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9 janvier 2011 7 09 /01 /janvier /2011 12:47


J’ai repris les Anneaux de Saturne (Traduction de Bernard Kreiss, Actes Sud), bien décidé à lire peu à peu toute l’œuvre de Sebald, cette étonnante écriture vagabonde, où le récit d’un voyage va de digression en digression, au fil des associations du regard et de la mémoire.

 

Voici quelques lignes qui ne laisseront sans doute pas mes lecteurs belges indifférents. Sebald évoque assez longuement la vie aventureuse de Joseph Conrad (de son vrai nom Konrad Korzeniowski) et ses aventures au Congo d’où il tirera un de ses chefs-d’œuvre, Au cœur des ténèbres. Cela se passe dans le Congo de Léopold II avec, comme le rappelle Sebald, son exploitation coloniale avide et impitoyable :

 

Dès 1885, paré du titre de souverain de l’Etat indépendant du Congo, Léopold devient le maître absolu d’un territoire d’un million de milles carrés, soit cent fois la superficie de la mère patrie, traversé par un fleuve qui est le deuxième du monde par la longueur, un territoire dont il va pouvoir exploiter les inépuisables richesses, sans nul égard et sans avoir de comptes à rendre à quiconque. Les instruments de l’exploitation sont des compagnie de commerce telle que la Société anonyme pour le commerce du Haut-Congo dont les bilans bientôt légendaires reposent sur un système de travail forcé et d’esclavage soutenu par l’ensemble des actionnaires et l’ensemble des Européens en activité au Congo. La population autochtone est presque totalement décimée par le travail forcé obtenu à grands renforts de mauvais traitements, et les indigènes importés d’autres partie de l’Afrique, voire d’outre-mer meurent en foule, emportés par la dysenterie, le paludisme, la variole, le béribéri, la jaunisse, la faim, l’épuisement, la consomption. Aucun rapport annuel ne consigne ces victimes anonymes dont le nombre, entre 1890 et 1900, est estimé à quelque cinq cent mille par an. Dans le même laps de temps, les actions de la Compagnie du chemin de fer du Congo grimpent de 320 à 2850 francs belge.

 

Après son long séjour au Congo, Conrad, en 1896, se retrouve en Belgique, à Ostende d’abord, puis à Bruxelles, où, des décennies plus tard, Sebald se glisse dans ses pas :

 

D’Ostende, Korzeniowski se rend aussitôt à Bruxelles, chez Marguerite Podarowska. La capitale du royaume de Belgique avec ses édifices de plus en plus pompeux lui apparaît comme un tombeau érigé sur une gigantesque fosse commune de cadavres noirs, et il lui semble que les passants dans les rues portent tous au fond d’eux le sombre secret congolais. Et c’est un fait qu’il existe en Belgique, jusqu’aux jours d’aujourd’hui, une laideur particulière, marquée du sceau de l’exploitation frénétique de la colonie congolaise…

 

Phrases terribles. Mais le regard de Sebald s'assombrit encore et son imagination s'emballe ; poursuivons la citation :

 

… une laideur qui se manifeste dans la macabre atmosphère de certains salons mais que traduisent également les infirmités remarquables, et dont on ne voit guère d’exemples ailleurs, qui affligent une partie de la population. Pour ma part, je me rappelle en tout cas parfaitement que je suis tombé, lors de mon premier séjour à Bruxelles, sur un nombre infiniment plus grand de bossus et de fous que je n’en croise d’habitude tout au long d’une année.

 

Baudelaire, dont sait combien il exécrait cette « pauvre Belgique » où il a passé les derniers mois de sa vie, aurait  sans doute souri et opiné du chef en lisant pareille affirmation…

 

Puis, Sebald se souvient d’un personnage étonnant :

 

Dans un bar, à Rhode-Saint-Genèse, j’ai même observé un soir un joueur de billard, tout rabougri et affecté de tressaillements spasmodiques, qui parvenait à dominer un instant son mal lorsque son tour venait et témoignait alors d’une infaillible sûreté de main, réussissant les carambolages les plus compliqués.

 

Quelques lignes encore pour évoquer, jusque dans l’ameublement d’un hôtel, le poids de l’histoire coloniale :

 

L’hôtel du Bois-de-la-Cambre, où je logeai à l’époque durant quelques jours, regorgeait de lourds meubles en acajou, de trophées africains et d’une multitude de plantes en pots gigantesques – aspidistras, monsterae et caoutchoucs montant jusqu’au plafond de quatre mètres de haut – au point qu’il y réglait, même en plein jour, un crépuscule chocolat. Je revois encore très précisément une crédence massive surchargée d’ornements sculptés sur laquelle étaient posés, d’un côté un globe de verre abritant un arrangement de branches artificielles, de fils de soie bigarrés et de minuscules colibris empaillés, de l’autre une sorte de cône en porcelaine représentant des fruits.

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Mes auteurs de chevet
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