Lundi 27 septembre 2010
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Comment gérer le quotidien, faire coïncider son éparpillement inévitable avec la concentration nécessaire à l’écriture ou à tout travail artistique ? J’aime beaucoup la façon
dont Henry James, au début du Menteur, conçoit la réponse à cette préoccupation pour Oliver Lyon, un peintre invité à séjourner quelque temps dans un manoir où est
rassemblée toute une petite société oisive et bruyante :
« A Stayes on ne connaissait pas le calme. Mais cela, notre artiste l'ignorait. Quand son travail l'absorbait, il était dans cet état particulier – le
plus heureux que pût connaître un artiste – où les choses en général participent au développement de l'idée, s'accordent avec elle, l'aident à progresser
et la justifient, de sorte que l'on a comme l'impression que rien au monde ne pourrait vous arriver, même sous la forme de désastre ou de souffrance, qui n'accroisse la valeur du sujet
traité. » (Coll. 10/18 n° 2312, traduction Humberto de Oliveira).
Heureux, qui comme cet Oliver Lyon, trouve de la sorte à maintenir à travers tout un rapport continu à l’œuvre en cours ! Me revient, à l’inverse, l’énervement de Kafka dans
son Journal :
« Et je veux écrire, avec un tremblement perpétuel sur le front. Je suis assis dans ma chambre, c’est-à-dire au quartier général du bruit de tout l’appartement. J’entends
claquer toutes les portes, grâce à quoi seuls les pas des gens qui courent entre deux portes me sont épargnés, j’entends même le bruit du fourneau dont on ferme la porte dans la cuisine. Mon père
enfonce les portes de ma chambre et passe, vêtu d’une robe de chambre qui traîne sur ses talons, on gratte dans les cendres du poêle dans la chambre d’à côté, Valli demande à tout hasard, criant
à travers l’antichambre comme dans une rue de Paris, si le chapeau de mon père a été bien brossé, un chut ! qui veut se faire mon allié soulève les cris d’une voix en train de répondre. La
porte de l’appartement est déclenchée et fait un bruit qui semble sortir d’une gorge enrhumée, puis elle s’ouvre un peu plus en produisant une note brève comme celle d’une voix de femme et se
ferme sur une secousse sourde et virile qui est du plus brutal effet pour l’oreille. Mon père est parti, maintenant commence un bruit plus fin, plus dispersé, plus désespérant encore et dirigé
par la voix des deux canaris. Je me suis déjà demandé, mais cela me revient en entendant les canaris, si je ne devrais pas entrebâiller la porte, ramper comme un serpent dans la chambre d’à côté
et, une fois là, supplier mes sœurs et leur bonne de se tenir tranquilles. » (Grasset, p. 122, traduction Marthe Robert)
Comment faire alors pour écrire tranquillement ? Quitter cette vie bruyante et sans intérêt, ne plus accepter la présence à ses côtés de qui que ce soit quand on travaille
(et surtout pas, la présence « de l’être aimé » ! écrit Kafka à Felice, la fiancée berlinoise qu’il n’épousera jamais), et pour pouvoir descendre au plus profond de soi-même, aller
s’installer au plus profond d’une cave, à l’écart du monde. Ainsi se projette-t-il en « habitant de la cave » (on imagine la tête de Felice en lisant ce passage magnifique de cette
lettre du 14 janvier 1913…) :
"Tu m'as écrit un jour que tu voudrais être assise auprès de moi tandis que je travaille ; figure-toi, dans ces conditions je ne pourrais pas travailler
(même autrement je ne peux déjà pas beaucoup), mais là alors je ne pourrais plus du tout travailler. Car écrire signifie s'ouvrir jusqu'à la démesure ; l'effusion du cœur et le don de soi le plus
extrêmes par quoi un être croit déjà se perdre dans ses rapport avec les autres êtres, et devant lesquels par conséquent il reculera toujours tant qu'il sera conscient - car chacun veut vivre
aussi longtemps qu'il est vivant -, cette effusion et ce don de soi sont pour la littérature bien loin d'être suffisants. Ce qui passe de cette couche superficielle dans l'écriture - quand il n'y
a pas moyen de faire autrement et que les sources profondes sont muettes -, cela est nul et s'effondrera à l'instant même où un sentiment plus vrai vient ébranler ce sol supérieur. C'est pourquoi
on n'est jamais assez seul lorsqu'on écrit, c'est pourquoi lorsqu'on écrit il n'y a jamais assez de silence autour de vous, la nuit est encore trop peu la nuit. C'est pourquoi on ne dispose
jamais d'assez de temps, car les chemins sont longs, on s'égare facilement, quelquefois même on prend peur, et même sans contrainte ni tentation on a déjà envie de rebrousser chemin (une envie
qui se paie toujours très cher plus tard), combien plus encore si la plus chère des bouches vous donnait inopinément un baiser ! J'ai souvent pensé que la meilleure façon de vivre pour moi serait
de m'installer avec une lampe et ce qu'il faut pour écrire au cœur d'une vaste cave isolée. On m'apporterait mes repas, et on les déposerait toujours très loin de ma place, derrière la porte la
plus extérieure de la cave. Aller chercher mon repas en robe de chambre en passant sous toutes les voûtes serait mon unique promenade. Puis je retournerais à ma table, je mangerais avec ferveur
et je me remettrais aussitôt à travailler. Que n'écrirais-je pas alors ! De quelles profondeurs ne saurais-je pas le tirer ! Sans effort ! Car la concentration extrême ne connaît pas l'effort.
Sauf que je ne pourrais peut-être pas le faire longtemps, et qu'au premier échec, peut-être inévitable même dans de pareilles conditions, je serais contraint de me réfugier dans un accès
grandiose de folie. » (Lettres à Felice, Gallimard, traduction Marthe Robert)
Kafka se dit-il qu’il y a tout de même été un peu fort ? Il ajoute en tout cas : « Qu'en dis-tu, chérie ? Ne te dérobe pas à l'habitant de
la cave ! » (Oui, on imagine vraiment la tête de Felice, dont il semble bien, pour le dire comme certains le diraient aujourd’hui, que la littérature « n’était pas vraiment son
truc »…)