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19 décembre 2010 7 19 /12 /décembre /2010 15:15


   Une amie, née à Vienne – elle découvrira ma gratitude s’il lui arrive de lire ces quelques lignes –, a un jour déposé chez nous Les anneaux de Saturne de W.G. Sebald (publié chez Actes Sud). Avait-elle si bien deviné qu'allait me passionner la façon dont cet auteur allemand, mort il y a dix ans, raconte ses pérégrinations à travers des paysages européens aux rêves évanouis et aux futures ruines déjà présentes ? La façon dont il relate des rencontres aussi inopinées que saisissantes, dont il évoque sous un abord toujours inattendu des œuvres qui souvent me tiennent à  coeur ? Et encore la façon dont, tout en se déplaçant physiquement, il voyage également au plus profond de lui-même ? 

  

Me voici plongé dans Vertiges, un autre de ses livres. J’y suis pas à pas Sebald errant à travers Vienne, dans la plus profonde solitude et de plus en plus en perdition, de quoi me renvoyer aussi aux itinéraires interminables que j’ai parcourus dans la Prague des années 70 où j’ai vécu de longs mois. L’extrait qui suit est un peu long mais il me plaît tellement que je n’ai aucune envie d’y couper le moindre mot :

 

Chaque matin, de bonne heure, je me mettais en route et parcourais la Leopoldstadt, le centre-ville et la Josefstadt, apparemment sans fin ni but, empruntant des itinéraires dont aucun, comme je le remarquai plus tard en regardant le plan, n’allait jamais au-delà d’un territoire nettement circonscrit, en forme de croissant ou de demi-lune, dont les pointes extrêmes étaient la Venediger Au, derrière l’étoile du Prater, et les grands hospices du Alsergrund. Si l’on en avait fait le relevé sur le papier, on aurait eu l’impression que le promeneur, sur une surface donnée, avait essayé toutes les traverses et tous les recoins, pour à chaque fois se heurter aux bornes de la raison, de sa volonté et de son imagination avant d’être contraint de faire demi-tour. Ces errances de souvent plusieurs heures étaient ainsi cantonnées dans des limites on ne peut plus précises, sans que j’aie pu me faire une idée claire de ce qu’il y avait de plus incompréhensible dans mon comportement d’alors, entre le continuel besoin de marcher et l’incapacité de transgresser ces frontières invisibles et, force m’est de le croire encore aujourd’hui, totalement arbitraires. Je sais seulement qu’il relevait même de l’impossible de monter dans un véhicule de transports en commun et de sortir par exemple de la ville en prenant simplement le 41 pour Pötzleinsdorf ou le 58 pour Schönbrunn, afin de me promener toute la journée, comme je l’avais fait maintes fois naguère , dans le parc de Pötzleinsdorf, dans le Dorotheerwald ou le Fasangarten. En revanche, je n’avais aucune difficulté particulière à entrer dans les cafés ou les auberges. Cela m’aidait même, une fois que je m’étais un peu restauré, à me sentir pour un temps normal, au point de croire qu’ayant retrouvé mes dispositions et une temporaire assurance, rien ne m’empêcherait, en passant un coup de téléphone, de mettre fin à un mutisme qui durait depuis des jours. Mais le hasard faisait que les trois ou quatre personnes à qui éventuellement j’aurais voulu parler étaient ailleurs et s’obstinaient à ne pas répondre, même quand je laissais sonner un nombre incalculable de fois. C’est un vide d’une qualité particulière qui s’installe lorsque dans une ville étrangère on compose en vain un numéro pour tenter de joindre quelqu’un au bout du fil. Quand personne ne daigne décrocher, la déception revêt une importance capitale, comme s’il s’agissait d’un jeu de roulette où il en va effectivement de la vie ou de la mort. Et une fois que j’avais récupéré ma monnaie dans le bas de l’appareil, que me restait-il donc à faire sinon continuer à errer sans but dans les rues jusqu’à la nuit tombée. Très souvent j’avais l’impression, vraisemblablement à cause du surcroît de fatigue, d’apercevoir marchant devant moi quelqu’un de connaissance. Ces hallucinations, car il n’y a pas d’autre terme qui convienne, me donnaient à voir exclusivement des personnes auxquelles je n’avais plus pensé depuis des années, des disparus pour ainsi dire. Y compris certains dont je pouvais affirmer qu’ils n’étaient plus en vie, comme Mathild Seelos ou le greffier de la mairie, le manchot Fürgut. Un jour, dans la Gonzagagasse, je crus même reconnaître le poète Dante, menacé du bûcher et banni de sa ville. Coiffé de son célèbre bonnet, un peu plus grand que les autres passants et cependant ignorés d’eux, assez longtemps il me précéda de quelques pas, mais comme je me hâtais pour le rattraper, il tourna dans la Heinrichsgasse et le temps que j’atteigne le coin de la rue, il avait disparu.

                 Vertiges, Traduction de Patrick Charbonneau, Actes Sud

 

A Prague, c’était souvent le fantôme de Kafka – Kafka sur lequel le régime communiste faisait évidemment silence – que j’imaginais suivre dans les ruelles de la vieille ville, Kafka, dont les propos sur la destruction du vieux ghetto, tels que les rapporte Gustav Janouch me sont venus à la pensée, tandis que je recopiais le passage de Sebald :

 

En nous continuent de vivre les recoins obscurs, les passages mystérieux, les fenêtres aveugles, les cours sales, les tavernes bruyantes et les restaurants bien clos. Nous allons par les larges rues des quartiers neufs. Mais nos pas et nos regards sont hésitants. Au-dedans de nous-mêmes, nous tremblons encore comme dans les vieilles ruelles de la misère. Notre cœur n'est pas encore au fait de ces travaux d'assainissement. La vieille ville juive insalubre que nous portons en nous est beaucoup plus réelle que la ville nouvelle ethygiénique qui nous entoure. Tout éveillés, nous marchons dans un rêve et nous ne sommes nous-mêmes qu'un spectre de temps révolus.

     Gustav Janouch, conversations avec Kafka

Ed. Maurice Nadeau Les Lettres Nouvelles, traduction de Bernard Lortholary

       

  Quant à Sebald, il finit par quitter Vienne et le voici à Venise. Autre rencontre furtive d'un grand personnage :

 

Pressé comme un autochtone partant au travail, je montai dans un vaporetto. Le brouillard entre-temps s’était dissipé. Non loin de moi, sur un des bancs de l’arrière, était assis, on aurait presque pu dire était allongé, un homme en loden vert élimé en qui je reconnus immédiatement Louis II de Bavière. Il était sans doute un peu vieilli et amaigri et s’entretenait bizarrement avec une dame naine dans l’anglais fortement nasalisé des classes supérieures, mais sinon tout concordait, la pâleur maladive de son visage, les yeux d’enfant grands ouverts, les cheveux ondulés, les dents cariées. Il re Ludovico, sans aucun doute possible. Arrivé vraisemblablement par voie de mer, me dis-je, dans la città inquinata Venezia merda. Je le vis descendre, une fois que nous fûmes à quai, la riva degli Schiavoni dans son manteau flottant au vent et devenir de plus en plus petit, non seulement à cause de la distance, mais aussi parce que, devisant sans trêve, il se penchait toujours plus bas vers la minuscule personne qui l’accompagnait. Je ne les ai pas suivis mais me suis assis dans l’un des bars de la Riva ; j’ai bu mon café du matin, étudié le Gazettino, pris quelques notes pour un essai sur le roi Louis à Venise et feuilleté le Journal du voyage en Italie, 1819, de Grillparzer.

Vertiges, Traduction de Patrick Charbonneau, Actes Sud

 

Un jour, passant devant un café bruxellois où l’on joue aux échecs, j’apercevrai Marcel Duchamp. Ce sera lui, aucun doute là-dessus. Concentré sur sa partie, il n’aura pas le moindre regard pour le personnage arrêté sur le trottoir et qui le regardera bouche bée. Alors, moi aussi, j’irai m’asseoir dans un café – pas celui où Duchamp sera en train de jouer, jamais je n’oserai, non, j’irai dans une autre rue et peut-être même un autre quartier – et, après avoir étudié les derniers articles du Soir sur notre crise politique interminable, je prendrai quelques notes pour un essai sur les divers éléments du Grand verre envisagés comme la résolution d’un problème de mat en 2 coups et feuilletterai Les impardonnables de Cristina Campo, livre actuellement épuisé et introuvable mais que j’aurai ce jour-là découvert une demi-heure plus tôt au Pêle-Mêle ou chez un bouquiniste de la rue du Midi ou de la Galerie Bortier.

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Auteurs d'aujourd'hui
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