Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
5 octobre 2011 3 05 /10 /octobre /2011 23:44

 

Je continue à me plonger avec délices dans le gros volume qui reprend les notes des cours dispensés par Nabokov aux Etats-Unis. Quel régal ! Tout en traitant de quelques chefs-d’œuvre du roman européen, il nous distille en même temps sa propre conception de la littérature et souvent avec pas mal d’humour ou d’assurance : les écrivains qu’il commente sont ses doubles, ses pairs, et c’est parce qu’il est, lui aussi, un grand écrivain qu’il en parle si bien. Pour le dire en mots familiers, il connaît la musique.

 

Dans un billet précédent, j’évoquais son commentaire de La métamorphose de Kafka. Je m’arrête ici à celui qu’il fait d’une nouvelle de Tchekhov, Une nouvelle villa. Je m’y arrête, un peu pour faire la nique à tous ceux qui parlent de Tchekhov en agrémentant leur laïus de trémolos progressistes, surtout pour mettre une fois encore en évidence un personnage – le vieux paysan apparaissant ici – qu’il me plaît d’ajouter à la galerie que je constitue tout à l’aise (voir ma catégorie personnages) :

 

   Un riche ingénieur et sa femme se sont fait bâtir une maison : il y a un jardin, un petit jet d’eau et une boule de verre, mais pas de terre cultivable – ils recherchent l’air frais et la détente. Le cocher emmène deux de leurs chevaux chez le maréchal-ferrant ; ce sont des bêtes splendides, bien campées, luisantes de santé, blanches comme neige, que l’on ne peut distinguer l’une de l’autre :

   « Des cygnes, de vrais cygnes », déclare le maréchal-ferrant en les regardant avec une respectueuse admiration. Survient un vieux paysan. « Mais, dit-il avec un sourire entendu et narquois, ils sont blancs, d’accord, et après ? Si les miens étaient gorgés d’avoine, ils auraient aussi beau poil ! J’aimerais voir ces deux-là fouettés à la charrue. »

   Dans un récit didactique, surtout s’il est ponctué de bonnes idées et se veut édifiant, cette phrase serait la voix de la sagesse et le, vieux paysan qui exprime avec tant de simplicité et de profondeur l’idée d’un mode de vie réglant l’existence serait présenté comme un bon et beau vieillard, symbole de la prise de conscience par la classe paysanne de son importance croissante, etc. Que fait Tchékhov ? Vraisemblablement, il ne s’aperçut pas qu’il avait mis dans l’esprit de ce vieux paysan une vérité que les radicaux de son époque tenaient pour sacrée. Ce qui l’intéressait, c’était d’être fidèle à la vie, d’être fidèle au caractère de l’homme en tant que personnage et non en tant que symbole – un homme qui prononçait ces paroles non parce que c’était un sage, mais parce qu’il s’arrangeait toujours pour être désagréable, pour gâcher le plaisir des autres : il détestait ces chevaux blancs et ce beau cocher bien gras ; c’était un homme seul, un veuf, qui s’ennuyait – il ne pouvait travailler à cause d’une maladie, qu’il appelait tantôt gryja (« hernie »), tantôt glisty (« vers »). Il subsistait grâce à l’argent que lui envoyait son fils et, s’il rencontrait, par exemple, un paysan en train de rapporter du bois ou de pêcher, il grommelait : « Ce bois est pourri » ou « Par ce temps-là, le poisson ne mordra pas. »

   Autrement dit, au lieu de faire d’un personnage l’instrument d’une leçon, au lieu d’exploiter ce qui semblerait à Gorki, ou à n’importe quel autre auteur soviétique, une vérité socialiste en décrivant son personnage comme un homme extraordinairement bon (tout comme, dans le récit bourgeois classique, on ne peut être mauvais si l’on aime sa mère ou son chien), Tchekhov nous offre un être humain bien vivant sans s’encombrer de messages politiques ou de traditions littéraires. Notons au passage que ses « sages » sont généralement des raseurs – comme Polonius. Il semble que l’idée fondamentale incarnée par les meilleurs et les pires personnages de Tchekhov ait été que, tant que les masses russes ne connaîtront ni véritable culture morale et spirituelle ni santé et aisance matérielle, les efforts des intellectuels les plus généreux, les mieux intentionnés, de ceux qui bâtissent ponts et écoles alors qu’on boit toujours de la vodka au cabaret du coin, échoueront. Sa conclusion était que l’art pur, la science pure, les connaissances pures qui n’ont aucun contact direct avec les masses, accompliront plus, à la longue, que les tentatives maladroites et incohérentes de quelques bienfaiteurs. On remarquera que Tchekov était lui-même un intellectuel russe de type tchékhovien. »

 

                  Vladimir Nabokov, Littératures, Traduit de l’anglais par Marie-Odile Fortier-Masek,

                  Robert Laffont, coll. Bouquins

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by paulemond.over-blog.com - dans Personnages
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Paul Emond
  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
  • Contact

Recherche

Archives