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3 avril 2011 7 03 /04 /avril /2011 08:32

 

Je reviens encore à Paul Willems. Il y a un peu plus de trois ans, la revue Indications (voir le site de l’association www.indications.be) lui consacrait un numéro spécial à l’occasion du centenaire de sa naissance. Voici, ci-dessous, le texte de ma contribution. J’essaie notamment de dire tout ce que je dois à ce très grand écrivain (Missembourg, dont il est fait mention à plusieurs reprises, est le nom de la vieille maison, entourée d’un grand parc, où il habitait, non loin d’Anvers) :

 

C’est comme si c’était hier et pourtant il y a de cela vingt-six ans. Nous sommes assis dans la bibliothèque de Missembourg, de part et d’autre du feu à bois qui diffuse une délicieuse chaleur – j’écris exprès le mot délicieux, c’est un mot qu’il aimait utiliser. La pluie bat la fenêtre, les ombres des grands arbres du jardin s’agitent au dehors. Il me parle du manuscrit de Plein la vue que j’ai osé lui faire lire. Il me dit pourquoi il l’aime, il me fait aussi des critiques précises, techniques, essentielles. Il parle lentement, sa voix est délicieusement amicale. De temps à autre, il s’arrête, réfléchissant à ce qu’il veut me dire encore. Et au beau milieu d’un de ces silences, je réalise que je suis en train de recevoir un don d’une valeur exceptionnelle. Avec une immense générosité, le grand écrivain que j’admire tant offre à l’écrivain débutant le sésame que jamais il n’aurait osé espérer. Ce qu’il lui offre, c’est un droit d’entrée : sois le bienvenu parmi ceux qui écrivent. Quand, par la suite, il m’est arrivé de douter, j’ai repensé à ce moment-là. Ce moment que je souhaite à ceux qui, à leur tour aujourd’hui, se destinent à l’entreprise délicieuse, mais terriblement exigeante – j’écris exprès le mot terriblement, terrible est un autre mot qu’il aimait utiliser – de bâtir en tissant des phrases de grands châteaux imaginaires, des cathédrales de brume. Merci, très cher Paul. Mon vieux Paul, comme, par la suite, quand nous nous sommes connus davantage, je t’ai souvent nommé affectueusement. Grand Paul, comme disaient mes enfants.

 

Ce monde tu nous as laissé, le monde de Paul Willems ! Oh oui ! c’est vraiment tout un monde ! Constellé d’illuminations, au sens précis et fabuleux immortalisé par celui que tu nommais « Rimbaud l’incomparable ». Transcription des moments où la beauté et le mystère des choses vous sautent aux yeux, vous étreignent la gorge, vous font suffoquer. Fulgurance de débris de paradis. « Toute ma vie, écris-tu dans Théâtre et silence, j’ai connu de tels ravissements. »

 

Mais tu indiques aussitôt que le mot ravissement prête à confusion. « Dans ravissement, il y a guirlande de roses. Or, s’il arrive que ces moments nous ‘ravissent’, ils suscitent aussi vertiges et effroi. » Ce n’est plus alors la beauté du monde qui vous étreint, c’est la nuit silencieuse qui vous enserre de partout, la nuit où le bord du gouffre s’approche à grands pas. Ces moments où, comme le dit Josty dans La Ville à voile, « la bête velue se colle à vous ».

 

Le ravissement devant la splendeur d’un horizon, d’un étang, d’un arbre, d’un fin coquillage presque transparent, d’une rose ; l’intensité du bonheur et du plaisir. Une voix amie. La beauté des yeux d’une femme. La splendeur de la rencontre amoureuse (il y aurait une étonnante petite anthologie à faire à travers tout ton théâtre des scènes où les jeunes gens se découvrent et s’approchent).

 

Et, à l’inverse, les vertiges et l’effroi, défilé de fantômes nocturnes, perception d’un abîme sans fin, hurlement d’un chien dans la nuit ; l’intensité de la peur et du malheur. « Et puis nous retournons vers l’autre nuit, celle du sommeil où nous attendent d’autres chiens. »

 

Toujours dans Théâtre et silence, tu soulignes : « Ces moments ne peuvent être que célébrés et jamais – heureusement – expliqués. » Et tu ajoutes : « Depuis des millénaires, c’est cela qui nous importe. Je crois que finalement rien d’autre ne vaut la peine d’être écrit. »

 

Une autre fois encore dans la bibliothèque de Missembourg. Tu parles de ton refus d’une littérature dite engagée, soumise à l’une ou l’autre idéologie. Soudain, tu te lèves et tu saisis sur un rayon un livre usé pour avoir été ouvert tant et tant de fois, l’Anthologie de la poésie chinoise classique de Paul Demiéville. Tu me lis un bref poème de Li Po, ce poète du 8° siècle auquel tu voue une affection toute particulière :

« J’aime le maître Mong.

      Connu du monde entier pour son charmant génie.

   Dès sa tendre jeunesse, il renonçait aux chars et chapeaux officiels ;

      Vieillard aux cheveux blancs, il se repose auprès des pins et des nuages.

  Quand, sous la lune, il boit, souvent le dieu le grise.

      Il adore les fleurs, et ne sert pas son prince.

  Comment lever les yeux vers ce sommet sublime ?

     Nous saluons d’en bas son parfum délicat. »

Tu lèves la tête, tu me regardes, tu  reprends : « Il adore les fleurs, et ne sert pas son prince. » Et tu ajoutes quelque chose comme : « Tu sais, c’est ma seule morale d’écrivain. » Mon vieux Paul, mon maître Mong.

 

Ton ravissement devant la splendeur de la rose. Perfection de l’harmonie. Mais aussi devant la ruine, le déchet. Beauté du débris. Tu aimais emmener tes amis à un endroit insolite et un peu à l’écart dans le port d’Anvers. Une sorte de terrain vague au bord de l’eau que tu appelais la plage aux anguilles –une partie de ta pièce du même nom s’y déroule. Le sol était jonché de bouteilles en plastique, de bouts de bois et autres rebuts rejetés par le fleuve. Soudain, tu te penchais vers un objet apparemment insignifiant, le prenais dans tes doigts et le regardais longuement.

 

Pour l’anniversaire de tes 70 ans, Maja et moi t’avions offert un livre sur Kurt Schwitters, cet artiste dadaïste allemand de génie qui a été un des tout premiers à ramasser de façon systématique des déchets pour ses collages et ses tableaux. Quelques jours plus tard, tu m’écrivais (cette correspondance que je conserve jalousement !) : « Le Kurt Schwitters est très beau. C’est un de mes 3 ou 4 peintres préférés. C’est Pierre Janlet qui me l’a révélé. En 1949 ou 50. Il avait acheté une petite chose où l’on voyait un bout de journal déchiré, un ticket de tram usagé (et de cette merveilleuse et un peu brutale typographie allemande) et une sorte de déchet de papier qui s’effilochait et s’effeuillait de façon 100.000 fois plus exquise qu’une rose. Le tout était d’une harmonie aberrante et très raffinée, un seul regard d’une seconde m’a suffi pour être affolé par cette œuvre. »

 

Qu’il s’agisse de théâtre, de roman ou de ces merveilleux « textes de la mémoire profonde » que tu as écrits les dernières années, chacune de tes œuvres nous offre ces moments de célébration, cet abandon à l’intensité, toute sensation et toute perception dehors et toute raison et discernement oubliés. Restituer par les mots ce que l’univers nous jette à la figure : rarement autant qu’en te lisant je n’ai senti que pour écrire, pour écrire vraiment, il fallait d’abord être capable de s’immerger dans le présent le plus absolu.

 

Ceci, d’ailleurs, dans une autre de tes lettres : « Sache que le seul vrai secret (et c’est un secret merveilleux) est que l’instant est éternel. Quand on parvient à l’aimer assez fort, l’instant s’arrête pour toujours. »

 

Aller au plus physique du monde, sentir battre ses pulsations les plus intimes. Ce n’est que parvenu en ce point que l’on saura ce qui fait ici sa beauté profonde, là sa terrible cruauté et son horreur. Tout comme ce n’est qu’au plus physique du monde que l’on peut en percevoir le mystère. Guetter ce qui se passe derrière ses frontières et ses parois. Et s’envoler alors dans les songes, « faire le phoque » comme tu disais, guetter l’envers des choses, circuler dans les troublants reflets des miroirs et pressentir derrière eux la grande mer du néant.

 

Le plus physique du monde tient chez toi de son élément aquatique. Tu le célèbres en toute occasion. Nous nous promenons dans le grand jardin de Missembourg, il tombe une pluie fine et continue. Tu t’arrêtes, tu regardes presque amoureusement les arbres et la végétation saturés d’humidité et tu remarques avec une évidente satisfaction : « En Belgique, l’air ne se respire pas, il se boit. »

 

Paul Willems et le bonheur de l’eau. Beauté du fleuve, des horizons marins, des plages, de l’étang qui entourait la vieille maison, du scintillement d’une gouttelette, de la rosée sur l’herbe. Le Fameux Findor est le nom du voilier des jeunes gens de Tout est réel ici, ton premier roman ; c’est aussi le bateau sur lequel se passe ta dernière pièce, La vita breve, un de tes chefs-d’œuvre. Dans Tout est réel ici, Jacques, un adolescent, traverse l’Escaut à la nage parce que la lumière de la chambre d’une femme l’appelle de l’autre côté : cette nage, ce contact intense avec le fleuve, c’est déjà comme un prémisse aux délices sensuels qui l’attendent. La plage aux anguilles, La ville à voile, Le pays noyé : autant de titres aux connotations marines. Une des tes pièces les plus célèbres : Il pleut dans ma maison. C’est au milieu des marais que se passe Elle disait dormir pour mourir. Tant d’autres exemples. Y compris ton dernier livre, dont nous n’avons que les premières pages, et qui devait s’appeler Le voleur d’eau : le beau titre, si « willemsien » !

 

Plus encore, dans une réponse à une enquête datant de 1971 : « Depuis toujours, j’ai commencé une œuvre nouvelle par le titre L’Eau. Jamais le livre ou la pièce réalisés n’ont correspondu à cette idée large, transparente, mouvante, à ce titre frais et qui appelle. Chaque fois, j’ai dû  renoncer à L’Eau. L’écrirai-je un jour ? »

 

Tes villes préférées : Anvers et Ostende. Bord du fleuve, bord de mer.

 

Le fleuve, la mer, leurs abords : c’est là qu’en même temps se privilégie la perception des frontières, l’appel de l’ailleurs, du rêve, du fabuleux dans toutes ses dimensions. La quête de l’autre versant des choses, de leur dimension mystérieuse. Une phrase-clé, dans un entretien : « J’ai toujours eu l’impression que tout dans ma vie se passait comme quand on est sur l’eau, qu’il y avait un reflet qui sans arrêt me côtoyait. »

 

Cette superbe notation dans tes carnets des années 60 : « Les trois chevaux au bord de la mer. Leurs yeux comme des miroirs pour capter l'image des dieux qui passent. » (Que l’on veuille bien relire attentivement ces quelques mots. Puis, qu’on les relise attentivement une deuxième fois.) En reflet à cette notation, dans Marceline, une de tes plus belles pièces, jamais jouée, hélas : « Dans les yeux des chiens, des chevaux, il y a le reflet de ce qu’ils voient. Ils voient un dieu passer dans le bois. C’est un reflet doré et trouble. » Ou tout le texte de « Dans l’œil du cheval » dans La cathédrale de brume. Ou, autre reflet, dans Nuit avec ombres en couleur : « Autrefois, les dieux se promenaient sur la mer en marchant. On les entendait rire de loin. C’était le rire clair du rien. » Reflet de ce reflet, le titre d’un opéra chinois que tu avais vu à Pékin dans les années soixante : « Après un modeste banquet, sept dieux légèrement pris de boisson, traversent la mer en marchant sur les eaux. »

 

Pénétrer dans ton monde de reflets. Relire, par exemple, Il pleut dans ma maison en rejetant toute idée préconçue (tourner le dos aux grands classificateurs qui affirment péremptoirement que ton théâtre n’est intéressant que par les pièces qu’ils nomment « de la deuxième partie », là où, disent-ils, ta « vision se dramatise »). S’y laisser aller dans la fantaisie des échos et jeux de miroir, dans la façon dont peu à peu le monde s’y allège, devient poreux à son envers. Sentir comment délicieusement ta langue s’y fait légère et bruissante des murmures de l’ailleurs.

 

Construction en miroir de nombre de tes textes, mises en abyme, jeux de double permanent. Nous voici donc dans le va-et-vient entre le monde et son envers. « Le Rêve est une seconde vie », écrit Nerval dans Aurélia.

 

Ces mots de Nerval, tu me les as rappelés à plusieurs reprises. Tout comme tu rêvais – c’est le titre d’un de tes articles – qu’en l’an 2000 le théâtre, notre théâtre, soit (tu citais toujours Aurélia) « un épanchement du rêve dans la réalité ».

 

Le rêve, l’envol dans la fiction. Mais les jeux de miroir avec le réel sont magiques et inquiétants. Un jour, je viens à Missembourg et, lorsque nous nous quittons, tu me confies une copie du Viol des cerises, unlivret resté à ce jour inédit (mais qu’est-ce qu’on attend, bon sang, pour publier tes œuvres complètes ! comme je déteste ce pays qui n’est pas capable de valoriser ses grands artistes !). Ce jour-là, je n’ai pas ma voiture, je reprends le train. A peine assis je me plonge dans la lecture. Superbe et cruelle, ta fiction est habitée par un horrible boucher criminel qui, de son grand couteau… Soudain, je me sens observé et je lève la tête. La femme assise en face de moi me regarde fixement. D’un côté à l’autre de son cou, une immense cicatrice. Comme si, par miracle, elle avait survécu à un égorgement…

 

Le rêve, l’envol dans la fiction. La quête d’un mystère qui toujours se dérobe mais qui est si essentiel qu’on ne peut se passer d’en poursuivre la recherche. Ce mystère comme le bruit de la mer : « C’était marée basse et j’entendais au loin déferler les vagues, disant, redisant ce qu’elles disent depuis des millions d’années. Préparé par mon rêve, il me semblait que j’allais comprendre ce qu’elles disaient. Les vagues ne disent que deux mots : le premier s’élance sur la plage et vient vers nous. Le second se retire en reprenant ce que le premier disait. » C’est dans « Tchiripich », un des textes La cathédrale de brume. « La Bulgarie est le pays des roses », y écris-tu aussi. (…) Chaque rose est une sphère entrouverte sur une hampe d’or. » Je raconterai un jour comment, à cause de ce texte et pour mettre mes pas dans tes mots, profitant d’un court voyage en Bulgarie, je suis allé à Tchiripich.

 

Le rêve, l’envol dans la fiction. Les superbes séquences de tes pièces où tes personnages se projettent dans une autre vie. Où Warna veut croire qu’elle est jeune encore et qu’Ernevelde l’aime d’un amour ardent. Où la baronne Dentile est devenue madame Tchiwitz et le docteur Posso monsieur Bax. Où Madame Van K. se voit vivre avec Vincent « sur une île dans les prés ». Où le capitaine du Fameux Findor, en étreignant le mannequin Hamalissa, croit avoir retrouvé la vraie jeune fille de jadis dont ce mannequin est la réplique… Ces moments où l’on s’imagine que tous les lointains sont accessibles, que la beauté peut effacer le malheur, que la souffrance n’existe plus, que la mort s’éloigne, que l’éternité est retrouvée, que la mer est allée avec le soleil.

 

Une seconde vie et un refuge devant ce que le monde réel peut avoir d’atroce et de désespérant. Cette réplique terrible de Josty dans La ville à voile : « Il faut faire semblant, semblant, semblant, semblant. Et jamais, jamais, ne jamais s’avouer la vérité. Faire semblant ! semblant ! car si on entrevoit, ne fût-ce qu’un bout des choses telles qu’elles sont, telles qu’elles sont vraiment, alors tout est, est, est insupportable. » 

 

Mais on n’échappe pas à l’insupportable et tu le savais mieux que personne. Le merveilleux rêveur que tu étais connaissait trop bien la souffrance qui parcourt le monde et les êtres. Le sort final d’Anne-Marie ou de Josty dans la Ville à voile, de Warna, de tant d’autres, est des plus pitoyables. Et peu de personnages dans tout le théâtre contemporain sont aussi douloureux que ton Vincent de Nuit avec ombres en couleurs.

 

J’ai pour cette pièce un amour tout particulier. Juste un mot sur son début. Tu y rêvais déjà sans en avoir tracé encore le premier mot : « Je vais, disais-tu, écrire une pièce où je me servirai de la liturgie orthodoxe. On n’y voit pas la consécration, elle se passe derrière l’iconostase. Mais un religieux en franchit la porte, s’adresse aux fidèles et raconte : ‘voici ce qui se passe là derrière…’ » Est-ce ton amour des terrains vagues qui a transformé l’iconostase en palissade ? Et ton affection pour les chats qui a fait du religieux ce merveilleux personnages d’Astrophe, qui apostrophe le public et annonce sans la révéler la catastrophe à laquelle nous allons assister ? Et ta palissade, couverte d’affiches et, comme tu la nommes, « livre de hasard », était-elle destinée à être couverte de collages dadaïstes, sinon de Schwitters lui-même ? Si ce n’est Schwitters qui est nommé, c’est en tout cas son cousin Tristan Tzara en personne, l’inventeur même du mouvement dada. Premières phrases de la pièce : « Je m’appelle Astrophe et je suis un chat. Nous sommes tout pour tous et rien pour personne. Vous êtes mes chats quoique ne les étant pas et je ne suis pas votre homme. Tristan Tzara aussi était un chat. Il vivait dans un chapeau avec des bouts de papier. On a beau pousser, le temps s’arrête. Il vaut mieux dormir en boule que veiller en fumée. » Magnifique ! Magnifique ! Plus dada que dada ! Comment, de l’envie d’utiliser la religion orthodoxe, la rêverie d’un grand écrivain glisse vers le pastiche – mais utilisé avec une telle maîtrise théâtrale ! – du mouvement d’avant-garde le plus radical de son siècle…

 

J’en étais à dire qu’on n’échappe pas à l’insupportable. Avec une lucidité totale, tu observais la méchanceté, la bêtise, la platitude qui la plupart du temps nous entourent. « C’est l’honneur d’un certain théâtre d’être une célébration du ravissement et de l’effroi », écris-tu ; mais la phrase n’est pas terminée car tu ajoutes : « ou du rire. » Oui, que le théâtre soit « une célébration du ravissement et de l’effroi ou du rire ». Et le rire, le rire féroce, tu ne t’en privais pas. Que l’on relise les mots dont tu habilles monsieur Nuche, monsieur Roi ou d’autres personnages suintant d’égoïsme et d’idiotie. Tu adorais Ubu roi et toutes les pièces en forme de jeu de massacre. Et jamais je n’oublierai, parmi d’autres trouvailles aussi mordantes, le terrible « Pauvre dinde d’après Noël », que jette le Docteur Posso à la baronne Dentile.

 

Dans les lettres que nous nous écrivions, nous avions inventé un personnage, une sorte de madame Verdurin multipliée par cent cinquante quant à sa bêtise et sa suffisance de grande bourgeoise. Nous l’avions appelé « la présidente » et il n’y avait plus une lettre où nous ne parlions d’elle en nous défoulant comme des gamins. Cela t’a amené à m’offrir un jour une longue évocation d’une dame de ce genre que tu avais jadis rencontrée à plusieurs reprises. Pour rester sobre, je n’en transcrirai ici que trois lignes : « Sa poitrine était remarquable : dodue mais ferme, sorte de gros rosbif binaire. On avait envie d’y planter une fourchette. Tout chez elle tenait de la vache, de la belle vache proprement dépiautée. »

 

Dans une autre lettre encore, tu évoquais les premières de tes pièces où « des littérateurs s’approchent de vous la bouche tordue d’un sourire ficelle et tentent de dissimuler un hoquet causé par le dégoût que leur a causé la pièce. Leurs femmes se tortillent et (l’haleine aigre) susurrent ‘Tu es content ?’ Elles traînent un peu sur le ‘ent’ de content, comme les chouettes au restaurant des chouettes quand on leur sert un plat de potomagétons (légume gluant particulièrement nauséeux). » Mon vieux Paul, chaque fois qu’après la première d’une de mes pièces quelqu’un s’approche de moi et me susurre avec un sourire ficelle « Tu es content ? », je dissimule comme je le peux un grand éclat de rire silencieux et je pense à toi avec une tendresse infinie.

 

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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 10:38


Un thème traverse l’œuvre de Paul Willems, tant la prose que le théâtre : la quête inlassable, alors que la laideur et la cruauté du monde nous assaillent de toutes parts, de moments d’illuminations (Willems avait pour le chef-d’œuvre de Rimbaud une admiration sans bornes). Qu’un de ces moments survienne et, disait-il, l’instant devient éternel. La beauté des choses vous saisit à la gorge. Ou l’attirance foudroyante pour un être (il faudrait recenser chez lui les scènes, admirablement écrites, de rencontre amoureuse). Moments sublimes, où s’oublient toutes les lourdeurs et toutes vicissitudes de l’existence ; moments éphémères, car très vite ces mêmes lourdeurs et vicissitudes vous accablent à nouveau.

 

Comme si, pour cet écrivain qu’avait tant marqué la lecture des romantiques allemands, ces moments d’illumination nous offrait brusquement une des bribes demeurant çà et là d’un lointain paradis qui se serait morcelé avant de disparaître (c’est le thème de son second roman, L’herbe qui tremble, publié en 1942, introuvable depuis longtemps et qu’il faudrait absolument rééditer).

 

Le vase de Delft, une nouvelle qui donne son titre au recueil du même nom, nous offre un de ces instants fabuleux. Pendant la première guerre mondiale, la ville d’Anvers est sous la menace des bombardements allemands. La belle-famille de Vincent, le narrateur, habite dans la banlieue une villa entourée d’un grand jardin avec un étang. Devant fuir précipitamment, les habitants ont dissimulé dans l’étang les objets précieux, vases et argenterie, qui ornaient la maison. Un peu plus tard, alors que cette partie de la banlieue est devenue zone interdite aux civils et que les canons risquent de la détruire à tout instant, Vincent retourne à la maison. Tout y est désert et silencieux.

 

Le perron que l’ombre teinte de bleu est jonché de feuilles mortes. Les hauts châtaigniers penchés les ont jetées sur les marches et la terrasse de pierre. J’en vois une, petite barque de l’air jaune, intacte, fragile, voler en se balançant, se poser sur le socle du sphinx de pierre comme si elle choisissait sa place par rapport à l’ordonnance des autres feuilles. Parfois un coup de vent vient changer cet ordre. Les feuilles se déplacent alors en crissant sur les dalles. Les hautes portes-fenêtres du grand salon dominent ce ballet charmant. Les volets intérieurs sont clos.

Je n’ose pas entrer. L’obstacle n’est pas la porte – j’en ai la clé – mais le reflet des arbres que le vent léger fait bouger et bruire dans les vitres. Tout au fond – et je me rends compte que c’est la seconde fois qu’une porte me présente ses miroirs – je vois l’étang qui lui-même est le miroir où se reflète le ciel. C’est un appel. Je pense aux vases de Delft qu’Ernest y a plongés. Je descends vers l’étang. La barque blanche attend sous le toit léger de l’embarcadère. Les fines rames reposent dans les taquets, oubliées probablement par Ernest.

Je rame lentement en faisant attention de ne pas troubler la surface de l’eau. J’ai conscience de façon très aiguë qu’une barque blanche s’éloigne dans le miroir des portes-fenêtres. Il me semble que le jardin et le ciel que je vois sous moi ont été immergés aussi pour les mettre à l’abri de la guerre.

   L’eau d’un vert trouble n’est pas profonde sous le grand saule penché. Je ferme les yeux. Je plonge lentement mon bras comme une sonde. En moi, je vois, je sens, je suis ma main. Je tâte l’obscurité, j’en éprouve le velouté et j’en sens même glisser le froid glauque entre mes doigts. Je me penche jusqu’à mouiller mon épaule et ma joue pour toucher la boue. C’est une telle caresse et si glacée que j’en suis à la fois ravi et effrayé. Et puis tout à coup ma main heurte quelque chose de dur. A tâtons, elle reconnaît le vase de Delft. Elle en suit le contour pur, le saisit par le col, le tire lentement vers la surface et me l’apporte lentement comme un pêcheur de perles qui m’offrirait le trésor des profondeurs. J’ai le vertige quand je le vois, sorti à moitié de l’eau, cerné d’une mince ligne d’argent. Il est tout luisant encore, les couleurs merveilleusement exaltées par l’obscurité. Je le regarde longuement et je dis à ma main de le lâcher. Il s’enfonce lentement.

Le parfum de l’eau imprègne encore mes doigts. C’est comme si j’avais caressé une sirène ou une fée.

Paul Willems, Le vase de Delft, coédition Le Cri – Académie de langue

et de littérature française

 

Oubliées la guerre et la mort qui rôdent. Juste la beauté de ce vase surgi de l’eau.

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29 mars 2011 2 29 /03 /mars /2011 22:05


Aujourd’hui, j'ai le plaisir de vous présenter Astrophe, un de mes personnages de théâtre préférés. Voici quelques-unes de ses premières interventions dans une des pièces qui, parmi toutes celles que j’ai lues (et j’en ai lu beaucoup), me tiennent le plus à cœur. Le chat Astrophe y est une sorte de présentateur des autres protagonistes et de commentateur de ce qu’ils font. Un monsieur Loyal animal, pour ainsi dire, philosophe à sa manière et singulier. Je n’ai voulu garder ici que l’essentiel de son texte pendant les trois premiers tableaux de la pièce, en omettant toutes les répliques qui ne lui appartiennent pas. Vous allez voir, c’est d’une très grande beauté. Poétique, mélancolique, incisif, drôle, sans cesse inattendu. Et d’une langue de cristal.

 

Je m’appelle Astrophe et je suis un chat. Nous sommes tout pour tous et rien pour personne. Vous êtes mes chats quoique ne les étant pas et je ne suis pas votre homme. Tristan Tzara aussi était un chat. Il vivait dans un chapeau avec des bouts de papier. On a beau pousser, le temps s’arrête. Il vaut mieux dormir en boule que veiller en fumée. La ville parle à voix basse. Les palissades sont les livres des hasards. Nous sommes partout et nous ne sommes nulle part.

(…)

Il y a des couteaux de tous genres. En plus des canifs et des couteaux de cuisine, il y a les couteaux étranges. Les plus rares sont les couteaux tendres qui ne font pas de mal. Par exemple les couteaux à couper l’eau. Plus courants, sont les couteaux à couper la gorge des adolescents, ils sont donnés par Dieu aux pères obéissants. Il y a aussi les couteaux à trancher l’âme, à couper les ailes, à saigner la confiance, à torturer, mine de rien, son épouse. Josée, elle, possède les couteaux secs dits « universels » qui blessent à coup sûr.

(…)

Chronique du monde pendant un an. Les nuages ont glissé, sans bruit, de l’ouest à l’est, glissé sans bruit. Il y a eu l’automne, l’automne de l’arbre et puis l’hiver, l’hiver de l’arbre. Et maintenant les nouvelles feuilles poussent. J’ai vu passer très haut dans le ciel « l’oiseau Pi-Hi, qui n’a qu’une aile et ne vole que par couple ». Signalons pour être complet que dans le monde trente millions d’enfants sont morts de faim cette année. Mais il y a encore beaucoup, beaucoup d’enfants en vie, dont trente millions au moins mourront l’année prochaine. Voilà pour une année du monde.

(…)

Présentation de Bella et de son ombre chantante. Car nos ombres chantent mais on ne les entend pas. Quand une ombre chante, nous avons l’impression de marcher dans la pluie. D’autres fois, sans l’entendre, nous recevons le chant comme une annonce : Nous cesserons bientôt de vivre et nous allons être heureux.

Bella est seule. Elle va dans la ville au hasard de son ombre. Son mari, Alec, retenu par ses obligations, passe le week-end dans son vaste coffre-en-banque. On y tient debout ou assis et dans tous les sens. L’aération y est assurée par une tuyauterie complexe et parfumée. Une table en jonc de Malaga, arrosée d’une lumière verte, permet l’adjonction d’une machine à écrire, ainsi que l’introduction de la secrétaire d’Alec. Suite à une erreur de l’Etat-civil, cette jeune personne souffre du nom de Casimir. Elle jouit néanmoins de jambes fuselées et d’une poitrine bombelée. Mais le regard d’Alec, tout à son travail, n’effleure même pas ces charmants attributs. La jeune Casimir en est réduite à la portion congrue. Elle tient les yeux baissés et les mains strictement attachées au clavier « soft » de sa machine à écrire, modèle Burguinson, série A480. (Il lit une affiche.) « Vue sur le lac. » (Retournant à Bella.) Et Bella, elle, est seule. Silence. Silence du temps qui cueille un brin d’herbe. Silence de Bella dont l’âme est d’argent et dont l’ombre aujourd’hui est rose. Mais Bella ne le sait pas. Oui, son ombre est rose. Oui, son ombre chante.

(…)

Oui, l’âme de Bella est d’argent. Mais pas n’importe quel argent. Un argent blanc comme les portes du chagrin. Oui, l’ombre de Bella est rose aujourd’hui, mais pas n’importe quel rose. Un rose chantant. Silence pourtant. Silence frais de la rue le dimanche matin.

Comme la plupart des jeunes femmes dont le mari passe le week-end dans un coffre-en-banque, Bella se sent légère. Conformément aux règles de l’air et de la légèreté, Bella suit son ombre qui la mène vers la maison de fougères où elles vont si souvent. Elle y retrouvera les feuilles rangées dans le coffre à feuilles. Les feuilles de tremble qui sont d’argent elle aussi. Dans le coffret à gants, elle trouvera les gants. Les gants de nuit, les gants d’eau ou les gants du vent. Elle ouvrira le coffre à regards et le coffre à tristesse dont certains chagrins ont un parfum doux et lent. C’est là aussi que sont rangées les robes de vacances et les couleurs dont se pare l’ombre, car les ombres changent souvent de couleurs.

 

Ceux qui le connaissent, ne serait-ce qu’un peu, auront aussitôt reconnu ce ton inimitable : c’est du Paul Willems, cet auteur que j’aime tant et à qui je dois tant, et c’est extrait d’une de ses plus belles pièces, Nuit avec ombres en couleurs. Paru aux Editions Didascalies en 1983, introuvable ou quasiment (si vous tombez dessus, achetez ! achetez !), un des joyaux du répertoire théâtral (créé à l'époque, à Bruxelles, par Henri Ronse, superbement remonté il y a deux ou trois ans par Frédéric Dussenne). Nous sommes quelques-uns, bien peu malheureusement, à placer cet écrivain à sa juste place, c’est-à-dire vraiment très très haut. Tiens, je ne tiens ce blog que depuis sept mois mais ce doit être la dixième fois au moins que je mentionne l’œuvre de Paul Willems. Rassurez-vous, j’en reparlerai encore.

 

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27 mars 2011 7 27 /03 /mars /2011 23:19


 J’évoquais dans un billet récent l’espace impossible et ludique où des écrivains comme Pirandello ou Alfau – je reviendrai sur d’autres exemples à l’occasion – font coïncider les niveaux de réalité de l’auteur et de ses personnages. L’utilisation d’un pareil procédé transgresse évidemment les codes en usage dans la tradition réaliste du roman. C’est volontairement qu’on cherche ici un effet perturbateur, qu’on s’y amuse, à moins que l’on ne tente, de la sorte, de s’interroger sur les rapports entre la réalité et la fiction.

 

Il arrive aussi que se produisent, dans ces rapports entre niveaux de réalité, des perturbations moins importantes mais qui ne manquent cependant pas d’intérêt. Ainsi en va-t-il de l’auteur qui brusquement apostrophe son personnage.

 

On sait que la plupart des romans sont écrits à la troisième personne : l’auteur y raconte l’histoire de ses personnages sans se montrer davantage que les dieux qui ont créé les hommes ne se montrent à ceux-ci ; dissimulé derrière les nuages qui entourent l’Olympe de son écritoire (aujourd’hui, il vaudrait mieux dire : de son traitement de texte), il offre au lecteur le spectacle de ses créatures galopant sur des terres qui cherchent à ressembler à celles du monde réel. Parfois, cependant, l’auteur rédige son roman à la première personne : il feint, dès lors, de coïncider avec son héros, pour que ce soit celui-ci qui conte au lecteur ses galopades sur les terres en question. Mais dans l’un et l’autre cas, l’Olympe de la création et l’espace pseudo-terrestre où galopent les créatures restent parfaitement dissociés.

 

On a également vu apparaître quelques rares cas de romans écrits à la seconde personne. Le roman français en compte deux exemples fameux : le vous avec lequel le narrateur de La modification de Michel Butor s’adresse à son personnage et le tu, plus intime, d’Un homme qui dort de Georges Perec. Cette façon de faire, certes, surprend le lecteur pendant quelques pages mais il s’habitue rapidement à ce qu’une voix venue de l’Olympe raconte au personnage ce qu’il est précisément en train de faire ici-bas. Une fois le procédé intégré, la lecture se poursuit à peu près de la même façon que celle d’une narration à la première ou à la troisième personne.

 

Si, par contre, au beau milieu d’un récit à la troisième personne, c’est à brûle-pourpoint que l’auteur s’adresse à son personnage, un effet de surprise se produit immanquablement. Pour peu, le lecteur en lèverait les yeux vers l’Olympe, afin de deviner quelle mouche a bien pu piquer le dieu auteur. J'apprécie beaucoup le court passage de Wakefield où est produit pareil effet. On doit cette superbe nouvelle à Nathaniel Hawthorne, un des premiers grands romanciers américains.

 

En 1835, tandis que Balzac publie Le lys dans la vallée et que Stendhal s’apprête à écrire La chartreuse de Parme, de l’autre côté de l’Atlantique Hawthorne rédige cette histoire très brève (moins de dix pages) mais dont le sujet est d’une étonnante modernité. Wakefield, un paisible bourgeois londonien annonce un jour à sa femme qu’il s’en va un jour ou deux pour ses affaires.

 

Il lui dit de ne pas vraiment l’attendre à la diligence du retour ni de s’alarmer s’il venait à s’attarder trois ou quatre jours, mais, en tout état de cause, de compter sur lui pour le souper du vendredi. Wakefield lui-même, il faut le remarquer, ne soupçonne pas ce qui se prépare. Il lui tend la main, elle lui donne la sienne et leur baiser d’adieu a ce naturel que confèrent dix années de mariage ; et sort, dans le milieu de l’âge, un Mr. Wakefield presque résolu à inquiéter sa bonne épouse par une absence d’une semaine. Après que la porte s’est refermée sur lui, elle voit celle-ci s’entrouvrir de nouveau et, dans l’entrebâillement, aperçoit le visage de son mari lui souriant, puis disparaître. Sur le moment, elle ne prête pas la moindre attention à ce détail.

 

A peine sorti de chez lui, Wakefield court se réfugier dans une chambre qu’il a louée dans la rue d’à côté. Porteur d’un déguisement, il revient quotidiennement observer de la rue son domicile. Une fois passée la date prévue pour son retour, il voit venir le médecin, signe que sa femme se porte mal, effarée plus que probablement par sa disparition. Qu’à cela ne tienne, il persiste à ne pas rentrer, reportant jour après jour cet acte qui ne lui demanderait que quelques pas. D’ailleurs, sa femme semble peu à peu retrouver la santé et se résigner à cette sorte de veuvage. Le temps passe. Il passe chaque jour davantage et Wakefield ne se décide toujours pas à retourner à la vie qui était la sienne. Tant et si bien qu’il mène cette existence d’ombre pendant… vingt ans.

 

Un soir, dans la vingtième année de sa disparition, Wakefield effectue sa promenade habituelle aux abords de la demeure qu’il persiste à dire sienne. C’est une venteuse nuit d’automne, avec de fréquentes averses qui fouettent la chaussée et s’en vont avant qu’on ait pu ouvrir un parapluie. S’arrêtant à proximité de la maison, Wakefield aperçoit, à travers la fenêtre du salon du deuxième étage, la lueur rouge et les éclats pétillants d’un confortable feu. Au plafond se dessine la silhouette grotesque de la bonne Mrs. Wakefield. Le bonnet, le nez et le menton, ainsi que la taille épaisse, composent une admirable caricature qui, de surcroît, danse au gré des flammes ondoyantes, d’une manière presque trop gaie pour l’ombre d’une veuve plutôt mûre. A ce moment, une averse vient à tomber que le vent rabat en plein sur le visage et la poitrine de Wakefield. Il est totalement traversé par ce froid automnal. Va-t-il rester là, trempé et transi, quand dans sa propre maison l’attend un bon feu pour le réchauffer et que sa propre épouse s’empressera d’aller lui chercher sa veste grise et sa culotte, qu’elle a sans doute précieusement conservées dans la penderie de leur chambre à coucher ? Non ! Wakefied n’est pas aussi stupide. Il grimpe les marches – lourdement ! – car vingt années ont raidi ses jambes depuis qu’il les a descendues – mais il l’ignore encore.

 

C’est alors qu’impitoyable et caustique, l’auteur, brusquement, s’adresse à sa créature :

 

Attendez, Wakefield ! Allez-vous entrer dans le seul foyer qu’il vous reste ? Descendez plutôt dans votre tombe !

 

Puis le récit reprend, comme si de rien n’était :

 

La porte s’ouvre. Alors qu’il entre, nous entrevoyons, une dernière fois, son visage et reconnaissons le sourire rusé qui fut le signe annonciateur de la petite plaisanterie qu’il s’offre depuis lors aux dépens de sa femme !

 

Une seconde fois, l’auteur apostrophe son personnage :

 

            Eh bien, bonne nuit, Wakefield !

 

« Attendez, Wakefield ! » « Eh bien, bonne nuit, Wakefield ! » : ne croirait-on pas entendre le dieu se moquer de sa créature ? voir la patte du gros matou s’abattre sur la souris ?

 

Elliptique (nous ne saurons rien des retrouvailles entre les époux), la fin de la nouvelle se veut des plus philosophiques :

 

L’heureux événement – à supposer qu’il le soit – ne pouvait intervenir qu’à un moment imprévu. Nous n’allons pas suivre notre ami au-delà du seuil. Il nous a suffisamment laissé matière à réflexion, dont une partie nous offre la sagesse de sa morale et peut être érigée en figure. Parmi l’apparente confusion de notre monde mystérieux, les individus sont si précisément intégrés à un système, les systèmes à un autre et tous entre eux, qu’à s’en excepter un moment, un homme s’expose au redoutable risque de perdre sa place à jamais. A la manière de Wakefield il peut devenir, pour ainsi dire, le Banni de l’Univers.

 

Nathaniel Hawthorne, Wakefield, traduit de l’américain par Marc Avelot

et Michel Gauthier, Conséquences, n°2, hiver 1984.

 

Il y a quelques années, Eduardo Berti, un romancier argentin, a publié le revers de cette histoire : intitulé Madame Wakefield (Actes Sud, coll. Babel, traduction de Jean-Marie Saint-Lu), ce roman nous raconte comment, bien vite, l’épouse cessa d’être dupe, ayant remarqué où logeait son Wakefield de mari. Alors…

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25 mars 2011 5 25 /03 /mars /2011 13:03


Non ? Alors, procurez-vous sans délai ce roman magnifique, plongez-vous dedans, et, si on ose vous déranger pendant votre lecture, écriez-vous, à l’instar du personnage-lecteur auquel s’adresse le bon Italo Calvino aux premières pages de Si par une nuit d’hiver un voyageur : Qu’on ne me dérange sous aucun prétexte ! Je suis occupé ! Aux abonnés absents ! Inconnu au bataillon tout l’après-midi ! Qu’on s’adresse ailleurs ! Qu’on fasse comme si je n’étais pas là ! Urgence ou pas urgence ! Et surtout, pas de bruit je vous prie ! J’ai horreur du bruit quand je lis ! Baissez-moi cette musique ! Ayez la courtoisie d’enlever vos godillots et vos claquettes et de chausser des pantoufles ! Et si une quinte de toux vous menace, de grâce allez tousser dans la rue ! Et loin de ma fenêtre ! Je lis La tactique katangaise de Nicolas Marchal ! Vous avez bien entendu : La tactique katangaise de Nicolas Marchal ! Allez d’ailleurs le faire savoir aux voisins. Il me serait insupportable qu’ils ne l’aient pas lu eux aussi dans les jours à venir et que je ne puisse en converser avec eux. Allez, allez donc leur parler, et sur le champ ! Cela vaudra mieux que de me regarder bouche bée. Dites-leur, à ces voisins : lisez La tactique katangaise de Nicolas Marchal. Dites-le-leur du ton le plus convaincu. Plus vite que ça ! Déjà que vous avez mis ma lecture en retard ! Il est des livres qu’il faut lire dès leur publication. Séance tenante. Quand l’encre est à peine sèche. Des livres dont plus tard, bien plus tard, lorsque l’on est devenu bien vieux, le soir à la chandelle, on doit pouvoir dire fièrement et en bombant un torse un peu rabougri par les ans : ce livre-là, j’en fus un des premiers lecteurs ; certes, je l’ai relu bien des fois tout au long de ma longue existence mais jamais je n’oublierai le plaisir que m’a provoqué sa découverte, les horizons qu’elle m’a ouverts, les joyeuses pensées qu’elle a suscitées en moi, l’avidité avec laquelle je tournais les pages, mes éclats de rire au détour de lignes particulièrement rigolotes et comment, ma lecture à peine terminée, j’ai aussitôt recommencé à lire le roman depuis la première page. Et dans votre testament déposé chez le meilleur notaire du coin où, scrupuleusement, vous aurez réparti votre fortune à chaque membre de votre nombreuse descendance, vous aurez indiqué, souligné en rouge à l’attention de chacun deux : n’héritera qu’après avoir prouvé qu’il a lu La tactique katangaise ! Lu et bien lu, hein, pas superficiellement ! Il s’agira de l’interroger minutieusement pour s’en assurer ! Que se passe-t-il de particulier à la page 113 ? Qu’est-ce que la méthode de la « toile d’araignée » ? Pensez-vous que Marie et Cynthia se connaissaient ? Détaillez votre réponse, faites preuve d’arguments intelligents. Dessinez un plan détaillé des galeries de la Citadelle de Namur et indiquez par où passent les personnages dans leur course folle. Plus d’autres questions qu’il n’est pas question de révéler, de façon à ce que les neveux, petits-neveux et arrières-petits-neveux en attente d’héritage n’aient pas la tâche trop facile. Et toujours à l’instar du personnage-lecteur auquel s’adresse le bon Italo Calvino aux premières pages de Si par une nuit d’hiver un voyageur, emporté par l’élan de tout ce que vous venez de dire déjà, vous poursuivez en direction de tous les habitants de votre immeuble, attirés par l’éclat vos paroles comme les navigateurs ulysséens par la voix des sirènes et qui à présent s’agglutinent devant votre porte et tendent l’oreille pour mieux vous entendre : D’ailleurs, même si vous êtes en train de lire un autre livre et même un chef-d’œuvre, même un de ces livres sublimes que je vous ai recommandés, dont je vous ai dit que vous deviez absolument le lire et sans attendre, eh bien, même ce livre, même s’il s’agit d’un chef-d’œuvre, fermez-le illico presto et ouvrez La tactique katangaise, car il importe que tout le monde ici lise le plus vite possible La tactique katangaise. Non, non, je ne vous prêterai pas mon exemplaire, à quoi pensez-vous ? Vous voyez bien qu’il n’est pas question que je m’en sépare ! Allez en chercher un chez le libraire du coin, courez-y tant que le livre n’est pas épuisé, c’est publié aux Editions la Muette, un éditeur de premier choix. Tant qu’à faire, prenez-en plusieurs, offrez-le à vos amis et qu’ils fassent de même ! Dix, vingt, trente personnes lisant La tactique katangaise dans le même wagon du métro, voilà qui aurait de la gueule ! Et maintenant, silence absolu, m’entendez-vous ? Je me replonge dans La tactique katangaise ! Entrelacement de quatre monologues de plus en plus délirants, une narration quasi policière qui se développe par le seul fait de la paranoïa des personnages, une écriture qui fouille au plus profond des folles obsessions qui nous traversent quotidiennement et que nous n’osons nous avouer. De l’amour ! du désir ! du remords ! de la jalousie ! de la volonté de pouvoir ! de la séduction ! de la haine ! oui, tous les grands sentiments enveloppés dans l’élan de raisonnements sans bornes et dans le comique de la plus fabuleuse dérision : vous rirez de ces personnages, sans comprendre peut-être que vous riez en même temps de vous-mêmes mais je n’en dirai pas plus, vous voyez bien que je perds un temps précieux à vous parler de ce roman alors que ce temps doit être consacré à la lecture de ce précieux roman, alors restons-en là, je vous prie, mes bons amis…

 

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20 mars 2011 7 20 /03 /mars /2011 22:32


Représentez-vous un auteur assis à sa table. Il aligne les mots. L’histoire qu’il raconte prend forme. Au sein de cette histoire, le héros ou l’héroïne suit son destin. Plongé dans son rêve, l’auteur dirige ce héros ou cette héroïne. Il agit mentalement de la même façon qu’il fait agir son personnage. Il s’associe à lui du tout au tout. Il en oublie sa propre personne, sa propre réalité. Il quitte l’espace et le temps qui étaient les siens. Le téléphone sonne mais il ne l’entend pas. Ses proches l’appellent de la pièce voisine mais il ne les entend pas. Il écrit avec fébrilité, il est tout entier dans la fiction qu’il invente, il se réincarne en son fantôme, en l’autre qu’il a créé. On connaît la fameuse phrase : « Madame Bovary, c’est moi. » Alors qu’il décrit le suicide de son héroïne, Flaubert s’identifie tant à la pauvre Emma qu’il en ressent lui-même les tourments physiques qu’il lui inflige. « Quand j’écrivais l’empoisonnement de Madame Bovary, confie-t-il dans sa correspondance, j’avais si bien le goût de l’arsenic dans la bouche que je me suis donné deux indigestions coup sur coup – deux indigestions réelles car j’ai vomi tout mon dîner… » Ce qu’il exprime une seconde fois et de façon plus prosaïque : « L’empoisonnement de la Bovary m’avait fait dégueuler dans mon pot de chambre. »

 

Presque aussi remarquable est cette anecdote rapportée par Pirandello à propos de l’écriture de la plus fameuse de ses pièces :

 

   Quand j’écrivais mes Six personnages en quête d’auteur dans une rue bordée d’immeubles en construction, la rue Mario Pagano à Rome, un échafaudage s’élevait juste en face de ma maison.

Sans que je m’en aperçusse, les travaux avançaient, et c’est ainsi que je fus surpris de voir un jour devant moi une vingtaine d’ouvriers qui se tordaient en me regardant. J’en éprouvai une grande honte et le désir violent d’échapper aux railleries de ces indiscrets.

J’appris par la suite qu’en me voyant gesticuler, ils m’avaient pris pour un fou et que mes grimaces avaient le don de soulever leur hilarité.

Je puis vous jurer qu’à ce moment-là je n’étais pas Luigi Pirandello. Je créais, je ne sais comment, des personnages que j’incarnais probablement. Ils me dirigeaient, ne laissant rien subsister de moi.

 

Déclaration faite en 1930 à Paris-Presse, citée dans les Cahiers Renaud-Barrault, Gallimard, 1967.

 

Du rapport à ses personnages, Pirandello a fait également le thème d’une nouvelle qui constitue le germe des Six personnages en quête d’auteur : La tragédie d’un personnage. Pour le plus grand plaisir de son lecteur (en tout cas, du lecteur que je suis), il y crée un espace ludique et impossible où, comme par enchantement, coïncident les niveaux de réalité de l’écrivain et de ses créatures. Ici, l’auteur s’efforce de faire comprendre à ces êtres pseudo-réels on ne peut plus capricieux qu’ils ne le mèneront pas par le bout du nez. Non, c’est lui qui dirige, quitte à en subir tous les inconvénients. Qu’on en juge par les premières lignes de cette Tragédie d’un personnage particulièrement divertissante :

 

C’est une vieille habitude que j’ai de donner audience, tous les dimanches matin, aux personnages de mes futures nouvelles.

   Pendant cinq heures, de huit à treize.

   Il m’arrive presque toujours de me trouver en mauvaise compagnie.

   Je ne sais pourquoi, il n’accourt d’ordinaire à mes audiences que les gens les plus mécontents qui soient ; tantôt affligés de maux étranges, tantôt empêtrés dans des aventures extraordinairement compliquées. C’est véritablement un supplice d’avoir affaire à eux.

   J’écoute tout ce monde avec patience ; je questionne avec bonne grâce ; je prends en note le nom et la situation de chacun ; je tiens compte de leurs sentiments et de leurs aspirations. Mais il faut bien dire aussi que, pour mon malheur, je ne suis pas facile à contenter. Patience, bonne grâce, tant qu’on voudra, mais je n’aime pas être dupe. Et j’entends, par une longue et subtile enquête, pénétrer jusqu’au fond des âmes.

Or il arrive que plus d’un prend ombrage de certaines de mes demandes, se cabre et récalcitre furieusement, ou peut-être parce qu’il s’imagine que je prends plaisir à le dégonfler de tous le sérieux avec lequel il s’est présenté à moi.

Toujours avec patience et bonne grâce, je m’ingénie à lui faire comprendre, à lui faire toucher du doigt l’utilité de ma demande. C’est qu’on a tôt fait de se vouloir de telle ou telle manière ; le tout est de savoir si nous pouvons être tels que nous nous voulons. Que nous n’en soyons pas capables, et du même coup cette volonté doit forcément paraître ridicule et vaine.

   Ils refusent de s’en laisser persuader.

   Et alors, comme au fond j’ai bon cœur, je les plains. Mais est-il possible de compatir à certaines mésaventures sinon à condition d’en rire ?

Conséquence : les personnages de mes nouvelles vont publiant partout que je suis un écrivain impitoyable et particulièrement cruel. Il faudrait un critique de bonne volonté pour montrer toute la compassion qu’il y a derrière mon rire.

   Mais où trouver par le temps qui court des critiques de bonne volonté ?

 

                  Luigi Pirandello, Vieille Sicile, traduction Benjamin Crémieux,

Editions sociales.

 

Amis lecteurs ! (J’allais écrire : « Amis personnages » !) Amis lecteurs de ce blog, si ce thème un peu étrange vous délasse, vous fascine ou peut-être même vous préoccupe – mais pour quelle raison majeure pourrait-il bien vous préoccuper ? –, suivez-moi un instant encore. Connaissez-vous Le café des fous de Felipe Alfau ? Non ? Alors, précipitez-vous chez tous les bons bouquinistes de votre connaissance ou fouillez les sites internet proposant des livres d’occasion car l’ouvrage me paraît, hélas, épuisé. Né à Guernica en 1902, Felipe Alfau émigra aux Etats-Unis en 1918 et y écrivit – en américain – ce superbe roman (Locos : a comedie of gestures). Commençons par un court extrait du prologue :

 

Depuis quelque temps, je me suis avisé, de plus en plus nettement, de la manière qu'ont les personnages de devenir indépendants, de se rebeller contre la volonté et les ordres de leur créateur, de se moquer de l'auteur, de se jouer de lui, de l'entraîner dans des voies imprévues et grotesques qui leur appartiennent en propre, souvent tout à fait à l'opposé de celles qu'il avait prévues pour eux. Cette tendance est tellement marquée chez mes personnages qu'elle rend mon travail plus ardu et m'a mis plus d'une fois dans des situations difficiles.

Cet esprit frondeur se marque chez eux par leur fort désir de devenir des êtres réels. Ils se glissent souvent dans la peau de personnes de mes connaissances et adoptent les attitudes les plus extraordinaires parce qu'elles correspondent à l'idée qu'ils se font de la vie véritable. Ils prennent ce que, chez des personnes réelles, on appellerait une pose, ce qui a souvent mis fin à une amitié pour moi prometteuse. Pour eux, la réalité est ce qu'est la fiction pour les êtres réels. Ils en raffolent, tout simplement, et, en dépit de mes efforts presque héroïques pour m'y opposer, ils tentent de la rejoindre. Comme le dit l'un d'entre eux :

« Les personnages ont des visions de la vie véritable – ils rêvent la réalité, et c'est alors qu'ils sont perdus. »

   Je devrais ajouter : et que l'auteur est perdu.

 

                         Felipe Alfau, Le café des fous, traduit de l’américain par Antoine Jacottet,

                         Editions Payot.

 

Oui, perdus, les personnages. Oui, perdu l’auteur. Car les premiers, égarés dans le réel, auront bien du mal à se trouver la moindre cohérence. Car l’écrivain, dans ce bistrot qu’il fréquente, se verra remis en cause par ses créatures, toutes plus cinglées les unes que les autres. Je vous transcris encore, de cette série extravagante de protagonistes accablant le romancier de leurs préoccupations et de leurs demandes, l’apparition, discrète, bien discrète, du premier individu, un dénommé Fulano :

 

En écrivant cette histoire, je m’acquitte d’une promesse envers mon pauvre ami Fulano.

Mon ami Fulano était le moins important des hommes et ce fut la grande tragédie de sa vie. Fulano était venu au monde avec la ferme intention de parvenir à la célébrité, et il avait complètement échoué, étant devenu la plus obscure des personnes. Il avait essayé tous les moyens imaginables pour acquérir de l’importance, de la popularité, une reconnaissance publique, etc., et le monde, avec une détermination inflexible, avait persisté dans son refus de reconnaître ne serait-ce que son existence.

   ( …)

   L’insignifiance du pauvre Fulano était arrivée à un point tel qu’elle le rendait presque invisible et inaudible. Son nom et son personnage étaient insignifiants, sa mise était insignifiante, et sa vie tout entière était sans importance.

   (…)

Un jour, je me trouvais au café de los Locos, à Tolède. Les mauvais écrivains avaient coutume de venir dans ce café chercher des personnages, et il m’arrivait parfois de me mêler à eux. C’était un établissement où l’on pouvait dénicher quelques très bonnes occasions, mais aussi un matériau neuf et bon marché d’assez bonne qualité. La cote des valeurs dépend beaucoup de la mode, c’était donc un lieu où l’on pouvait trouver des personnages qui avaient jadis connu la gloire et qui avaient servi sous des génies célèbres, mais qui se trouvaient depuis un certain temps sans emploi, car la littérature aspirait désormais à d’autres idéaux.

Je me souviens d’y avoir vu un pauvre type efflanqué et miteux. Il prétendait avoir servi Cervantès. Eh bien, le pauvre homme, à présent, n’intéressait plus aucun auteur. Il y avait aussi une vingtaine de bons personnages qui, de leur temps, avaient été grands, mais qui n’étaient plus désormais d’aucune utilité sur terre.

Ce jour-là, j’étais assis depuis un certain temps à ma table, conversant avec un de mes amis, le Dr José de los Rios, et observant autour de moi les différents visages, les divers types de personnages. Soudain, j’entendis qu’on frappait trois coups sur ma table. Une main me tirait par le col. En même temps une voix forte me dit : « C’est moi. »

Je me retournai et vis Fulano assis à côté de moi. « Ah, mais quand êtes-vous arrivé ici ?

– Il y a environ une demi-heure que je suis assis juste à côté et que je m’efforce d’entrer en conversation avec vous.

  (…)

  Que se passe-t-il ? Qu’est-ce qui ne va pas ? Vous avez l’air triste, Fulano.

 – Qu’est-ce que vous croyez ? J’ai fini par me rendre compte que je ne serai jamais quelqu’un d’important, quels que soient mes efforts. Ils sont vains, le monde continuera purement et simplement à m’ignorer. »

   Je reconnus que cela était fort désagréable. « Mais il y a beaucoup d’autres personnes dans la même situation. Il y a, par exemple, beaucoup de maris, de prédicateurs, de dictateurs et…

   – Ce n’est pas le moment de faire de l’esprit. Ce que je vous dis est grave, je sais désormais que je ne serai jamais un être humain qui compte, et j’ai pensé que je pourrais peut-être obtenir la gloire et devenir quelqu’un d’important en tant que personnage.

   (…)

   – Et… quelles sont vos qualifications pour devenir un personnage ?

   – Mon insignifiance même, bien sûr ! On fera cas de moi comme du personnage le moins important qu’il y ait jamais eu dans une œuvre de fiction. Vous savez que tout personnage a une personnalité plus ou moins frappante. Ne me dites pas qu e vous  urrez jamais en trouver un d’aussi plat et d’aussi peu intéressant que moi. »

 

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12 mars 2011 6 12 /03 /mars /2011 21:37

 

Au Poème 2, 30 rue d'Ecosse, 1060 Bruxelles

Tél 02 538 63 58

E-mail : reservation@theatrepoeme.be


Du jeudi 24 mars 2011 au dimanche 10 avril 2011 

Texte de Paul Emond
Mise en scène : Christophe Luthringer
Avec Gilles-Vincent Kapps
Lumière : Raphaël Noël
Régie : Marie Kasemierczak

Coréalisation Poème 2 (Bruxelles)/Compagnie Le Septentrion (Paris)


Le jeudi, vendredi et samedi à 20h15, le dimanche à 16h.
Et aussi le mardi 5 avril à 14h.


Puisqu’on vous a monté ce bateau-là, eh bien, bienvenue à bord, rythmez exactement votre respiration sur celle du texte que vous entendrez et pour le reste on s’occupe de tout, ne craignez ni le tangage du récit, ni le roulis des images, il n’y a qu’à écoutez et vous savez écouter, il n’y a qu’à danser et on vous fera danser, vogue, vogue la galère au grand vent du large et à vous l’infini des mots, à vous le chant des sirènes, à vous la belle histoire, la vague et joyeuse histoire de celui dont l’ombre légère et zigzagante prit un jour la forme du bien nommé Caracala, puis en fumée s’en alla...

                                                     P.E.


 

DF1

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11 mars 2011 5 11 /03 /mars /2011 11:20


 J’ai parlé brièvement de ce très beau roman de Ferenc Karinthy dans mon dernier billet. Je n’ai sans doute pas dit assez son rythme haletant, phrases ou suite de propositions coordonnées souvent brèves, toujours précises, peu de subordonnées, une écriture du constat, succession d’actions, de notations et détails concrets. Me replongeant pour quelques pages dans cet univers si intense, me frappe davantage encore, alors même que nous est racontée l’histoire d’une éprouvante solitude, l’insistance constante du romancier sur la multitude humaine qui entoure son protagoniste.

 

Ainsi dans ce passage : après deux ou trois semaines, Budaï n’a plus de quoi payer sa chambre d’hôtel, on l’y laisse cependant vivre encore quelque temps, puis, un beau jour, il voit que la clé ne se trouve plus dans le casier ad hoc dans le hall, alors…

 

Budaï hébété, avec un mauvais pressentiment, monte au neuvième étage, parcourt les couloirs et s’approche de sa chambre. La porte est fermée mais en y collant prudemment son oreille il lui semble entendre du mouvement à l’intérieur. Il reste planté là, perplexe, puis n’ayant pas de meilleure idée, il frappe et ouvre. Dans l’étroit entrebâillement apparaît une femme entre deux âges, un foulard sur la tête ; elle regarde dehors et referme la porte… Il vérifie s’il ne s’est pas trompé de numéro, c’est bien le 921. Autrement dit, on a donné sa chambre à quelqu’un, on y a installé d’autres personnes. Les draps propres du matin étaient déjà destinés aux nouveaux.

A cet instant c’est une question de détail qui le préoccupe le plus : que sont devenues ses affaires ? Le peu d’habits dont il dispose, le sac de toile, l’unique bagage avec lequel il est parvenu dans cette ville… Il frappe une nouvelle fois mais on ne lui répond plus, la porte reste verrouillée. Il ne se décourage pas, il tambourine de ses poings et donne des coups de pied, jusqu’à ce qu’on finisse par ouvrir. Dans l’entrebâillement, toujours aussi étroit, cette fois c’est un homme chétif, la peau du visage jaunâtre et tavelée, qui apparaît en bras de chemise et en bretelles, furieux, glapissant d’une voix aiguë, féminine, et il tente aussitôt de claquer la porte. Mais Budaï a le temps de poser un pied sur le seuil, puis il pousse la porte et il s’engouffre de force dans la chambre.

Il est d’abord frappé par l’odeur, une odeur pénétrante de chair, fermentée, humide. Ensuite par le nombre de personnes qui habitent dans cette pièce minuscule : à part les deux déjà rencontrées, une petite vieille qui marmonne, elle fait peut-être sa prière dans un coin, des enfants, quatre, cinq, six, on les distingue mal dans la pénombre car le rideau est à moitié baissé,  il y a des gens couchés sur le lit et d’autres sur des matelas, un bébé dans un landau, et même un autre sur la table dans un couffin. Et comme si cela ne suffisait pas, deux chats circulent partout, sautent sur la fenêtre, les chaises, sur la penderie, deux grosses bêtes crasseuses, négligées qui perdent leurs poils. Puis des lapins angoras tels qu’il en a déjà vus dans une des chambres, logés dans des cages et des clapiers, probablement la source de la puanteur ; incompréhensible qu’un hôtel puisse tolérer une chose pareille… Ils ont complètement réaménagé la chambre, on ne la reconnaît pas. Le lit a été poussé contre le mur d’en face, l’abat-jour a été ôté de la lampe, un parc de bébé est placé au milieu, du linge sèche sur les chaises, et partout des baluchons, des hardes, des paquets, des biberons, des pots de chambre.

Cependant les nouveaux clients caquettent, jabotent, le querellent sans discontinuer en le poussant dehors. Lui, il cherche du regard ses propres affaires, mais en vain : il ne voit ni ses habits, ni son pyjama, ni son sac, ni ses notes sur le bureau. Il jette un coup d’œil dans la salle de bains aussi, ses affaires de toilettes personnelles ont disparu, en revanche au-dessus de la baignoire des cordes à linge ont été tendues et chargées de couches et d’alèses en train de sécher. Il se laisse alors pousser dehors, des enfants hurlant le bousculent également ; ici, il ne pourra plus revenir. Il n’en aurait d’ailleurs pas trop envie et cela le gênerait d’embarrasser ou de faire déloger cette famille manifestement nécessiteuse. Si on les a installés ici, ce n’est pas pour ses beaux yeux qu’on va les en chasser.

   C’est bien beau, mais où va-t-il habiter, lui ?

 

Et, un peu plus tard, alors que désormais sans logement, Budaï erre dans la ville :

 

Ce qui frappe encore dans cette ville, c’est le grand nombre de vieillards, des boîteux, des handicapés, des hémiplégiques qui claudiquent et font résonner le sol de leur canne à travers la foule qui les écrase, qui les broie et dont les vagues passent sans cesse par-dessus leurs têtes. Des petites vieilles fragiles, petits oiseaux malades terrorisés, progressent à pas tremblants en milieu hostile, elles traînent leur corps chétif, elles se hasardent à traverser aux carrefours ou à s’engouffrer dans les autobus, elles sont éternellement repoussées et écrasées dans la cohue. Qu’est-ce qui les retient ici ? Pourquoi ne déménagent-elles pas vers des paysages moins inhospitaliers, dans des petites localités plus chaleureuses ? N’ont-ils pas d’endroit où aller ?... Il y a aussi des fous avec des tics bizarres qui gesticulent, grimacent convulsivement, parlent ou grommellent tout seuls, des agités qui dévalent les rues en hurlant ou poussent des cris effrayants, des forcenés menaçants qui courent avec un couteau, qui font fuir les passants. Et puis des clochards, des mendiants qui bafouillent et d’autres, envahissants, qui agitent agressivement leur béret sous votre nez, ou des débiles bavant, des paralysés et des mutilés, des idiots qui rampent à quatre pattes ; tous cherchent à vivre, agglutinés, enchevêtrés, se marchent les uns sur les autres, envahissent, submergent et engorgent la ville, ils saturent et encombrent tout l’espace de leurs vies innombrables, ils atteignent l’intolérable…

 

                   Ferenc Karinthy, Epépé, traduit du hongrois

                   par Judith et Pierre Karinthy, Editions Denoël

 

 

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9 mars 2011 3 09 /03 /mars /2011 16:39


Il y a des romans que l’on voudrait avoir écrit soi-même ou du moins en avoir eu soi-même l’idée maîtresse, tant elle vous nourrit, vous fait rêver, vous illumine de l’intérieur. En ce qui me concerne, ce seraient par exemple : Le cavalier suédois de Leo Perutz, Le baron Bagge d’Alexander Lernet-Holenia, Le détournement d’Alexis Gayo, le livre des illusions de Paul Auster, Chambre obscure de Vladimir Nabokov, l’oiseau Toc de Wolfgang Hildesheimer… Autant de fictions aussi excitantes pour l’imagination que d’une écriture presque magique.

 

Le roman que je viens de lire, Epépé, du romancier hongrois Ferenc Karinthy (1921-1992), fait partie de ces livres-là. Emmanuel Carrère, qui préface la traduction française, termine celle-ci en disant : « Ce qui me paraît absolument certain, c’est que Perec aurait adoré Epépé. » Et sans doute Kafka avant lui, qui, à l’évidence, y aurait retrouvé quelque chose de son propre univers. Imaginez plutôt : un linguiste hongrois se rend à un congrès à Helsinki ; une erreur d’avion le fait débarquer dans un pays inconnu, on le pousse hors de l’aéroport, le voici dans un car, puis dans un hôtel au centre ville, il se retrouve dans une queue, il y a plein de monde autour de lui, il ne comprend rien de ce qu’on lui dit, il est bousculé de toutes parts, au guichet on lui prend son passeport, on change sans rien lui demander les dollars qui s’y trouvent glissés en monnaie locale qu’on lui remet avec la clé d’une chambre... Il ne sait où il est, veut questionner, dire que, protester, mais impossible, il ne saisit pas le moindre mot, cette langue ne ressemble à rien de tout ce qu’il connaît en fait de langues (et il en connaît un tas), même les caractères sont complètement différents de ce qu’il a pu voir durant sa vie de linguiste ; tout au long du livre, dans cette ville où s’agite une foule énorme, nulle part n’apparaîtra la moindre inscription qu’il puisse déchiffrer et personne ne parlera autre chose que ce langage dont, malgré tout son savoir professionnel, il ne parviendra à découvrir le moindre mécanisme – juste une seconde d’espoir : dans une station de métro il croisera un homme qui tient à la main une vieille revue théâtrale en… hongrois ; le temps qu’il réalise ce qu’il vient de voir, d’essayer de rattraper l’homme, celui-ci aura disparu. De Budaï – c’est le nom du protagoniste – le roman raconte l’errance, la quête, la tentative de survie mentale et physique malgré l'impossibilité de quitter la cité tentaculaire, voire même la relation amoureuse qu’il esquissera : je n’en dis pas plus, allez-y voir, découvrez ce qui lui arrive page après page, c’est passionnant et nous questionne fameusement sur le moi, sur son rapport aux autres et aussi sur son rapport à la multitude – page après page, tout en suivant Budaï, si solitaire pourtant, dans l’univers surpeuplé dont il ne parvient pas à s’échapper, je n’ai cessé de me rappeler que la planète vient de passer le cap de 7 milliards d’habitants.

 

C’est aux Editions Denoël, traduit du hongrois par Judith et Pierre Karinthy. Je suis sûr que le souvenir de ce roman me restera longtemps dans un coin de la tête. Il y a d’ailleurs gros à parier que, d’ici quelque temps, je le relirai... 

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6 mars 2011 7 06 /03 /mars /2011 11:12


Ô peuples démocratiques de Belgique (Vlaanderen, Wallonie-Bruxelles), de France et de Navarre ! Nous n’y couperons pas : en 2011 ou 2012, que ce soit en fanfare ou sans tambour ni trompette, nous serons appelés aux urnes ! Pour bien nous y préparer, je ne peux que vous recommander la lecture de l’Histoire du Parti pour un progrès modéré dans les limites de la loi, le très instructif ouvrage de Jaroslav Hasek, par ailleurs écrivain tchèque et immortel auteur des Aventures du brave soldat Chvéïk dans la première guerre mondiale.

 

Anarchiste, journaliste pigiste et surtout rédacteur de nombreuses fictions courtes et drolatiques qu’il publiait dans les gazettes locales, provocateur, mystificateur, pilier de taverne, Hasek était avant que la guerre n’embrase l’Europe une des figures de proue de la bohème pragoise. Après avoir rempli quelque temps les honorables fonctions de rédacteur en chef du Monde des animaux, puis renvoyé de cette revue pour avoir inventé des animaux imaginaires dont il proposait même certains à la vente, s’efforçant ensuite de boucler ses fins de mois en recueillant des chiens errants ou volés pour les revendre avec un faux pedigree, il fut, en vue des élections de 1911, un des fondateurs de ce Parti pour Progrès pour un progrès modéré dans les limites de la loi, parti parodique dont il a laissé la chronique, pour le plus grand plaisir et la plus grande instruction des générations à venir.

 

Ô vous, futurs candidats sur les listes électorales, peut-être d’ores et déjà en manque d’inspiration quant au contenu percutant des discours que vous aurez à prononcer, permettez-moi de vous offrir un extrait cet ouvrage particulièrement instructif, modèle d’éloquence et de persuasion politique, s’il en est :

 

DISCOURS

SUR MES ADVERSAIRES POLITIQUES

 

   Chers électeurs,

 

De mes adversaires politiques, je ne puis rien dire de bon. Je le regrette infiniment, je le regrette d’autant plus que j’aurais vraiment aimé en dire le plus grand bien, afin de montrer par là qu’il n’est de plus sûre vengeance que de saper purement et simplement l’action de mes adversaires en leur ôtant des mains toute arme contre moi. Hélas ! Je ne le puis, dès lors que je me suis promis de dire à mes électeurs toute la vérité. Chaque homme a ses défauts, je veux parler de ces petits travers dont la vie nous propose un large éventail ; des petites faiblesses pourtant, qui, rassemblées en un tout, suffisent à faire de chaque individu une extraordinaire canaille. En conséquence, parlant de mes adversaires politiques, c’est bien ce qualificatif d’« extraordinaire » que j’aurais dû employer ; cependant, mû par le juste principe selon lequel il est mieux d’excuser ou de minimiser les fautes de son prochain aux yeux des électeurs, je me contenterai de celui d’ »ordinaire ». Même ce terme, à bien y réfléchir, me paraît encore un peu rude, et l’on pourrait penser que je veux me venger de mes adversaires en utilisant leurs propres armes : aussi emploierai-je sans ornement ni epitheton ornans le simple mot de « canailles ».

Malheureusement, ce mot de « canailles » lui-même ne rend pas fidèlement compte de l’activité publique et privée de messieurs mes adversaires, et je m’efforcerai de saisir plus exactement leur caractère sans toutefois vouloir les offenser en les appelant « crapules ».

Bien entendu, quiconque les connaît sait parfaitement que ces termes de « canailles » et de « crapules » sont bien trop modérés et parfaitement inaptes à rendre justice à leur vraie personnalité.

Me viennent à l’esprit différentes injures qui conviendraient à merveille au caractère de ces messieurs, que par ailleurs j’estime et respecte infiniment, mais cela me gêne d’employer des termes aussi forts devant une assemblée de gens bien élevés, comme je ne doute point jusqu’à présent, messieurs, que vous soyez.

Des noms plus vilains les uns que les autres me démangent le bout de la langue, mais je ne peux pas, vraiment je ne peux pas, messieurs, en leur attribuant les qualificatifs qui leur conviennent, dévoiler à vos yeux l’entière nudité morale avec laquelle il n’ont pas honte de se présenter devant vous, selon l’adage bien connu qu’ »un bel aplomb vaut toutes les richesses ».

Il me répugnerait de leur exposer les détails de leur vie privée et publique, sous laquelle se cachent les crimes les plus vils et les natures les plus abjectes. Je trouverais pénible autant qu’écœurant de toucher du doigt cette crasse morale et cette boue dans laquelle messieurs mes honorables adversaires se vautrent jusqu’au cou.

Même si je n’étais pas candidat, il me serait impossible de me taire tout à fait ; mais je le puis d’autant moins qu’aujourd’hui j’aspire à votre confiance et que d’autres encore briguent cette faveur, qui feraient mieux, compte tenu de leur passé d’infamie, de rester tranquillement chez eux, plutôt que de sortir, comme on dit, avec du beurre sur la tête en plein soleil. Du beurre qui commence si joliment à fondre qu’ils s’enlisent jusqu’au cou dans l’ordure, la crasse et la fange. Mais puisqu’ils ont l’audace de s’exposer au plein soleil de la critique publique, je me fais un devoir de démasquer l’anonymat crapuleux de leur passé et de démonter l’un après l’autre les rouages de leur charlatanerie ; car il est évident que chacun d’eux aurait mieux fait d’aller de lui-même se livrer au tribunal, en priant les autorités de le mettre hors d’état de nuire.

Prenez le cas du premier, que vous connaissez bien sûr, comme vous connaissez le deuxième et aussi le troisième : si le premier vaut dix-huit, le deuxième vaut vingt moins deux et le troisième vingt-quatre moins six. Quel admirable trio s’est donné rendez-vous dans notre circonscription ! Le premier a déshonoré sa propre grand-mère, le deuxième sa belle-mère et le troisième un pauvre grand-père qui n’était même pas de sa famille, alors qu’il s’en allait ramasser du petit bois dans la forêt. Une telle entrée dans la vie pouvait-elle les amener à autre chose qu’à voler, partout où il y avait à prendre et où l’accès leur était libre ? Et puis, après le vol, ce fut l’attaque à main armée. Le premier détroussa une laitière, le deuxième un pauvre mineur qui rentrait chez lui après avoir touché sa paye, et le troisième un malheureux vieillard de l’hospice qui s’en allait à la ville porter toutes ses économies, qu’il destinait à son enterrement. Et leur vie continua sur cette prometteuse lancée : jeux d’argent, tricheries en tous genres, ils firent assurer leur maison qu’ils incendièrent eux-mêmes, sans s’inquiéter que la domesticité brûlât avec les murs, car ils éliminaient ainsi les témoins de leur crime. Et avec quelle touchante harmonie ils firent équipe tous trois, bien qu’ils appartinssent à des horizons politiques différents, aux abords de la gare ! L’un s’occupait des bijoux, l’autre faisait les poches et le troisième faisait le mac. Il n’y a qu’une chose pour laquelle je ne puis fournir de preuves : j’ignore lequel des trois assassina le buraliste, si ce fut le premier, le deuxième ou le troisième ; ce qui en tout état de cause ferait trois meurtres sur la conscience pour l’individu en question, soit un de plus que les autres.

Et voilà maintenant, ô peuple abusé, que va prendre le chemin des urnes, afin de donner par tes voix libre cours à ton opinion et de manifester clairement laquelle de ces trois crapules, je le dis de nouveau sans ornement, tu voudrais voir siéger au Parlement de Vienne.

En élisant l’un des trois, vous accomplirez cet acte méritoire que vous lui ferez au moins bénéficier de l’amnistie. Sinon, c’est le bagne qui les attend.

 

                  Jaroslav Hasek, Histoire du Parti pour un progrès modéré dans les limites de la loi,

                  traduit du tchèque, préfacé et annoté par Michel Chasteau, Editions Fayard.

 

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