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28 novembre 2013 4 28 /11 /novembre /2013 21:29

 

Traduction et édition polonaise de ma pièce Caprices d’images, par les bons soins de mon ami Jan Nowak, traducteur et éditeur de Drameducation à Poznan.

 

 

Couverture-Caprices-d-images.jpeg

 

 

Au début de la pièce, une femme pénètre, par on ne sait quel miracle, dans le rêve de son mari endormi. Et c’est pour y rencontrer celle qui se dit, de ce mari, « la femme de ses rêves »…

 

HELENE, regardant Ferdinand endormi dans un fauteuil devant la télévision

Et voilà, il ne m’écoute plus.

Echappé, une fois encore, une fois de plus.

Et moi, je suis si fatiguée.

Qui est-il dans ses rêves ?

Dans ce monde où je n’ai pas accès ?

Dans mon rêve, j’avais mes vieilles godasses, tu sais bien, celles que tu n’aimes pas, celles que tu appelles mes débris, a-t-il dit.

Des godasses pires que celles de Van Gogh, j’ai dit.

A quoi ça sert de les avoir jetées à la poubelle, ses Van Gogh, s’il les chausse dans ses rêves ?

Tu n’avais pas le droit de mettre mes Van Gogh à la poubelle, a-t-il dit.

Ah bon, j’ai dit.

Elles étaient encore bonnes, ces godasses, a-t-il dit.

Mais non, Ferdinand.

Elles ne valaient plus un clou, ces godasses.

Complètement déformées, cuir râpé, semelles usées, trouées, prenant l’eau.

Est-ce que tu n’as pas compris que je n’ai plus rien à faire de tes airs de vieux voyageur ?

Ta façon de te balancer sur tes longues jambes de héron !

Ton haussement d’épaules comme si tu faisais glisser ton sac à tes pieds !

Toi, tu pars t’agiter dans tes rêves et moi, bon sang, ce que je suis épuisée !

L’usure, comme on dit.

Je voudrais bien t’y voir, au téléphone, toute la journée.

Ça n’arrête pas, ça n’arrête jamais, toute la journée pareil et le lendemain ça recommence.

Et le soir, j’ai les oreilles qui bourdonnent, tu le sais bien, et dans ma tête c’est comme si j’y étais encore : voiture 14, un client au 25, rue Marie-Thérèse, allô ? oui, madame, entre dix et quinze minutes d’attente, non monsieur on ne vous a pas oublié mais c’est l’heure de pointe et il y a des embouteillages, allô ? voiture 17, vous êtes toujours du côté de la Basilique ? ja mijnheer ik stuur u onmidelijk een wagen, sans compter ceux qui appellent en allemand, en danois ou en je ne sais quoi, je suis trilingue et ça ne leur suffit pas.

Bruxelles, ville internationale !

Et le patron et ses discours: j’exige un personnel performant !

Performant !

Pour ce que je gagne...

Soyez contente de ce que vous gagnez, vous ne savez pas que c’est la crise ?

A voir la voiture qu’il vient de s’acheter, on ne s’en douterait pas, pourtant.

Il doit être content de ce qu’il gagne, lui.

Et un jour ou l’autre, il me mettra dehors, tu verras.

Et toi, Ferdinand, dans quelle langue me parles-tu ces derniers temps ?

On ne se comprend plus, on ne s’entend plus.

Si au moins, bon sang, tu faisais un peu plus attention à ce qui m’arrive !

Ferdinand, reviens, reviens-moi !

Je suis restée ici, moi.

Et ici, il pleut, pour changer.

Epuisée, je suis et je le dis.

(Ferdinand se met à ronfler.)

Epuisée, je suis et toi, tu ronfles.

(Hélène siffle, Ferdinand ne ronfle plus. Hélène soupire.)

Et voilà.

Toi, tu ne ronfles plus mais moi, je suis toujours épuisée.

 

Marguerite est entrée, sans qu’Hélène s’en aperçoive. Elle est chaussée de vieilles bottines, complètement déformées, cuir râpé, semelles usées, trouées, prenant l’eau, bref de Van Gogh, comme dit Hélène.

 

MARGUERITE

Il ne faut pas faire ça.

 

HELENE

Qu’est-ce que vous faites ici ?

Qui êtes-vous ?

 

MARGUERITE

Quand vous sifflez, vous perturbez complètement le rêve.

C’est très désagréable pour ceux qui sont dans le rêve.

C’est même dangereux.

 

HELENE

Mais qui êtes-vous ?

Comment êtes-vous entrée ?

 

MARGUERITE

Je suis la femme de ses rêves.

 

HELENE

Vous êtes quoi ?

 

MARGUERITE

La femme de ses rêves.

Vous êtes dans son rêve.

Vous avez sifflé au mauvais moment et vous êtes passée dans son rêve.

C’est malin !

 

HELENE

Mais, bon sang, je suis sa femme.

 

MARGUERITE

Celle de l’autre côté ?

Ça ne m’intéresse pas.

Ça ne m’intéresse pas, qui vous êtes.

 

HELENE

Mais vous, qu’est-ce que vous faites ici ?

Moi, ça m’intéresse, ce que vous faites ici.

D’abord, je ne vous connais pas.

 

MARGUERITE

Forcément.

 

HELENE

Comment ça: forcément ?

 

   Caprices d'images, Lansman éditeur.

 


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Published by paulemond.over-blog.com - dans Actualités
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commentaires

nicolas marchal 29/11/2013 09:10

Une traduction en polonais ! Excellent ! Sacré voyageur, va ! Voilà tes mots glissés dans ceux de Gombrowicz...

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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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