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20 décembre 2010 1 20 /12 /décembre /2010 17:45

 

Ce passage encore de Vertiges de W.G. Sebald que j’évoquais hier. Il est extrait du passionnant portrait de Stendhal qui ouvre le livre :

 

Venant de Tortone, il fait halte, aux premières heures du 27 septembre 1801, dans le vaste champ silencieux – seul s’entend l’appel des alouettes montantes – où le 25 prairial de l’année précédente, exactement quinze mois et quinze jours plus tôt, comme il remarque, a eu lieu la bataille de Marengo. Le tournant décisif de cette bataille, provoqué par la furieuse attaque de cavalerie de Kellermann qui, alors que déjà tout semblait perdu, avait à la lumière du soleil déclinant percé le flanc de la force principale autrichienne, il le connaissait pour en avoir entendu d’innombrables variantes, et lui-même se l’était représenté de diverses manières et en de multiples tonalités. Mais maintenant, il dominait la plaine, il voyait se dresser çà et là des arbres secs, il voyait, disséminés sur un vaste espace, en partie déjà complètement blanchis et brillant dans la rosée de la nuit, les ossements des quelque 10 000 hommes et 4 000 chevaux qui avaient trouvé la mort en ce lieu. La différence entre les images de la bataille qu’il avait en tête et celle, témoignant de la réalité des combats, qui s’étalait sous ses yeux, suscita en lui un sentiment inédit d’excitation s’apparentant au vertige. Il faut peut-être y voir la raison pour laquelle la colonne commémorative érigée sur le champ d’honneur lui est apparue, comme il l’écrit, extrêmement mesquine. Sa médiocrité ne correspondait ni à l’idée qu’il se faisait de la turbulence de la bataille de Marengo, ni au gigantesque charnier sur lequel il se trouvait présentement, seul avec lui-même, voué à périr irrémédiablement.

   Plus tard, repensant à cette journée de septembre sur le théâtre de Marengo, Beyle eut souvent l’impression d’avoir à cet instant pressenti les années qui suivirent, toutes les campagnes et toutes les catastrophes, jusqu’à la chute et l’exil de Napoléon, et aussi d’avoir vu clairement qu’il ne ferait pas son bonheur au service de l’armée. Quoi qu’il en soit, c’est dans ces semaines d’automne qu’il prit la décision de devenir le plus grand écrivain de tous les temps.

Traduction de Patrick Charbonneau, Actes Sud

 


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Published by paulemond.over-blog.com - dans Auteurs d'aujourd'hui
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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