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21 mai 2011 6 21 /05 /mai /2011 22:30

 

J’adore les romans de David Lodge. Facile à lire, pétillant d’humour, attachant, ce romancier anglais, après avoir passé quelques années de sa vie dans le petit monde de l’enseignement universitaire et plus spécifiquement dans le petit monde de l’enseignement universitaire de la littérature, se plaît beaucoup à le brocarder. Plusieurs de ses romans ont ce milieu pour cadre et le moins que l’on puisse dire est qu’il n’y va pas de main morte. Ayant moi-même passé quelques années de ma vie (heureusement pas trop) dans le petit monde de l’enseignement universitaire et plus spécifiquement dans le petit monde de l’enseignement universitaire de la littérature, j’avoue savourer ce genre de satire…

 

Changement de décor,que je suis en train de relire, est le premier roman de Lodge où plusieurs personnages sont suivis en alternance. Leurs destins se font écho, puis s’entrechoquent. Lodge reprendra à plusieurs reprises cette formule narrative d’une grande efficacité. C’est aussi le premier roman d’une trilogie (suivent Un tout petit monde et de Jeu de société). Deux professeurs d’université, l’un anglais, l’autre américain, se retrouvent l’un à la place de l’autre dans le cadre d’un programme d’échange de six mois. L’Anglais, Philip Swallow, est un tâcheron, plus apte à dresser des questions d’examen qu’à publier régulièrement des études pointues ; à l’inverse, Morris Zapp, l’Américain , est un sujet brillant, même s’il se sent fatigué depuis quelque temps. Chacun, en quelque sorte dans les pantoufles de l’autre. Ils iront de découverte en découverte et de surprise en surprise. C’est drôle et méchant.

 

Un projet abandonné par Morris Zapp au moment où se déroule le roman (c’est vers la fin des années soixante) mérite d’être mis en exergue. Lisez donc :

 

Il y a quelques années, il s’était lancé avec beaucoup d’enthousiasme dans un projet critique ambitieux : une série de commentaires sur Jane Austen qui prendrait en compte toute la littérature sur le sujet, examinant chaque roman l’un après l’autre et disant absolument tout ce qu’on pouvait en dire. Le principe de base consistait à être complètement exhaustif, à étudier les romans sous tous les angles concevables, l’angle historique, biographique, rhétorique, mythique, freudien, jungien, existentialiste, marxiste, structuraliste, allégorique dans la tradition chrétienne, éthique, exponentiel, linguistique, phénoménologique, archétypal et tout le reste ; de sorte que, une fois le commentaire rédigé, il n’y aurait absolument plus rien à dire sur le roman en question. Le but de l’exercice, comme il l’avait souvent expliqué avec toute la patience dont il était capable, était non pas d’aider le lecteur à mieux aimer et à mieux comprendre Jane Austen, encore moins de célébrer la gloire de la romancière elle-même, mais de mettre un terme une fois pour toutes au tas de conneries que l’on pourrait être tenté d’écrire sur le sujet. Les commentaires ne seraient pas destinés au grand public mais au spécialiste qui en consultant Zapp, se rendrait compte que le sujet qu’il envisageait d’étudier avait déjà été traité, et que le livre, l’article ou la thèse qu’il voulait écrire devenait par là-même superflu. Après Zapp, tout ne serait plus que silence. Cette pensée lui procurait un plaisir intense. Dans ses moments d’exaltation faustienne, il rêvait, après avoir réglé son compte à Jane Austen, de poursuivre sa tâche et de refaire la même chose avec tous les autres grands romanciers anglais et, ensuite, de s’attaquer aux poètes et aux dramaturges, en utilisant au besoin des ordinateurs et des équipes de jeunes étudiants-chercheurs bien formés, réduisant ainsi inexorablement les espaces encore ouverts aux commentateurs dans le domaine de la littérature anglaise, semant la stupeur dans toute l’industrie, mettant en chômage plusieurs dizaines de ses collègues : les revues se tairaient, les départements d’anglais les plus célèbres seraient désertés comme des villes fantômes… 

                        David Lodge, Changement de décor, Rivages poche,

traduit de l’anglais par Maurice et Yvonne Couturier

 

Georges Perec, c’est sûr, grand amateur de programmes exhaustifs, n’aurait pas désavoué un tel personnage…

 

(De David Lodge, j’ai également consacré ici, il y a pas mal de temps déjà, un billet à L’auteur ! L’auteur !, un de ses romans les plus savoureux.)

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Thèmes
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commentaires

Mehdi Husain 10/06/2011 15:47


Et voilà !
http://golliwogsblog.wordpress.com


Mehdi Husain 30/05/2011 21:21


Thomas Bernhard ! Merdre ! "Aux grands maux les grands remèdes" ? J'espère que vous êtes complètement remis.
Sachez en tout cas que vous m'avez donné envie de créer mon propre blog. Je ne m'étais pas encore avoué à quel point je me sentais orphelin depuis ma désinscription de Facebook. En relisant mon
commentaire au-dessus j'ai eu un peu pitié de moi-même. J'ai les accents vaguement gênants du veuf qui n'a plus l'habitude de draguer...


paulemond.over-blog.com 30/05/2011 21:47



Aussitôt le blog de Mehdi Husain créé, aussitôt - croix de bois, croix de fer - je l'indique parmi mes liens (même si je suis très parcimonieux quant à ces liens) !



Mehdi Husain 29/05/2011 11:36


David Lodge m'a guéri.
En 2009, ma libraire préférée m'a conseillé "Changement de Décor" de lui et "La méthode Schopenhauer" de Irvin D. Yalom. Comme j'avais acheté le même jour près de quatre kilos de livres, j'ai vite
oublié ces deux-là au fond de la seconde rangée de ma bibliothèque. Je manque de place ce qui m'oblige à respecter un sytème très élaboré de classement de bibliothèque en deux couches : au premier
rang, les livres que je me suis promis de lire avant d'être pensionné, aux tranches prestigieuses, destinées avant tout à en imposer à mes visiteurs ; au second rang, des livres qui participent
surtout à l'isolation thermique de mon appartement.
En janvier 2010, j'ai attrapé une maladie infantile. J'avais 33 ans. Ma fille m'a refilé son "muguet". Ce nom sonne comme une réjouissance, l'annonce des beaux jours et la fête du travail. En fait,
c'est une sorte de champignon extraterrestre qui envahit votre bouche, la déssèche et vous donne l'impression à longueur de journée de sucer des fèces directement issues de l'appareil de
production. Tout ça aurait pu rester bénin mais ma bouche en compote ne filtrait plus les autres germes saisonniers : j'attrapais tout ce qui traînait. Avec une fille à la crèche, j'ai eu droit à
tout : angines, grippes, otites, laryngites, pharyngites...
Comme je SAVAIS que la source était PUREMENT psychosomatique (j'étais fatigué et un peu déprimé après une longue période d'écriture) je me suis convaincu que ça passerait si je trouvais le bon
placebo. Malheureusement, ce n'est pas comme ça que ça marche. On ne se dit pas un beau jour "tiens, je vais prendre un médicament sans effet pour faire passer ma maladie imaginaire". La partie
irrationnelle du cerveau demande à ce qu'on lui parle en mettant davantage les formes quant à la partie rationnelle, elle trouve juste ce raisonnement débile.
Je me suis alors souvenu qu'on attribuait des propriétés thérapeutiques au rire (les clowns dans les hopitaux et tout ce fatras new age). J'ai alors cherché des bonnes comédies que je n'avais pas
vues... J'en ai certes trouvé. Mais pour combien de mauvaises ? Et on ne peut pas savoir si une comédie est bonne avant de l'avoir vue. La conclusion de mes recherches était déprimante : les bonnes
comédies sont plus rares que les plafonds de chapelles peints par Michel Ange. C'est donc dans un état encore plus dégradé que j'ai dû renoncer à cette piste.
Un dernier sursaut de vitalité au plus profond du désespoir m'a guidé comme un zombie vers la bibliothèque.
- Mehdi, tu vas lire un livre.
- Non ! NON ! NOOOOOOOOOOOON ! Tiens ? C'est quoi ça ?
C'était "Changement de décor".
Boom ! Guéri !

David Lodge a aussi réussi à me donner envie de faire le pélerinage de Compostelle.
Dans "Thérapie", son personnage fait tout le trajet en Jaguar et raconte de façon très documentée comment ce pélerinage est une abomination historique (Saint Jacques n'a jamais mis les pieds en
Espagne, n'aurait même pas pu y mettre les pieds) doublée d'une grosse arnaque mais se révèle finalement tenir la route d'un point de vue spirituel. Les larmes aux yeux : je ne vous dis que ça.

Du coup, quand je trouve du David Lodge que je n'ai pas, j'achète (ou je vole) et je les planque dans des endroits pas possibles et vite oubliés. C'est ma bonne fortune qui décidera du jour et de
l'occasion où je remettrai la main dessus.


paulemond.over-blog.com 30/05/2011 15:12



Quelle superbe histoire ! Grand merci, Medhi pour ton récit ! Ca me donne plus envie encore de découvrir ceux des Lodge que je n'ai pas lus. Confidence pour confidence, c'est Thomas Bernhard qui
m'avait, quant à moi, sinon guéri, en tout cas aidé à tenir le coup après une opération difficile. Les 5 volumes de l'autobiographie (L'origine - La cave - Le souffle - Le froid - Un
enfant), et surtout Le souffle, où, déjà rangé à l'hôpital parmi les morts, l'enfant décide, seul contre tous, qu'il en sortira, qu'il ne mourra pas comme tous le croient autour de
lui. "Je voulais vivre, tout le reste ne signifiait rien. Vivre et spécialement vivre ma vie, comme je le veux et aussi longtemps que je le veux. Ce n'était
pas un serment, c'était ce que celui qu'on avait déjà abandonné s'était promis à l'instant où l'autre, devant lui, avait cessé de respirer. Entre deux chemins possibles je m'étais
décidé, cette  nuit-là, à l'instant décisif, pour celui de la vie." J'avais lu d'une traite, dans la collection Biblos de Gallimard, les presque 500 pages de ces cinq volumes sur mon lit
d'hôpital, aucun médicament n'aurait pu m'aider autant. Je les avais relues encore de retour chez moi. Je viens de prendre le livre dans ma bibliothèque, je le feuilette, je tombe sur le dernier
passage que j'ai souligné - c'est vers la fin d'Un enfant : "J'étais habitué à être indépendant, à être seul la plupart du temps, je haïssais le troupeau, j'exécrais la masse, ces
hurlements cent fois et mille fois répétés sortant d'une seule gueule." Bonne journée !



nicolas marchal 24/05/2011 11:04


Je pense que tu aimerais beaucoup son recueil d'articles, "l'art de la fiction", dans lequel, exemples à l'appui, il nous offre ses plaisirs de lecteur, et nous donne envie de lire... tout comme
toi...


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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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