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9 novembre 2013 6 09 /11 /novembre /2013 18:35

 

J'ai relu Rêves de rêves, le superbe petit livre dans lequel Antonio Tabucchi imagine vingt rêves, chacun fait par un écrivain ou un peintre parmi ses préférés. Voici le « rêve d’Arthur Rimbaud, poète et vagabond » :

 

La nuit du vingt-trois juin 1891, à l’hôpital de Marseille, Arthur Rimbaud, poète et vagabond, fit un rêve. Il rêva qu’il était en train de traverser les Ardennes. Il portait sa jambe amputée sous le bras et il s’appuyait à une béquille. La jambe amputée était emballée dans un papier journal sur lequel était imprimée une de ses poésies, en gros caractères.

Il était près de minuit, et c’était la pleine lune. Les prés étaient argentés, Arthur chantait. Il arriva aux abords d’une maison de paysans, dont une fenêtre était éclairée. Il s’étendit sur le pré, sous un énorme amandier, et continua de chanter. Il chantait une chanson révolutionnaire et vagabonde qui parlait d’une femme et d’un fusil. Au bout d’un moment la porte s’ouvrit, une femme sortit et s’avança. C’était une jeune femme, elle avait les cheveux dénoués. Si tu veux un fusil comme le demande ta chanson, moi je peux te le donner, dit la femme, j’en ai un au grenier.

Rimbaud serra contre lui sa jambe amputée et il se mit à rire. Je vais rejoindre la Commune de Paris, dit-il, et j’ai besoin d’un fusil.

La femme le conduisit jusqu’au grenier. C’était une construction à deux étages. Au rez-de-chaussée, il y avait des brebis, et à l’étage, auquel on accédait par une échelle, il y avait le grenier. Je ne peux pas monter là-haut, dit Rimbaud, je t’attendrai ici, parmi les brebis. Il se coucha sur la paille et enleva son pantalon. Quand la femme redescendit, elle le trouva prêt pour l’amour. Si tu veux une femme comme le demande ta chanson, dit la femme, moi je peux te la donner. Rimbaud l’embrassa et lui demanda : comment s’appelle-t-elle, cette femme ? Elle s’appelle Aurelia, dit la femme, parce que c’est une femme de rêve. Et elle défit ses vêtements.

Ils s’aimèrent parmi les brebis, et Rimbaud tenait sa jambe amputée tout près de lui. Quand ils se furent aimés, la femme dit : reste. Je ne peux pas, répondit Rimbaud, je dois partir, viens dehors avec moi, pour voir l’aube se lever. Quand ils sortirent dans la cour, il faisait déjà clair. Toi, tu n’entends pas ces cris, dit Rimbaud, mais moi je les entends, ils viennent de Paris et ils m’appellent, c’est la liberté, c’est l’appel du lointain.

La femme était encore nue, sous le mandarinier. Je te laisse ma jambe, dit Rimabud, prends-en soin.

Et il se dirigea vers la route principale. Quelle merveille, à présent, il ne boitait plus. Il marchait comme s’il avait deux jambes. La route résonnait sous ses sabots. L’aube était rouge à l’horizon. Et lui, il chantait, et il était heureux.

 

         Antonio Tabucchi, Rêves de rêves, traduit de l’italien par Bernard Comment,

         Collection 10/18.

 

Plaisir de rêver de rêver de Rimbaud avec Tabucchi, de rêver qu’il s’agit d’un rêve d’Arthur Rimbaud, de rêver avec Rimbaud d’amour, de guérison, de liberté, de bonheur…

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Thèmes
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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