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18 septembre 2011 7 18 /09 /septembre /2011 22:27

 

Dans Les corps étrangers, un des plus beaux romans de Jean Cayrol, cet écrivain auquel je suis si attaché et dont j’ai déjà parlé récemment, Gaspard, le narrateur et personnage principal, s’adonne au marché noir à Bordeaux pendant la guerre 40-45. Il s’enrichit rapidement et, avec Claudette, son amie, achète une vieille et grande maison. Ils s’y installent et peu à peu en découvrent tous les recoins. Survient alors l’incident qui suit :

 

Une fois, je m’arrêtai devant une cloison dont le papier de tapisserie laissait deviner l’emplacement d’une porte.

   – Claudette, regarde ! Une porte.

   – J’espère que tu ne vas pas déchirer la tapisserie.

   – Pourquoi pas ?

   – Je t’en prie, reste tranquille.

   Je me mis en colère.

   – Mais la maison est à nous. J’ai bien le droit de savoir ce qu’il y a derrière cette porte.

   – Elle donne peut-être sur une autre maison…

   – Tu sais bien qu’il n’y a pas de maison à côté de la nôtre.

   – Si elle est condamnée, c’est qu’elle doit être condamnée.

   – Ce que tu es gourde, pauvre fille ! Je vais voir.

    Claudette hurla un non qui me laissa durant un instant tout pantois.

   C’était une soirée froide de novembre ; nous étions allés apporter des fleurs au cimetière mais, comme nous n’avions pas de tombe personnelle, nous avions fleuri la dalle des morts de nos anciens patrons. Nous avions ainsi des défunts à la disposition de notre émotion.

   Alors, je n’écoutai que mon courage et, à l’aide d’un couteau de cuisine, je découpai le papier tout le long de la porte comme j’aurais fait pour une boîte de médicaments. Claudette tremblait et me serrait le bras avec violence. Le papier tomba à mes pieds comme une écorce moisie. La porte était devant nous ; elle avait un joli dessin de bois, une sorte d’arabesque dans le haut. Elle était fermée à clef.

   – Je t’en prie, partons.

   – Mais nous sommes chez nous, non ?

   – C’est une bêtise que tu fais.

   – Quelle bêtise ? J’ai bien le droit…

   – Tu seras plus avancé après…

   La porte céda facilement sous la pression de mes mains. Une odeur effrayante de poussière, de bois rongé nous suffoqua. Je n’y voyais rien. J’allumai mon briquet.

   C’était une grande pièce dont les rideaux pendaient en haillons. Il y avait au fond une alcôve fermée. Je m’avançai tandis que Claudette, appuyée au chambranle de la porte, me regardait comme si je commettais un sacrilège. Je marchai, sur la pointe des pieds ; je dus contourner un trou fait dans le plancher qui ployait sous mes pas.

   – Reviens, je t’en supplie.

   Elle me parlait comme si j’étais en danger ; je me rappelais la phrase que me lançait ma grand-mère quand je montais dans le haut des arbres.

   Il y avait sur une table des magazines de mode. Je regardai la date : 1902. Une robe de dentelle mauve et argent gisait sur une chaise et quand je la pris entre mes doigts, elle se réduisit en poussière. Je distinguai des meubles noirs et dorés, des étagères avec des objets enveloppés précieusement dans des toiles d’araignées. Une armoire à glace majestueuse, d’un bois sombre et tourmenté : la glace était sans reflet, avec des milliers de petits points roux. Je m’approchais du lit quand Claudette poussa un cri. Je me retournai, elle avait disparu. Je ne pus aller plus loin ; ma main ne put écarter les rideaux tachés du lit. Il me semblait entendre soupirer. Était-ce le vent pointu de novembre dans la cheminée au tablier baissé ? J’avais une cendre poisseuse sur mes mains.

   Je jetai mon paquet de gauloises dans la chambre, comme pour certifier de ma venue dans ce sépulcre oublié. Je refermai la porte et, avec soin, je recollai le papier de tapisserie autour de la porte. Je n’osai me poser de question indiscrète ; elle devait rester inviolée, fermée aux vivants ; elle me rejetait mais j’en étais heureux car cette mort délicate et dentelée n’était pas pour le petit trafiquant que j’étais, au costume soigné, à la chevalière neuve et épaisse, aux souliers qui valaient la nourriture d’une famille pendant une semaine. Je n’étais pas fait pour aller au-delà d’un monde dans lequel je résidais, indésirable. Je retrouvai Claudette sanglotante, défaite.

   – Il faut revendre cette maison.

   – On a le temps, Claudette.

   Et pour rire, j’ajoutai :

   – Nous avons fait une bonne affaire ; il y avait une pièce en plus.

   Claudette avait levé les yeux sur moi : je me souviens de ce regard singulier, puis, d’une voix hésitante :

Et le corps, tu l’as vu ?

  Nous vécûmes repliés dans les trois pièces habitables. Le reste, nous l’avions abandonné à l’ancienne famille, aux craquements. Mais cette chambre pesa souvent sur nous : elle régnait là-bas, au cœur de la maison et jamais notre logis ne nous parut aussi vide, inhabités par nos présences. Il y avait ce trou d’air mort au milieu de nous, ce puits asséché qui gardait une vérité dont nous ne vivions que le mensonge ou l’à-peu-près.

            Jean Cayrol, Les corps étrangers, 10/18

 

Pour ne pas gâcher votre plaisir quand vous lirez le roman (on le trouve encore en 10/18, commandez-le vite, si vous ne le connaissez pas encore !), je ne vous dirai pas concrètement quel rapport de miroir entretient avec la fin de l’histoire ce passage inquiétant…

 

Cette maison est à l’image du corps du personnage cayrolien : miné en son sein par une part étrangère, incongue et souvent vénéneuse ; incapable de former un tout cohérent. D’où cette écriture attentive à tout ce qui advient de l’ordre du physique, comme un sismographe d’une sensibilité extrême, enregistrant la moindre blessure, la moindre écorchure, le moindre manque. Pour un oui, pour un nom, ce monde-là révèle ses trous, ses fêlures ou les agressions dont il est l’objet. Le début du roman est, de ce point de vue, une vraie page d’anthologie :

 

   J’ai toujours eu des corps étrangers dans mon corps. A trois ans, ce fut une aiguille que j’avalai ; elle ressortit par la cuisse, un jour, comme s’il m’était poussé une épine. Mes parents furent effrayés et n’osaient retirer l’aiguille dressée. Bien sûr, cette scène se passe à la campagne : les aiguilles sont rares ; on les a enfilées par rang de taille dans un bout de feutre. Un jour, elles rouillent et personne ne peut plus les enlever.

   A sept ans, ce fut un ténia qui vint se loger dans mon intestin ; il nous occupa beaucoup. Je dépérissais à vue d’œil ; à la campagne, c’est mal compris : les bêtes doivent rester dehors. Je mangeais de grosses quantités et je ne profitais pas. La grand-mère me regardait comme un être qu’elle ne connaissait pas, me fixant quand j’avalais deux ou trois assiettées de soupe même brûlante. On faisait cercle autour de moi pendant le repas du fauve. Je gardais les joues creuses. Le ténia disparut comme il était venu ; il y eut des prières murmurées en commun, paraît-il. Alors je mangeai moins et je grossis à nouveau. La grand-mère hochait la tête et serrait ses deux mains l’une contre l’autre : elles devenaient toutes blanches. D’ailleurs, elle utilisait peu ses mains à cause du rhumatisme qui l’empêchait de saisir le moindre objet ; elle tricotait de temps en temps et puis, crac, un de ses doigt se déformait ; alors elle le contemplait en faisant claquer sa langue sur le palais, en signe de mécontentement. Elle n’était fière que de son auriculaire toujours aussi svelte. Elle s’en servait pour le grattage de ses dessous d’oreille ou du nid de son chignon.

   A douze ans, une guêpe entra dans ma gorge avec une cuillérée de crème à la vanille. (…)

   A quinze ans, après avoir bu le contenu d’une bouteille de mousseux avec deux copains (c’était la grande foire de la sainte Ursule), je fis le pari d’avaler un poisson rouge que j’avais gagné et dont je ne savais que faire. (…)

   La même année, j’avalai deux dents à la suite d’une petite bagarre de fin de bal. (…)

   Six mois après, j’étais à la cave pour couper du bois, un bois odorant, couleur de tabac, le tronc d’un cèdre abattu à cause de sa vieillesse. J’avais de l’habileté avec une hache. Je frappais juste, mais un éclat de bois sauta dans l’œil gauche. 

            Jean Cayrol, Les corps étrangers, 10/18

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Thèmes
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