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25 novembre 2011 5 25 /11 /novembre /2011 12:52

 

 

Ceci encore sur La vie mode d’emploi de Georges Perec (voir mes billets des 9 et 15 novembre derniers) : si Serge Valène est le peintre principal du roman, l’alter ego de l’écrivain au sein de l’œuvre, et si Percival Bartlebooth, le millionnaire qui a réalisé ses cinq cents aquarelles, en est un des personnages essentiels, un troisième peintre réside également dans l’immeuble de la rue Simon-Crubellier : Franz Hutting, un franco-américain, dont la cote est élevée sur le marché de l’art et dont la situation financière est donc bien plus aisée que celle de Valène.

 

Si Hutting réalise ses peintures rue Simon-Crubellier (non plus, précise Perec, dans son grand atelier mais dans « l’intimité de la petite pièce qu’il a fait aménager » dans la loggia de son appartement), il possède également d’autres ateliers où il a réparti son travail selon les genres qu’il pratique : « les grandes toiles à Gattières, au-dessus de Nice, les sculptures monumentales en Dordogne, les dessins et gravures à New York ».

 

Cette réalisation d’une partie de ses œuvres aux Etats-Unis et son succès dans le même pays valent à Hutting des démêlés avec les Contributions françaises que Perec décrit non sans humour :

 

Son problème était le suivant : Hutting vendait plus des trois quarts de sa production aux Etats-Unis, mais il tenait évidemment à payer ses impôts en France, où il était beaucoup moins taxé : cela était en soi parfaitement licite, mais le peintre voulait par surcroît que ses revenus fussent considérés, non comme des « revenus encaissés hors de France » – ce que faisait l’inspection des impôts qui les calculait comme tels presque sans dégrèvements – mais comme des « revenus provenant de produits manufacturés exportés à l’étranger » susceptibles de bénéficier, sous forme d’abattements conséquents, du soutien accordé par l’Etat aux exportations. Or, y avait-il au monde un produit méritant davantage le nom de produit manufacturé qu’un tableau peint par la main d’un Artiste ? L’inspecteur des Contributions fut obligé d’admettre cette évidence étymologique, mais prit aussitôt sa revanche en refusant de considérer comme « produits manufacturés français » des tableaux qui avaient été peints à la main, certes, mais dans un atelier sis de l’autre côté de l’Atlantique, et c’est seulement après de brillants échanges de plaidoiries qu’il fut admis que la main de Hutting restait une main française même quand elle peignait à l’étranger et que par conséquent, et même en tenant compte de ce que Hutting, né de père américain et de mère française, disposait le double nationalité, il convenait de reconnaître le bénéfice moral, intellectuel et artistique que l’exportation de l’œuvre de Franz Hutting à travers le monde procurait à la France et, de ce fait, d’appliquer à ses revenus les péréquations souhaitables, victoire que Hutting célébra en se représentant sous la figure d’un Don Quichotte pourchassant de sa longue lance de frêles et pâles fonctionnaires vêtus de noir quittant le ministère des Finances comme des rats quittent un navire en détresse.

 

Georges Perec, La vie mode d’emploi, Hachette ou Le livre de poche – idem pour les citations qui suivent

 

C’est dire l’importance de la peinture dans ce roman (il faudrait d’ailleurs évoquer plus avant la spécificité du travail pictural de Franz Hutting ; allez-y voir, c’est passionnant, comme toutes les entreprises des personnages dont les activités et les aventures sont quelque peu détaillées dans La vie mode d’emploi.) Existerait-il un lecteur passionné, un spécialiste méthodique, un amateur fanatique de cette œuvre, voire un universitaire fou qui aurait recensé le nombre de tableaux (peintures, dessins, aquarelles, etc.) qui s’y trouvent, soit simplement mentionnés, soit décrits de façon plus ou moins détaillée ? Le nombre auquel parviendrait ce très patient personnage (qui mériterait qu’on lui trouve dans l’immeuble une dernière petite chambre que Perec aurait oubliée de décrire – chambre aux murs desquels se trouveraient accrochés, bien sûr, de nombreux tableaux), le nombre de ces tableaux, disais-je, serait en tout cas des plus impressionnants : la plupart des pièces de l’immeuble en sont évidemment décorées et, tout à son plaisir de décrire le contenu de chacun de ces espaces, Perec s’y arrête nécessairement.

 

Certaines œuvres ainsi mentionnées sont particulièrement pittoresques. Voyez, par exemple, la grande aquarelle intitulée Rake’s Progress et signée U.N. Owen, qui se trouve dans l’appartement de Rorschash, un ancien producteur à la télévision. Cette aquarelle représente…

 

… une petite station de chemin de fer en pleine campagne. A gauche, l’employé de la gare se tient debout, appuyé à un haut pupitre faisant fonction de guichet. C’est un homme d’une cinquantaine d’années, aux tempes dégarnies, au visage rond, aux moustaches abondantes. Il est en gilet. Il feint de consulter un indicateur horaire alors qu’il achève en fait de recopier sur un petit rectangle de papier une recette de mint-cake prise dans un almanach à demi dissimulé sous l’indicateur. Devant lui, de l’autre côté du pupitre, un client au nez chaussé de lorgnons et dont le visage exprime une prodigieuse exaspération attend son billet en se limant les ongles. A droite, un troisième personnage, en bras de chemise avec de larges bretelles à fleurs, sort de la gare en roulant devant lui une grosse barrique. Tout autour de la gare s’étendent des champs de luzerne où des vaches sont en train de paître.

 

On apprendra deux pages plus loin que cette œuvre « serait tout simplement une des maquettes des décors d’une adaptation moderne et franco-britannique de l’opéra de Stravinsky » (Rake’s Progress, donc) que Rorschash aurait en vain tenté de faire produire par la télévision (peu de rapports, pourtant, me semble-t-il, entre l’histoire racontée dans cet opéra et le contenu de l’aquarelle placée là par Perec…)

 

A un autre étage, dans le petit salon des Altamont, autres personnages remarquables du roman…

 

… il n’y a aucun tableau sur les murs, car les murs et les portes sont eux-mêmes décors : ils sont revêtus d’une toile peinte, un panorama somptueux dont les quelques effets de trompe-l’œil laissent penser qu’il s’agit d’une copie exécutée spécialement pour cette pièce à partir de cartons vraisemblablement plus anciens, représentant la vie aux Indes telle que l’imagination populaire pourrait la concevoir dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle : d’abord une jungle luxuriante peuplée de singes aux yeux énormes, puis une clairière aux bords d’un marigot dans lequel trois éléphants s’ébrouent en s’aspergeant mutuellement ; plus loin encore des paillotes sur pilotis devant lesquelles des femmes en saris jaunes, bleu ciel et vert d’eau et des hommes vêtus de pagnes font sécher des feuilles de thé et des racines de gingembre cependant que d’autres, installés devant des bâtis de bois, décorent de grands carrés de cachemire à l’aide de blocs sculptés qu’ils trempent dans des pots remplis de teintures végétales ; enfin, sur la droite, une scène classique de chasse au tigre : entre une double haie de cipayes agitant des crécelles et des cymbales, s’avance un éléphant richement caparaçonné, sur le front une bannière rectangulaire à franges et à pompons, frappée d’un cheval ailé rouge ; derrière le cornac accroupi entre les oreilles du pachyderme se dresse un palanquin dans lequel ont pris place un Européen à favoris roux coiffé du casque colonial et un maharadjah dont la tunique est incrustée de pierreries et dont le turban immaculé s’orne d’une longue aigrette maintenue par un énorme diamant ; devant eux, à l’orée de la jungle, à demi sorti d’un sous-bois, un fauve aplati s’apprête à bondir.

 

Mentionnons deux tableaux encore. Nous voici cette fois presque à la fin de La vie mode d’emploi, dans l’atelier de Hutting (celui où il ne travaille plus, puisqu’il préfère peindre dans sa loggia) :

 

Mais peut-être par superstition, Hutting y a laissé un abondant matériel et, sur un chevalet d’acier éclairé par quatre projecteurs tombant du plafond, une grande toile, intitulée Eurydice, dont il se plaît à dire qu’elle est et demeurera inachevée.

   La toile représente une pièce vide, peinte en gris, pratiquement sans meubles. Au centre un bureau d’un gris métallique sur lequel sont disposés un sac à main, une bouteille de lait, un agenda et un livre ouvert sur les deux portraits de Racine et de Shakespeare. Sur le mur du fond un tableau représentant un paysage avec un coucher de soleil. A côté, une porte à demi ouverte, par laquelle on devine qu’Eurydice, il y a un instant, vient de disparaître à jamais.

 

Dans une pièce vide de tout occupant, un tableau montre une pièce dont pour toujours l’occupante vient de disparaître. Voilà qui annonce aussi les dernières lignes du roman, où l'on voit disparaître un de ses personnage majeur : Serge Valène vient de mourir ; près de lui est disposée la toile sur laquelle il projetait de réaliser son grand-œuvre :

 

Il reposait sur son lit, tout habillé, placide et boursouflé, les mains croisées sur la poitrine. Une grande toile carrée de plus de deux mètres de côté était posée à côté de la fenêtre, réduisant de moitié l’espace étroit de la chambre de bonne où il avait passé la plus grande partie de sa vie. La toile était pratiquement vierge : quelques traits au fusain, soigneusement tracés, la divisaient en carrés réguliers, esquisse d’un plan en coupe d’un immeuble qu’aucune figure, désormais, ne viendrait habiter.

 

Car le grand tableau de Valène représentant l’immeuble reste inaccompli…

 

Car Bartlebooth est mort alors qu’il en était à terminer, sur les cinq cents puzzles qu’il avait programmés, le quatre-cent-trente-neuvième (et en tenant à la main la dernière pièce qu’il lui fallait encore y placer, cette pièce en forme de W dont on a beaucoup commenté le rapport avec le livre autobiographique et si poignant de Perec, W ou le souvenir d’enfance)…

 

Car ne sont pas 100 chapitres (selon l’algorithme du cavalier sur un damier de 100 cases) mais 99 que contient La vie mode d’emploi

 

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Douchan 02/01/2013 12:16

La vie, mode d'emploi de George Pérec est tout-à-fait passionnant. On baigne effectivement dans la peinture du début jusqu'à la fin. Achevant la lecture de ce livre, j'ai presque eu l'envie de
brosser le tableau de Valène, peinture autour de laquelle tourne le récit.

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