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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 10:38


Un thème traverse l’œuvre de Paul Willems, tant la prose que le théâtre : la quête inlassable, alors que la laideur et la cruauté du monde nous assaillent de toutes parts, de moments d’illuminations (Willems avait pour le chef-d’œuvre de Rimbaud une admiration sans bornes). Qu’un de ces moments survienne et, disait-il, l’instant devient éternel. La beauté des choses vous saisit à la gorge. Ou l’attirance foudroyante pour un être (il faudrait recenser chez lui les scènes, admirablement écrites, de rencontre amoureuse). Moments sublimes, où s’oublient toutes les lourdeurs et toutes vicissitudes de l’existence ; moments éphémères, car très vite ces mêmes lourdeurs et vicissitudes vous accablent à nouveau.

 

Comme si, pour cet écrivain qu’avait tant marqué la lecture des romantiques allemands, ces moments d’illumination nous offrait brusquement une des bribes demeurant çà et là d’un lointain paradis qui se serait morcelé avant de disparaître (c’est le thème de son second roman, L’herbe qui tremble, publié en 1942, introuvable depuis longtemps et qu’il faudrait absolument rééditer).

 

Le vase de Delft, une nouvelle qui donne son titre au recueil du même nom, nous offre un de ces instants fabuleux. Pendant la première guerre mondiale, la ville d’Anvers est sous la menace des bombardements allemands. La belle-famille de Vincent, le narrateur, habite dans la banlieue une villa entourée d’un grand jardin avec un étang. Devant fuir précipitamment, les habitants ont dissimulé dans l’étang les objets précieux, vases et argenterie, qui ornaient la maison. Un peu plus tard, alors que cette partie de la banlieue est devenue zone interdite aux civils et que les canons risquent de la détruire à tout instant, Vincent retourne à la maison. Tout y est désert et silencieux.

 

Le perron que l’ombre teinte de bleu est jonché de feuilles mortes. Les hauts châtaigniers penchés les ont jetées sur les marches et la terrasse de pierre. J’en vois une, petite barque de l’air jaune, intacte, fragile, voler en se balançant, se poser sur le socle du sphinx de pierre comme si elle choisissait sa place par rapport à l’ordonnance des autres feuilles. Parfois un coup de vent vient changer cet ordre. Les feuilles se déplacent alors en crissant sur les dalles. Les hautes portes-fenêtres du grand salon dominent ce ballet charmant. Les volets intérieurs sont clos.

Je n’ose pas entrer. L’obstacle n’est pas la porte – j’en ai la clé – mais le reflet des arbres que le vent léger fait bouger et bruire dans les vitres. Tout au fond – et je me rends compte que c’est la seconde fois qu’une porte me présente ses miroirs – je vois l’étang qui lui-même est le miroir où se reflète le ciel. C’est un appel. Je pense aux vases de Delft qu’Ernest y a plongés. Je descends vers l’étang. La barque blanche attend sous le toit léger de l’embarcadère. Les fines rames reposent dans les taquets, oubliées probablement par Ernest.

Je rame lentement en faisant attention de ne pas troubler la surface de l’eau. J’ai conscience de façon très aiguë qu’une barque blanche s’éloigne dans le miroir des portes-fenêtres. Il me semble que le jardin et le ciel que je vois sous moi ont été immergés aussi pour les mettre à l’abri de la guerre.

   L’eau d’un vert trouble n’est pas profonde sous le grand saule penché. Je ferme les yeux. Je plonge lentement mon bras comme une sonde. En moi, je vois, je sens, je suis ma main. Je tâte l’obscurité, j’en éprouve le velouté et j’en sens même glisser le froid glauque entre mes doigts. Je me penche jusqu’à mouiller mon épaule et ma joue pour toucher la boue. C’est une telle caresse et si glacée que j’en suis à la fois ravi et effrayé. Et puis tout à coup ma main heurte quelque chose de dur. A tâtons, elle reconnaît le vase de Delft. Elle en suit le contour pur, le saisit par le col, le tire lentement vers la surface et me l’apporte lentement comme un pêcheur de perles qui m’offrirait le trésor des profondeurs. J’ai le vertige quand je le vois, sorti à moitié de l’eau, cerné d’une mince ligne d’argent. Il est tout luisant encore, les couleurs merveilleusement exaltées par l’obscurité. Je le regarde longuement et je dis à ma main de le lâcher. Il s’enfonce lentement.

Le parfum de l’eau imprègne encore mes doigts. C’est comme si j’avais caressé une sirène ou une fée.

Paul Willems, Le vase de Delft, coédition Le Cri – Académie de langue

et de littérature française

 

Oubliées la guerre et la mort qui rôdent. Juste la beauté de ce vase surgi de l’eau.

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Mes auteurs de chevet
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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