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29 octobre 2010 5 29 /10 /octobre /2010 13:13


   La littérature d’imagination. La littérature réaliste. Opposant ces deux grandes catégories du récit – ou, pour mieux dire peut-être, les deux façons de concevoir celui-ci –, Borges propose quatre procédés qui permettent à l’écrivain de saper, sinon de détruire les conventions sur lesquelles se fonde la seconde. Un : la contamination de la réalité par le rêve. Deux : le voyage à travers le temps. Trois : le double. Quatre : l'œuvre d'art à l'intérieur de l'œuvre d'art (ce dernier procédé étant plus connu dans la littérature francophone sous le nom de mise en abyme).

 

   Voilà un programme des plus attractif. Dans La nuit sans fin, un excellent recueil de nouvelles paru en 2009, Thierry Horguelin se sert abondamment et pour notre plus grand plaisir des deux premiers procédés. Contaminer la réalité par le rêve et voyager à travers le temps, c’est, bien entendu, faire se toucher des mondes que nous savons être distincts. D’où l’importance des moments de « passage » d’un monde à l’autre : du réel au rêve, du réel au virtuel, du présent au passé, du monde des vivants au monde des morts, etc. Pour circuler du premier au deuxième espace, pour se glisser dans les coutures qui semblent les tenir ensemble l’espace d’un instant, le récit doit trouver les mots adéquats, tout en subtilité et en étrangeté. Thierry Horguelin révèle en la matière une parfaite habileté. Ainsi, si selon la légende (réelle ou inventée par l’auteur ?), le Théâtre Sarah-Bernhardt a été construit à l’endroit exact de la ruelle où Gérard de Nerval s’était pendu, alors…

 

   « Puisque les rues d’hier hantent encore celles d’aujourd’hui, il devait exister entre elles des points de contact privilégiés. Il suffisait de se trouver au bon endroit, au bon moment, dans la disponibilité voulue. Par exemple, songea-t-il dans une inspiration subite, il se pourrait que chaque année, dans la nuit du 25 au 26 janvier, la ruelle fantôme réapparaisse dans le théâtre désert… »

 

   Comme il suffisait aussi d’avoir si bien formulé la chose pour que s’ouvre le sésame et qu’un air de Mille et une nuits vienne rôder autour de la suite de l’histoire…

 

   De même, dans une autre nouvelle, où l’on ne peut s’empêcher de deviner un clin d’œil à Woody Allen (celui de La rose pourpre du Caire) car tout au long de l’ouvrage l’intertextualité fonctionne à plein rendement, ainsi d’ailleurs que l’humour et le second degré :

 

« Au figurant en anorak jaune, le second assistant avait demandé de s’allonger simplement sur un banc et de faire le clochard endormi. (…) Allongé en plein soleil, l’homme à l’anorak avait fini par s’assoupir pour de bon. Quand le réalisateur avait été satisfait, l’assistant avait libéré les figurants, tandis que l’équipe remballait le matériel. On n’avait plus fait attention au type en jaune étendu sur son banc. Lorsqu’il s’était éveillé une heure plus tard, il avait trouvé le parc désert.

   Comment avait-il compris qu’il avait glissé dans un autre plan de réalité ? »

 

   Oui, très borgésien, Horgelin. Dans le plaisir aussi qu’il trouve à l’évocation d’une étrange et fabuleuse bibliothèque. Parfois même, jusque dans la formulation, comme dans cette expression qui fait immédiatement écho au programme temporel des Ruines circulaires, un des plus somptueux récits du grand écrivain argentin : « Au bout de quelques mois qui furent peut-être des années… »

 

   Et pas seulement borgésien. Les références à l’univers du polar sont savoureuses tout au long du recueil. Et quand l’auteur s’emploie à mystifier le lecteur en lui jouant le grand air du vrai et du faux à propos d’un peintre et des remous que provoque son œuvre, cette seule façon de faire vaut, à elle seule, le détour.

 

   La nuit sans fin est publié chez l’éditeur québécois L’Oie de Cravan qui fabrique de très beaux livres. Il est diffusé aussi de ce côté de l’Atlantique.

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Auteurs d'aujourd'hui
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nicolas marchal 14/05/2011 19:49


je viens de dévorer le recueil : voilà bien le genre de livre qui nous montre les plus beaux chemins pour se perdre avec délice...


Carmen 29/10/2010 15:48


Mon commentaire est plutôt une question. Dans quelle oeuvre Borges propose-t-il ces quatre procédés?


paulemond.over-blog.com 02/11/2010 09:22



Ce n'est pas dans une œuvre publiée (pas à ma connaissance mais je n'ai pas vu si la réédition des Œuvres Complètes en
Pléiade contient des nouveautés par rapport à la première édition que je possède). C'est dans une conférence sur la littérature fantastique - restée apparemment inédite, donc - donnée à
Montevideo le 2 septembre 1949 et dont le contenu est détaillé par un un des meilleurs biographes et ami de l'écrivain, Emir Rodriguez Monegal, dans son Jorge Luis Borges, biographie littéraire, Gallimard,pp. 471-475.



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