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4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 13:26

 

Je viens de relire le magnifique petit livre de Thomas de Quincey, Les derniers jours d’Emmanuel Kant, description précise de la dégradation mentale et physique du grand penseur. Pour écrire ce cours récit, le grand écrivain anglais du XIX° siècle s’est servi surtout des mémoires d’Andreas Christoph Wasianski, un fidèle du philosophe, et les a transposés presque littéralement en anglais (je reviens dans quelques instants sur ce presque). Plusieurs traductions françaises sont disponibles. La plus connue est celle de Marcel Schwob, l’auteur des célèbres Vies imaginaires (1896).

 

Apparemment, le sujet n’a rien de drôle et pourtant, d’une première lecture déjà ancienne, je gardais le souvenir d’un texte particulièrement plaisant, sinon parfois même franchement comique. Je viens de constater que je ne m’étais pas trompé, surtout en ce qui concerne la longue description de ce qu’était la vie quotidienne de l’auteur de la Critique de la raison pure, avant que n’apparaissent les signes annonciateurs de son décès. Une vie de vieux garçon, vouée à la réflexion et réglée comme du papier à musique, qu’il s’agisse des repas, des promenades, des fréquentations, des heures de travail, des soins du corps, voire du temps passé au lit. Qu’on en juge par les lignes qui suivent :

 

À son retour de promenade, il s'asseyait à sa table de travail et lisait jusqu'au crépuscule. Durant cette période de lumière douteuse, si amie de la pensée, il restait en tranquille méditation sur ce qu'il venait de lire, pourvu que le livre le valût. Sinon, il faisait le plan de sa leçon du jour suivant ou de quelque partie de l'œuvre qu'il était alors en train d'écrire. Pendant cet état de repos, il s'établissait, hiver comme été, auprès du poêle, regardant par la fenêtre la vieille tour de Loebenicht, non point qu'on pût dire proprement qu'il la voyait, mais la tour reposait sur son œil, comme une musique éloignée sur l'oreille, obscurément, en demi-conscience. Il n'y a point de paroles qui semblent assez fortes pour exprimer le sens de reconnaissance du plaisir qu'il tirait de cette vieille tour, quand il la regardait ainsi au crépuscule, dans cette calme rêverie. Ce qui suivit montre vraiment combien elle était devenue importante à sa vie : car il advint que quelques peupliers d'un jardin voisin s'élevèrent à assez de hauteur pour cacher la vue de cette tour. Sur quoi, Kant devint fort troublé, inquiet et finalement se trouva positivement incapable de continuer ses méditations du soir. Par bonheur, le propriétaire de ce jardin était une personne fort considérée et obligeante, qui avait d'ailleurs un profond respect pour Kant ; et par la suite, le cas lui ayant été représenté, il donna ordre de couper les peupliers. La chose fut faite : la vieille tour de Lœbenicht se découvrit de nouveau, Kant retrouva son égalité d'âme, put poursuivre de nouveau ses calmes méditations crépusculaires.

Après qu'on avait apporté les chandelles, Kant continuait de travailler jusqu'à presque dix heures. Un quart d'heure avant de se mettre au lit, il retirait autant que possible son esprit de toute classe de pensée qui demandait quelque effort ou énergie d'attention, tenant que ses pensées, par stimulation et excitation, pourraient être propres à lui causer de l'insomnie ; la moindre contrariété à l'heure habituelle de s'endormir lui était au plus haut point désagréable. Heureusement, c'était un accident qui lui arrivait bien rarement. Il se déshabillait sans l'aide de son valet de chambre, mais dans un tel ordre et avec un tel respect romain du décorum et du το πρεπου, qu'il était toujours prêt en une seconde à pouvoir paraître sans embarras pour lui ou pour les autres. Ceci fait, il s'étendait sur un matelas, s'enveloppait d'une cotte qui en été était toujours de coton, en automne de laine. À l'entrée de l'hiver, il se servait des deux et contre les froids très rudes il se protégeait par une couverture d'édredon, dont la partie qui lui couvrait les épaules n'était pas bourrée de plumes mais garnie ou plutôt ouatée de couches serrées de laine. Une longue pratique lui avait enseigné une manière fort habile de se nicher et de s'enrouler dans les couvertures. D'abord il s'asseyait sur le bord du lit, puis d'un mouvement agile il s'élançait obliquement à sa place ; puis il tirait un coin des couvertures sous son épaule gauche et, la faisant passer à travers le dos, l'amenait jusque sous son épaule droite ; quatrièmement, par un particulier tour d'adresse, il opérait sur l'autre coin de la même manière, et parvenait finalement à l'enrouler autour de toute sa personne. Ainsi, bandé comme une momie, ou ainsi que je le lui disais souvent, enroulé comme le ver à soie dans son cocon, il attendait l'approche du sommeil, qui d'ordinaire survenait immédiatement.

Car la santé de Kant était exquise : ce n'était point seulement la santé négative ou l'absence de douleur, d'irritation ou de malaise, qui bien que n'étant point douloureux sont parfois pires à supporter que la douleur ; mais c'était un état de sensation positive de plaisir et une possession consciente de toutes ses activités vitales. Voilà pourquoi s'étant empaqueté pour la nuit en la manière que j'ai décrite, il s'écriait souvent tout seul, comme il nous le racontait à dîner : « Est-il possible de concevoir un être humain qui jouisse d'une santé plus parfaite que moi ! » Telle était la pureté de sa vie et son heureuse condition, qu'aucune passion troublante ne s'élevait jamais pour l'exciter, aucun souci pour le harasser, aucune peine pour l'éveiller. Même dans l'hiver le plus rude, sa chambre à coucher demeurait sans feu ; ce n'est que dans ses dernières années qu'il céda aux supplications de ses amis jusqu'à permettre qu'on y en allumât un bien petit. Tout dorlotage, tout soin douillet ne trouvait point de quartier auprès de Kant. D'ailleurs cinq minutes, par la température la plus froide, suffisaient pour surmonter le premier frisson du lit, par la diffusion d'une chaleur générale dans tout son corps. S'il avait occasion de quitter sa chambre à coucher pendant la nuit (elle demeurait toujours close et sombre, jour et nuit, été comme hiver), il se guidait au moyen d'une corde dûment attachée au pied de son lit toutes les nuits, qui aboutissait vers une chambre voisine.

Kant ne transpirait jamais, ni le jour, ni la nuit. Cependant la chaleur qu'il supportait habituellement dans son cabinet de travail était surprenante, et en fait, il se sentait mal à l'aise s'il manquait seulement un degré à cette chaleur. Soixante-quinze degrés Fahrenheit étaient la température invariable de cette chambre où il vivait habituellement ; et si elle tombait en dessous de ce point, quelle que fût la saison de l'année, il l'élevait artificiellement à la hauteur habituelle. Dans les chaleurs de l'été, il allait vêtu d'habits légers et invariablement de bas de soie. Pourtant, comme ses vêtements ne pouvaient toujours suffire à l'assurer contre la transpiration, s'il était occupé à quelque exercice actif, il avait un singulier remède en réserve. Il se retirait alors dans un endroit ombragé et demeurait immobile avec l'air et l'attitude d'une personne qui écoute ou qui attend, jusqu'à ce que son aridité coutumière lui eût été rendue. Même par les nuits d'été les plus étouffantes, si la plus légère trace de transpiration avait souillé ses vêtements de nuit, il en parlait avec emphase comme d'un accident qui l'avait choqué au plus haut point.

 

Thomas de Quincey, Les derniers jours d’Emmanuel Kant,

traduit de l’anglais  par Marcel Schwob, Editions Ombres.

 

C’est qu’il semble que de Quincey a utilisé les anecdotes rapportées par le fidèle Wasianski pour, sans guère cependant y apporter de modifications, en changer fondamentalement le code d’ensemble : de souvenirs à vocation pieusement biographique, en y injectant discrètement une certaine dose d’ironie, il a produit une œuvre qui ressortit bien davantage au domaine de la fiction qu'à celui du témoignage historique. Bien poreuse frontière, si l'on y pense : les faits sont encore presque fidèlement rapportés et pourtant... Rien d'étonnant, dès lors, à ce que pareil texte ait attiré son premier traducteur français, auteur, quant à lui, de « biographies imaginaires ».


On trouvera sur la toile une étude particulièrement sérieuse et fouillée de deux universitaires qui sont repartis des textes de Wasianski et de deux autres témoins de la fin de vie de Kant, y ont comparé minutieusement le récit de de Quincey, puis ce qu’en ont fait les traducteurs français (voir Robert Dion et FrancisFortier, Péculat biographique et enchevêtrement générique, http://www.erudit.org/revue/pr/2003/v31/n1/008501ar.html – il m’a fallu du même coup apprendre ce qu’était un péculat !).

 

Oserais-je me permettre ici – sans vouloir, bien entendu, me comparer au merveilleux Thomas de Quincey (je me rappelle ma découverte enthousiaste – avais-je seulement vingt ans ? – de De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts, puis plus tard d’autres livres comme La nonne militaire d’Espagne ou Judas Iscariote, sans oublier, bien sûr, Les confessions d’un mangeur d’opium anglais ; je reviendrai un jour aussi sur l’intérêt que portait Borges à de Quincey), oserais-je me permettre ici, dis-je, de reconnaître que j’ai pratiqué un jour le même genre de « détournement » de mémoires historiques on ne peut plus authentiques ? C’étaient ceux du brave liégeois Jean Joseph Charlier, héros, s’il en est, de la glorieuse « révolution » belge ; cet opuscule, publié en 1884 et que j'ai découvert un jour à la Bibliothèque royale de Bruxelles et transposé presque littéralement sous forme de monologue théâtral, a été ensuite mis en scène par Jules Henri Marchant et a donné au très grand acteur qu’est Angelo Bison un rôle que l’on aurait cru cousu sur mesure… (j’ai placé en trois épisodes il y a quelques mois sur ce blog – voir la catégorie autocitations – le texte complet de ce monologue).

 

 

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