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21 juillet 2011 4 21 /07 /juillet /2011 13:13


J’ai parfois, je crois, plus de plaisir au récit que l’on me fait de certains spectacles et aux images qui me traversent alors l’imagination – tout dépend évidemment de la qualité et de l’enthousiasme du conteur –, que si je les voyais véritablement. M’enchantent particulièrement les récits de spectacles passés, incongrus et provocants, s’attaquant aux codes théâtraux établis, ou si loufoques et déjantés qu’ils en paraissent aujourd’hui invraisemblables. La confrontation des acteurs et du public y était souvent passablement agitée, ce qui ajoute à la saveur de l’événement. De ces moments saugrenus, parfois explosifs, l’histoire du théâtre est parsemée. Dans une nouvelle catégorie, Merveilleux fous de théâtre, je reproduirai ici à l’occasion ce que j’ai pu lire de l’un ou l’autre de ces spectacles mémorables.

 

J’ai retrouvé au fond de ma bibliothèque le gros volume, paru en 1957, aux Editeurs Français Réunis (éditeur lié au Parti communiste et qui n’existe plus), des Vers et Proses de Maïakovski, traduits par Elsa Triolet et « précédés de ses souvenirs sur Maïakovski ». Lit-on encore, dans le public francophone, les traductions de ce poète au lyrisme débordant, d’abord futuriste, puis chantre de la révolution soviétique, qui s’est suicidé en 1930 ?

 

Il fut aussi l’auteur de plusieurs œuvres théâtrales, dont la plus connue est sans doute La punaise, créée à Moscou par le grand Meyerhold en 1929.

 

Mais c’est surtout l’atmosphère de première pièce de Maïakovski que je voudrais évoquer ici. Lues aujourd’hui, les pages que lui consacrait Elsa Triolet il y a plus de cinquante ans et plus de cinquante ans après les représentations de ce texte, ont une saveur toute particulière. Retrouvons-nous donc il y a un siècle, en pleine première guerre mondiale et alors que la Révolution d’Octobre se profile à l’horizon. Un groupe de jeunes artistes se proclament « futuristes » et, comme d’autres avant-gardes européennes de l’époque, rejettent violemment toutes les formes d’art traditionnelles. Je cite longuement ce qu’en raconte Elsa Triolet :

 

« Maïakovski était avec le poète et peintre David Bouliouk, le créateur du futurisme russe, qui naquit en 1912 indépendamment du futurisme italien de Marinetti. Les futuristes russes formèrent un groupe qui se disait créateur du verbe nouveau ; ils s’en allaient à travers le pays, et, futuristement attifés, se produisaient en public, chacun dans son œuvre, lors de spectacles qui relevaient de la conférence et du cirque et provoquaient partout scandales et esclandres. A cette époque Maïakovski exprimait son opposition violente contre le théâtre existant – naturaliste, psychologique, symbolique – et qui traversait, disait-on, une crise aiguë.

Le grand chambardement, écrivait Maïakovski en 1914, entrepris par nous (les futuristes) dans tous les domaines de la beauté au nom de l’art de demain, l’art des futuristes, ne s’arrêtera pas et ne peut s’arrêter devant la porte du théâtre.

La haine de l’art d’hier, de la neurasthénie cultivée par la couleur, le vers, la rampe, par la nécessité nullement prouvée de montrer les tribulations des hommes qui se retirent de la vie, m’oblige de mettre en avant, comme preuve de l’inévitable reconnaissance de nos idées, non le lyrisme mais la science exacte, l’examen des rapports de l’art et de la vie.

*

**

La tragédie Vladimir Maïakovski a été écrite en 1912-1913. Maïakovski a vingt ans. Ce n’est  seulement sa première pièce, c’est en même temps son premier grand poème. Un poème mis en scène, et la somme de tout son travail précédent. Le poème-tragédie est une enveloppe bourrée de la poésie future de Maïakovski : à travers toute l’œuvre de Maïakovski on pourra ensuite reconnaître les plantes qui ont pris naissance dans cette tragédie-là. La grande pitié pour l’humanité douloureuse, est une vision du monde, poétique et politique, avec tout un attirail biblique où le blasphème devient un moyen artistique, et le rôle du Christ tenu par le poète lui-même ou par l’homme-simplement, le rédempteur, le crucifié, qui s’offre en holocauste à l’humanité, prend sur ses épaules tous ses maux, et hurle de douleur et de fatigue, écrasé sous la souffrance des hommes. On y trouvera la grandeur de l’amour, et les amours « des boudoirs et parfumeries » ; la solitude ; le défi jeté à la « graisse » et la haine de l’ignominie de l’obyvatel et du byt. Il faut que j’essaie d’expliquer tout ce de suite ce que veulent dire des mots intraduisibles et qui jouent, avec leur sens, un si grand rôle dans l’œuvre de Maïakovski : le byt sont les mœurs, la manière de vivre quotidienne, la vie quotidienne, le train-train des jours calendriers… On comprendra peut-être mieux le sens de ce mot, si je rappelle les deux vers de la lettre d’adieu de Maïakovski :

Le canot de l’amour

S’est brisé contre la vie quotidienne

L’Obyvatel est l’homme participant du byt, cette définition est toujours prise dans un sens péjoratif. C’est l’homme indifférent à tout ce qui n’est pas le train-train de sa vie personnelle, il relève du petit-bourgeois, de son idéal avec géraniums et canari, sa morale du bien-être individuel, ses goûts et ses préjugés, etc. Sur le fond de la révolution, l’l’obyvatel est une sorte de monstre, l’ennemi passif, le boulet que le pays traîne derrière lui. C’est le grand ennemi de Maïakovski, c’est la punaise.

   (…)

   Théâtralement parlant, la pièce – puisque « pièce » il y a – devait être difficilement intelligible, sa compréhension directe mal aisée. Oui, c’est une pièce si l’on veut, mais chaque morceau est en même temps un poème séparé, indépendant ; et les vers écrits par Maïakovski avant cette pièce, auraient aussi bien pu s’y intégrer. Ses personnages sont des personnages-poèmes, des personnages-rêves ; des sentiments, des idées, des objets animés pris dans les tenailles de la ville, lieu de l’action. Parmi eux, seul réel, tangible, vivant, il y a le poète – Vladimir Maïakovski, le rédempteur, le messie, le héros de la pièce. »

 

(J’arrête un instant ma citation. Comment le lecteur ou, mieux, le spectateur d’aujourd’hui recevrait-il tout ce commentaire ? J’imagine en souriant ce spectateur lisant le paragraphe qui précède dans le programme du théâtre où il vient d’entrer. « Ca promet ! », doit-il penser, se disant qu’il aurait sans doute mieux fait de conduire ses pas en un autre lieu… Mais poursuivons donc ce raconte Elsa Triolet !)

 

   « Ce titre qu’on aurait pu mettre au-dessus de toute la vie du poète,

Vladimir Maïakovski

tragédie

n’était pas une trouvaille de l’auteur, c’est le hasard qui le lui a dicté : le manuscrit de la pièce, envoyé à la censure n’en avait pas, et le censeur, ayant pris pour le titre le nom de l’auteur, autorisa la représentation de la tragédie Vladimir Maïakovski. Maïakovski en fut ravi et l’accepta sans discuter.

Voici les personnages de la pièce :

VLADIMIR MAIAKOVSKI (poète, 20 à 25 ans).

UNE FEMME DE SES CONNAISSANCES (4 à 6 mètres, ne parle pas).

LE VIEILLARD AUX CHATS NOIRS ET SECS (plusieurs milliers d’années).

L’HOMME AUQUEL IL MANQUE UN ŒIL ET UNE JAMBE

L’HOMME AUQUEL IL MANQUE UNE OREILLE

L’HOMME SANS TÊTE

L’HOMME AUX DEUX BAISERS

UN JEUNE HOMME ORDINAIRE

LA FEMME A LA PETITE LARME

LA FEMME A LA LARME

LA FEMME A LA GROSSE LARME

VENDEURS DE JOURNAUX, GARCONS, FILLES, etc. »

           

(…)

 

*

**

« La tragédie Vladimir Maïakovski a été jouée pour la première fois en décembre 1913 à Pétersbourg, au théâtre Luna-park, anciennement théâtre Kommissarjevski. Le spectacle qui a été monté par une société de peintres, l’Union des Jeunes, fut préalablement annoncé dans le cadre des premiers spectacles futuristes dans le monde, et ne connut que deux représentations. La troupe se composait d’amateurs, étudiants pour la plupart. Le rôle de Vladimir Maïakovski était tenu par Maïakovski lui-même. Il faut répéter ici que Maïakovski avait un physique exceptionnel, stature de géant, tête magnifique d’une force d’expression extraordinaire, et qu’il avait une voix de basse qui faisait penser à l’orgue sous les voûtes d’une cathédrale (Dans le velours de ma voix – je vais tailler mon pantalon noir…)

Je trouve dans le livre de B. Rostozki, Maïakovski et le théâtre (1952), une description de ce que fut ce spectacle, dont je citerai quelques passages : (La toile de fond du prologue et de l’épilogue) était un carré en carton, noir, avec des taches de couleur, en désordre voulu, une multitude d’objets et d’inscriptions qui se bousculaient. La toile de fond du premier et deuxième acte (du peintre Chkolnik) représentait symboliquement la ville, une pelote de rues, des masses de maisons inclinées, des tramways, enseignes, poteaux télégraphiques, réverbères et autres pièces caractéristiques du paysage urbain.

Le spectacle commençait par la démonstration des plaies morales que la ville portait à l’homme. Il s’ouvrait sur une « parade » d’invalides, dont la hideur devait symboliser ces plaies. La « parade » défilait dans une demi-obscurité sur le fond peint par Filonov et était menée par un porteur de torche des pompes funèbres, en livrée et haut-de-forme blancs. Apparaissant par la gauche, le porteur de torche se faufilait le long de la toile de fond, l’éclairant de sa lanterne « comme s’il l’examinait » et disparaissait dans la coulisse de droite. Derrière lui marchait en boitant l’Homme auquel il manquait une jambe et un œil. Ensuite venaient l’Homme auquel il manque une oreille, et l’Homme sans tête. En queue de la procession marchait le Vieillard aux chats noirs et secs (plusieurs millions d’années).

Ce début donnait tout de suite le ton et la couleur du spectacle. Cette ronde étrange créait une atmosphère de tragique extraordinaire.

 

   Ces personnages et les autres formaient le chœur qui entourait le Poète Maïakovski.

 

Maïakovski était entièrement et totalement vivant, réel. Dans son aspect, il n’y avait rien de spécifiquement théâtral. Il n’était pas maquillé, portait un pardessus de ville, sous lequel on apercevait sa blouse jaune, rayée de noir, il était coiffé d’un haut-de-forme, une canne à la main. C’était alors « l’uniforme » habituel de ses apparitions publiques. Entrant en scène, il enlevait pardessus et haut-de-forme et les confiait, avec la canne, à un employé du théâtre. Pendant l’épilogue, il s’habillait à nouveau. Son apparition se plaçait après la « parade des éclopés », sur une scène pleinement éclairée. Il montait sur une échelle-tribune tendue d’une cotonnade marron et posée au milieu de la scène, près de la rampe, prenait une pose d’orateur et commençait son monologue du début, s’adressant directement à la salle.

 

(…)

 

Le metteur en scène Mguebrov, dans ses souvenirs édités en 1932, décrit ainsi cette

soirée :

 

La salle est déjà pleine. Elle attend. Elle est agitée d’une façon particulière… Un tas de critiques, de chroniqueurs, beaucoup de jeunes – pas le public des premières, un public spécial, inhabituel, du monde de toute sorte. Je suis avec Vélimir Khlebnikov, étrangement concentré et silencieux. Lui aussi est futuriste.

La lumière s’éteignit et le rideau se leva. La représentation commençait. Une lumière basse, semi-mystique, éclaire la scène tendue de drap et de cotonnade, et le fond de carton noir qui en réalité est le seul décor…

Venant de coulisses défilaient, l’un après l’autre, les personnages : des poupées de carton, vivantes. Le public essaya de rire, mais le rire s’étrangla aussitôt. Pourquoi ? Mais parce qu’il n’y avait pas de quoi rire… Si je venais pour voir un spectacle drôle, amusant, pour me moquer du paillasse et si ce paillasse se mettait à parler de moi, avec sérieux – le rire se figerait sur mes lèvres. Et quand, sès le premier instant, le rire s’interrompit, on sentit aussitôt la tension de la salle.

Apparut Maïakovski. Il monta sur la tribune, il n’était pas grimé, habillé comme à la ville. On aurait dit qu’il se trouvait au-dessus de la foule, de la ville – car il était le fils de la ville, et la ville lui avait érigé un monument. Pour quel mérite ? Ne serait-ce que pour sa qualité de poète. « Gaussez-vous de moi ! semblait dire Maïakovski. Je suis là parmi vous comme  un monument. Riez, je suis poète… »

Bien sûr, Maïakovski ne disait rien de tout cela, mais il me semblait que c’était ainsi qu’il parlait.

« Ne parlez pas, Maïakovski ! » criait le public goguenard, quand, troublé et ému, il se mit à ramasser dans un  grand sac et les larmes, et des feuilles de journaux, et tous ses jouets en carton, et les railleries de la salle, dans un grand sac de bure ; il les ramassait pour les emporter avec lui dans l’éternité, dans les vastes espaces sans limites…

Bien sûr qu’ils jouaient mal, qu’ils articulaient mal, mais je crois qu’il y avait là-dedans quelque chose qui venait du cœur. Tandis que la salle écoutait trop grossièrement pour qu’il lui arrivât de la scène quoi que cela fût. Et, pourtant, par deux fois pendant le spectacle, mes yeux s’étaient remplis de larmes. J’étais touché et ému.

*

**

Je rappellerai ici la manière qu’avait Maïakovski de dire ses vers et pas seulement dans cette tragédie. Mais, cette-fois-ci, à cette occasion, il avait essayé, en tant qu’auteur-metteur-en-scène-acteur, de l’inculquer à la troupe. C’était très difficile, pour nous, les acteurs, de prononcer ces mots les mots soient séparés les uns des autres par une pause de trois mesures… », se plaignait dans un journal de l’époque un anonyme, acteur-amateur, peu désireux de prendre part à un spectacle aussi peu commun, et qui avait bien fait de s’abstenir puisque « les mots » ne semblaient pas lui avoir dit grand-chose.

Il y avait chez Maïakovski, entre autre, cette manière de passer d’un ton solennel, grandiose, celui du prédicateur, du haut-parleur, à celui de la conversation ordinaire… Un témoin du spectacle raconte :

La voix devenait traînante et profonde. Ses vagues montaient, prenaient de l’ampleur. Chaque son de chaque mot allait en s’intensifiant, devenait visible, tangible… C’était une manière de dire qui s’imposait, inquiétante, qui exigeait de vous l’action… Et soudain, l’élan s’arrêtait net. Une terminaison goguenarde, prosaïque. Maïakovski haussait les épaules, comme s’il en secouait les auditeurs :

                                               Et, parfois,

                                                                ce que je préfère

disait il ironiquement et simplement,

                                               C’est mon propre nom

                                                                                   Vladimir Maïakovski. »

 

                        (Extrait de Maïakovski, Vers et proses, traduits par Elsa Triolet,

Editeurs français réunis).

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Merveilleux fous de théâtre
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