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5 juillet 2012 4 05 /07 /juillet /2012 12:10

 

Retrouvé aussi au MoMa ma chère Women de Willem De Kooning. Souvent, lorsque j'écris une pièce ou un récit, je pose sur ma table de travail la reproduction d'un de plusieurs tableaux. Tout au long de l'écriture des Pupilles du tigre, ma première pièce, cette Women fut pour beaucoup dans la construction du personnage de Brunelda, la cantatrice - un personnage qui débarquait aussi, bien entendu, de L'Amérique de Kafka : 

 

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5 juillet 2012 4 05 /07 /juillet /2012 12:09

 

Et, bien sûr, à New York, longues visites au MoMA (The Museum of Modern Art). Retrouvé mes chères Demoiselles d’Avignon :

 

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5 juillet 2012 4 05 /07 /juillet /2012 11:53

 

De New York, excursion à East Hampton, presque à la pointe de Long Island, pour visiter l’ancienne ferme où Jackson Pollock et Lee Krasner vécurent de 1945 à 1956, l’année de la mort de ce peintre magnifique. On peut y pénétrer dans la grange, transformée en atelier, où Pollock réalisa, à même le sol, la majeure partie de ses grands drippings. Immense émotion de se retrouver dans un tel lieu de création, où l’on voit encore le plancher – même restauré – sur lequel Pollock a travaillé et quelques restes du matériel qu’il a utilisé, ainsi que des objets familiers. Juste à côté, on visite la maison où le couple vécut dans des conditions précaires.  

 

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5 juillet 2012 4 05 /07 /juillet /2012 11:37

 

Bonheur, un peu plus tard, de retrouver à New York notre vieil ami le metteur en scène Moshe Yassur, grand spécialiste du théâtre yiddish et israélien et d’Ionesco. Belle conversation sur la fonction du théâtre et les rapports entre metteur en scène et auteur.

 

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Ceci, à propos de notre ami. Jeune metteur en scène en Israël, après avoir été à Paris l’assistant de Jean-Marie Serreau, il monta un jour d’Ionesco Jacques ou la soumission et fut littéralement fusillé par la critique théâtrale des quotidiens. Or, il advint que quelques jours plus tard Ionesco arriva en Israël et manifesta  le désir de voir ce spectacle, bien que ses hôtes s’efforcent de l’en dissuader. Entouré par ceux-ci qui faisaient discrètement la moue, il se présenta donc au théâtre où la pièce était montée par notre ami, assista à la représentation et déclara aussitôt après que c’était la meilleure mise en scène de Jacques ou la soumission qu’il avait vue. Le Maître avait parlé : dès le lendemain, certains des critiques qui avaient descendu le spectacle relatèrent dans leur journal respectif combien Ionesco avait apprécié la « très remarquable » mise en scène de Moshe Yassur…   

 

Il y a quelques années, dans Abraham et la femme adultère, récit dans lequel j'ai pris grand plaisir à fusionner à de la fiction quelques événements de mon histoire familiale en espérant qu’aucun chat, comme on dit, n'y retrouve ses jeunes, Moshe avait fait une courte apparition à la fin d’une séquence que certains de mes amis avaient tenue pour fictive. Qu'ils se détrompent. Autocitation un peu longue d’un extrait de cette histoire qui pour l'essentiel se passe en 1923 : nous sommes presque à la fin du récit ; les personnages respectivement surnommés par leurs amis Abraham (son vrai nom est Alphonse Beulemet) et la femme adultère (laquelle  en réalité s’appelle Marie-Madeleine Gréban de Saint-Germain) du fait de leur ressemblance avec ces figures bibliques représentées sur deux tableaux disposés côte à côte dans le salon de mes grands-parents, connaissent une beau mariage d’amour mais la jalousie d’Abraham provoque le divorce ; Abraham rencontre alors à l’hôtel Métropole de Bruxelles une milliardaire américaine excentrique du nom de Sarah Fox ; laquelle termine à ce moment le tour des capitales de l’Europe ; dans chacune de ces capitales, elle a réalisé le portrait d’un modèle masculin qui l’attirait particulièrement ; dès qu’elle aperçoit Abraham, elle décide, non seulement qu’il sera son portrait bruxellois mais aussi son prochain mari ; or, Sarah Fox est une femme à laquelle rien ni personne ne résiste :  

  

   Une semaine après leur rencontre et alors que le portrait d’Abraham réalisé par Sarah Fox était à peine sec, la milliardaire et son nouvel amant et futur mari embarquèrent à Rotterdam sur le Virginian, le grand paquebot transatlantique à bord duquel jouait, dans le salon des premières classes, le célèbre pianiste Danny Boodmann T.D. Lemon Novecento, celui-là même dont Alessandro Baricco a superbement vanté les mérites.  

   En quelques heures, Abraham avait pris sa décision. Oui, il suivrait Sarah en Amérique ; oui, il l’épouserait, dès que le divorce avec Marie-Madeleine serait prononcé et peu lui importait que ce prononcé fût à ses torts car il était clair que son départ, au vu de tous et de chacun, en compagnie de sa nouvelle bien-aimée pèserait lourd dans le jugement. Il contacta mon père pour que celui-ci devînt son avocat. Mais Charles Emond était un homme de convictions et de principes : fervent catholique, jamais il n’accepta, de toute sa vie professionnelle, de plaider une affaire de divorce. Abraham se tourna alors vers une autre connaissance : celle-ci s’occuperait de tout et le tiendrait au courant, là-bas, à New York, de l’évolution du procès. Puis il alla trouver Veuillot : l’agent de change se chargerait de la vente de tout son patrimoine, mobilier et immobilier, et lui en ferait parvenir le solde, via une banque américaine.   

   Mais quoi ! N’était-il donc pas conscient, cet homme devenu imprévisible, que s’embarquer ainsi dans un nouveau mariage, c’était aller également au-devant de nouvelles et terribles affres de jalousie ? Ne voyait-il pas que Sarah Fox avait un caractère autrement trempé que Marie-Madeleine et qu’à la première scène qu’il lui ferait, sa carrière de cinquième mari de la milliardaire prendrait aussitôt fin ? Et où était passée sa si récente et si ferme résolution de ne plus s’offrir que des amours passagères ? Comment croire, d’ailleurs, que lui qui n’avait franchi que deux fois les frontières de notre patrie bien-aimée pût décider sur un coup de tête d’une émigration sans retour ? Sa pratique de l’anglais n’était-elle pas d’une indigente pauvreté (celle qu’avait Sarah Fox du français étant pire encore, leurs conversations étaient pour le moins surprenantes) ? Et la connaissance qu’il avait de la société new-yorkaise n’était-elle pas nulle ? Quelques amis, dont mon grand-père, essayèrent de le raisonner mais ce fut peine perdue. Eh bien, se dirent-ils très prosaïquement, au moins aura-t-il tout l’argent qu’il désire et pourra-t-il s’offrir toutes les folies du monde. Qu’il en profite le temps qu’il pourra en profiter !

   Le bonhomme en profita longtemps. Quelques jours à peine après son arrivée à New York, Sarah Fox mourut subitement d’une rupture d’anévrisme. Un document qu’elle avait fait établir la veille par son notaire léguait toute sa fortune à Abraham. Quelques mois plus tard, on apprit qu’il avait quitté New York pour s’installer à l’autre bout du monde, en Nouvelle Zélande, où il avait acheté une île dans un cadre paradisiaque. Sans se soucier de ce qui se passait sur le reste de la planète, il y resta jusqu’à sa mort, qui survint peu après la seconde guerre mondiale.

   Il y a une dizaine d’années, j’ai fait avec Maja et nos deux enfants, Kristof et Suzanne, un long voyage aux Etats-Unis. Après être restés à New York, nous avons loué une voiture pour visiter les Etats environnants. Il y avait deux choses que nous voulions voir absolument : à Providence, dans l’Etat de Rhode Island, la maison natale de Howard Phillips Lovecraft, dont Kristof était un amateur inconditionnel ; au Musée des Beaux-Arts de Pittsburgh, en Pennsylvanie, la salle Sarah Fox.

   J’y suis entré le cœur battant. Retrouverais-je dans le portrait d’Abraham une fidèle réplique du personnage du tableau de mon enfance ? Et combien j’étais curieux de découvrir les vingt-et-un autres tableaux réalisés par la milliardaire dans les vingt-et-une autres capitales de l’Europe des années vingt ! Hélas, nous dûmes déchanter. Si Sarah Fox avait certainement été un personnage hors du commun, sa peinture, elle, était plus que médiocre, c’étaient de véritables croûtes. A cette triste constatation, il fallut en ajouter une autre : Sarah Fox s’était crue influencée par la technique du cubisme, un cubisme qu’elle avait utilisé de façon pathétiquement gauche et inintéressante. Le tableau n° 22, portant pour titre Alphonse BeulemetBrussels, montrait une vague silhouette désarticulée et striée de lignes verticales et horizontales, aux couleurs criardes et au mauvais goût absolu. Les vingt-et-un autres tableaux étaient à l’avenant.

   Ceci encore : ma fille, qui était sortie du musée un peu avant nous, fut brusquement interpellée : « Botticelli, what are you doing here ? » Prodigieux hasard, quand tu t’actives ! C’était notre ami Moshe Yassur, le metteur en scène new-yorkais, également de passage à Pittsburgh, et, quelques instants plus tard, nous devisions tous joyeusement. Botticelli ? Ah ! mon cher grand-père, toi qui, en septembre 1923, refusais d’admettre, avec d’autres convives, que telle ou telle jeune fille de vos connaissances pût ressembler à un personnage du peintre florentin, si tu avais vu ton arrière-petite-fille et la magnifique chevelure châtain clair lui tombant en cascade dans le dos, je veux croire que toi aussi, tu l’aurais appelée par ce surnom qu’utilise notre vieux pote américain chaque fois qu’il la revoit...

 

    Paul Emond, "Abraham et la femme adultère", dans L'homme aux lunettes blanches,

    Editions La Muette

 

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5 juillet 2012 4 05 /07 /juillet /2012 11:00

 

 Passé la plus grande parie de juin de l’autre côté de l’Atlantique, accompagnant Maja Polackova à Montréal, où elle a accroché une superbe exposition à la Maison de la culture Frontenac. Cette exposition est ouverte jusqu’au 25 août. Lecteurs montréalais ou vous qui voyagez de ce côté-là, n’hésitez pas à pousser la porte, œuvres nouvelles et passionnantes.

 

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30 juin 2012 6 30 /06 /juin /2012 17:37

Seigneur

 

Seigneur, ayez pitié des hommes d’aujourd’hui.

Ils ont déplacé les frontières de l’esprit

Il y a beaucoup de poètes, en ce moment, à Paris

Leur esprit est orné comme un arbre de Noël.

L’âme de l’homme flotte comme du liège

l’âme de l’homme brille comme du sel.

Seigneur, ayez pitié des hommes d’aujourd’hui.

Le bruit des voix a remplacé le sens des mots.

Le samovar bout dans l’isba du moujik.

Les jeunes ne vivront plus selon les vieilles lois

Ils peignent des formes neuves avec des couleurs fraîches

Ils étaient las d’attendre et si las d’espérer

Et de regarder la vie à travers un vitrail décoloré.

 

Publié en 1921, dans Le canari et la canari et la cerise, ce poème du jeune Paul Neuhuys – voir mon billet précédent – commence comme un écho au célèbre Pâques à New York de Blaise Cendrars, écrit une dizaine d’années plus tôt (« Seigneur, c'est aujourd'hui le jour de votre Nom, / J'ai lu dans un vieux livre la geste de votre Passion »). Mais ce n’est pas de la pauvreté des immigrés new-yorkais qu’il nous parle, comme le fait le beau poème de Cendrars, mais d’une jeunesse en quête d’un autre monde à construire, d’un élan nouveau. Ce texte de Neuhuys, très simple, avec, comme souvent chez lui, l’image incongrue qui nous emporte ailleurs – « Le samovar bout dans l’isba du moujik » – tout en restant dans la ligne thématique de l’effervescence évoquée, me paraît brusquement d’une étrange actualité, dans ce monde où les générations qui la précèdent ne laissent à la jeunesse qu’une place si difficile à prendre. Et où aussi, à l’évidence et de plus en plus (portables, iPhones, cacophonies en tout genre), « le bruit des voix a remplacé le sens des mots »…

 

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25 juin 2012 1 25 /06 /juin /2012 19:22

 

Encore un peu de poésie ? J’ai pour l’œuvre de Paul Neuhuys un penchant tout particulier. Ce poète anversois (1897-1984) fonda et dirigea aux beaux temps des avant-gardes la revue Ça Ira ! (20 numéros de 1920 à 1923), ainsi les éditions du même nom : 98 volumes – on y trouve le premier livre de Henri Michaux, Les rêves et la jambe ; d’autres auteurs belges comme notamment Marcel Lecomte, Paul Nougé, Michel de Ghelderode, Marcel Marien ou le merveilleux Guy Vaes (hélas, récemment disparu) ; ainsi que la vingtaine de recueils écrits par Neuhuys lui-même – jusqu’à L’agenda d’Agenor, le dernier livre qu’il publia nonagénaire, peu de temps avant sa mort. Des recueils tirés à peu d’exemplaires et introuvables en librairie depuis longtemps (ne laissez pas sur leur rayon ce que vous apercevrez encore chez les bouquinistes !)

 

En 1984, j’ai eu la chance de pouvoir composer de l’œuvre de Neuhuys une anthologie qui a paru sous le titre On a beau dire dans la collection de poche Espace Nord (gérée aujourd’hui par les éditions Impressions nouvelles), anthologie, quant à elle, toujours disponible. Ce fut l’occasion de plusieurs visites au poète dans sa belle maison de la banlieue d’Anvers. Bien que sa santé fût déclinante, il gardait un esprit des plus alertes et un humour des plus constants. Je garde un souvenir magnifique de son évocation de la vie littéraire et artistique anversoise des années vingt et notamment de la description colorée qu’il faisait de son ami le peintre Paul Joostens. Malicieux, primesautier, l’œil vif, le vieil homme que je rencontrais était comme un éternel adolescent. Du grand art d’être un grand poète sans se prendre au sérieux. Voyez ces quelques vers proposés comme art poétique, avec les deux dernières lignes qui fleurent bon l’autodérision :

 

ART POETIQUE

 

Cent fois, j’ai déposé mon crayon sur la table,

et cent fois remisé mon cochon à l’étable,

pour que passe en mes vers un souffle délectable.

O poète local, ô poète vocal,

On dira que tes jeux de style sont factices

que plaire en parole et d’amer en peinture

fut ta seule façon de goûter la nature,

Châteaux de cartes, Pont des Soupirs, Boîte à Malices,

Que le temps balaiera un si frêle édifice.

Mais l’art des vers est, comme l’amour, disparate.

C’est à vouloir viser trop haut qu’on se rate.

 

                        Paul Neuhuys, La fontaine de jouvence, 1936

 

« Châteaux de cartes, Pont des Soupirs, Boîte à Malices » : un des traits stylistiques remarquables de Paul Neuhuys est sans doute l’énumération. De la boîte à malice du langage, l’auteur retire les mots comme au hasard – l’œuvre de ce poète est née dans le cousinage du dadaïsme – pour le seul plaisir, dirait-on parfois, de la seule sonorité, et la suite du texte arrive comme par enchantement, avec parfois une teinte de mélancolie :

 

ECHAPPE BELLE

 

Accordéon, Cheptel, Hippocampe, Banquise,

O mots tirés en l’air comme des coups de feu

Chacun vient à son tour sur la terre conquise

      Renouveler du sort l’inépuisable jeu

 

    En vain te pares-tu d’un cœur artificiel

Dans le miroir d’argent nage une nuque blonde

   Rien ne peut déranger le système du ciel

  Et le clown désolé fait rire tout le monde

 

Fusez, rires d’enfants ; coulez, larmes de mère

 La jonque de l’amour chavire entre les fleurs

  Dieu regarde s’ouvrir les tombes éphémères

   Et naître des saisons l’éternelle fraîcheur

 

                        Paul Neuhuys, L’arbre de Noël, 1927

 

Plaisir aussi, d’utiliser les rimes riches, au point qu’on a le sentiment que ce sont elles qui guident à l’emporte-pièce le petit récit qui court dans le poème et lui donnent son côté joyeusement incontrôlé :

 

LE CLAVECIN INDISCRET

 

J’ai connu autrefois une fille qui s’appelait Paule

et qui appuyait doucement sa tête sur mon épaule.

 

Elle avait connu jadis un garçon qui s’appelait Roger

mais sur lequel je préférais ne pas l’interroger,

 

car il est bon parfois de laisser la tristesse

s’installer dans notre cœur comme une bonne hôtesse.

 

Elle aimait me fermer la bouche en disant combien j’avais tort

de ne jamais vouloir me ranger du côté des plus forts.

 

Un jour, je la vis en proie à une grande épouvante :

elle avait rêvé qu’on voulait l’enterrer vivante.

 

Alors je la pressai, contre mon cœur, à se donner…

sans égard pour son col de reps amidonné.

 

Et comprenant qu’elle voulait faire siennes,

les aspirations d’une âme musicienne,

 

ce soir-là nous restâmes dans notre coin

à déchiffrer les « Leçons des Ténèbres » de Couperin.

 

            Paul Neuhuys, La joueuse d’ocarina, 1947

 

Deux poèmes encore parmi ceux que je préfère. L’un du tout jeune poète, premier texte de son premier recueil vraiment significatif. Insouciance, joie, esprit d’enfance donnent le ton de toute l’œuvre qui va suivre :

 

ROND-POINT

 

Mon amie, je t’aime

Et nous irons en Mésopotamie

Broder sur ce thème.

 

Ne restons pas ici, la vue est trop bornée.

Allons vers les contrées lumineuses,

Nous chasserons le jabiru dans les palétuviers,

Nous écouterons la musique verte des fleuves.

Je te conduirai sur une montagne taillée à pic ;

De là, tous les détails se perdront dans l’ensemble

Tu donneras tes lèvres rouges au soleil d’or,

Et nous redescendrons en courant.

 

Dites oui

Et nous danserons des danses inédites

Au son d’un orchestre inouï.

 

Nous visiterons les musées ;

Nous présenterons des condoléances au gardien ;

Nous irons dans les magasins de nouveauté,

Acheter des rubans de soie et des pantoufles de couleur.

Au jardin zoologique proche

Nous jetterons des noisettes dans la cage du mandrill

Et en revenant par les petites rues désertes

Nous tirerons aux sonnettes des maisons.

 

Je chanterai : ma mie, ô gué…

Tu m’appelleras : vaurien, artiste,

Et quand nous serons fatigués d’être gais

Nous serons contents d’être tristes.

 

            Paul Neuhuys, Le canari et la cerise, 1921

 

Et l’autre, extrait de son avant dernier livre au beau nom d’Octavie (oh ! que ta vie…), publié par Neuhuys alors que, comme disent les Suisses, il avait octante ans. Poème en forme de comptine, comme souvent chez lui. Beau regard d’un vieil homme sur le bout de vie qui lui reste :

 

ARRIERE-SAISON

 

Connais-tu la fille

la fille des quais

aux cheveux jonquille

au cœur détraqué ?

 

Le bonheur ça file

comme l’oiseau bleu

Ce n’est pas facile

d’avoir ce qu’on veut

 

Faut bien qu’on se marre

sans espoir de rien

larguons les amarres

sur l’été indien

 

            Paul Neuhuys, Octavie, 1977

 

(On peut consulter sur le net le blog de la « Fondation Ça Ira ! » caira.over-blog.com qui, depuis de nombreuses années perpétue la mémoire de Paul Neuhuys, de son œuvre et du milieu littéraire et artistique qui était le sien.) 

 

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18 juin 2012 1 18 /06 /juin /2012 05:43

 

Dans l’œuvre de Du Fu (712-770), un des maîtres de la poésie chinoise classique, contemporain et ami de Li Po (voir mon billet du 5 juin), je trouve ce court texte qui pourrait inaugurer une longue série de citations sur le rêve si récurrent, dans toute l’histoire de la littérature et de l’art, d’une fusion du réel avec sa parfaite reproduction. Comme si l’objet représenté se faisait alors aussi vivant que l’objet vivant. Stéréotype ancestral mais, quand il est écrit avec la précision des mots qu’utilise ici le poète ancien, la vision qu’il suscite est d’une inquiétante étrangeté :  

 

LE FAUCON PEINT

 

Un vent glacé s’élève de la soie peinte

ce faucon bleu est vraiment impressionnant !

dressé, il est tendu vers le lièvre rusé

il regarde de côté, comme un Barbare inquiet

la chaîne brillante, on pourrait la détacher

le perchoir est si près qu’on pourrait l’appeler

quand s’abattra-t-il sur les passereaux

éparpillant leurs plumes et leur sang sur la plaine ?

 

            Du Fu, Il y a un homme errant, traduit du chinois

Par Georgette Jaeger Collection Orphée, La Différence

 

Dans ma toute première pièce de théâtre, il y a, parmi les personnages, un peintre animalier du nom de Tefler. C’est un peintre très réputé mais il n’est pas satisfait de son art. Ce qu’il cherche à expliquer à Telman, le metteur en scène, lequel l’a persuadé de participer au spectacle invraisemblable qu’il veut réaliser :

 

On a dit que j'étais le meilleur peintre animalier du monde. 

Et pourtant, je n'ai jamais été capable, jusqu'à ce moment précis, de reproduire un animal avec exactitude. 

De reproduire tous ses détails, de les reproduire avec une précision parfaite.

Les proportions, les intensités, les jeux de coloris.

J'avais beau travailler, j'avais beau m'acharner, toujours je déformais, toujours je trichais.

Et on m'applaudissait, on louait mon style !

On en a assez parlé, du fameux style Tefler !

Moi, je me pavanais, je jouissais sans vergogne des honneurs qui m'étaient rendus.

Mais, en moi-même, Telman, je me traitais d'imposteur. 

Ce style Tefler, comme je désirais secrètement le voir disparaître de mes tableaux !

Comme je rêvais d'en libérer mes doigts à tout jamais !

Etre capable de restituer ce que je voyais, sans cette abominable déformation qui me faisait applaudir partout où j'exposais !

Tant de vaines tentatives...

 

                        Paul Emond, Les pupilles du tigre, Editions Didascalies

Il existe également de cette pièce une nouvelle version inédite

 

Un jour, Tefler a aperçu un corps humain déchiqueté par le tigre, le tigre même qu’attend le petit groupe rassemblé par le metteur en scène et qui doit être la vedette du spectacle. Après cet événement, la seule obsession du peintre a été de parvenir à reproduire le fauve de façon parfaite, à en faire figurer sur la toile la réplique totalement exacte :

 

Et puis, ce long voyage, une nuit, et brusquement, dans la blancheur de l'aube, ce corps !

Cette monstruosité !

Depuis, je n'ai plus voulu peindre que le tigre. 

L'objectivité à laquelle j'aspirais tant, c'est pour lui que je la trouverais. 

Pour lui seulement. 

La perfection du fauve au moment où il saute, vous comprenez !

Au moment où sa proie n'est pas encore lacérée par ses griffes...

Je me suis acharné au travail, sans le moindre répit.

Jour et nuit, comme un dément, j'ai recommencé et recommencé encore.

Trouver la formule qui me conduise à la plus totale objectivité !

Ma seule raison de vivre, une concentration de tous les instants !

Mais l'échec, toujours l'échec.

J'ai persévéré, pourtant. 

 

Mais alors que Tefler n’espère plus pouvoir réaliser son chef-d’œuvre qu’au moment même où entrera le tigre que tous attendent (tous seront mis à mort l’un après l’autre et c’est de cette scène ultime et terrible de leur existence que Telman a justement décidé de faire un spectacle, le plus beau, le plus fou, le plus parfait qui, selon lui, aura jamais été représenté – je reconnais qu’il fallait l’esprit complètement barjo d’un Paul Emond écrivant sa première pièce pour imaginer un tel scénario), alors que Tefler ne compte plus que sur l’émotion que suscitera en lui la vue du fauve pour être capable de le peindre en toute exactitude, voilà que le miracle se produit bien avant l’arrivée de cet instant suprême. Ironie : c’est le hasard, le simple hasard qui déclenche la perfection du geste artistique…  

 

Il me restait cet espoir, Telman, cet espoir fantastique et fou, qu'à l'entrée du tigre, au moment du grand face à face, je réaliserais le chef-d'œuvre.

Mais quel froid terrible ! quelle fatigue !

Et alors qu'à bout de force, je ne travaillais plus que machinalement, soudain, j'y suis !

Avant même que le tigre ne soit entré !

Par hasard, parce que jamais de façon volontaire je n'aurais tracé un jeu de courbes de cette manière.

J'y suis !

Mais regardez donc !

Regardez mieux !

 

Explosion de joie du peintre. Il a réalisé son grand-œuvre. Comme le faucon bleu de Du Fu était, dans la tapisserie, aussi vivant qu’un faucon vivant, le tigre de Tefler vit sur sa toile :

 

Cette fois, ça y est !

C'est lui !

Il n'y a aucun doute c'est lui, c'est tout à fait lui !

Le tigre !

A cause de la fatigue, j'ai tracé quelques courbes presque distraitement et c'est lui !

(…)

J'ai vu soudain que le mouvement exact y était.

J'ai peint le reste d'une traite, comme dans un rêve, comme par enchantement.

Regardez !

Regarde tous !

J'ai trouvé la formule !

Comme si le tigre avait brusquement surgi au milieu de ma toile.

Le voilà, né de mes couleurs.

Examinez ces courbes, Telman.

Regardez cette intensité : du plus, vif au plus délicat.

Et les flammes jaunes et noires de sa robe, des éclairs qui jailliraient d'un nuage blanc.

Et ces deux taches brûlantes, son regard noble et furieux.

Son regard ! 

J'ai enfin réalisé le portrait exact du tigre. 

Moi, Tefler, j'ai capturé le tigre.

 

(Hélas ! Pauvre Tefler ! La haine que lui voue un des autres protagonistes de la pièce sera la cause de la destruction de son tableau…)

 

La perfection de l’art ! Je repense aux célèbres paroles d’Hokusaï, le merveilleux peintre japonais. J’aime beaucoup la version qu’en donne la romancière Caroline Lamarche dans ses Lettres du pays froid (Gallimard) :

 

Dès l’âge de six ans, j’ai commencé à dessiner toutes sortes de choses. A cinquante ans, j’avais déjà beaucoup dessiné, mais rien de ce que j’ai fait avant ma soixante-dixième année ne mérite vraiment qu’on en parle. C’est à soixante-treize ans que j’ai commencé à comprendre la véritable forme des animaux, des insectes et des poissons et la nature des plantes et des arbres. En conséquence, à quatre-vingt-six ans, j’aurai fait de plus en plus de progrès et, à quatre-vingt-dix ans, j’aurai pénétré plus avant dans l’essence de l’art. A cent ans, j’aurai définitivement atteint un niveau merveilleux, et, à cent dix ans, chaque point et chaque ligne de mes dessins aura sa vie propre. Je voudrais demander à ceux qui me survivront de constater que je n’ai pas parlé sans raison.

 

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15 juin 2012 5 15 /06 /juin /2012 20:21

 

Encore un peu de poésie chinoise ? Voici cette fois un petit choix de sagesse taoïste. Images fulgurantes, éveil absolu, fusion avec le paysage, quintessence du monde en quelques mots. « Foin du savoir et de l’étude », dit Si K’Ang (223-262), « mon esprit, vagabond du silence ! »

 

Promenade au mont de la Paix suprême

 

Le ciel s’écartèle au péril des roches ;

Le soleil se déchire au vertige des arbres.

Dans l’ombre des ravins meurt l’éclat du printemps ;

Sur la glace des pics vit la neige d’été.

 

            Poème de K’ong Tche-Kouei (447-501) dans La montagne vide,  Anthologie

de la poésie chinoise III°-XI° siècle, traduction de P. Carré et Z. Bianu.

(Idem pour les textes qui suivent)

 

 

Vent

 

Au murmure du paysage naît une fraîcheur

Qui lave les bois de ma vallée :

Galop des fumées par la porte du ravin,

Spirales de brume après les piliers des cimes.

 

Elle va libre et sans traces

Comme le mouvement de la vie.

Chute du soleil, paix du paysage –

La voix des pins s’éveille.

 

            Poème de Wang Po (647-675)

 

 

Une nuit sur le fleuve à Kien-tö

 

Près de l’ilot de brume notre bateau s’arrête,

Au couchant qui ravive toute mélancolie.

Par cette immensité, le ciel verse sous les arbres.

Sur le fleuve pur, la lune rejoint l’homme.

 

Poème de Mong Hao-Jan (689-740)

 

 

Le jardin des magnolias

 

Sur les monts en automne au jour qui se replie

Une ligne d’oiseaux se déplie.

Surgit l’éclair d’un vert vif

Où les brumes du soir ne peuvent s’abriter.

 

            Poème de Wang Wei (701-761)

 

Et celui-ci, à mes yeux peut-être le plus beau, le plus intense :

 

Voie

 

Reflets de la lune en mille lacs.

Mille miroirs pour la même lune.

Le corps absolu de tout éveil m’inonde –

Je suis le réel.

 

            Poème de Hiuan-Kiue de Yong-Kia (665-713)

 

« Je suis le réel », dit le poète ancien. A quoi fera écho, douze siècles plus tard et pour ouvrir son Gardeur de troupeaux, Alberto Caeiro, celui de ses hétéronymes dont Pesso avait fait son maître :

 

Je suis un gardeur de troupeaux.
Le troupeau, ce sont mes pensées
Et mes pensées sont toutes sensations.
Je pense avec les yeux et avec les oreilles
Et avec les mains et les pieds
Et avec le nez et la bouche.

Penser une fleur c’est la voir et la respirer
Et manger un fruit c’est en savoir le sens.

C’est pourquoi lorsque par un jour de chaleur
Je me sens triste d’en jouir à ce point,
Et que je m’étends de tout mon long dans l’herbe,
Et que je ferme mes yeux brûlants,
Je sens mon corps entier étendu dans la réalité,
Je connais la vérité et suis heureux.

 

            Fernando Pessoa, Œuvres poétiques, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade

            Traduction de Patrick Quillier

 

 

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5 juin 2012 2 05 /06 /juin /2012 00:06

 

Fringale, ces derniers jours, de poésie chinoise classique. J’ai sorti de ma bibliothèque les quelques volumes que j’en possède. Souvenir de Paul Willems, mon vieux maître et ami, le merveilleux écrivain qui en parlait si bien et si simplement. La poésie chinoise fut une des grandes découvertes de sa vie :

 

La poésie chinoise est toujours concrète et toujours très courte. Ce sont quelques notations qui se juxtaposent sans lien formel, une sorte de contact avec l’instant d’une intensité incroyable. Dans leur poésie, les Chinois parviennent à rassembler toute leur force d’attention pour saisir le moment dans ce qu’il a d’éternel. Et cette poésie reste éternelle précisément parce qu’elle saisit avec tant de force la chose qui arrive au moment même où elle arrive. Ce n’est jamais une démonstration, ce n’est jamais un mouvement de pensée.

 

            Le monde de Paul Willems, Labor, collection Archives du futur

 

Révérence à Li Po, ce grand poète du huitième siècle que Paul Willems aimait particulièrement. Ainsi ce poème, parmi mes préférés, et d’abord dans la traduction de Tch’en Yen-hia et Dieny que propose, toujours indispensable et toujours disponible (vite, procurez-la-vous, si vous ne l’avez pas !), l’Anthologie de la poésie chinoise classique publiée en 1962 par Paul Demiéville – un livre tant lu et relu par Willems que son exemplaire tombait en lambeaux :

 

LIBATION SOLITAIRE AU CLAIR DE LUNE

 

            Parmi les fleurs un pot de vin :

               Je bois tout seul sans un ami.

            Levant ma coupe, je convie le clair de lune ;

               Voici mon ombre devant moi : nous sommes trois.

            La lune, hélas, ne sait pas boire ;

               Et l’ombre en vain me suit.

            Compagnes d’un instant, ô vous, la lune et l’ombre !

               Par de joyeux ébats, faisons fête au printemps !

            Quand je chante, la lune indolente musarde ;

               Quand je danse, mon ombre égarée se déforme.

            Tant que nous veillerons, ensemble égayons-nous ;

   Et, l’ivresse venue, que chacun s’en retourne.

Que dure à tout jamais notre liaison sans âme :

   Retrouvons-nous sur la lointaine Voie Lactée !

 

            Paul Demiéville, Anthologie de la poésie chinoise classique

            Collection Poésie/Gallimard

 

Ce poème est un des poèmes de Li Po les plus traduits. J’en trouve, dans les volumes que je possède, quatre autres traductions. Je vous les transcris. (« Le chinois classique, dit l’auteur d’un site que je consulte parfois – http://www.paris-beijing.fr/ – est une langue subtile et ambiguë, qui permet de multiples traductions. (…) La poésie chinoise est comme un dessin dans les nuages... » )

 

D’abord celle-ci, un peu plus sobre et tout aussi ancienne (mais cette anthologie est plus difficile à trouver que la précédente) :

 

BUVANT SEUL SOUS LA LUNE

 

            Parmi les fleurs un flacon de vin.

            Je bois seul sans compagnon

            Levant ma coupe j’invite la lune,

Avec mon ombre nous voici trois.

            Bien que la lune ne sache pas boire

            Et que mon ombre ne sache que me suivre,

J’en fais mes compagnons d’un instant ;

Pour atteindre la joie il faut saisir le printemps.

Je chante, la lune se promène,

Je danse, mon ombre titube.

Avant l’ivresse nous nous réjouissons ensemble,

Quand je suis gris, nous nous séparons.

Ainsi je me lie à ces amis insensibles

Quand la lune m’attend dans le ciel.

 

            La poésie chinoise, anthologie traduite et présentée

 par Patricia Guillermaz, Editions Pierre Seghers 1957

 

Puis, cette autre :

 

IVRESSE SOLITAIRE AU CLAIR DE LUNE

 

            Une cruche de vin parmi les fleurs,

            Je bois seul sans compagnon     

Je lève ma coupe pour inviter la lune,

Avec mon ombre nous voici trois.

Or la lune ne sait pas boire,

Et l’ombre inutilement me suit.

Lune, ombre, compagnes d’un instant,

Joyeusement célébrons le printemps !

Je chante et la lune vacille,

Je danse et l’ombre s’affole.

Tant que nous sommes éveillés, réjouissons-nous !

L’ivresse venue, nous nous disperserons.

Puissent nos jeux insouciants durer à jamais !

Un jour, nous nous retrouverons sur la voie lactée.

 

            Li Bai (c’est une autre transcription française du nom de Li Po),

            Sur notre terre exilé, traduction de Dominique Hoizey, Coll. Orphée,

            La Différence, 1990.

 

Et celle-ci encore :

 

            Parmi les fleurs,

               une cruche de vin

            attend de bons copains

               et je suis seul.

            Levant ma coupe

               je convie la lune,

            avec mon ombre devant moi

               nous sommes trois.

            Bien que la lune

               ne sache pas boire,

            et que mon ombre

               en vain me suive,

            je me réjouis

               de fêter le printemps

            en cette compagnie d’un instant.

            Je chante

               et la lune zigzague,

            je danse et mon ombre titubante

               me tend les bras.

            L’esprit clair,

               que la fête batte son plein !

            Quand l’ivresse vient,

               que chacun aille son chemin !

            Liés à jamais,

                mes compagnons sans passion,

            sur la Voie lactée

               l’un l’autre

               nous nous attendrons.

 

                        Ferdinand Stoces, Le ciel pour couverture,

le terre pour oreiller.bvLa vie et l’œuvre de Li Po.

Picquier poche, 2006.

 

Ce dernier ouvrage, tout en comprenant de nombreux poèmes de Li Po, est une biographie de celui-ci, juste assez détaillée et parfaitement claire pour le lecteur occidental. Elle aurait passionné Paul Willems. Je l’ai lue avec grand plaisir et, bien évidemment, vous la recommande.

 

Allez, une dernière traduction pour la route. Sa charge poétique n’est certainement pas la moindre :

 

EN BUVANT SEUL SOUS LA LUNE

 

            Un pichet de vin au milieu des fleurs :

            Je suis seul à boire sans compagnon.

            Ma coupe levée, je convie la lune :

            Voici mon ombre, et nous sommes trois !

 

            La lune, hélas ! ne sait pas boire,

            Et mon ombre me suit sans comprendre.

            Amies d’un instant, lune et ombre,

            Débordons de printemps !

 

            La lune vacille à mon chant :

            A ma danse, l’ombre s’ébat.

            Dans la joie, nous veillons ensemble :

            Ivres, chacun s’en retourne.

 

            Amies inanimées de toujours

            Au Fleuve des Nues, prenons rendez-vous !

 

                        La montagne vide, Anthologie de la poésie chinoise III°-XI° siècle

                        Traduite et présentée par P. Carré et Z. Bianu, Albin Michel

                        Collection Spiritualités vivantes.

 

Ami lecteur, ce soir ou cette nuit, si le ciel est dégagé, munis-toi d’une ou deux bonnes bouteilles de vin et sors dans ton jardin, dans les bois ou dans la campagne. Porte un toast à la lune, regarde ton ombre avec amitié et ne te prive pas de la saveur du vin. Bientôt, à ton tour, tu me mettras à danser, tes pas se feront de plus en plus vifs et il ne te faudra pas attendre bien longtemps pour que la lune et ton ombre te suivent en tes cabrioles. Alors, sois en persuadé, le ciel s’entrouvrira et furtivement tu verras passer, « ses cheveux noirs en deux toupets ressemblant aux nuages », le grand Li Po lui-même qui te sourira. Comment ne pas croire, en effet, que ce merveilleux poète s’est transformé en l’un de ces immortels que révérait la tradition taoïste, ces immortels qui, devenus presque transparents, vivent dans les nuées ou au sommet des montagnes ? « Ceux qui ont les pupilles carrées ont plus de huit cents ans », écrit Ferdinand Stoces dans sa biographie. Peut-être, si le clair de lune est assez lumineux, pourras-tu même vérifier ce détail ?

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