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5 janvier 2012 4 05 /01 /janvier /2012 17:32

 

Pour bien commencer l’année, je vous propose quelques lignes d’un de mes auteurs loufoques préférés, Pierre Henri Cami (1884-1958). Ecrite pour l’essentiel sous la forme de dialogues de théâtre, son œuvre serait à rééditer et à propager d’urgence, histoire de nous distraire de la morosité galopante. Par conséquent, lecteur trop sérieux, au lieu de t’aventurer dans cette lecture, dirige, comme le disait le grand Lautréamont, « tes talons en arrière et non en avant. Ecoute bien ce que je te dis : dirige tes talons en arrière et non en avant » !

 

 

UN BEAU ROLE

 

Drame de la vie théâtrale

 

Premier tableau : Un véritable artiste

 

La scène représente une chambre.

 

LE VIEUX FIGURANT GLABRE (entrant avec son fils). – Femme, bonne nouvelle !

 

LE FILS RESPECTUEUX ET ARTISTE D’AVENIR. – Bonne nouvelle, mère ! Le directeur du Théâtre-Historique m’a confié un rôle important dans le prochain drame : Napoléon ou vingt ans sous la mitraille !

 

LA FEMME DU VIEUX FIGURANT GLABRE. – C’est-il Dieu possible ! Un rôle ? Un véritable rôle parlé ?

 

LE FILS RESPECTUEUX ET ARTISTE D’AVENIR. – Oui, mère. Oh ! je suis heureux !Le rêve de ma vie va enfin se réaliser ! J’arriverai ! Je le sens !

 

LA FEMME DU VIEUX FIGURANT GLABRE (émue). – Cher enfant ! Mais quel rôle joueras-tu dans Napoléon ou vingt ans sous la mitraille ?

 

LE FILS RESPECTUEUX ET ARTISTE D’AVENIR (lui tendant un rouleau de papier). – Voilà mon rôle, mère. 

 

LA FEMME DU VIEUX FIGURANT GLABRE(lisant). – Rôle du général Cambronne.

 

LE FILS RESPECTUEUX ET ARTISTE D’AVENIR. – Le rôle n’est pas long. Il n’a qu’un mot. Mais c’est un rôle à effet ! 

 

LA FEMME DU VIEUX FIGURANT GLABRE(regardant le rôle avec émotion). – Le mot historique est moulé en belles lettres de ronde ! (S’essuyant les yeux.) Oh ! c’est trop de bonheur ! La joie m’étouffe ! 

 

LE VIEUX FIGURANT GLABRE. – Oui, c’est là une brillante création qui peut mettre notre cher fils en vedette. Je lui ferai travailler son rôle. Mes conseils lui seront précieux. 

 

LE FILS RESPECTUEUX ET ARTISTE D’AVENIR.– Oui, cher père. Je veux, à partir d’aujourd’hui, travailler sans relâche ce rôle que l’on m’a confié, je veux le fouiller, le creuser, l’analyser, en rechercher toutes les intentions cachées.

 

LE VIEUX FIGURANT GLABRE. – Bravo ! Voilà qui est parler en véritable artiste !

 

 

Deuxième tableau : L’étude d’un rôle

 

La scène représente la chambre du fils respectueux.

 

LE VIEUX FIGURANT GLABRE (entrant). – Cher fils, depuis quinze jours que le rôle du général Cambronne te fut distribué, tu travailles jour et nuit devant ton armoire à glaces. Tu te surmènes. Prends quelques instants de repos.

 

LE FILS RESPECTUEUX ET ARTISTE D’AVENIR.– Non, père. Je ne suis pas encore arrivé à trouver l’intonation idéale.

 

LE VIEUX FIGURANT GLABRE. – Tu es trop difficile pour toi-même, cher enfant. Je t’assure que, ce matin, tu as lancé ton « mot de Cambronne » d’une façon sublime. Ta pauvre mère en avait les larmes aux yeux.

 

LE FILS RESPECTUEUX ET ARTISTE D’AVENIR.– Non, père. Je sens que je peux faire mieux. Je n’ai pas encore donné ma mesure. Permets que je continue l’étude de mon rôle. Il y a mille façons de prononcer le mot légendaire. Mais quelle est la meilleure ? Quel était l’état d’esprit de Cambronne au moment où il répondait aux ennemis le mot qui l’a immortalisé ? A-t-il répondu avec colère, comme ceci : « M… ! « ou bien avec ironie, comme cela : « M… ! », ou bien avec éclat : « M… ! », ou avec dédain : « M… ! », ou avec désespoir : « M… ! »

 

LE VIEUX FIGURANT GLABRE (les larmes aux yeux). – C’est sublime ! 

 

 

Troisième tableau

 

La scène représente encore la chambre du fils respectueux.

 

LE CONCIERGE (entrant). – Voici votre congé que je vous apporte.

 

LE FILS RESPECTUEUX ET ARTISTE D’AVENIR.– Notre congé ?

 

LE CONCIERGE. –Oui. Les locataires de l’immeuble ont fait parvenir une pétition au propriétaire. Voilà quinze jours que vous hurlez à tue-tête et sans interruption le mot le plus ordurier de la langue française !

 

LE FILS RESPECTUEUX ET ARTISTE D’AVENIR (avec dignité). – Et le plus héroïque, monsieur ! (Le concierge sort.) Et maintenant, reprenons l’étude de notre rôle. (Il se campe de nouveau devant l’armoire à glace.) Voyons, dois-je lancer le mot d’un air martial : « M… ! », avec rage : « M… ! », avec esprit : « M… ! », ou bien… (Il continue l’étude du rôle.)

 

 

Quatrième tableau : Waterloo

 

La scène représente la plaine de Waterloo.

 

LE FILS RESPECTUEUX ET ARTISTE D’AVENIR. – Pour bien me mettre dans la peau de mon personnage, je viens poursuivre l’étude de mon rôle dans la plaine de Waterloo où fut prononcé le mot historique.

 

LE GUIDE. – Voilà l’endroit où le général Cambronne résista héroïquement, au milieu du dernier carré.

 

LE FILS RESPECTUEUX ET ARTISTE D’AVENIR. – Oh ! je sens qu’ici je vais trouver l’intonation véritable, l’intonation qui remuera les foules. Je me sens inspiré ! (Il bombe le torse et tend le poing vers un ennemi imaginaire, hurlant :) « M… ! » Oh ! oui, c’est bien ça ! (Il lance à travers la morne plaine une formidable série de « mots de Cambronne ». Le guide épouvanté prend la fuite.)

 

 

Cinquième tableau : Au pied levé

 

Sur la scène du Théâtre-Historique, rideau baissé pendant la représentation.

 

LE VIEUX FIGURANT GLABRE. – Enfin… le grand jour… ! 

 

LE REGISSEUR. Que faire ? Que faire ? L’acteur chargé du rôle de l’officier anglais, atteint subitement d’une crampe à la langue, ne peut jouer son rôle !

 

LE MARI DE LA DIRECTRICE. Ne nous affolons pas. Le rôle de l’officier anglais est des plus courts. Il consiste simplement à crier, avec l’accent anglais : « Braves Français, rendez-vous ! »

 

LA DIRECTRICE. Il n’y a qu’à le remplacer. Tenez (au vieux figurant glabre), vous là ! Un costume et hop ! en scène ! Dépêchez-vous !

 

Le rideau vient de se lever sur le cinquième acte.

 

LE VIEUX FIGURANT GLABRE, EN OFFICIER ANGLAIS (criant). – Braves Français, rendez-vous ! (Cambronne ne répond rien. Rumeur dans la salle.)

 

LE REGISSEUR. Oh ! stupeur ! Pourquoi Cambronne ne répond-il pas : « M… ! » ?

 

LE VIEUX FIGURANT GLABRE, EN OFFICIER ANGLAIS.  Braves Français, rendez-vous ! (Cambronne reste muet. Protestations et cris dans la salle.)

 

LE MARI DE LA DIRECTRICE (il souffle). « M… » !

 

Le vieux figurant glabre et le fils respectueux et artiste d’avenir se jettent dans les bras l’un de l’autre. On baisse le rideau.

 

LA DIRECTRICE (se précipitant vers le général Cambronne). Il est fou, celui-là ! Pourquoi n’avez-vous pas lancé la fameuse réplique ?

 

LE MARI DE LA DIRECTRICE. C’est le mot sur lequel je comptais pour assurer le succès de mon drame ! Pourquoi n’avez-vous pas répondu le mot légendaire à l’acteur qui jouait l’officier anglais ? Pourquoi ?

 

LE FILS RESPECTUEUX ET ARTISTE D’AVENIR. – Non, je ne pouvais pas lui répondre ça ! C’est mon père !

 

Sifflets et vacarme épouvantable dans la salle. Le vieux figurant glabre et son fils sont expulsés.

 

LE MARI DE LA DIRECTRICE. Mon amie, je vous certifie que sans ce regrettable blanc dû à un fils-trop-respectueux-et-néanmoins-artiste-d’avenir…

 

LA DIRECTRICE. Taisez-vous ! Vos misérables initiatives se sont toujours soldées par des fours !... Le Théâtre-Historique ! la tradition ! l’histoire de France ! La belle idée ! Sortez ! Je n’ai que trop enduré votre mine vieux jeu et votre voix plaintive ! Sortez tout de suite, sortez pendant qu’il en est encore temps !

 

LE MARI DE LA DIRECTRICE. Mais… Mon amie…

 

LA DIRECTRICE (terrible). Dehors Cornelius ! Dehors prétendant ! Dehors ! (Il sort.)

 

                        CAMI, Drames de la vie courante, Gallimard 1988

 

 

 


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Published by paulemond.over-blog.com - dans Mes auteurs de chevet
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commentaires

nicolas marchal 06/01/2012 01:24

Un point commun de plus, cher maître : Cami ! ce Cami de mes fous rires... Bonne année à tous les amateurs de Cami !

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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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