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Personnages

Samedi 23 mars 2013 6 23 /03 /Mars /2013 16:00

  

Dans Une belle matinée, une nouvelle de Marguerite Yourcenar qui se passe au XVII° siècle, Lazare Adriansen, jeune garçon juif d’Amsterdam qui sert de page dans un bordel, y rencontre Herbert, un vieil acteur anglais, ami de longue date de la maquerelle. Séduit par la curiosité et les dons du jeune garçon, le vieil homme, qui séjourne dans la maison, l’accepte dans sa chambre où il écrit ou recopie les pièces de Shakespeare ou d’autres élisabéthains qu’il jouera avec sa troupe. Ainsi se fait l’initiation de Lazare à la branche la plus féconde du théâtre occidental.

 

Herbert reparti à Londres, le garçon rencontre une troupe d’acteur anglais en route pour une tournée au Danemark en Norvège et en Angleterre. Séduit par son physique et ses connaissances théâtrales, le directeur de la troupe lui propose d’en faire partie. Il sera Rosalinde dans Comme il vous plaira, la comédie shakespearienne qui est leur prochain spectacle (tous les rôles, on s’en souvient, étaient tenus par des hommes dans le théâtre élisabéthain).

 

Le garçon se prend alors à rêver à tous les personnages qu’il pourra jouer, selon les âges de sa vie. Cela nous vaut quatre pages étincelantes où Yourcenar fait défiler les rôles les plus célèbres : Romeo et Juliette, Le Marchand de Venise, Antoine et Cléopâtre, La duchesse de Malfi, Henri IV, Jules César…

 

Et Lazare aussi serait toutes ces filles, et toutes ces femmes, et tous ces jeunes gens, et tous ces vieux. Il était déjà Rosalinde. (…)

Et il serait aussi d’autres belles filles, mais il faudrait d’abord apprendre par cœur toutes les tirades qu’elles avaient débitées, et pas seulement quelques paroles qui lui revenaient parce que Mister Herbert les avait pour ainsi dire chantées. Il serait Juliette, et il comprenait maintenant pourquoi Mister Herbert en partant l’avait appelé de ce nom-là. Il serait Jessica, la Juive, habillée comme les belles filles de la Judenstraat ; il serait Cléopâtre et donnerait à baiser sa petite main à un général nommé Antoine (…). Et puis, il mourrait tuée par un serpent, mais il espérait que la morsure du serpent ne lui ferait pas trop mal.

Quand beaucoup de temps aurait passé, quand il aurait dix-huit, ou peut-être dix-neuf, ou (qui sait ?) vingt ans, il redeviendrait (…) un garçon : il lutterait épaule contre épaule avec le sauvage qui l’attaquerait dans la lice, mais il faudrait d’abord développer ses biceps et raffermir ses poignets. Et il serait Roméo pleurant sur la Juliette qu’il se souviendrait d’avoir été ; il escaladerait facilement le balcon, lui qui grimpait si bien aux arbres du quai.

Il serait la duchesse de Malfi, qui pleure ses petits enfants dans un asile de folles, et aussi, un jour, quand il ne porterait plus si bien les robes de femmes, il serait un des méchants qui les auraient égorgés. Et il serait Hotspur, le cavalier aux éperons brûlants, si jeune et si brave, et aussi sa femme Kate, qui, en lui disant adieu, s’efforcerait de rire pour ne pas pleurer, et Hal, si brave et si gai, avec ses joyeux compagnons.

   Beaucoup plus tard encore, quand il aurait atteint un âge vraiment avancé, mettons quarante ans, il serait roi avec couronne en tête, ou bien César. Herbert lui avait montré comment on tombe en disposant les plis de sa robe pour ne pas exposer indécemment ses jambes nues. Et il serait aussi des femmes lourdes de toutes les méchancetés qu’elles ont commises au cours de leur vie: une grosse reine de Danemark gonflée de crimes, ou Lady Macbeth avec un couteau, ou encore les sorcières barbues qui font bouillir dans un chaudron des choses sales.

   Ou bien, il ferait le pitre (…) : faire rire les gens serait encore une façon de leur plaire et de leur faire plaisir, comme on leur plaît et leur fait plaisir, quand on est fille, en embrassant sous leurs yeux quelqu’un (et quelquefois ils viennent aussi se faire embrasser dans les coulisses), ou (c’est étrange à dire) en mourant sous leurs yeux jeune et belle. Et ensuite, au bout de cinquante ans (c’est long, cinquante ans), on lui donnerait des rôles de vrais vieux : un Orlando (…) le porterait tendrement dans ses bras sous l’aspect du vieux domestique Adam, tout chenu, tout ridé, sans dents, sans forces, mais fidèle. Ce serait beau d’avoir été cinquante ans fidèle.

   Et peut-être bien qu’après avoir été Jessica, la belle Juive rieuse qui se sauve en emportant des écus, il serait le père Shylock aux doigts crochus, et on le traiterait de vieux Juif pouilleux comme le régisseur hier l’avait traité de petit Juif pouilleux, parce que c’est l’usage. Mais ce doit être dur pour un vieux de perdre à la fois sa fille et ses écus, et peut-être qu’au lieu de faire rire les gens avec Shylock, il les ferait pleurer.

   Ou bien, au contraire, tout se passerait devant une mer bleue et sous un ciel rose, et il serait Prospero l’Enchanteur, qui, comme Herbert, n’a pas d’âge, parce qu’il est quasi Dieu, et il se souviendrait d’avoir été des années plus tôt sa propre fille, Miranda l’innocente, qui s’éprend d’un homme parce qu’elle le trouve beau. Et, après avoir apaisé la terre et les vagues, il réciterait de merveilleuses paroles sur les choses qui passent comme un songe, au fond d’un sommeil dont notre vie est enveloppée (il ne savait plus très bien le passage par cœur), et quand il briserait sa baguette magique, tout serait fini.

 

   Et, quand il n’y aurait plus pour lui, sur les tréteaux de bois, aucune petite place, il ferait le moucheur de chandelles, celui qui les allume et finalement les éteint une à une. Mais, parce qu’il saurait tous les rôles, on le prendrait aussi pour souffleur: sa voix serait comme qui dirait dans toutes les voix. Une fièvre de joie s’emparait de lui au sentiment d’être à la fois tant de personnes vivant tant d’aventures. Le petit Lazare était sans limites, et il avait beau sourire amicalement au reflet de lui-même que lui renvoyait un bout de miroir fiché entre deux poutres, il était sans forme: il avait mille formes.

 

                        Marguerite Yourcenar, Un homme obscur et Une belle matinée

Gallimard, collection Folio

 

Comme c’est bien dire que l’acteur est un monde : tant de destinées, tant de personnages hommes et femmes, de tout âge, de tout statut social…

 

 

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Mercredi 6 février 2013 3 06 /02 /Fév /2013 09:41

 

C’est un des derniers poèmes de Mandelstam, écrit à Voronèje, en Sibérie, où le poète est mort en déportation en 1938.

 

Sur la terre vide, rebondissant malgré soi

D'une exquise démarche claudicante,

Elle s'avance, à peine devançant

Sa rapide compagne, et l'amie d'un an plus âgé.

Elle est portée par la pesante liberté

De l'émouvante infirmité,

Et on dirait qu'en sa démarche

Est la clé radieuse de l'énigme,

Qui nous enseigne que ce temps printanier

Est l'aïeul de la pierre tombale

Et que tout va recommencer éternellement.

 

Il est des femmes proches parentes de la terre humide,

Et chacun de leurs pas est comme un sanglot lourd.

Voici leur lot : accompagner les morts,

Et les premières accueillir les ressuscités,

Et il est criminel d’exiger d’elles de l’amour,

Et il est au-dessus de nos forces de nous séparer d’elles,

Ange d’aujourd’hui, demain ver dans la tombe,

Et après-demain, à peine une silhouette.

Ce qui fut démarche va devenir inaccessible.

Les fleurs sont immortelles. Le ciel est intact.

Et ce qui sera n’est qu’une promesse.

 

                        4 mai 1937, Voronèje

 

Ossip Mandelstam, Tristia et autres poèmes, Coll. Poésie, Gallimard, traduction François Kérel

 

Je reviens sans cesse ces derniers temps aux quelques pages des « Cahiers de Voronèje (1935-1937) » que l’on trouve dans Tristia, le volume traduit il y a une trentaine d’années déjà par François Kérel (également traducteur du tchèque, dont les romans de Milan Kundera et de Josef Škvorecký).

 

« Mandelstam, dans les poèmes de Voronèje parle pour tous les hommes », écrit Kérel dans son introduction. « Tous les suppliciés, tous les condamnés, tous les proscrits. L’homme traqué, dépourvu de tout, malade, qui sait que sa mort est toute proche, continue de refuser la capitulation. Il écrit, il élabore sans cesse de nouvelles variantes de ses poèmes, il lutte et résiste avec, pour seule arme, ses lèvres qui remuent. »

 

On rêverait à l’infini sur la passante évoquée dans les vers que j’ai transcrits plus haut. Femme de tous les temps et de partout, porteuse de tant de peine mais aussi d’une force inaltérable qui traverse toutes les épreuves. « Les fleurs sont immortelles. Le ciel est intact. »

 

 

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Jeudi 4 octobre 2012 4 04 /10 /Oct /2012 12:07

 

Je reprends ce blog après une interruption de plusieurs semaines…

 

Découverte, entre autres, ces derniers temps, de plusieurs livres de Christian Bobin. Comment résister à cet amoureux du monde, du quotidien, à ses personnages à l’humanité confondante ? Merveille de la littérature : pouvoir lire avec autant de plaisir, selon l’humeur et les circonstances, des auteurs aussi opposés que Christian Bobin ou Enrique Vila-Matas, Thomas Bernhard ou Adalbert Stifter, David Lodge ou Rainer Maria Rilke, pour citer quelques-unes de mes lectures récentes… A chaque fois un monde, un gouffre dans lequel on tombe avec jubilation, avec l’envie de n’avoir jamais à se relever. « La lecture est ma joie et mon vertige », écrivait Paul Willems.

 

Christian Bobin, donc. Je viens de lire d’une traite La folle allure. Une superbe protagoniste et narratrice, enfant fugueuse, puis adulte figurante (au propre – au cinéma ; au figuré – dans le mariage ou le couple –, alors elle finira par s’enfuir encore). Elle s’appelle Lucie, enfin sans doute, car elle se donne un tas d’autres noms au fil de ses fugues d’enfant. Les premières années, elle les passe dans le cirque où travaillent ses parents, ce qui nous vaut la superbe anecdote par laquelle débute ce petit livre :

 

   Mon premier amour a les dents jaunes. Il entre dans mes yeux de deux ans, deux ans et demi. Il se glisse par la prunelle de mes yeux jusqu'à mon cœur de petite fille où il fait son trou, son nid, sa tanière. Il y est encore à l’heure où je vous parle. Aucun n’a su prendre sa place. Aucun n'a su descendre aussi loin. J’ai entamé ma carrière d'amoureuse à deux ans avec le plus fier amant qui soit : les suivants ne seraient jamais à la hauteur, ne pourraient jamais l'être. Mon premier amour est un loup. Un vrai loup avec fourrure, odeur, dents jaune ivoire, yeux jaune mimosa. Des taches d’étoiles jaunes dans une montagne de pelage noir.

 

   Mes parents sortent en criant de la roulotte, c’est la nuit, les autres roulottes, une à une, s’éclairent, tous en descendent, le clown, l'écuyère, le 'on leur, les femmes, les autres enfants, tous en chemise de nuit, en pyjama ou à moitié nus, ils m'appellent, s’accroupissent sous les camions pour voir si je ne m'y suis pas cachée par jeu et ensuite endormie – c’est déjà arrivé plusieurs fois –, ils s'éloignent sur la place du village, appellent encore, n'appellent plus mais hurlent, des fenêtres commencent à s'allumer aux maisons voisines et des gens se fâchent, crient au tapage nocturne, menacent des gendarmes. C'est ma tante qui me trouve. Elle court aussitôt de l’un à l’autre, impose le silence, fait signe qu'on la suive sans bruit, surtout sans aucun bruit : voilà le cirque au complet qui s'approche de la cage, la porte est entrouverte, je suis allongée sur la paille dorée à l’urine et j’ai les yeux fermés, ma petite tête de deux ans appuyée contre le ventre du loup. Je dors. Je dors d'un sommeil limpide et bienheureux.

 

   Le loup venait des forêts de Pologne. On l`exposait pour attirer les spectateurs pendant l'installation du chapiteau. Il n`entrait dans aucun numéro. Un loup, ça ne se dresse pas. Les gens emmenaient leurs enfants voir le prince noir des contes de fées, la brute superbe. On ne leur disait pas la vérité : que ce loup était plus aimable qu`un lapin, que l`écuyère lui donnait à manger dans sa main et que rien de grave, pas même un grognement, n`était jamais sorti de la montagne de fourrure et d'étoiles. On avait accroché un écriteau en lettres rouges au-dessus de la cage : loup de la région de Cracovie. Les gens étaient plus effrayés par la pancarte que par la bête assoupie au fond de la cage. Mais ils étaient contents, ça leur suffisait comme preuve. Ce sont les noms qui font peur. Les choses sans les noms ce n'est rien, pas même des choses.

 

   Donc toute la tribu est là, en demi-cercle devant le tableau de la petite fille au loup. D’accord il n`est pas dangereux mais, quand même, il y a des limites, mon père s'approche, entre dans la cage et quand il va pour me saisir, le loup redresse la tête, seulement la tête, aucun mouvement du ventre ou des pattes, comme s’il souhaitait ne pas me réveiller – et il se met à grogner pour la première fois, à montrer ses dents jaunies. Nouvelle tentative de mon père, un grognement plus fort, plus net, et les dents qui se découvrent jusqu'aux gencives. Mon père recule, rejoint les autres. On discute, on réfléchit. Le dompteur dit : c'est mon métier, j`y vais. Même réaction, la mâchoire qui claque. On choisit d'attendre. Les heures s’écoulent, silencieuses. Ils sont tous là, grelottant de froid devant la cage, guettant l’instant où le loup va s`endormir. La scène dure jusqu'au matin. Jusqu’à l'aube le loup veille sur mon sommeil. Lorsque, caressée par les premiers rayons de lumière froide, j’ouvre mes yeux, m’étire et commence à me mettre debout, il s'écarte doucement et va à l'autre bout de la cage, gagner un repos mérité. Je ne sors pas tout de suite. je regarde les autres derrière la grille, la pâleur de leurs visages, je ris, je chante, toute rafraîchie par ce sommeil immaculé. On m'empoigne, deux claques sur les fesses et on me boucle une semaine dans la roulotte.

 

            Christian Bobin, La folle allure, Gallimard, Coll. Folio

 

Depuis le début de ce blog, au hasard de mes billets, j’ai créé une catégorie « personnages », pour constituer peu à peu une galerie aussi disparate que pittoresque. Sûr que Lucie y a sa place bien au chaud…

 

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Vendredi 30 mars 2012 5 30 /03 /Mars /2012 17:37

 

J’ai déjà proposé ici, il y a quelque temps, une scène de Cami (Pierre-Henri Cami, 1884-1958), ce magnifique écrivain maniant l’absurde avec un humour confondant. Je repasse le couvert avec un autre petit passage de son œuvre abondante (difficilement trouvable, hélas ; mais qu’attendent les éditeurs ?). Cami avait notamment créé, sous le nom de Baron de Crac, un cousin du fameux baron de Münchausen, ce personnage populaire allemand, invraisemblable vantard, dont, au XVIII° siècle, l’allemand Gottfried August Bürger avait collationné les formidables et invraisemblables exploits – on se souviendra aussi du film désopilant de Terry Gilliam). Voici donc un extrait des Amours du baron de Crac. Comme la plupart du temps chez Cami, c’est écrit sous forme de dialogue théâtral et ici de surcroît – ce qui ne gâte rien pour la drôlerie du texte – en vers de mirliton. Le baron de Crac est convié dans un salon à conter ses aventures amoureuses. On apprend donc qu'il est épris de la chaste Yolande de Kerbiniou de Trougastel et que cet amour tout aussi réciproque. Leurs aventures les mènent en plein Sahara, où ils sont pourchassés par les Touareg. C’est alors qu’apparaît miraculeusement au milieu du désert l’auberge « Au Chameau-Blanc », où Yolande, épuisée, peut enfin s’offrir une sieste salvatrice. Hélas, comme on va le voir, celle-ci est troublée par un terrible cauchemar :

 

DE CRAC (apercevant Yolande qui sort l’air égaré) 

Vous Yolande, déjà ?... Votre sieste fut brève !...

 

YOLANDE

Je viens de faire un rêve... un rêve affreux !...

 

DE CRAC

Quel rêve ?

 

YOLANDE

C’était pendant la nuit d’une profonde horreur !

D’une horreur tellement profonde,

Qu’on ne pouvait même à la sonde,

En mesurer la profondeur !

D’un lubrique sultan, j’étais la prisonnière...

Dans le harem gardé par des eunuques noirs,

]’attendais, comme l’on attend l’heure dernière,

En cette horrible nuit de voir

Le sultan, malgré mes prières,

Venir me jeter son mouchoir !

 

DE CRAC

Yolande, je le sais, cela n’était qu’un songe,

Pourtant la jalousie en l’écoutant me ronge !

 

YOLANDE

Soudain dans le couloir du harem, je perçus

Un sinistre bruit de babouches…

Puis la porte s’ouvrit et horreur !... j’aperçus

Le sultan, l’œil hagard et l’écume à la bouche

Qui cherchait de sa poche à tirer un mouchoir,

Pour à mes pieds le laisser choir !

 

DE CRAC

C’est affreux !

 

YOLANDE

Mais sa main ressortit de sa poche,

Sans le fatal mouchoir. II pâlit et décoche

Un regard fulgurant de rage et de fureur,

A ses eunuques noirs rendus blancs de terreur !

Alors, fébrilement, son autre poche il fouille...

Mais encore une fois, sa main revint bredouille !...

Il se fouille vingt fois, mais ne trouve pas mieux…

Il se refouille encor, de nouveau recommence,

Et fouille même en sa démence,

Jusqu’aux poches de chair qu’il avait sous les yeux I

 

DE CRAC

L’effroyable tableau !...

 

YOLANDE

Pris d’une rage noire

Il ordonne à grands cris qu’on fouille ses armoires

Et que sous peine d’être empalé sans recours,

On lui porte un mouchoir. Aussitôt chacun court

Afin d’exécuter cet ordre sans réplique...

A chercher un mouchoir tout le monde s’applique,

On fouille sans arrêt, jusqu’au moindre tiroir,

Mais on ne trouve pas l’ombre d’un seul mouchoir,

Et même pas une pochette !

Le sultan hors de lui, fit alors en brochette,

Empaler tous ses serviteurs,

Puis soudain, devenant enragé de fureur,

Se bondit à la gorge et d’un coup de molaires

D’un terrible et suprême effort,

Trancha sa veine jugulaire,

Et sur son fez retombe mort !

 

DE CRAC

Ah ! ce rêve pour vous fut un affreux spectacle !

Mais Yolande, expliquez-moi donc par quel miracle,

Les mouchoirs du sultan avaient tous disparu…

 

YOLANDE

Le sultan mort, soudain devant moi tu parus,

Toi mon héros, mon chevalier, et dans mon rêve

Tu me dis : « Viens fuyons, Yolande, je t’enlève !

C’est moi pour préserver ton honneur de déchoir,

Qui vola du sultan les mille et un mouchoirs !

Comme toujours, j’avais tout prévu clans ma tête,

Je savais qu’un sultan, c’est la coutume, jette

A la belle qu’il veut, un mouchoir élégant

Comme pour un duel en France on jette un gant !

Et c’est pourquoi voulant te sauver de l’approche

De Mohamed-Amar-Ben-Ybouftou-Yousof,

J’ai raflé du sultan tous les mouchoirs-de-poche !...

L’honneur des Kerbiniou de Trougastel est sauf ! »

 

DE CRAC

Le moyen était bon, l’idée assez nouvelle,

Mais dans l’existence réelle,

Plus fort que le de Crac de votre rêve noir,

Pour sortir du harem, j’aurais fait une échelle

En nouant tout à bout ces milliers de mouchoirs !

 

                        Les amours du baron de Crac par Cami

dans Cahiers Renaud-Barrault, n°70, 1969

 

 

 

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Lundi 26 décembre 2011 1 26 /12 /Déc /2011 23:07

 

Longtemps, Henri Michaux s’est intéressé aux dessins et peintures de malades mentaux. En 1978, il publie en plaquette aux éditions Fata Morgana quarante petits textes (repris en 1983 dans le recueil Chemins cherchés, chemins perdus, transgressions chez Gallimard), qui sont comme autant de commentaires d’œuvres qui l’ont particulièrement frappé. « Pages venues en considérant des peintures d’aliénés », écrit-il en tête de ces fragments, « hommes et femmes en difficulté qui ne purent surmonter l’insurmontable. Internés la plupart. Avec leur problème secret, diffus, cent fois découvert, caché pourtant, ils livrent avant tout et d’emblée leur énorme, indicible malaise. »

 

Voici le fragment 39, particulièrement saisissant, évocation d’un personnage à la fois immensément douloureux, superbe et si attachant. Pas un mot de trop, pas de commentaire, juste le récit, mené depuis l’intériorité la plus profonde, et aussi la plus obscure, du personnage :

 

Elle s’est mise à tout jeter par la fenêtre, bagues, bracelets, un collier, quelques objets précieux, et, arrachés du porte-billets, des milliers de francs à la volée, et les coussins.

               Des robes tombent sur le trottoir. Nue, elle en jette encore.

               Horreur de la possession. Insupportable, indigne possession.

               En une minute d’illumination, le voile s’est déchiré.

               Elle voit la bassesse de posséder, de garder, d’accumuler.

   Les vêtements sur elle, ça lui fut insupportable, tout à coup et les objets réunis, assemblés autour d’elle, elle devait tout de suite s’en arracher.

   Ignoble d’avoir désiré s’approprier, garder pour soi.

   A la suite de cet acte si personnel, cependant public (aperçu de la rue), sa liberté lui fut retirée.

   Elle parla d’abord beaucoup, vite, incessamment, puis presque plus.

   En même temps que d’autres internés, poussée à dessiner, à peindre, un jour des crayons de couleur furent mis dans sa main et une blanche feuille de papier posée devant elle sur une table.

   Inerte, elle fait, distraite, quelques points et traits épars, puis tout à coup, tout à coup et sans plus s’arrêter, des fleurs, des fleurs sans support.

   Fleurs franches à corolles simples et simplement colorées, fleurs offrandes, fleurs de naissance, fleurs marquées d’innocence. Beaucoup. Beaucoup.

   Plus de paroles, plus jamais.

   Fleurs seulement, fleurs, fleurs.

   Le don, donner, se donner.

   « Il fallait bien la défendre contre elle-même… »

   Fleurs est sa seule réponse. Fleurs, fleurs, fleurs.

 

                        Henri Michaux, Œuvres complètes, tome III, Bibliothèque de la Pléiade

 

Portrait d'Henri Micahux 1947

Jean Dubuffet,Portrait d'Henri Michaux ,1948

 

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