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Dimanche 7 avril 2013 7 07 /04 /Avr /2013 11:43

 

Prix Nobel de littérature 1981, écrivain de langue allemande, même s’il était d’origine bulgare et citoyen britannique, issu d’une famille juive séfarade, ayant résidé successivement à Roustchouk (Bulgarie - aujourd'hui Roussé, comme me le rappelle une amie bulgare), Manchester, Vienne, Berlin, Londres, Zurich, auteur notamment de Masse et Puissance, essai percutant sur la foule et le pouvoir, Elias Canetti (1906-1994) est un des plus grands écrivains du XX° siècle. Si peu connu, si peu lu, pourtant, dans le domaine francophone…

 

Il y a peu de temps, j’ai évoqué ici la découverte subite et passionnée que fit de Cézanne le grand peintre mexicain Diego Rivera. En voici une autre, tout aussi impressionnante, celle que fit Canetti de Georg Büchner (1813-1837), le météore de génie – mort à 24 ans ! – dont l’œuvre dramatique est un des premiers phares (sinon le premier) du théâtre moderne.

 

Nous sommes en 1931. Canetti a 25 ans et est à Vienne. Depuis plusieurs années, il est intimement lié à celle qu’il épousera en 1934, Venetiana (Veza) Taubner, de neuf ans son aînée et dont l’influence sur sa formation littéraire et artistique a été considérable. Le passage qui suit est extrait du second tome d’Histoire d’une vie, la passionnante autobiographie de l’écrivain ; celui-ci vient de terminer son roman Autodafé, doute fortement de la valeur de son manuscrit et est en pleine crise :

 

   Une nuit, en un instant de désespoir extrême – j’étais sûr de ne plus jamais rien écrire, de ne plus jamais rien lire –, je pris le volume jaune et l'ouvris au hasard et tombai sur une scène de Wozzeck (selon l'orthographe d’alors), celle plus précisément où le Docteur s'adresse à lui. Ce fut comme si la foudre m'avait frappé, je dévorai cette scène puis toutes les autres du fragment, je lus et relus ce fragment tout entier je ne sais combien de fois, mais elles furent assurément nombreuses, car je passai toute cette nuit-là sur ce volume jaune à lire et à ne rien lire d'autre que Wozzeck lu et relu du début à la fin, et finis par me trouver dans un tel état d'excitation qu'avant six heures du matin je quittai l’immeuble et descendis vers le métro. Là, je pris la première rame en direction du centre, m'élançai vers la Ferdinandstrasse et réveillai Veza.

    (…)

    Connaissait-elle Wozzeck ? Evidemment qu'elle le connaissait. Qui ne connaissait pas Wozzeck ? (…) Il y avait un certain dédain dans le ton de sa réponse : j'en fus offensé pour Büchner.

   « Et tu t'en moques ? » L'agressivité de ma question lui fit comprendre subitement son erreur.

   « Qui ? Moi ? Me moquer de Wozzeck ! Je tiens ça pour le plus grand chef-d'œuvre de la littérature dramatique allemande. »

   Je n'en crus mes oreilles et dis n'importe quoi : « Mais ce n'est qu'un fragment ! »

   — Fragment ! Fragment ! Tu appelles ça un fragment ? Même sous sa forme inachevée, c'est toujours meilleur que les meilleures des autres pièces. On en aimerait beaucoup d'autres de fragments pareils !

   — Tu ne m'en as jamais soufflé mot. Il y a longtemps que tu connais Büchner ?

   — Plus longtemps que toi. Je l'ai lu toute jeune. En même temps que je découvrais les journaux intimes de Hebbel et de Lichtenberg.

   — Et tu ne m'as pas parlé de lui ! Alors que tu m'as si souvent montré des passages de Hebbel et de Lichtenberg. Jamais tu n'as parlé de Wozzeck. Mais pourquoi ? Pourquoi ?

   — Je l'ai même caché. Tu aurais eu bien du mal à trouver le volume de Büchner chez moi.

   — Je l'ai lu toute la nuit. Lu et relu Wozzeck. Je n'arrivais pas à croire qu'il puisse exister une chose pareille. Et je ne le crois toujours pas. Je t'ai rejointe pour te couvrir de honte. D'abord, j'ai pensé que tu ne le connaissais pas. Mais tout de suite ça m'a paru impossible. A quoi bon tout ton amour de la littérature si tu ne connaissais pas ça ? Mais tu le connais. Et tu me l’as caché ! Voilà six ans que nous parlons de toutes les belles choses. Tu n'as pas nommé une fois Büchner devant moi. Et maintenant, j'apprends que tu m'as caché ce volume. C'est impossible. Je connais chaque recoin de ta chambre. Donne-moi la preuve ! Montre-moi ce volume ! Où l'as-tu caché ? C'est un grand volume jaune : comment pourrait-on le cacher ?

   — Il n'est ni grand ni jaune. C'est une édition sur papier bible. Maintenant tu vas le voir de tes propres yeux. »

   Elle ouvrit l'armoire qui contenait ses livres préférés. Je me rappelai l'instant où elle me l'avait montrée la première fois. J'en connaissais l'intérieur comme ma poche. Le Büchner caché là-dedans ? Elle sortit quelques volumes de Victor Hugo. Derrière eux, aplati contre le fond de l'armoire, je découvris le petit Büchner de l'Insel Verlag. Elle me tendit le volume, je souffris de le voir réduit à ce format. Je gardais la vision des grands caractères de la nuit précédente, et ne voulais plus le voir autrement que dans cette grandeur.

   « M'as-tu caché d'autres livres encore ?

   — Non, c'est le seul. Je savais que tu ne sortirais jamais les Victor Hugo, tu refuses de le lire, Büchner pouvait dormir tranquille à leur abri. Du reste il a traduit deux pièces de Hugo. »

   Elle m'en apporta la preuve, cela m'agaça, je lui rendis le volume.

   « Mais pourquoi? Pourquoi me l'as-tu caché ?

   — Sois heureux de ne pas l'avoir connu plus tôt. Sinon comment crois-tu que tu aurais encore pu écrire toi-même ? C'est le plus moderne de tous les écrivains. Il pourrait être d'aujourd'hui, à part que personne n'est comme lui. On ne peut pas le prendre pour modèle. On ne peut que mourir de honte et se dire : « A quoi bon écrire encore ? » On ne peut plus que la boucler. Je ne voulais pas que tu la boucles. Je crois en toi.

   — Malgré Büchner ?

   —- Laissons ça pour le moment. Il faut qu'il y ait des choses inégalables. Mais l’inégalable ne doit pas nous écraser. A présent que tu as fini ton roman, il te reste encore autre chose à lire. Il a laissé un autre fragment, un récit : Lenz. Tiens, lis ! »

   Je m’assis et lus sans ajouter un mot le plus merveilleux des morceaux de prose. Après la nuit deWozzeck, la matinée de Lenz, et pas une minute de sommeil entre les deux.

 

            Elias Canetti, Jeux de regard. Histoire d’une vie 1931-1937,

Traduit de l’allemand par Walter Weideli, Editions Albin Michel

 

Ami lecteur, connais-tu Woyzeck et Lenz ? Si oui, sans doute as-tu, toi aussi, ressenti le même enthousiasme pour ces deux textes superbes. Si non, prends tes jambes à ton cou, cours, cours à ta librairie ou ta bibliothèque de prêt !

 

Allez, pour le plaisir, juste encore les premières lignes de Lenz – je reviendrai une autre fois sur ce récit et sur la pièce Woyzeck :

 

   Le 20 janvier, Lenz partit dans la montagne. Sommets et hauts plateaux sous la neige, pentes de pierres grises tombant vers les vallées, étendues vertes, rochers et sapins.

   Il faisait un froid humide, l’eau ruisselait des rochers, sautait sur le chemin. Les branches des sapins pendaient lourdement dans l’air saturé d'eau. Des nuages gris passaient dans le ciel, mais tout était si opaque, — et puis le brouillard montait, accrochant aux buissons sa lourde humidité, si paresseux, si gauche.

   Il poursuivait sa route avec indifférence, peu lui importait le chemin, tantôt montant, tantôt descendant. Il n’éprouvait pas de fatigue, mais seulement il lui était désagréable parfois de ne pas pouvoir marcher sur la tête.

   Au début, il se sentait oppressé, lorsque les pierres se mettaient à rouler, lorsque la forêt grise s’agitait à ses pieds et que le brouillard tantôt engloutissait toutes les formes, tantôt découvrait à demi ces membres gigantesques ; il se sentait le cœur serré, il cherchait quelque chose comme des rêves perdus mais il ne trouvait rien. Tout lui paraissait si petit, si proche, si mouillé, il aurait aimé mettre la terre derrière le poêle, il ne comprenait pas comment il lui fallait tant de temps pour dévaler une pente et atteindre un point éloigné ; il pensait devoir tout enjamber en quelques pas. Parfois seulement, lorsque la tourmente rejetait les nuages dans les vallées et que leur vapeur remontait le long de la forêt ; lorsque dans les rochers des voix se faisaient entendre, tantôt pareilles au grondement du tonnerre au loin, tantôt déchaînant tout près leurs mugissements puissants avec des accents tels qu'elles semblaient vouloir dans leur sauvage allégresse chanter la Terre ; lorsque les nuages s’approchaient en bondissant comme des chevaux effarouchés qui hennissent et qu'alors le soleil surgissait, traversant la nuée pour tirer sur la neige son épée étincelante, si bien qu’une lumière aveuglante, des sommets aux vallées, tranchait l'espace et l’illuminait ; ou bien lorsque la tempête écartait les nuages et y déchirait un lac d’un bleu limpide, que le vent se taisait, et que du fond des ravins et du faîte des sapins montait comme une berceuse ou un carillon ; lorsqu’une légère lueur rouge se glissait sur le bleu profond et que de petits nuages passaient sur des ailes d’argent et que bien loin sur tout le paysage les sommets se détachaient étincelants et fermes, — il sentait sa poitrine se déchirer, il se tenait haletant, le buste plié en avant, bouche bée, les yeux exorbités. Il lui semblait qu’il dût laisser pénétrer l’orage en lui et accueillir toutes choses, il s’étirait et s’étendait par-dessus la terre, il s'enfonçait dans l’univers : cette volupté lui faisait mal ; ou bien il s'arrêtait, posait la tête dans la mousse et fermait à demi les yeux ; les choses alors se retiraient de lui, la terre cédait sous son corps, devenait petite comme une planète errante puis plongeait dans le grondement d'un torrent dont les flots clairs passaient à ses pieds. Mais ce n'étaient que des instants ; il se relevait alors, l’esprit dégrisé, clair, ferme et paisible, comme s'il avait eu sous les yeux un théâtre d'ombres, il ne se souvenait de rien.

 

            Georg Büchner, Lenz, Le Messager hessois, Caton d’Utique, correspondance

            Textes traduits de l’allemand par Henri-Alexis Baatsch, Collection « Détroits »

            Christian Bourgois Editeur

 

 

Par paulemond.over-blog.com - Publié dans : Thèmes
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Jeudi 28 février 2013 4 28 /02 /Fév /2013 13:58

 

Sur ma table, depuis plusieurs jours, quelques livres de Le Clézio. Les premiers qu’il a écrits et que j’ai lus dès leur parution : Le Procès-verbal, La Fièvre, Le Déluge, L’Extase matérielle ; sensation un peu étrange en retrouvant, des décennies plus tard, les passages que j’ai cochés, les annotations que j’y ai mises… Puis Désert, ce superbe roman, que je me prépare à relire avec gourmandise ; plaisir déjà de le feuilleter, de retrouver en ses premières pages la longue et somptueuse description d’une caravane de Touaregs ; lisez ou relisez donc ces quelques lignes :

 

Ils étaient les hommes et les femmes du sable, du vent, de la lumière, de la nuit. Ils étaient apparus, comme dans un rêve, en haut d’une dune, comme s’ils étaient nés du ciel sans nuages, et qu’ils avaient dans leurs membres la dureté de l’espace. Ils portaient avec eux la faim, la soif qui fait saigner les lèvres, le silence dur où luit le soleil, les nuits froides, la lueur de la Voie lactée, la lune ; ils avaient avec eux leur ombre géante au coucher du soleil, les vagues de sable vierge que leurs orteils écartés touchaient, l’horizon inaccessible. Ils avaient surtout la lumière de leur regard, qui brillait si clairement dans la sclérotique de leurs yeux.

J.M.G. Le Clézio, Désert, Coll. Folio

 

Mais je termine d’abord Diego & Frida, le passionnant ouvrage que l’écrivain a consacré à Diego Rivera et Frida Kahlo, le couple mythique des grands peintres mexicains. Une anecdote racontée dans ce livre me plaît particulièrement. Avant et après la Révolution mexicaine de 1910, le jeune Rivera fait deux longs séjours en Europe et surtout à Paris. C’est la grande époque de son apprentissage artistique. Il va se lier à toute l’avant-garde picturale et deviendra notamment l’ami de Modigliani. Mais dès son arrivée, il est fasciné par un grand précurseur :

 

Diego Rivera a raconté le choc qu’il reçut, dès son arrivée dans la capitale, en découvrant la peinture de Cézanne exposée dans la vitrine du marchand Ambroise Vollard : « J’ai commencé à regarder le tableau vers onze heures du matin. A midi, Vollard est sorti pour aller déjeuner en fermant la porte de sa galerie. Quand il est revenu, environ une heure plus tard, et qu’il m’a trouvé encore plongé dans la contemplation du tableau, Vollard m’a jeté un coup d’œil féroce. De son bureau, il me surveillait, me regardant de temps en temps. J’étais si mal habillé qu’il devait penser que j’étais un voleur. Puis, tout à coup, Vollard s’est levé, a pris un autre Cézanne au milieu de sa boutique et l’a placé dans la vitrine à la place du premier. Au bout d’un instant, il a remplacé la seconde toile par une troisième. Puis il a apporté successivement trois autres Cézanne. Maintenant la nuit tombait. Vollard a allumé les lampes dans la vitrine et a placé un autre Cézanne. (…) Finalement, il est venu sur le seuil, et il a crié : « Vous comprenez, je n’en ai plus ! » Diego ajoute que, rentrant chez lui à deux heures et demie du matin, il fut pris de fièvre et de délire, dus à la fois au froid des rues de Paris et au choc des tableaux de Cézanne.

                        J.M.G. Le Clézio, Diego & Frida, Editions Stock

 

Dans l’histoire de l’art et de la littérature, ces rencontres soudaines et déterminantes sont certainement légion. Il y a longtemps déjà, j’ai évoqué dans ce blog la découverte passionnée de Madame Bovary par le cinéaste Claude Chabrol et par le romancier Mario Vargas Llosa. Dans un de mes prochains billets, j’évoquerai le récit fait par Elias Canetti, autre magnifique écrivain, de sa première lecture, enfiévrée, du Woyzeck de Georg Büchner. Lecteurs fidèles, si vous connaissez d’autres histoires semblables, n’hésitez pas à me les communiquer.

 

 

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Mardi 27 novembre 2012 2 27 /11 /Nov /2012 21:56

 

Quel plaisir de découvrir ce grand écrivain flamand enfin traduit, « digne successeur d’Hugo Claus et de son célèbre Chagrin des Belges », dit la page quatre de couverture de La langue de ma mère dont je viens de terminer la lecture. A la fin de sa vie, la mère de l’auteur est frappée d’une attaque cérébrale et s’exprime désormais dans un sabir véhément et incompréhensible. Repartant de cet événement, l’auteur trace le portrait d’un personnage hors du commun, bouchère, actrice de théâtre amateur, mère de famille toute puissante et superbe régentant Roger, son boucher de mari – toujours attentif, toujours aimant – et leurs cinq enfants ; par la même occasion, c’est toute une geste familiale luxuriante qui est racontée, avec ses épisodes hauts en couleur, ses personnages savoureux de la petite ville de Saint-Nicolas près d’Anvers. Dureté, tendresse, véhémence alternent dans ce grand chant d’amour pour une femme qui termina sa vie dans la déchéance et perdit l’usage d’une langue (Sprakeloos : « muet, sans parole », dit le titre néerlandais) dont elle avait fait sa meilleure arme. Ce grand chant d’amour pour la mère, mère au carré, mère excessive, mère dans toute sa splendeur et tous ses états. Rien que ceci, qui est encore en mode mineur par rapport à d’autres épisodes qui suivront et juste pour vous donner l’envie d’en lire plus :

 

   Quand ses fils aînés ont commencé à sortir et que la nuit, un quart d’heure après le moment fixé, ils n’étaient toujours pas réapparus au domicile paternel, elle était prise des mêmes battements de cœur et de la même nausée. Aucune bagarre de café, aucune collision en chaîne n’était assez terrible pour égaler son imagination. Ses fils étaient estropiés, perdus, brisés à jamais. « Une mère sait ça, une mère sent ça. » Un quart d’heure de plus et elle était à demi asphyxiée par la panique. Elle parvenait à convaincre son Roger de téléphoner à la police, à la gendarmerie, à tous les hôpitaux de la région.

   Il avait le second hôpital en ligne lorsque les fils perdus faisaient leur entrée, joyeux et éméchés, mais immédiatement dégrisés et maussades à la vue de leur père, abattu, le téléphone à la main, et de leur mère qui, une compresse froide sur le front, étendue de tout son long sur le sofa, divaguait, décrivait son angoisse mortelle en demi-phrases et en reproches entiers et assurait qu’elle avait souffert de vraies suffocations – mais personne ne savait si elle faisait du théâtre ou disait la vérité. Ou plutôt non : peut-être était-elle entrée de façon tellement convaincue dans son rôle qu’elle avait franchi le mur de la réalité, comme un avion franchit le mur du son. En jouant les grandes malades elle était devenue une grande malade.

   Mais tout le monde remarquait aussi que, bien vite, la compresse n’avait plus de raison d’être. Même renaître est une question de talent.

 

                        Tom Lanoye, La langue de ma mère, traduit du néerlandais (Belgique)

par Alain van Crugtem, Editions La Différence

 

Rendre hommage à une telle mère, n’était pas aussi écrire ce livre en un style baroque, rabelaisien, débordant, preuve éclatante que le fils avait de qui tenir ?

 

   Je regrette beaucoup, mais je dis non aux écrits scrupuleusement parcimonieux. Même pas par vocation ou par élan doctrinaire. Je dis non parce que l’anorexie dans l’écriture serait une trahison à l’égard de mes sujets et de leur environnement. Evidemment, je suis desservi par moi-même, par ce tempérament que je n’ai pas hérité de n’importe qui. Je ne vois pas l’intérêt d’un apaisement forcé dans le rendu d’une tempête ou d’une symphonie, je ne m’enthousiasme pas pour le dénuement censé traduire la luxuriance, l’usage des teintes pastel et de l’esthétisme fragile pour exprimer la vraie chair et le vrai sang me fait chier. Que chacun fasse ou ne fasse pas ce qu’il veut, surtout celui qui, de nos jours, ose encore se risquer dans le noble art de l’écriture, mais s’il existe dix termes pour un seul et même phénomène, pourquoi donc quelqu’un comme moi n’en utiliserait-il qu’un seul au lieu de tous les dix ?

 

                        Tom Lanoye, La langue de ma mère, traduit du néerlandais (Belgique)

par Alain van Crugtem, Editions La Différence

 

Ce qui lui fait dire un peu plus loin et la formulation est délectable, on se représente immédiatement le morceau de viande posé sur la balance  :

 

Je suis le rejeton tout craché d’une culture de « Je vous en mets un peu plus, madame ? »

 

 

 

 

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Vendredi 12 octobre 2012 5 12 /10 /Oct /2012 15:51

 

Le petit écran… A vrai dire, très souvent plus si petit que ça et même parfois grand, très grand, sinon carrément gigantesque...

 

Voici à son propos, ou plutôt à propos du spectacle du monde qu'elle nous renvoie, quelques textes au hasard de mes lectures récentes - n’hésitez pas à en communiquer d’autres du même registre, on trouverait facilement de quoi faire une petite anthologie.

 

D’abord, un superbe passage de Regarde la vague, le roman de François Emmanuel :

 

Et dans l’ombre de la pièce voisine, face à l’énorme masse de Juan, le mari de Lili, le rectangle lumineux de la télévision faisait défiler ses images saccadées, indifférentes à la joie ambiante, ses éternelles images d’incendies, d’avions larguant des trombes d’eau de leurs soutes, de pompiers repartant à l’assaut du feu, de riverains en colère, de forêts calcinées, fantomatiques, séquences suivies d’autres séquences, aux compositions invariables, aux lancinantes réitérations, à présent les restes de l’hôtel de luxe dévasté l’avant-veille par un attentat, long plan balayant une foule de manifestants en colère, interview d’un touriste en maillot, torse nu le long d’une piscine et dont on devinait le propos martial : nous ne changerons pas notre mode de vie, ultime posture de l’héroïsme, reprise à l’identique par des hommes en costume gris sortant de limousines, se serrant la main sur des seuils, lisant un texte face aux micros, avant que ne les balayent d’autres images, cent fois vues, revues et pourtant obsédantes, pans de banquise qui s’effondrent, villes envahies par l’eau grise, baraquements de tôles emportés comme fétus par la tornade, un homme souriant dépose un bulletin dans une urne, des activistes en keffieh brûlent le drapeau étoilé, pointent au ciel le canon de leur Kalachnikov, et ainsi pour chaque livraison journalière cette geste sanglante qu’ils donnaient pour le réel du monde, l’histoire en marche du monde, cette actualité remâchée des mêmes dépêches d’agences, servies d’une langue à l’autre par les mêmes propos alarmistes, les mêmes images de mort, reproduites à l’infini pour des millions de regards, emplis et vidés par ses images, sans autre mémoire de celles-ci que celle d’une longue et morbide fascination, une mélopée, un bercement de chocs répétés, corps en pleurs, corps en colère, corps en charpie, rafales de corps absorbés dans le puits noir de l’amnésie, comme le vieux Juan qui ne reconnaissait plus personne, grimaçait maintenant sans raison et que Lili attachait au fauteuil avec des sangles à un mètre à peine de l’écran afin qu’il se tienne tranquille, se repaisse de ces images, cesse enfin de marmonner.

 

            François Emmanuel, Regarde la vague, collection Points.

 

Dans un enchaînement qui la vide de tout sens, la vue d'une société en débris. Et dire que celui qu’on attache ici devant l’écran, de toute manière, a perdu l’entendement…

 

Ensuite, cette histoire que raconte Gabriel Ringlet au seuil de Ma part de gravité  :

 

   Il n’était pas dangereux, vraiment pas, mais il délirait quelquefois – de-lira –, il sortait du sillon. Et, en prison, on ne les aime pas beaucoup ces sorties-là, elles font encore plus peur que l’évasion. Ainsi, dans sa folie, il réclamait la télévision. Savait-il ce qu’il demandait ? Depuis son enfermement, au réfectoire, au préau, il entendait parler de télévision. L’obsession le rendait nerveux. Il en faisait une idée fixe. Chaque jour, depuis plusieurs semaines, il insistait, suppliait : Qu’on me l’installe, s’il vous plaît !

   Un soir, des gardiens lui annoncent qu’ils vont satisfaire sa demande, qu'il va l’avoir sa fenêtre magique et, de fait, ils entrent un peu plus tard dans la cellule accompagnés d’une petite table et d’un poste : un vrai téléviseur avec de vrais boutons. Il rayonne. Comme chez un enfant qui découvre enfin le jouet espéré depuis si longtemps, l’émerveillement éclate sur son visage. Il s'assied au bord du lit et regarde l’écran. Quel écran ? Il n’y a pas d'écran. Il n’y a pas de verre, pas de mire. Pour se moquer, les gardiens lui ont offert une carcasse de télévision, un trou avec du plastique autour. Il demande à la faire marcher. On lui dit : «Un moment, il manque quelque chose. » Un surveillant revient avec des photos collées sur des cartons découpés à la dimension de l'écran. On lui explique qu’il doit fixer lui-même les images dans la boîte, une à une, et que c'est ça, la télévision. Il le croit. Il le fait. Il place une image, s’assied, il la contemple, pendant des heures parfois. Il arrive même qu’il la laisse plusieurs jours. Et puis il met une autre image, il passe la série, recommence. Il a enfin la télévision dans sa cellule, comme tout le monde. « Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez ! » (Luc 10, 23)

   Cette histoire véridique, le directeur d’un établissement pénitentiaire me l’a racontée. Nous parlions de son métier, des détenus, des gardiens... et voilà qu’il me dit : « Un jour, dans une prison... » Comment entendre ce défoulement fou ? Pourquoi s'en prendre ainsi au plus pauvre parmi les pauvres ? Mais ce n’est pas la pointe de la parabole. Je sais bien la tension derrière les barreaux, la surpopulation, l’insécurité, la peur, et il arrive que l'un ou l'autre s’égarent. Je vois aussi les étincelles d'humanité, le courage de certains agents. Non, c’est la fin de l’histoire qui m’a retourné. Au milieu de l'ivraie, parmi les épines, cette fleur de folie qui déplace la folie et vient m’interroger à l`intérieur de mes propres terres : que signifie la télévision ? Et quel est son pouvoir jusque dans la cellule de mon salon ?

 

            Gabriel Ringlet, Ma part de gravité, Albin Michel

 

Et encore, ces fulminations de Christian Bobin – extraites d’un chapitre de L’inespérée intitulé « le mal » – mais il faut lire ce petit livre dans sa totalité, on en sort ébroué et recentré :

 

La télévision, contrairement à ce qu’elle dit d’elle-même, ne donne aucune nouvelle du monde. La télévision c'est le monde qui s'effondre sur le monde, une brute geignarde et avinée, incapable de donner une seule nouvelle claire, compréhensible. La télévision c'est le monde à temps plein, à ras bord de souffrance, impossible à voir dans ces conditions, impossible à entendre. Tu es là, dans ton fauteuil ou devant ton assiette, et on te balance un cadavre suivi du but d'un footballeur, et on vous abandonne tous les trois, la nudité du mort, le rire du joueur et ta vie à toi, déjà si obscure, on vous laisse chacun à un bout du monde, séparés d'avoir été aussi brutalement mis en rapport – un mort qui n'en finit plus de mourir, un joueur qui n'en finit plus de lever les bras, et toi qui n'en finis pas de chercher le sens de tout ça, on est déjà à autre chose, dépression sur la Bretagne, accalmie sur la Corse. Alors. Alors qu'est-ce qu'il faut faire avec la vieille gorgée d'images, torchée de sous ? Rien. Il ne faut rien faire. Elle est là, de plus en plus folle, malade à l'idée qu'un jour elle pourrait ne plus séduire. Elle est là et elle n'en bougera plus. Un monde sans images est désormais impensable. Il y aura toujours des jeunes gens dynamiques pour la servir, pour faire la sale besogne à ta place, à la place de tous les autres, au nom de tous les autres. Il faut laisser le bas aller jusqu’au bas, laisser la décomposition organique du monde se poursuivre. C'est vers la fin déjà, ça va vers sa fin, il ne faut rien toucher à l'agonie en cours, ne surtout pas réparer ce qui se détraque – autant mettre du fond de teint sur les joues cireuses d'une morte. Laisser proliférer les images aveugles : quelque chose vient par en dessous, quelque chose vient à notre rencontre. Il y a dans la douleur une pureté infatigable, la même que dans la joie, et cette pureté est en route dessous les tonnes d’imaginaire congelé. En attendant, les images vraies, les images pures de vérité trouvent asile dans l'écriture, dans la compassion de solitude de celui qui écrit, Velibor Čolić, par exemple. Un écrivain yougoslave, il ne fait pas de belles images, il dit ce qu'il voit, c’est aussi simple que ça. Il dit une chose qui se passe à Modriša, en Bosnie-Herzégovine, le 17 mai 1992. Il la dit comme une chose éternelle. Il voit dans la singularité d'un lieu et d`un acte l'éternel du monde depuis ses débuts de monde : ainsi tu peux lire sans que le courage s'en aille, sans que tu te dises à quoi bon, ainsi tu donnes à la phrase le temps de s'écrire, à la douleur du monde le temps d'entrer dans ton esprit pour y délivrer son sens. Tu lis…

 

            Christian Bobin, L’inespérée. Gallimard, Collection Folio.

 

Et Bobin de citer alors le récit sobre et douloureux que fait Velibor Čolić du meurtre barbare d’une famille tzigane par des soldats serbes et de commenter la « parole juste » que trouve l’écrivain pour apporter ce témoignage... 

 

Pour terminer – mais j’aurais pu commencer par eux –, ces quelques mots, extraits du magnifique Producteur de bonheur de Vladimír Mináč, qui date de 1964 (pas si vieux que ça, à l’époque, le petit écran qui, d’ailleurs, l’était encore, petit…) :

 

Je voulais m'acheter un téléviseur.

Un téléviseur !, s'épouvanta Frantisek Ojbaba. Une prison domestique. De la colle pour les mouches ! Tu t'y colles et tu es collé. La fin. Voilà qui fait la preuve du sous-développement de ton âme, mon camarade !

           

Traduit du slovaque par Maja Polackova et Paul Emond, Editions Maelström

 

Ne vous inquiétez pas : avec Mináč, on est dans la satire, le trait est évidemment forcé. La télévision, ce n'est tout de même pas "de la colle pour les mouches" ! Où irait-on ?

 

 

Par paulemond.over-blog.com - Publié dans : Thèmes
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Jeudi 26 juillet 2012 4 26 /07 /Juil /2012 11:30

 

 

Il y a pas mal d'années déjà, nous avons traduit, Maja Polackova et moi-même, un roman de Dominik Tatarka (1913-1989), l'écrivain slovaque sans doute le plus connu en Europe occidentale. La traduction littérale du titre choisi par le romancier donnerait « Les fauteuils d'osier » mais l’éditeur a préféré le publier sous la dénomination plus attractive d'Une saison à Paris.

 

C'est l'histoire, au demeurant pour une bonne part autobiographique, d'un jeune slovaque qui, dans les années trente, obtient pour Paris une bourse d'étude de plusieurs mois. Il loge dans une modeste pension de famille, tombe amoureux, se promène aux quatre coins la Ville Lumière, va voir des compatriotes qui travaillent dans les mines du Nord - ce qui lui vaudra des ennuis avec la police - et finit par quitter la France le cœur plein de nostalgie. Nostalgie que redouble le mode de narration : c'est un homme vieillissant qui, des années plus tard, raconte ces souvenirs à une amie (ils sont assis côte à côte dans des fauteuils d'osier, d'où le titre original).

 

Vers la fin du récit, alors qu'approche le moment du départ, le jeune homme additionne un maximum d'impressions parisiennes, pressentant qu'il ne reviendra sans doute jamais dans la ville qu'il a découverte avec tant de passion. Parmi ces images dont il se nourrira par la suite, celle d'un vieil ouvrier qui profite d'une pose pour savourer un morceau de baguette qu'il trempe dans du vin rouge avant de le porter à sa bouche :

 

J'avais cessé de suivre les cours et parcourais Paris comme un cheval emballé. Du lever au coucher du soleil, je ne cessais de regarder autour de moi, m'efforçant de tout graver dans ma mémoire. Que je suive les éboueurs ou les laitiers qui faisaient leur distribution ou que j'observe comment un garçonnet, dans le jardin du Luxembourg, poussait son petit voilier dans un bassin, je m'imposais de tout retenir. Et voilà pourquoi, jusqu'à aujourd'hui, me sont restés en mémoire des centaines de clichés du Paris de cette époque, clichés pittoresques, vains, étonnants et nostalgiques. Et ce n'est que maintenant que je peux savoir que leur étrangeté ne possède en commun que la psychologie du condamné mené à l'échafaud : regarde encore ceci avant que ta tête ne tombe ! Parmi les images qui me sont ainsi restées, il y a le flot de brouillard qui, un matin, envahit Paris, il y a un couple d'amoureux qui s'embrassent sous la statue de Charlemagne : lui, les yeux fermés, raconte patiemment quelque chose, tandis qu'elle frotte sa paume sur la ligne étroite de sa barbe et qu'absolument rien au monde ne les dérange. Entre eux, surgit soudain le visage d'un vieux dalleur qui vient se relever, des morceaux de pneus attachés aux genoux, qui secoue le sable de ses mains et qui me dit à moi, l'inconnu : maintenant, on va manger ! Et il verse du vin rouge dans un bol, y trempe une baguette et murmure dans sa moustache : oh ! que c'est bon, que c'est bon ! Je me suis, moi aussi et en son honneur, adonné à ce plaisir, j'ai acheté un bol de porcelaine, une baguette et une demi-bouteille de rouge et j'ai essayé. Oh ! que c'est bon, que c'est bon ! ai-je répété comme lui. Ne faut-il pas découvrir ce qui est bon ? Rien au monde ne m'avait autant plu.

 

            Dominik Tatarka, Une saison à Paris, Editions de l'Aube,

traduit du slovaque par Maja Polackova et Paul Emond

 

Il arrive, et peut-être même souvent, que l'évocation d'un repas ou d'un mets proposé dans un roman (ah ! les recettes de madame Maigret !), ou même, comme ici, d'une simple saveur éveille en nous une forte envie gustative. Avez-vous déjà mis en bouche un gros morceau de bon pain, puis porté à vos lèvres un peu de vin rouge et laissé celui-ci imprégner longuement le pain avant de l'avaler ? Depuis que j'ai découvert ces lignes de Tatarka, il m'arrive parfois de le faire et, tout en savourant ce mélange si simple, de me répéter silencieusement : que c'est bon, que c'est bon... 

Par paulemond.over-blog.com - Publié dans : Thèmes
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