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11 janvier 2011 2 11 /01 /janvier /2011 18:00

 

 Si, comme on l’a vu précédemment, Sebald trouve à la Belgique une laideur particulière, celle-ci, à ses yeux, atteint son sommet (si on peut dire…) avec la butte du lion de Waterloo. C’est d’ailleurs tout le site du champ de bataille, avec son fameux « panorama », qui lui laisse un exécrable souvenir, par ailleurs longuement évoqué :

 

Mais depuis mon premier séjour à Bruxelles, la quintessence de la laideur belge se manifeste à mes yeux dans le monument au lion ainsi que dans le mémorial dit historique érigé sur le champ de bataille de Waterloo. Pourquoi je me suis déplacé à l’époque jusqu’à Waterloo, je ne me le rappelle plus. En revanche, je me vois encore descendre à l’arrêt du bus et marcher le long d’un champ inculte puis d’un groupe de maisons lépreuses mais néanmoins hautes, en direction de la localité exclusivement constituée de boutiques de souvenirs et de cafés-restaurants à bon marché. C’était la veille de Noël – une journée de plomb – et il n’y avait évidemment trace de visiteurs. Pas même une classe d’écoliers au rendez-vous. Cependant, comme pour démentir la totale désolation des lieux, une petite troupe affublée d’uniformes napoléoniens défilait dans la ruelle au son des tambours et des fifres, suivie par une cantinière débraillée, outrancièrement fardée, traînant derrière elle une singulière charrette à ridelles chargée d’une cage dans laquelle était enfermée une oie. Je suivis un moment des yeux ces personnages qui disparaissaient entre les maisons, resurgissaient ailleurs l’instant d’après, comme animés par le mécanisme de quelque mouvement perpétuel. J’achetai finalement un billet d’entrée pour le panorama installé sous une vaste coupole dont le centre est occupé par une plateforme d’où l’on a une vue circulaire sur les combats en cours – les batailles étant, comme l’on sait, le sujet de prédilection des peintres de panorama. On se trouve pour ainsi dire au centre imaginaire des événements. Dans une sorte de paysage de théâtre, sous la balustrade de bois, des chevaux en grandeur naturelle gisent parmi des souches d’arbres et des branchages, dans le sable maculé de sang ; un peu plus loin, des soldats abattus, hussards et chevau-légers, les yeux écarquillés par la souffrance ou déjà éteints, figures de cire et accessoires, armes, cuirasses, uniformes hauts en couleur, sans doute bourrés de crin, de laine et autres matériaux du même acabit, le tout dégageant une impression d’authenticité. Au-delà de la scène d’horreur recouverte par la poussière froide du temps écoulé, le regard glisse le long de l’horizon sur l’immense peinture circulaire que le peintre français Louis Dumontin a réalisée en 1912 sur la face intérieure de cent mètres sur douze du mur d’enceinte de la rotonde semblable à un chapiteau de cirque. C’est donc cela, se dit-on en marchant lentement en rond, l’art de la représentation de l’histoire. Il repose sur une perspective faussée. Nous, les survivants, nous voyons les choses de haut, toutes en même temsp, et cependant, nous ne savons pas comment c’était.

W. G. Sebald, Les anneaux de Saturne

traduction de Bernard Kreiss, Actes Sud.

 

Je ne résiste pas au plaisir de faire se croiser cette description du panorama de la bataille avec celle que l’on trouve dans Les conquêtes véritables, le roman époustouflant de Nicolas Marchal :

 

J’enchaîne avec la fresque panoramique. Encore des escaliers. Encore des roulements de tambours guerriers et des clairons sonnant la charge. Autour du spectateur, les peintres ont représenté : des champs, des champs, et encore des champs. Et des groupes très serrés de dragons sabres au clair. Ils ont tous un cheval blanc. Et une moustache. Les Indiens commentent en experts. Puis quelques tas de cadavres. J’imagine le taux de suicides parmi les peintres qu’on a dépêchés pour réaliser cette œuvre monumentale. S’appliquer pour la trois millième fois sur la même sangle de selle, le même bouton d’uniforme, à reproduire parfaitement, ça vous flinguerait le moral de n’importe quel poulet d’élevage industriel, alors un artiste. C’est un vieux bâtiment, il est mal chauffé, je cours à la boutique, laissant de côté le Musée de Cire, je me rends, je n’ai plus le courage, je demande grâce, j’ai froid et rien ne me désespérerait plus en cet instant que de voir les rouflaquettes artificielles du vieux Blücher en uniforme d’apparat.

                  Les conquêtes véritables, Editions namuroises.

 

Dans Vertiges, Sebald évoquait les cadavres d’hommes et de chevaux gisant sur le champ de bataille de Marengo. A Waterloo, l’hécatombe fut pire encore :

 

Alentour s’étend le champ désolé où, un beau jour, cinquante mille hommes et dix mille chevaux ont péri en quelques heures. Dans la nuit, après la bataille, on devait entendre ici un chœur polyphonique de râles et de gémissements. Qu’ont-ils bien pu faire à l’époque de cette multitude de cadavres et d’ossements ? Sont-ils enfouis sous la coupole du mémorial ? Nous tenons-nous ici sur une montagne de morts ? Est-ce là notre poste d’observation ? Est-ce de pareille place que l’on a le point de vue historique tant vanté ?

 

Dans son ouvrage remarquablement documenté, Waterloo et les écrivains (publié par l’échevinat de la Culture de Waterloo), qui se présente sous la forme d’une anthologie commentée, Jean Lacroix, qui cite également le passage que je viens de citer, dit du champ de bataille de Waterloo que Sebald le « dépeint sans complaisance, dans son cadre actuel, mais avec un discutable réalisme ». Mais bien davantage que le réalisme, n’est-ce pas une vision mélancolique du monde, contemplé à partir des ombres que chacune de ses phases de destruction projette sur l’avenir, qu’il convient ici d’interroger ?

 

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Thèmes
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