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26 octobre 2012 5 26 /10 /octobre /2012 10:26

 

Découverte du dernier recueil d’Yves Namur, La tristesse du figuier. Simplicité même du langage, et pourtant, à chaque fois, les quelques mots du poème vont à l’essentiel. Comme une voix amie qui nous chuchote, en toute sérénité, des évidences oubliées, qui nous ramène vers notre centre de gravité, qui nous redit la simplicité même des quelques éléments essentiels auxquels peut se raccrocher le regard ou la pensée. Le genre de poème que l’on emporte pour la journée, bien au fond de soi, et auquel on revient lorsque, comme c’est le cas si souvent, il y a trop de bruit, trop d’idioties, trop de ces vulgarités que l’on nous assène au quotidien. Ainsi, ce rappel d’un silence originel :

 

                                                                                                                      Pour Nuno Júdice 

 

            J’ai souvent pensé à ceci :

 

            Il doit encore bien exister quelque part dans le monde

            Des fragments de silence

Dont l’homme ne s’est jamais approché.

 

Quelques fragments,

Cachés peut-être tout au fond d’un puits perdu

 

Ou sur les parois d’une caverne profonde

Et encore inexplorée.

 

En quelque sorte des lambeaux,

Des fragments de ce qui pourrait être du silence originel

 

Dont seuls quelques insectes minuscules

Partageraient les secrets.

 

Et je me dis parfois que penser ainsi n’est pas bon,

Et qu’il n’y a que les poètes pour se nourrir de hasard, de coïncidences et de riens…

 

            Yves NAMUR, La tristesse du figuier, Editions Lettres vives

 

Relisons : « du silence originel / Dont seuls quelques insectes minuscules partageraient les secrets ». Et laissons vagabonder notre imagination : ce que de tels mots laissent entrevoir, un silence profond, caché et secret, peut-être véhiculé par de minuscules insectes, est de l’ordre du fabuleux…

 

Comme celle que je viens de transcrire, plusieurs pages de ce recueil sont écrites en dialogue avec des écrivains dont Yves Namur se sent proche. Nuno Júdicen’est pas seulement le dédicataire du poème mais les derniers mots de celui-ci, imprimés en italiques, sont une citation d’un superbe recueil du poète portugais, Un chant dans l’épaisseur du temps (Poésie Gallimard).

 

 

***

 

Vers la fin du livre, une courte suite de textes intitulée « La montée au Struthof », évocation très sobre du terrible camp de concentration installé par les nazis en Alsace, est, quant à elle, d’une tonalité bien plus douloureuse (et l’on ne s’étonnera pas qu’elle soit placée sous l’égide de la Fugue de mort de Paul Celan).

 

            Dans la tristesse du figuier

 

            Vivent encore des hommes et des femmes

Qui ont l’âme ouverte et la vie

Déjà brûlée.

 

Ils sont là comme ces moutons sans berger,

Qui n’attendent plus rien, ni la vie

Ni la mort,

 

Ni même la terre qu’on leur a promise.

 

Tout au plus espèrent-ils aujourd’hui ne pas trop nous déranger.

 

Comme en écho, je voudrais rappeler ici la part de l’œuvre de Jean Cayrol que l’on a regroupée sous le titre « Œuvre lazaréenne », essais, poèmes et romans écrits dans les années qui suivirent le retour de l’écrivain du camp de Mauthausen. Et singulièrement ces quelques lignes extraites de l’essai Lazare parmi nous, publié en 1950 :

 

   Je lis dans un manuscrit de femme déportée une phrase, à la fin d’une page, qui me paraît une clef essentielle :

               « Mais comment vais-je faire pour mourir ? »

   Le déporté a vécu jusqu’à l’usure sa mort, sa condamnation, sa damnation (…).

           

                        Jean Cayrol, Oeuvre lazaréenne, Seuil, Coll. Opus

 

Nulle morbidité pourtant dans ces écrits nés « directement d’une telle convulsion humaine, d’une catastrophe qui a ébranlé les fondements mêmes de notre conscience ». L’accent, bien au contraire, y est mis sur la dimension exceptionnelle de la résistance humaine face à la barbarie totale qui lui fut imposée :

 

   Nous avons pensé qu’il était utile, (…) dans l’étonnante frivolité du monde moderne, de (…) tenter d’expliquer comment naissaient, dans un univers voué à l’échec et à la négation, toutes les défenses surnaturelles de l’homme, comment elles se développaient clandestinement et comment elles survivaient dans des prolongements multiples, difficilement repérables.

 

C’est Jean Cayrol, on le sait, qui écrivit le texte de la voix off de Nuit et brouillard, le mémorable documentaire sur les camps réalisé par Alain Renais en 1956. Se rappellera-t-on que la censure de l’époque exigea que l’on dissimule un képi de gendarme français que l’on apercevait un instant dans un coin de l’écran, au passage d’une colonne de déportés conduits vers un des trains à bestiaux dans lesquels ils seraient acheminés vers ces lieux de mort ? Voici encore les derniers mots de ce texte saisissant, que disait dans le film le jeune Michel Bouquet :

 

   Et il y a nous qui regardons sincèrement ces ruines comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombres, qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s'éloigne, comme si on guérissait de la peste concentrationnaire, nous qui feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin.

 

Me suis-je beaucoup éloigné du poème d’Yves Namur ? Non, je ne le pense pas.

 

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Mémoire
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