Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
10 janvier 2011 1 10 /01 /janvier /2011 21:20


L'extrait des Anneaux de Saturne de W.G. Sebald, cité dans mon billet précédent, m’a rappelé par contraste la découverte enthousiaste qu’a faite Stefan Zweig de la Belgique au tout début du vingtième siècle. Le jeune écrivain viennois, qui s’était pris de passion pour l’œuvre d’Emile Verhaeren, vint lui rendre visite à plusieurs reprises. Si Sebald projette négativement sur le paysage belge le passé colonial du pays, Zweig, quant à lui, offre de la Belgique une vision idyllique à l’échelle de son engouement pour celui qu’il considérait comme son maître. Dans son Emile Verhaeren, paru en Allemagne en 1910 et aussitôt traduit en français, un chapitre entier est consacré à « la Belgique moderne ». Un siècle plus tard, en ces temps où le moral national des Belges est au plus bas, je veux croire que c’est avec un large sourire que le lecteur découvrira les extraits qui suivent. (C’était aussi, on s’en souvient, l’époque où Henri Pirenne et Edmond Picard exaltaient « l’âme belge ».)

 

La pression inexorable des races voisines est si violente et si continue, que ce mélange sous l’action d’un ferment nouveau est devenu une race nouvelle. (…) Cette race neuve, la race belge, est forte et l’une des plus capables qui soit en Europe. Le voisinage de tant de cultures étrangères, le contact avec tant de nations si diverses l’ont fécondée. Le travail sain des champs a fait les corps robustes ; la proximité de la mer a ouvert les regards sur l’horizon. Il y a peu de temps que cette race a pris conscience d’elle-même, un siècle a peine, depuis qu’elle a proclamé l’indépendance de sa patrie. Aussi jeune que l’Amérique, cette nation est encore adolescente, joyeuse de sa force neuve. Comme en Amérique, le mélange des peuples et la fertilité d’une terre saine ont ici engendré une belle et puissante race.

         Traduit par Paul Morisse et Henri Chervet, Editions Pierre Belfond

 

Et, à présent, ô lecteur, lis avec plus d’attention encore :

 

En Belgique la vitalité est magnifique. Nulle part ailleurs, en Europe, la vie n’est aussi intensément, aussi allégrement vécue. Nulle part comme en Flandre, l’excès dans la sensualité et le plaisir n’est en fonction de la force. C’est dans la vie sensuelle qu’il faut voir les Flamands, dans l’avidité qu’ils y apportent, dans la joie consciente qu’ils y éprouvent, dans l’endurance dont ils font preuve. C’est dans des orgies que Jordaens trouva les modèles de ses tableaux : dans chaque kermesse aujourd’hui, dans chaque repas de funérailles on les retrouverait encore.

 

Olé ! On poursuit :

 

La statistique nous apprend que, pour la consommation de l’alcool, la Belgique vient en tête de l’Europe. Sur deux maisons, l’une est un cabaret ou un estaminet. Chaque ville, chaque village a sa brasserie, et les brasseurs sont les plus riches industriels du pays. Nulle part les fêtes ne sont aussi animées, aussi bruyantes, aussi effrénées. Nulle part la vie n’est aussi aimée, ni vécue avec plus de surabondance et d’ardeur. (…) Par toutes les villes et toutes les campagnes ruissellent encore aujourd’hui la santé, la robustesse et la fécondité.

 

Olé ! Olé ! Encore :

 

Les pauvres eux-mêmes n’y ont pas nos visages caves et de membres décharnés. Dans les rues, les enfants qui s’amusent ont de bonnes joues rouges. Les paysans sont droits et solides au travail. Les ouvriers sont musclés et vigoureux comme les bronze de Constantin Meunier. La plupart des femmes sont des mères fécondes qui témoignent de la puissance génitrice de la race. L’âge ne terrasse pas la force les vieillards, dont la résistance vitale se prolonge et s’affirme.

 

Tout le chapitre serait à citer. Une telle énergie, explique alors Zweig, a produit une multitude de grands artistes. Mais c’est dans la poésie de Verhaeren que se reflète et se résume le plus parfaitement cette incomparable vitalité :

 

Quand un pays est devenu fort, il se réjouit de cette force, il a le besoin d’en manifester violemment la certitude par un cri de victoire. Walt Whitman fut le cri de l’Amérique enfin puissante. Verhaeren proclame le triomphe de la race belge, de la race européenne. Cette profession de foi en la vie est si joyeuse, si ardente, si mâle qu’elle ne saurait sortir de la poitrine d’un seul homme. Ici c’est tout un peuple jeune qui s’enorgueillit de sa race.

 

Et de citer, un peu plus haut, un extrait des Forces tumultueuses où Verhaeren, dit Zweig, « burine en quelques fières strophes » le sentiment le plus profond de « cette race dévorante » :

 

            Je suis le fils de cette race

 Dont les cerveaux plus que les dents

Sont solides et sont ardents

Et sont voraces.

Je suis le fils de cette race

Tenace

Qui veut, après avoir voulu

Encore, encore et encore plus !

 

Hmmm…

Partager cet article

Repost 0
Published by paulemond.over-blog.com - dans Thèmes
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Paul Emond
  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
  • Contact

Recherche

Archives