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6 décembre 2012 4 06 /12 /décembre /2012 21:55

 

Mon ami Hans Van Pinxteren, excellent poète et excellent traducteur hollandais de tant de grands auteurs français (Montaigne, Flaubert, Balzac, Stendhal, Rimbaud, Saint-John Perse, Vaché, et j’en oublie…), m’assure que, pour ce qui est d’apostropher le lecteur, voire le défier, Montaigne est plus radical encore que Lautréamont (on trouvera son commentaire à la fin de mon billet précédent).

 

Ne perds pas ton temps à me lire, lecteur, dit en substance le très fameux inventeur de l’essai, je ne parle que de moi, «je suis moi-même la matière de mon livre : ce n’est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain. Adieu donc ». Mais mieux vaut citer le texte entier :

 

Au lecteur.

C'est ici un livre de bonne foi, lecteur. Il t'avertit, dès l'entrée, que je ne m'y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n'y ai eu nulle considération de ton service, ni de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d'un tel dessein. Je l'ai voué à la commodité particulière de mes parents et amis : à ce que m'ayant perdu (ce qu'ils ont à faire bientôt) ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent, plus altière et plus vive, la connaissance qu'ils ont eue de moi. Si c'eût été pour rechercher la faveur du monde, je me fusse mieux paré et me présenterais en une marche étudiée. Je veux qu'on m'y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et artifice : car c'est moi que je peins. Mes défauts s'y liront au vif, et ma forme naïve, autant que la révérence publique me l'a permis. Que si j'eusse été entre ces nations qu'on dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de nature, je t'assure que je m'y fusse très volontiers peint tout entier, et tout nu. Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre : ce n'est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain. Adieu donc ; de Montaigne, ce premier de mars mil cinq cent quatre-vingts.

           

               Michel de Montaigne, Les Essais, Garnier-Flammarion

 

Montaigne, ajoute Hans Van Pinxteren, ne se moque pas du lecteur. S’il se moque de quelqu'un, c'est de lui-même, ironisant sur le fait qu’il se serait volontiers montré tout nu s’il avait vécu « sous la douce liberté des premières lois de la nature ». Et Hans d’ajouter : « Le lecteur qui après cet avant-propos/défi continue à lire Les Essais devra, chapitre après chapitre, bien se regarder lui-même, pour pouvoir suivre Montaigne dans toutes ses péripéties. Mais chacun de ses lecteurs sait combien la récompense de cette introspection est grande... »

 

Un autre registre d’adresse au lecteur – restons encore un peu avec cette matière délicieuse – est celui qu’emploie le romancier tchèque Vladislav Vančura dans son superbe Marketa Lazarova (1931), roman d’aventures et d’amour qui se passe au Moyen Age. Quelle écriture ! Le lecteur y est régulièrement interpellé, souvent rudoyé, moqué parfois pour ses mœurs trop policées, voire même pour sa naïveté ou son manque d’intérêt à l’égard de ce qui lui est raconté. Ainsi commence le premier chapitre :

 

Il y a toutes sortes d’extravagances disséminées au gré du hasard. Accordez donc à cette histoire sa place en Bohême, dans la région de Mlada Boleslav, en ces temps troublés où le roi s’efforçait d’assurer la sécurité des routes, ayant des difficultés épouvantables avec certains hobereaux qui se conduisaient littéralement comme des voleurs et qui, pis encore, s’esclaffaient presque en faisant couler le sang. Vous autres, à force de cogiter sur la noblesse d’âme et sur les mœurs exquises de notre nation, vous êtes devenus vraiment sensibles à l’excès et, en buvant, c’est de l’eau que vous répandez sur la table, au grand dam de la cuisinière – tandis que les gaillards dont je vais parler étaient fougueux en diable ! Une espèce que je ne saurais comparer qu’à des étalons. Les choses que vous tenez pour importantes étaient le cadet de leurs soucis. Le peigne et le savon, allons donc ! Ils ne respectaient d’ailleurs même pas les commandements du Seigneur.

 

Vladislav Vančura, Marketa Lazarova, traduit du tchèque par Milena Braud,

Christian Bourgois éditeur

 

Et plus loin :

 

Comment, vous n’êtes pas satisfaits de cette histoire des temps anciens ? Vous ne ressentez même pas une once de joie en entendant parler d’un froid aussi rigoureux, de gaillards si impétueux et de bien jolies dames ? Ce récit ne vous fait-il pas un coup de masse, en comparaison avec les charmantes complications de la littérature contemporaine ?

 

C’est bien sûr à la manière romanesque de Laurence Sterne et de son incomparable Tristram Shandy que se rattache une telle façon de faire, au moins pour partie…

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Raconter
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commentaires

nicolas marchal 07/12/2012 09:56

Quelle tristesse que Vancura soit si difficile à trouver en librairie... Ce n'est pas la première fois que tu me mets l'eau à la bouche avec cet auteur

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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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