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25 juin 2012 1 25 /06 /juin /2012 19:22

 

Encore un peu de poésie ? J’ai pour l’œuvre de Paul Neuhuys un penchant tout particulier. Ce poète anversois (1897-1984) fonda et dirigea aux beaux temps des avant-gardes la revue Ça Ira ! (20 numéros de 1920 à 1923), ainsi les éditions du même nom : 98 volumes – on y trouve le premier livre de Henri Michaux, Les rêves et la jambe ; d’autres auteurs belges comme notamment Marcel Lecomte, Paul Nougé, Michel de Ghelderode, Marcel Marien ou le merveilleux Guy Vaes (hélas, récemment disparu) ; ainsi que la vingtaine de recueils écrits par Neuhuys lui-même – jusqu’à L’agenda d’Agenor, le dernier livre qu’il publia nonagénaire, peu de temps avant sa mort. Des recueils tirés à peu d’exemplaires et introuvables en librairie depuis longtemps (ne laissez pas sur leur rayon ce que vous apercevrez encore chez les bouquinistes !)

 

En 1984, j’ai eu la chance de pouvoir composer de l’œuvre de Neuhuys une anthologie qui a paru sous le titre On a beau dire dans la collection de poche Espace Nord (gérée aujourd’hui par les éditions Impressions nouvelles), anthologie, quant à elle, toujours disponible. Ce fut l’occasion de plusieurs visites au poète dans sa belle maison de la banlieue d’Anvers. Bien que sa santé fût déclinante, il gardait un esprit des plus alertes et un humour des plus constants. Je garde un souvenir magnifique de son évocation de la vie littéraire et artistique anversoise des années vingt et notamment de la description colorée qu’il faisait de son ami le peintre Paul Joostens. Malicieux, primesautier, l’œil vif, le vieil homme que je rencontrais était comme un éternel adolescent. Du grand art d’être un grand poète sans se prendre au sérieux. Voyez ces quelques vers proposés comme art poétique, avec les deux dernières lignes qui fleurent bon l’autodérision :

 

ART POETIQUE

 

Cent fois, j’ai déposé mon crayon sur la table,

et cent fois remisé mon cochon à l’étable,

pour que passe en mes vers un souffle délectable.

O poète local, ô poète vocal,

On dira que tes jeux de style sont factices

que plaire en parole et d’amer en peinture

fut ta seule façon de goûter la nature,

Châteaux de cartes, Pont des Soupirs, Boîte à Malices,

Que le temps balaiera un si frêle édifice.

Mais l’art des vers est, comme l’amour, disparate.

C’est à vouloir viser trop haut qu’on se rate.

 

                        Paul Neuhuys, La fontaine de jouvence, 1936

 

« Châteaux de cartes, Pont des Soupirs, Boîte à Malices » : un des traits stylistiques remarquables de Paul Neuhuys est sans doute l’énumération. De la boîte à malice du langage, l’auteur retire les mots comme au hasard – l’œuvre de ce poète est née dans le cousinage du dadaïsme – pour le seul plaisir, dirait-on parfois, de la seule sonorité, et la suite du texte arrive comme par enchantement, avec parfois une teinte de mélancolie :

 

ECHAPPE BELLE

 

Accordéon, Cheptel, Hippocampe, Banquise,

O mots tirés en l’air comme des coups de feu

Chacun vient à son tour sur la terre conquise

      Renouveler du sort l’inépuisable jeu

 

    En vain te pares-tu d’un cœur artificiel

Dans le miroir d’argent nage une nuque blonde

   Rien ne peut déranger le système du ciel

  Et le clown désolé fait rire tout le monde

 

Fusez, rires d’enfants ; coulez, larmes de mère

 La jonque de l’amour chavire entre les fleurs

  Dieu regarde s’ouvrir les tombes éphémères

   Et naître des saisons l’éternelle fraîcheur

 

                        Paul Neuhuys, L’arbre de Noël, 1927

 

Plaisir aussi, d’utiliser les rimes riches, au point qu’on a le sentiment que ce sont elles qui guident à l’emporte-pièce le petit récit qui court dans le poème et lui donnent son côté joyeusement incontrôlé :

 

LE CLAVECIN INDISCRET

 

J’ai connu autrefois une fille qui s’appelait Paule

et qui appuyait doucement sa tête sur mon épaule.

 

Elle avait connu jadis un garçon qui s’appelait Roger

mais sur lequel je préférais ne pas l’interroger,

 

car il est bon parfois de laisser la tristesse

s’installer dans notre cœur comme une bonne hôtesse.

 

Elle aimait me fermer la bouche en disant combien j’avais tort

de ne jamais vouloir me ranger du côté des plus forts.

 

Un jour, je la vis en proie à une grande épouvante :

elle avait rêvé qu’on voulait l’enterrer vivante.

 

Alors je la pressai, contre mon cœur, à se donner…

sans égard pour son col de reps amidonné.

 

Et comprenant qu’elle voulait faire siennes,

les aspirations d’une âme musicienne,

 

ce soir-là nous restâmes dans notre coin

à déchiffrer les « Leçons des Ténèbres » de Couperin.

 

            Paul Neuhuys, La joueuse d’ocarina, 1947

 

Deux poèmes encore parmi ceux que je préfère. L’un du tout jeune poète, premier texte de son premier recueil vraiment significatif. Insouciance, joie, esprit d’enfance donnent le ton de toute l’œuvre qui va suivre :

 

ROND-POINT

 

Mon amie, je t’aime

Et nous irons en Mésopotamie

Broder sur ce thème.

 

Ne restons pas ici, la vue est trop bornée.

Allons vers les contrées lumineuses,

Nous chasserons le jabiru dans les palétuviers,

Nous écouterons la musique verte des fleuves.

Je te conduirai sur une montagne taillée à pic ;

De là, tous les détails se perdront dans l’ensemble

Tu donneras tes lèvres rouges au soleil d’or,

Et nous redescendrons en courant.

 

Dites oui

Et nous danserons des danses inédites

Au son d’un orchestre inouï.

 

Nous visiterons les musées ;

Nous présenterons des condoléances au gardien ;

Nous irons dans les magasins de nouveauté,

Acheter des rubans de soie et des pantoufles de couleur.

Au jardin zoologique proche

Nous jetterons des noisettes dans la cage du mandrill

Et en revenant par les petites rues désertes

Nous tirerons aux sonnettes des maisons.

 

Je chanterai : ma mie, ô gué…

Tu m’appelleras : vaurien, artiste,

Et quand nous serons fatigués d’être gais

Nous serons contents d’être tristes.

 

            Paul Neuhuys, Le canari et la cerise, 1921

 

Et l’autre, extrait de son avant dernier livre au beau nom d’Octavie (oh ! que ta vie…), publié par Neuhuys alors que, comme disent les Suisses, il avait octante ans. Poème en forme de comptine, comme souvent chez lui. Beau regard d’un vieil homme sur le bout de vie qui lui reste :

 

ARRIERE-SAISON

 

Connais-tu la fille

la fille des quais

aux cheveux jonquille

au cœur détraqué ?

 

Le bonheur ça file

comme l’oiseau bleu

Ce n’est pas facile

d’avoir ce qu’on veut

 

Faut bien qu’on se marre

sans espoir de rien

larguons les amarres

sur l’été indien

 

            Paul Neuhuys, Octavie, 1977

 

(On peut consulter sur le net le blog de la « Fondation Ça Ira ! » caira.over-blog.com qui, depuis de nombreuses années perpétue la mémoire de Paul Neuhuys, de son œuvre et du milieu littéraire et artistique qui était le sien.) 

 

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