Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
6 avril 2012 5 06 /04 /avril /2012 19:48

 

 

Puisque voici les vacances de Pâques, offrons-nous encore un petit Cami pour la route. Penseurs raisonnables, amateurs de plaisanteries très élégantes, littérateurs compassés, esprits rigides, agélastes de tout poil, abstenez-vous, je vous prie, de poursuivre cette lecture. Mais que les autres, tous les autres qui n'appartiennent pas à de telles catégories, s’installent bien à l’aise et savourent l’humour absurdissime de cet écrivain magnifique qui, curieusement, ne figure pas dans la célèbre anthologie de l’humour noir d’André Breton. Il l’aurait pourtant bien mérité !

 

 

UNE MAITRESSE FEMME

 

PREMIER TABLEAU

Déménagement tragique

 

(La scène représente un appartement.)

 

LE MARI. – C’est une fameuse idée que j’ai eue de découper tout notre mobilier en petits morceaux, comme un jeu de patience. Cela nous permet de déménager discrètement à l’approche du terme. En plusieurs voyages, j’ai transporté ce matin presque tous nos meubles dans le nouvel appartement que nous allons habiter.

 

LA MAÎTRESSE FEMME. – La concierge ne s'est aperçue de rien ?

 

LE MARI. – De rien. Tu sais bien que les morceaux de notre mobilier-puzzle ne sont pas plus grands que des morceaux de sucre. Ils se dissimulent facilement dans les poches. La concierge m'a vu sortir. Elle ne se doutait pas que j’emportais dans les poches de mon pardessus notre lit et la table de la salle à manger.

 

LA MAÎTRESSE FEMME. – Avouez que ce n'est pas une existence ! Vous n'êtes qu'un paresseux ! Vous feriez mieux de travailler pour payer vos termes au lieu de déformer vos poches en déménageant notre mobilier.

 

LE MARI. – Paresseux, moi ! Ah ! ne blasphémez pas, madame. Songez que dans chaque nouvel appartement que nous habitons, je passe près de deux mois et demi à reconstituer notre mobilier-puzzle. Paresseux ! A peine ai-je remonté tous les meubles qu'il faut songer à les démonter pour déménager de nouveau ! Paresseux !

 

LA MAÎTRESSE FEMME. – Ne bavarde: pas tant et travaillez! Il vous reste encore à déboîter les 17 625 morceaux de l'armoire à glace et les 5 425 morceaux de la table de nuit.

 

LE MARI. – Je n'ai pas de temps à perdre. (A l’aide d’une pince à sucre il enlève un à un les morceaux qui composent l’armoire à glace.) Tout est démonté.

 

LA MAÎTRESSE FEMME. – Bien. J’enveloppe l’armoire à glace dans ce vieux journal. (Elle compte les morceaux avant de faire le paquet.) 17 625. Le compte y est. Mettez, comme d’habitude, la table de nuit dans votre pardessus et partons.

 

LE MARI. – Partons ! (En empochant la table de nuit, il laisse tomber quelques morceaux.)

 

LA MAÎTRESSE FEMME. – Ramassez, maladroit ! Vous n'avez jamais rien su faire de vos onze doigts.

 

LE MARI. – Raillez, madame ! Est-ce ma faute si la nature m'a gratifié d'un doigt supplémentaire ?

 

LA MAÎTRESSE FEMME. – Taisez-vous, orgueilleux ! Pour avoir un doigt de plus que les autres, vous n'en êtes que plus paresseux.

 

LE MARI. – Mais...

 

LA MAÎTRESSE FEMME, avec mépris. – Taisez-vous, tête d'épingle !

 

LE MARI, bondissant. – Tête d’épingle! Cette insulte, vous le savez, a le don de m'énerver au suprême degré. (Il s'élance sur sa femme, lui serre le nez avec un casse-noisette et lui ferme la bouche avec la pince à sucre. La maîtresse femme tombe étouffée.)

 

LE MARI, reprenant son sang-froid. – On ne devrait jamais se mettre en colère. Tâchons de réparer ce mouvement de mauvaise humeur. (Il prend une scie et coupe sa femme en morceaux. Il enveloppe ensuite les morceaux dans un journal.) Il s'agit maintenant de disperser les morceaux de ma pauvre femme dans différents quartiers déserts. C'est la méthode classique. Et il n'y a rien de tel que le classique. (Il va pour sortir.) Ah ! J’oubliais  le paquetcontenant l'armoire à glace. Un rien me fait perdre la tête. (Avec le paquet renfermant sa femme dans la main droite, le paquet contenant l’armoire à glace dans la main gauche et sa table de nuit dans les poches de son pardessus, il quitte l’appartement.)

 

 

DEUXIEME TABLEAU

Le remords 

 

(La scène représente un quartier désert. Il fait nuit.)

 

LE MARI. – Je viens de lancer quelques morceaux de ma pauvre femme dans le fossé des fortifications. Pour me donner du courage, j’ai déjà bu beaucoup d'alcool. Entrons dans ce cabaret pour boire... boire encore... boire toujours ! (En titubant, il entre dans le cabaret. En titubant davantage, il en ressort deux minutes plus tard.) Allons jeter les derniers morceaux de ma pauvre femme dans ce terrain vague. (Il lance les derniers morceaux dans le terrain vague.) Ma lugubre besogne est terminée. Regardons notre nouvel appartement. Je sens déjà le remords envahir mon âme et glacer mon cœur. C’est assez naturel, en somme. (Il part, tenant toujours à la main le paquet contenant l’armoire à glace.)

 

 

TROISIEME TABLEAU

Douce compagne 

 

(La scène représente le nouvel appartement.)

 

LE MARI, entrant. – Me voici dans le nouvel appartement. Le jour va se lever, je peux commencer à reconstituer le mobilier. Dans ce paquet se trouvent les morceaux de l'armoire à glace. (Il commence à emboîter les morceaux les uns dans les autres.) Ma main tremble, ma vue est obscurcie. J'ai sans doute trop bu... trop bu... trop bu... (Il continue à emboîter.) Mon travail touche à sa fin. Il ne me reste plus que trois morceaux à emboîter. Je travaille machinalement... sans voir... par habitude. J’ai bu... trop bu... Là ! Voilà le dernier morceau ! L’armoire à glace est reconstituée !

 

LA MAÎTRESSE FEMME. – Faut-il que tu sois saoul pour me prendre pour une armoire à glace !

 

LE MARI, subitement dégrisé. – Ciel ! ma femme ! Je comprends tout ! Après le crime, j’ai bu pour me donner du courage. Alors je me suis trompé de paquet ! J’ai jeté les morceaux de l'armoire à glace et je viens de reconstituer ma femme !

 

LA MAÎTRESSE FEMME, d’une voix terrible – Comment ! vous avez jeté les morceaux de l'armoire à glace ! Ah ! je le disais bien que vous n’étiez bon à rien l Mais il faut que vous soyez le dernier des hommes et le premier des ivrognes pour semer dans les rues une armoire à glace en chêne, imitation bois blanc !

 

LE MARI. – Mais...

 

LA MAÎTRESSE FEMME, au paroxysme de la colère. – Taisez-vous ! Si vous n'aviez pas bu, cela ne serait pas arrivé ! Vous ne vous seriez pas trompé de paquet.

 

RIDEAU

 

                        CAMI, Textes choisis par Jacques Sternberg, Editions Julliard, 1964

 

Partager cet article

Repost 0
Published by paulemond.over-blog.com - dans Mes auteurs de chevet
commenter cet article

commentaires

Elisabeth 10/04/2012 11:52

C'est plutôt surprenant mais fort amusant à lire !

Présentation

  • : Le blog de Paul Emond
  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
  • Contact

Recherche

Archives