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19 octobre 2011 3 19 /10 /octobre /2011 12:24


J’ai déjà écrit ici, je pense, que j’ai souvent (un peu trop ?) tendance à diviser les écrivains en deux catégories : à ma droite, ceux qui sont des auteurs sérieux, certains même très sérieux, qui construisent leur œuvre comme on construit un mausolée, qui adressent au bon peuple leur « message », leurs pensées, leurs grandioses considérations ; à ma gauche, ceux qui ne peuvent écrire sans malice au coin de l’œil, dont l’œuvre est toujours peu ou prou empreinte d’une forme d’humour, même discrète, ou d’une sorte de légèreté ; ce n’est pas seulement du spectacle du monde que ceux-là rient (et souvent un peu tristement, on s’en doute) mais aussi d’eux-mêmes. On aura compris que le second groupe comprend mes auteurs préférés : Cervantès, Sterne, Kafka, Walser, Bernhard, Nabokov…

 

C’est pour cette propension à l’autodérision que j’aime les livres de Stephen Dixon, dont on a traduit en français plusieurs recueils de nouvelles et plusieurs romans. Mes préférés : La vie est une blague, et Nouvelles du 14. Ses narrateurs sont toujours des êtres instables, fragiles, un peu fous, bourrés de contradictions, se remettant sans cesse en question dans leur combat avec le monde absurde et sans pitié qui les entourent. Toujours en train aussi, d’une manière ou d’une autre, de se regarder en se moquant d’eux-mêmes et l’on sent bien que, derrière eux, l’auteur en fait autant. Pour vous mettre en appétit, voici deux débuts de nouvelles. Dans Une séparation, le narrateur, mis dehors par sa petite amie qui a un nouvel amoureux, est resté jusqu’à la dernière minute :

 

   C’est alors que son nouveau petit ami s’est pointé à la porte, et j’ai dit :

   – Je suppose que je dois m’en aller maintenant.

   – Je pense que ça vaut mieux.

   – Qui c’est ? Je suis vraiment curieux de le savoir.

   – Passe par la porte de derrière, tu veux ?

   – Il n’y aura pas de scène.

   – Je crois que si.

   – Moi, je te dis que non.

   – Et moi, je te demande, s’il te plaît, de passer par la porte de derrière. Tu vois, je te l’ai demandé gentiment. Je ne veux pas m’emporter. Je suis sûre que tu ne veux pas me voir m’emporter. Le voilà qui sonne de nouveau. Je ne veux pas qu’il reparte. Tu aurais dû t’en aller hier soir, comme je te l’ai demandé.

   – Je ne l’ai pas fait parce que…

   – Pas le temps. Au revoir.

   Elle me pousse vers la porte de derrière, l’ouvre, et m’envoie un baiser en se précipitant vers la porte d’entrée. J’attends quelques secondes, puis, au moment où elle ouvre, je retraverse la maison en courant, ma valise à la main. Elle tend les bras à l’homme. Il dépose son sac à dos sous le porche. Ils s’étreignent. S’embrassent. Tandis qu’il la tient enlacée, il m’aperçoit par-dessus son épaule.

   – Il fallait juste que je voie qui s’était, dis-je.

   Sans desserrer leur étreinte, sans même se retourner, elle dit :

   – Est-ce que tu vas t’en aller maintenant ?

   (…) 

            Stephen Dixon, La vie est une blague, traduit de l’américain

par Christine Rimoldy, collection 10/18

 

Dans Changer, le personnage qui s’est fait remonter les bretelles par sa compagne à cause de son asocialité, se convainc, avec toute la mauvaise foi du monde, qu’il va changer :

 

   Bon, il faut que je change. Elle a dit qu’il fallait que je change. « Assez de ton cynisme, de ton mépris, de ton égotisme et de ton manque de sociabilité plein d’arrogance, et de ce comportement totalement antipathique. » Alors je vais changer. J’ai réfléchi à la façon dont je pourrais m’y prendre. Commencer par me confirmer aux principes les plus élémentaires de la communication avec autrui pour en arriver progressivement à intégrer les plus complexes. En premier lieu, plus de regards désapprobateurs ni de commentaires sous cape à l’encontre de passants que je ne connais même pas. Mais pour qui est-ce que je me prenais ? Et cesse de traverser la rue la tête tournée, ou de marcher les yeux baissés quand tu te trouves dans la rue à côté d’un voisin ou d’une voisine envers qui tu auras l’occasion de te montrer civil, et avec qui tu pourrais même finir par faire connaissance. La prochaine fois, lève la tête, parle, et quoi que tu dises, abandonne définitivement cet air supérieur. Voici justement un voisin.

   – Bonjour, dis-je.

   – Bonjour.

Dis autre chose.

   – Et passez une agréable matinée.

   – Oui, vous avez raison, c’est une agréable matinée, encore que la radio ait prévu de la pluie.

   – La radio ? C’est ce qu’a dit le météorologue qui se trouve dans votre radio ? J’en ai un dans la mienne, moi aussi.

   – Ah oui ?

   – Un petit météorologue à l’intérieur de ma radio.

   – Très intéressant.

   – Enfin, plusieurs. Quand je change de station, je veux dire, quand je passe en FM, j’en ai d’autres.

   – Je vois.

   – Et vous, vous ne captez pas la FM ?

   Mais il est déjà parti. Je ne crois pas que je me sois bien débrouillé. La tête qu’il faisait et ce petit signe irrité qu’il m’a adressé en partant. Quel cinglé, a-t-il dû penser. Mais qu’attendait-il que je lui raconte ?

   (…)

            Stephen Dixon, La vie est une blague, traduit de l’américain

par Christine Rimoldy, collection 10/18

 

L’une et l’autre fois, la suite est délectable…

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Raconter
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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