de vous un voyageur avec colis encombrants, mais le destin. On s’est retrouvé mutilé de guerre à cause d’un obus, dont l’effet dévastateur n’était pas une ruse, mais une absurdité tellement immensurable qu’elle ne pouvait qu’être cruelle. Emmener un chien reste dans le domaine de notre volonté. Mais un voyageur avec colis encombrants doit ses bagages à sa définition. Même sans bagages, il serait un voyageur avec colis encombrants. Il appartient à une espèce d’êtres particulière – et cette inscription sur la fenêtre du dernier wagon n’est pas une dénomination officielle imposée par les chemins de fer, mais une définition philosophique.

  

Les compartiments pour voyageurs avec colis encombrants sont remplis d’un air épais, une curiosité physique, une sorte d’atmosphère à l’état d’agrégat solide. Cela sent la pipe morte, le bois humide, les cadavres de feuilles et la terre des forêts à l’automne. L’odeur vient des fagots des passagers qui sortent tout juste des forêts, échappés aux carabines des chasseurs zélés, le froid humide de la terre dans les os et les semelles des bottes. Des restes de mousse verte adhèrent aux vêtements comme à de vieilles murailles. Leurs mains sont crevassées, les doigts des vieillards sont goutteux et bizarrement recourbés et semblables à d’étranges racines. Aux cheveux gris et clairsemés des vieilles femmes sont restées prises des feuilles sèches – c’est ainsi qu’une mort pauvre couronne ses victimes. Dans les barbes foisonnantes des vieux hommes, des hirondelles pourraient nicher…

  

Les voyageurs avec colis encombrants ne se défont pas de leurs forêts, même quand ils sont assis. La décision de reprendre un fardeau après que la colonne vertébrale s’est sentie pendant une heure libre pour toute éternité, pèse sans doute plus lourd que tout un bois de sapins. Je sais que nous autres soldats, quand après une marche de plusieurs heures s’offrait un repos de quelques fugitives minutes, nous ne débouclions pas nos sacs à dos, mais nous les traînions, comme un malheur torturant et fidèle traîne un ennemi auquel il est éternellement lié. Ainsi sont assis ces vieux porteurs de fagots, ce ne sont pas des voyageurs avec colis encombrants, mais des colis encombrants avec voyageurs. Et c’est là aussi que se révèle la fatalité qui fait d’eux des porteurs de colis encombrants, ce qui n’est pas une activité mais une douleur. De quoi parlent les hommes des bois ? Ils prononcent des demi-phrases et des sons estropiés, ils sont taciturnes, non par ruse, mais par pauvreté, ils répondent en hésitant parce que leur cerveau travaille lentement, enfante des pensées avec hésitation et les enterre, à peine nées, à une profondeur secrète. Dans les forêts où ils travaillent, règne un grand silence que l’on ne peut pas interrompre par des discours et répliques inutiles ; quand un pivert cogne sur une branche à coups de bec, il n’y a pas d’autre bruit. Dans les forêts, on apprend que les mots sont inutiles et ne sont donnés aux fainéants que pour passer le temps.

 

Dans la demi-phrase que prononcent ces hommes, réside la grande douleur de tout un monde. Ils disent seulement : le beurre – et déjà on sait que le beurre est quelque chose de très loin, d’inaccessible – pas un aliment que l’on étale sur du pain avec un couteau, mais un don du ciel où les délices du monde poussent comme dans une vitrine. Ils disent : l’été sera précoce – et cela signifie qu’alors on ira dans les forêts pour cueillir des perce-neige, que les enfants pourront sortir de leur lit et aller dans la rue, que les poêles pourront rester froid jusqu’au prochain automne.

  

Les comédiens qui prononcent sur scène beaucoup de phrases pleines d’esprit avant d’avoir exposé leur souffrance et exécutent nombre de mouvements magnifiques, font des roues avec les bras et baissent les yeux, devraient emprunter les compartiments pour voyageurs avec colis encombrants, afin d’apprendre qu’une main légèrement repliée peut exprimer toute la misère de tous les temps, et que le tressaillement d’un sourcil peut bouleverser plus fortement qu’une soirée avec ruisseaux de larmes. Peut-être les comédiens ne devraient-ils pas étudier dans des écoles, mais travailler dans les forêts, pour voir que leur tâche n’est pas de parler, mais de se taire, non d’avouer à voix haute, mais en silence.

  

Le soir tombe, la lampe s’allume au plafond, huileuse et grasse est sa lumière, elle brûle dans un halo de vapeur comme une étoile dans une mer de brouillard. On roule devant des réclames lumineuses, devant un monde sans colis encombrants, des hymnes commerciaux au savon, aux cigares, à la pâte dentifrice et aux lacets de chaussures brûlent soudain  clairement contre le sombre firmament. C’est l’heure où le monde se rend au théâtre pour vivre des destins sur des scènes coûteuses, et dans le même train roulent les plus splendides tragédies et les ridicules tragiques, roulent les voyageurs avec colis encombrants.

 

De toutes les formules techniques et inscriptions, lois épigrammatiques qui règlent l’activité de la grande ville, distribuent renseignements et commandements, dispensent des conseils et appliquent le droit – de toutes les définitions impersonnelles que contiennent les gares, les salles d’attente et les centres de la vie – celle-là seule nous touche humainement, artistiquement, cache et révèle des mondes sous une forme concise.

  

L’honnête homme qui a inventé dans des intentions pratiques la formule « voyageurs avec colis encombrants », ne savait pas qu’il avait trouvé d’un seul coup le nom d’une grande tragédie.

Ainsi naissent des poèmes.

                                                          Berliner Börsen-Courrier, 4 mars 1923

               

                 Joseph Roth, Automne à Berlin, Collection Voyager avec…

                 La quinzaine littéraire Louis Vuitton

                 traduit de l’allemand par Nicole Casanova

 

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4 juin 2014 3 04 /06 /juin /2014 09:42

 

Plaisir d'annoncer :

Mordicus est publié !

Mordicus, c’est vous.
Vous qui venez de prendre ce livre dans vos mains.
C’est vous quand vous faites une rencontre inattendue.
Quand vous en avez par-dessus la tête.
Ou quand vous partez dans un rêve chimérique.
Ou encore quand vous êtes à côté de vos pompes.
Ou même quand vous perdez votre reflet.
Voire quand on vous propose de devenir le roi des Belges.
Bref, pour savoir où vous en êtes, ne lâchez plus ce livre…

 

Avec 31 superbes images en couleur de Maja Polacova

 

Tout renseignement complémentaire sur le site de l'éditeur :

http://www.maelstromreevolution.org
 

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16 avril 2014 3 16 /04 /avril /2014 10:33

 

Profitons des commémorations pascales pour rappeler le petit récit publié par Alfred Jarry dans Le Canard sauvage des 11-17 avril 1903 et intitulé « La Passion considérée comme course de côte ». L’auteur d’Ubu roi s’y adonne à un burlesque iconoclaste des plus réjouissants :

 

Barrabas, engagé, déclara forfait.

Le starter Pilate, tirant son chronomètre à eau ou clepsydre, ce qui lui mouilla les mains, à moins qu'il n'eût simplement craché dedans – donna le départ.

Jésus démarra à toute allure.

En ce temps-là, l'usage était, selon le bon rédacteur sportif saint Matthieu, de flageller au départ les sprinters cyclistes, comme font nos cochers à leurs hippomoteurs. Le fouet est à la fois un stimulant et un massage hygiénique. Donc, Jésus, très en forme, démarra, mais l'accident de pneu arriva tout de suite. Un semis d'épines cribla tout le pourtour de sa roue d'avant.

On voit, de nos jours, la ressemblance exacte de cette véritable couronne d'épines aux devantures de fabricants de cycles, comme réclame à des pneus increvables. Celui de Jésus, un single-tube de piste ordinaire, ne l'était pas.

Les deux larrons, qui s'entendaient comme en foire, prirent de l'avance.

Il est faux qu'il y ait eu des clous. Les trois figurés dans des images sont le démonte-pneu dit « une minute ».

Mais il convient que nous relations préalablement les pelles. Et d'abord décrivons en quelque sorte la machine.

Le cadre est d'invention relativement récente. C'est en 1890 que l'on vit les premières bicyclettes à cadre. Auparavant, le corps de la machine se composait de deux tubes brasés perpendiculairement l'un sur l'autre. C'est ce qu'on appelait la bicyclette à corps droit ou à croix. Donc Jésus, après l'accident de pneumatiques, monta la côte à pied, prenant sur son épaule son cadre ou si l'on veut sa croix.

Des gravures du temps reproduisent cette scène, d'après des photographies. Mais il semble que le sport du cycle, à la suite de l'accident bien connu qui termina si fâcheusement la course de la Passion et que rend d'actualité, presque à son anniversaire, l'accident similaire du comte Zborowski à la côte de la Turbie, il semble que ce sport fut interdit un certain temps, par arrêté préfectoral. Ce qui explique que les journaux illustrés, reproduisant la scène célèbre, figurèrent des bicyclettes plutôt fantaisistes. Ils confondirent la croix du corps de la machine avec cette autre croix, le guidon droit. Ils représentèrent Jésus les deux mains écartées sur son guidon, et notons à ce propos que Jésus cyclait couché sur le dos, ce qui avait pour but de diminuer la résistance de l'air. Notons aussi que le cadre ou la croix de la machine, comme certaines jantes actuelles, était en bois.

D'aucuns ont insinué, à tort, que la machine de Jésus était une draisienne, instrument bien invraisemblable dans une course de côte, à la montée. D'après les vieux hagiographes cyclophiles sainte Brigitte, Grégoire de Tours et Irénée, la croix était munie d'un dispositif qu'ils appellent « suppedaneum ». Il n'est point nécessaire d'être grand clerc pour traduire : « pédale ».

Juste Lipse, Justin, Bosius et Erycius Puteanus décrivent un autre accessoire que l'on retrouve encore, rapporte, en 1634, Cornelius Curtius, dans des croix du Japon : une saillie de la croix ou du cadre, en bois ou en cuir, sur quoi le cycliste se met à cheval : manifestement sa selle.

Ces descriptions, d'ailleurs, ne sont pas plus infidèles que la définition que donnent aujourd'hui les Chinois à la bicyclette : « Petit mulet que l'on conduit par les oreilles et que l'on fait avancer en le bourrant de coups de pied. »

Nous abrégerons le récit de la course elle-même, racontée tout au long dans des ouvrages spéciaux, et exposée par la sculpture et la peinture dans des monuments ad hoc :

Dans la côte assez dure du Golgotha, il y a quatorze virages. C'est au troisième que Jésus ramassa la première pelle. Sa mère, aux tribunes, s'alarma.

Le bon entraîneur Simon de Cyrène, de qui la fonction eût été, sans l'accident des épines, de le « tirer » et lui couper le vent, porta sa machine.

Jésus, quoique ne portant rien, transpira. Il n'est pas certain qu'une spectatrice lui essuya le visage, mais il est exact que la reporteresse Véronique, de son kodak, prit un instantané.

La seconde pelle eut lieu au septième virage, sur du pavé gras. Jésus dérapa pour la troisième fois, sur un rail, au onzième.

Les demi-mondaines d'Israël agitaient leurs mouchoirs au huitième.

Le déplorable accident que l'on sait se place au douzième virage. Jésus était à ce moment dead-head avec les deux larrons. On sait aussi qu'il continua la course en aviateur... mais ceci sort de notre sujet.

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31 mars 2014 1 31 /03 /mars /2014 16:58

 

Plaisir d'annoncer :

 

 

 

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Maja POLACKOVA

 

Vendredi 11 avril 2014 à 18h30

au musée Faure

10 Bd des Côtes - 73100 AIX-LES-BAINS

04 79 61 06 57

 

Exposition ouverte

jusqu’au 15 juin 2014

 

 

Polackova au travail : concentrée, silencieuse, « en apesanteur », dit-elle, rivée parfois pendant des heures à ces quelques gestes qui président à la confection d’un collage. Cela commence par ce qu’elle appelle son rituel initiatique, ne faire une image « que pour soi-même », retrouver « un état de transe, avatar des temps préhistoriques où corps et esprit se rejoignaient grâce à des gestes codifiés antérieurs au langage » ; tout le corps est en action, yeux et mains liés par la même impulsion vibratoire, calme apparent, gestuelle rapide et harmonieuse. Polackova au travail : une danse permanente des doigts, un état de grâce, une mise en liberté du corps et du mental.

 

          Extrait  de Paul Emond "Découper la couleur",

           dans Polackova Collages au Musée Faure,  avril 2014



 

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