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29 mars 2014 6 29 /03 /mars /2014 22:17

 

 

Née en 1930, Liliane Wouters est une des voix majeures de la poésie belge francophone. Poésie de facture classique, voix ferme, sensualité forte et aussi une tonalité où résonnent parfois des échos moyenâgeux.

 

J’ai pris dans ma bibliothèque et viens de relire avec grand plaisir un volume paru en 1983, L’aloès. Il contenait l’essentiel de l’œuvre antérieure et apportait une grande part d’inédits. De ce volume-charnière, j’extrais deux poèmes. Le premier, doux-amer, sur la vie qui a passé :

 

            Pas rien, pas rien, le petit vent de l’aube,

            Le petit rose du petit matin,

            Changé en pourpre, en noir, en nuit de taupe.

            Je suis la taupe et le ciel est lointain.

 

            Pas rien, pas rien, les flaques sur la plage,

            La dune blonde et la blonde clarté,

            La mer sans fin et les vagues sans âges,

            Nous n’y aurons dansé qu’un seul été.

 

            Pas rien, pas rien, même si l’on décompte

            Les vaches maigres, les années de chien.

            J’aurai vécu tel jour, telle seconde

            C’était trop peu mais ce ne fut pas rien.

 

                     Liliane Wouters, L’aloès, Luneau Ascot Editeurs

 

Quant au second texte, il dit aux morts : non, pas avec vous, pas encore, laissez-moi vivre....

 

                 MORTS,

             NE ME DITES PLUS

          QUE JE SUIS VOTRE SANG

 

Morts, ne me dites plus que je suis votre sang

Car je ferai la sourde.

Je ne pourrais aller où votre âme descend :

Ma besace est trop lourde.

 

Je vous ai bien aimés quand vous étiez encor

Attachés à ma vie

Mais de joindre la table où s’assied votre corps,

Non, je n’ai pas envie.

 

Quand je vous appelais, qu’avez-vous répondu ?

Et quand ma voix s’est tue

Lasse d’en vain crier, trop de neige a fondu

Sur la terre battue.

 

A présent vous parlez, mais je bouche à deux mains

Mes yeux et mes oreilles.

Allez-vous-en, voyons, je dois vivre demain

Et remplir mes corbeilles.

 

Dans les pâquis du ciel où vous broutez en paix

Les herbes et la menthe

Souvenez-vous un peu du pain que l’on trempait

Dans la soupe fumante.

 

Car nous avons un corps à porter, avec l’ombre

Traînant derrière lui.

Que pouvons-nous savoir de vos royaumes sombres

Où la chair se détruit?

 

Petits morts bien ancrés au pays des racines,

Bien pris en leurs filets,

Chaque instant que je vis votre image assassine

Qu’un insecte filait.

 

Sur la toile tendue un léger souffle passe :

Vous mourez à nouveau.

 Et voilà, c’est fini, la mémoire s’efface

Au cœur de mon cerveau.

 

Il ne faut pas grand’chose, un petit coup de gomme,

Un seul aboi de chien.

Les papiers dans le feu, dans la terre les hommes,

On ne verra plus rien.

 

O vous qui nourrissez les fourmis, les cloportes,

En vos tristes séjours

N’accourez plus ainsi quand du seuil de la porte

Je regarde le jour.

 

Petits morts accroupis dans la terre, pardon,

Oui, je peux vous survivre.

Pendant que vous perdez l’haleine et les tendons,

De soleil je suis ivre.

 

J’ai versé tant de pleurs que je brûlai mes draps

Mais le sel de ces larmes

Devint fade le soir où j’entendis les rats

Sur moi faire vacarme.

 

A petits coups de dents ils rongèrent d’abord

La peine de surface ;

Puis celle qui logeait au plus profond du corps

Leurs griffes me l’effacent.

 

Gentils morts bien tassés à douze pieds de fond

Dans la poussière blanche,

Le temps passe, l’amour et les regrets s’en vont,

Donnez-moi quatre planches.

 

Holà ! ho ! ce bois jaune est trop dur pour mes reins !

Vite, mon lit de plumes !

Pour coucher ici-bas c’est un meilleur terrain

Que l’argile posthume.

 

Dansez tous, les vivants, la pavane ou la gigue.

Ce n’est qu’un au revoir.

Il nous faut dépêcher d’aller cueillir des figues

Tant qu’on peut en avoir.

 

                  Liliane Wouters, L’aloès, Luneau Ascot Editeurs

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Poètes - poètes...
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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