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22 juin 2011 3 22 /06 /juin /2011 11:27


Oui, assurément, selon Kafka. Et pas n’importe quel pont mais un pont perdu là-haut, dans la montagne. On sait que l’auteur du Procès n’a pas son pareil pour « métamorphoser » les êtres humains : le plus connu, Grégoire Samsa, dans – justement – La métamorphose, se réveille un beau matin devenu une sorte de cancrelat ; il y a aussi l’incroyable Odradek, chose insignifiante, « bobine de fil plate et en forme d’étoile », extraordinairement mobile, qui hante la maison d’un père de famille (« l’idée qu’il doive me survivre m’est presque douloureuse », dit celui-ci) ; il y a encore le Chasseur Gracchus, mi-être humain, mi-fantôme, qui erre sur sa barque de par le monde… Mais un pont !

 

Plaisir de transcrire ici ce superbe récit de quelques lignes :

 

J’étais raide et froid, j’étais un pont, enjambant un abîme ; d’un côté il y avait la pointe de mes pieds et de l’autre mes mains et mes dents solidement enfoncés dans l’argile qui se délitait. Les pans de ma redingote flottaient au vent de part et d’autre de mon corps. En bas le torrent à truites grondait. Aucun touriste ne venait se perdre sur cette hauteur impraticable, le pont n’était même pas marqué sur les cartes. J’étais allongé là et j’attendais ; j’étais obligé d’attendre ; un pont une fois construit ne peut cesser d’être un pont sous peine de s’effondrer. Une fois, le soir, était-ce le premier, était-ce le millième, je ne sais pas, mes pensées se mirent à danser à la ronde, sans plus s’arrêter – un soir d’été, le torrent grondait de façon plus sombre, j’ai entendu les pas d’un homme. Ils se rapprochaient, se rapprochaient. Tends-toi, pont ! Tiens-toi, poutre sans rambarde, tiens bien celui qui t’est confié, compense insensiblement l’incertitude de ses pas et s’il chancelle, fais-toi reconnaître et, tel un dieu des montagnes, envoie-le sur la terre ferme. Il est arrivé, m’a tapoté de la pointe de sa canne ferrée puis a ramené avec elle les pans de ma redingote ; il a fourragé dans mes cheveux de la pointe de sa canne qu’il a laissée longtemps dedans, sans doute regardait-il à la ronde. Puis d’un coup – mes rêves accompagnaient vraisemblablement les siens par-dessus monts et vallons – il m’a sauté dessus à pieds joints. Je sursautai, pris de douleur, totalement ignorant de ce qui se passait. Qui était-ce ? Un enfant ? Un gymnaste ? Un casse-cou ? Un suicidaire ? Un tentateur ? Un destructeur ? Et je me retournai pour le voir. Pont qui se retourne ! Je ne m’étais pas encore complètement retourné que déjà je tombais, je tombais et me fracassais sur les rochers pointus en contrebas, eux qui m’avaient toujours regardé si paisiblement, émergeant de l’eau bouillonnante. »

 

Franz Kafka, Cahiers in-octavo (1916-1918), Bibliothèque Rivages,

traduit de l’allemand par Pierre Deshusses

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Personnages
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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