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20 octobre 2010 3 20 /10 /octobre /2010 18:02

    Evoquant l’autre jour Le château de Kafka, j’ai raconté que je ne pouvais m’empêcher de lire ce fabuleux roman comme une sorte de grand rêve gigogne. Mais cette évocation d’un rêve gigogne, je savais aussi l’avoir rencontrée ailleurs. Où ? J’ai retrouvé. C’est chez Borges. Dans L’écriture du Dieu, une de ses plus belles nouvelles. Un prêtre aztèque y est prisonnier des conquistadors depuis de longues années. De sa geôle, il peut apercevoir, quelques instants par jour, un jaguar, enfermé lui aussi et dont un mur le sépare. Dans la robe de ce jaguar, le dieu a secrètement écrit la formule qui, si le prêtre peut la déchiffrer, lui donnera le pouvoir de se libérer, d’écraser les envahisseurs et de rétablir l’empire et la religion de ses ancêtres… A lire et relire, c’est un pur chef-d’œuvre en quelques pages, comme Borges en a écrit quelques-uns. Et voici l’évocation du rêve gigogne :

 

   « Un jour ou une nuit — entre mes jours et mes nuits, quelle différence y a-t-il — je rêvai que, sur le sol de ma prison, il y avait un grain de sable. Je m’endormis de nouveau, indifférent. Je rêvai que je m’éveillais et qu’il y avait deux grains de sable. Je me rendormis et je rêvai que les grains de sable étaient trois. Ils se multiplièrent ainsi jusqu’à emplir la prison, et moi, je mourais sous cet hémisphère de sable. Je compris que j’étais en train de rêver, je me réveillai au prix d’un grand effort. Me réveiller fut inutile ; le sable m’étouffait. Quelqu’un me dit : « Tu ne t’es pas réveillé à la veille, mais à un songe antérieur. Ce rêve est à l’intérieur d’un autre, et ainsi de suite à l’infini, qui est le nombre des grains de sable. Le chemin que tu devras rebrousser est interminable ; tu mourras avant de t’être réveillé réellement. »

   Je me sentis perdu. Le sable me brisait la bouche, mais je criai : « Un sable rêvé ne peut pas me tuer et il n’y a pas de rêves qui soient dans d’autres rêves. » Une lueur me réveilla. Dans la ténèbre supérieure, se dessinait un cercle de lumière. Je vis les mains et le visage du geôlier, la poulie, la corde, la viande et les cruches. » (Jorge Luis Borges, L’Aleph, Gallimard, Coll. L’imaginaire.)

 

   Evidemment, il faudrait reparcourir aussi – n’étant pas chez moi, je ne les ai pas sous la main – ces grands récits gigognes que sont Les mille et une nuits ou Le manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki. Il est certain que le passage d’un récit au récit enchâssé (et, dans ce récit enchâssé à un autre récit enchâssé dans ce dernier, et ainsi de suite) s’y font par le biais du rêve.

 

   Si quelqu’un qui me lit peut me signaler d’autres rêves gigognes encore dans la littérature, je l’en remercie d’ores et déjà…

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Thèmes
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commentaires

nicolas marchal 22/10/2010 15:57


Je renchéris... Je suis très curieux de savoir ce que tu penseras d'"Inception"... Pour moi, une belle rencontre de Borges et du rock n'roll...


Sébastien Fevry 20/10/2010 20:19


Ce n'est pas en littérature, mais au cinéma: le dernier film de Christopher Nolan 'Inception' où différents niveaux de rêve sont imbriqués les uns dans les autres. Très impressionnant. Bien
cordialement et merci pour ces billets. Sébastien Fevry.


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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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