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18 février 2011 5 18 /02 /février /2011 11:16

 

J’ai repris Extinction, pour moi le plus beau et le plus accompli des romans de Bernhard, même si j’ai pour chacun de ses livres une admiration intense – plaisir de lire et de relire, par exemple, Maîtres anciens, Des arbres à abattre, Le neveu de Wittgenstein, les cinq petits romans autobiographiques… Et quelle œuvre théâtrale ! Depuis de longues années, c’est certainement un des écrivains qui ont le plus compté pour moi et j’y reviens chaque fois avec le même plaisir ; à peine en ai-je lu quelques lignes que je retombe sous le charme de sa mélodie toute en variations et répétitions, de la singularité de ses personnages, de son rejet radical d’une société accrochée à son égoïsme et à sa bêtise, de son humour grinçant, de sa capacité aussi d’autodérision…

 

Vers la fin d’Extinction, après avoir repoussé presque la littérature allemande comme « une littérature petite-bourgeoise de fonctionnaires » – « et leurs maîtres ont été Musil et Thomas Mann », persifle-t-il (seul Kafka trouve grâce à ses yeux) – Murau, le narrateur, en quelques lignes savoureuses, se définit comme « le plus grand artiste de l’exagération ». Quand on sait combien tous les narrateurs de Bernhard sont autant de doubles déformés et grimaçants de sa propre personne, on ne pourrait que faire figurer en bonne place pareille déclaration dans un recueil de citations se rapportant à l’esthétique bernhardienne :

 

Souvent, ai-je dit plus tard à Gambetti, nous nous laissons entraîner à exagérer tellement que nous finissons par tenir cette exagération pour le seul fait logique et nous ne voyons plus du tout le fait réel, rien que l’exagération poussée à l’extrême. Depuis toujours mon fanatisme de l’exagération m’a soulagé, ai-je dit à Gambetti. Parfois c’est la seule possibilité, à savoir quand j’ai transformé ce fanatisme de l’exagération en art de l’exagération, de me sortir de mon état d’esprit misérable, de la lassitude de mon esprit, ai-je dit à Gambetti. J’ai cultivé à tel point mon art de l’exagération que je puis me dire sans hésiter le plus grand artiste de l’exagération que je connaisse. Je n’en connais pas d’autre. Personne n’a jamais poussé si loin son art de l’exagération, ai-je dit à Gambetti, et ensuite, que si l’on voulait un jour me demander tout de go ce que je suis vraiment au fond de moi-même, je ne pourrais répondre que le plus grand artiste de l’exagération que je connaisse. Là-dessus Gambetti a de nouveau éclaté de son rire gambettien, si bien que nous avons ri tous deux, cet après-midi-là sur le Pincio, comme nous n’avions jamais ri auparavant. Mais naturellement cette phrase est à son tour une exagération, c’est ce que je pense à présent en l’écrivant, et caractéristique de mon art de l’exagération. Ce jour-là, j’ai dit à Gambetti que l’art d’exagérer est, à mon sens, un art de surmonter, de surmonter l’existence, ai-je dit à Gambetti. Supporter l’existence grâce à l’exagération, finalement grâce à l’art de l’exagération, ai-je dit à Gambetti, la rendre possible. Plus je vieillis, plus je me réfugie dans l’art de l’exagération, ai-je dit à Gambetti. Ceux qui ont le mieux surmonté l’existence ont toujours été de grands artistes de l’exagération, peu importe ce qu’ils furent, ce qu’ils ont produit, Gambetti, ils ne l’ont tout de même été, en fin de compte, que grâce à leur art de l’exagération. Le peintre qui n’exagère pas est un mauvais peintre, le musicien qui n’exagère pas est un mauvais musicien, ai-je dit à Gambetti, tout comme l’écrivain qui n’exagère pas est un mauvais écrivain, en même temps il peut arriver aussi que le véritable art de l’exagération consiste à tout minimiser, alors nous devons dire, il exagère la minimisation et fait ainsi de la minimisation exagérée son art de l’exagération, Gambetti. Le secret de la grande œuvre d’art est l’exagération, ai-je dit à Gambetti, le secret de la grande réflexion philosophique l’est aussi, l’art de l’exagération est en somme le secret de l’esprit, ai-je dit à Gambetti, mais ensuite j’ai abandonné cette idée absurde qui, pourtant, examinée d’encore plus près, s’est forcément révélée la plus juste sans aucun doute.

 

Thomas Bernhard, Extinction, traduit de l’allemand par Gilberte Lambrichs, Gallimard

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Mes auteurs de chevet
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