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8 octobre 2010 5 08 /10 /octobre /2010 11:00

L’auteur ! L’auteur ! de David Lodge, que j’évoquais dans mon billet précédent,  pour une bonne part se structure narrativement sur l’opposition entre l’échec théâtral d’Henry James et le succès que son grand ami George Du Maurier obtient avec son roman Trilby à la même époque. J’ajouterai que deux ans avant la sortie de ce livre, en 1892,  le même George Du Maurier avait fait paraître un premier roman intitulé Peter Ibbetson. Selon Lodge, James avait trouvé ce roman très mauvais ; il « garda pour lui son opinion et il envoya à Du Maurier des messages de vagues mais chaleureuses félicitations ».

 

Quelques mots aujourd’hui sur ce Perter Ibbetson.

 

Pour noter d’abord – après d’autres, bien sûr – que sa traduction française, parue en 1946, est due à Raymond Queneau (Gallimard, collection L’imaginaire).

 

Pour faire ensuite un détour par Les fleurs bleues, peut-être le plus beau roman de Queneau. (Précipitez-vous, si vous ne l’avez pas lu encore ! Et si vous l’avez déjà lu, pensez à le relire !)

 

Se basant sur l’antique réflexion chinoise : « Tchouang-Tseu rêve qu’il est un papillon, mais n’est-ce point le papillon qui rêve qu’il est Tchouang-Tseu ? », le père de Zazie imagine deux personnages, Cidrolin en 1964 et son alter ego, le duc d’Auge en 1264, soit sept siècles plus tôt. Dès que Cidrolin s’endort, l’histoire passe au duc d’Auge et l’on doit croire qu’elle est rêvée par Cidrolin. Dès que le duc d’Auge s’endort, l’histoire passe à Cidrolin et l’on doit croire qu’elle est rêvée par le duc d’Auge. Cidrolin est un fainéant de première classe qui vit sur sa péniche près de Paris. Au fil des chapitres, le duc d’Auge, doté au contraire d’un dynamisme à tout crin, se dirige à marche forcée vers le vingtième siècle. Bien sûr, la rencontre a lieu…

 

Ne vit-on que parce que l’on est rêvé par un autre ? Ou est-ce que la vie éveillée et le rêve peuvent s’équivaloir ? Que peut-il se passer quand devient totalement poreuse la frontière qui les sépare ?

 

A mille lieues de l’univers fantaisiste et déjanté de Queneau, c’est déjà à une question du même genre que répondait George Du Maurier dans Peter Ibbetson. Or de tout réalisme, dans le même cadre d’une « littérature d’imagination », pour reprendre l’expression chère à Borges. Ici aussi, la vie dans le rêve devient vraie et l’on comprend l’intérêt que Queneau a pu porter à ce roman.

 

Une fiction étonnante. J’essaie de résumer très vite. Dans son enfance, Peter a eu une grande amie, une fillette du nom de Mary, dont il a été un jour brutalement séparé. Pendant des années, il est ensuite brimé par un tuteur. Un jour, il retrouve Mary, mariée à un duc et ils s’éprennent l’un de l’autre. Un peu plus tard, Peter, dans une crise de colère, tue son tuteur et est condamné à la prison à perpétuité. Mais cela ne l’affecte guère. Mary lui a appris, en effet, comment diriger ses rêves et l’y retrouver. Longuement, elle lui a dicté la façon de procéder.

 

« Je m'étendais sur le dos, les pieds croisés et les mains jointes au-dessus de la tête dans une position symétrique ; je fixais avec une volonté intense et continue un certain point de l'espace et du temps que ma mémoire pouvait atteindre – par exemple, la grille de l'avenue par un certain après-midi de Noël, où je me souvenais avoir attendu le commandant pour une promenade. En même temps, je ne perdais jamais conscience de mon identité présente, en tant que Peter Ibbetson, architecte, Wharton Street, Pentonville; tout ceci n'est pas si aisé à faire que l'on peut penser, quoique la duchesse de mon rêve ait dit : Ce n'est que le premier pas qui coûte; et finalement, une nuit, au lieu de rêver des rêves ordinaires comme j'en avais rêvé toute ma vie (excepté deux fois), j'eus le ravissement de m'éveiller, à la minute même où je m'endormais profondément, près de la grille de l'avenue... »

 

C’est donc dans une réalité nouvelle, dans un « rêver vrai », que les deux amants finiront par passer ensemble chaque nuit et y vivre le meilleur de leur vie.

 

La force de ce roman est de nous amener pas à pas, en compagnie de Peter, à pénétrer dans cette autre réalité. Les premières tentatives sont difficiles, parfois vouées à l’échec, souvent écourtées. Si dans la conduite de son rêve, le personnage doute ou hésite un instant, il lui faut repartir à zéro. Ainsi s’aiguise le désir, s’amplifie le besoin de retrouver l’autre. Mais peu à peu s’affermit cette réalité rêvée à l’écart de tout quotidien sordide et la passion de Peter et Mary trouve à s’y épanouir en toute liberté.

 

Au-delà de tout vraisemblable, parce qu’à ce niveau d’accomplissement le vraisemblable n’a plus lieu d’être, un des plus beaux romans d’amour que l’on ait jamais écrit.

 

 

 

 

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Thèmes
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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