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26 octobre 2011 3 26 /10 /octobre /2011 12:16


Je viens de relire Le bleu du ciel de Georges Bataille. Je me souviens de ma fascination pour ce livre lorsque, encore étudiant, je l’ai lu pour la première fois : une plongée dans le noyau le plus noir de l’être humain, une vision prophétique (le roman a été écrit en 1937) de la catastrophe meurtrière qui allait déferler, un personnage littéralement « hors de lui » d’un bout à l’autre de son périple, excès d’alcool, de sexe, de douleur, de débauche, de rage. Comme l’épreuve déjà subie au plus intime de sa chair de la décomposition dont le monde allait être l’objet. Et d’abord ces premières lignes de l’avant-propos, ces lignes parmi les plus fortes jamais écrites sur la nécessité du récit – d’un certain récit – auxquelles bien souvent je suis revenu :

 

Un peu plus, un peu moins, tout homme est suspendu aux récits, aux romans, qui lui révèlent la vérité multiple de la vie. Seuls ces récits, lus parfois dans les transes, le situent devant le destin. Nous devons donc chercher passionnément ce que peuvent être des récits – comment orienter l’effort par lequel le roman se renouvelle, se perpétue.

   Le souci de techniques différentes, qui remédient à la satiété des formes connues, occupe en effet les esprits. Mais je m’explique mal – si nous voulons savoir ce qu’un roman peut être – qu’un fondement ne soit pas d’abord aperçu et bien marqué. Le récit qui révèle les possibilités de la vie n’appelle pas forcément, mais il appelle un moment de rage, sans lequel son auteur serait aveugle à ces possibilités excessives. Je le crois : seule l’épreuve suffocante, impossible, donne à l’auteur la vision lointaine attendue par un lecteur las des proches limites imposées par les conventions.

   Comment nous attarder à des livres auxquels, sensiblement, l’auteur n’a pas été contraint ? 

            Georges Bataille, Le bleu du ciel, coll. 10/18

 

Au terme de cet autre voyage au bout de la nuit, où, de Londres à Paris, puis à Barcelone – c’est l’époque de la guerre civile –, puis enfin à Trèves, le narrateur se lie successivement à trois personnages de femme incroyables, Dirty, Lazare, Dorothea, habitées, chacune à sa façon, par une pulsion maléfique, mortifère, il finit par se retrouver seul dans la gare de Trèves. Un bruit de fanfare l’attire au dehors. La fin du roman nous offre alors ce spectacle :

 

J'étais devant des enfants en ordre militaire, immobiles, sur les marches de ce théâtre : ils avaient des culottes courtes de velours noir et de petites vestes ornées d'aiguillettes, ils étaient nu-tête; à droite des fifres, à gauche des tambours plats. Ils jouaient avec tant de violence, avec un rythme si cassant que j'étais devant eux le souffle coupé. Rien de plus sec que les tambours plats qui battaient, ou de plus acide, que les fifres. Tous ces enfants nazis (certains d'entre eux étaient blonds, avec un visage de poupée) jouant pour de rares passants, dans la nuit, devant l'immense place vide sous l'averse, paraissaient en proie, raides comme des triques, à une exultation de cataclysme : devant eux, leur chef, un gosse d'une maigreur de dégénéré, avec le visage hargneux d'un poisson (de temps à autre, il se retournait pour aboyer des commandements, il râlait), marquait la mesure avec une longue canne de tambour-major. D'un geste obscène, il dressait cette canne, pommeau sur le bas-ventre (elle ressemblait alors à un pénis de singe démesuré, décoré de tresses de cordelettes de couleur) ; d'une saccade de sale petite brute, il élevait alors le pommeau à hauteur de la bouche. Du ventre à la bouche, de la bouche au ventre, chaque allée et venue, saccadée, hachée par une rafale de tambours. Ce spectacle était obscène. Il était terrifiant : si je n'avais pas disposé d'un rare sang-froid, comment serais-je resté debout regardant ces haineuses mécaniques, aussi calme que devant un mur de pierre. Chaque éclat de la musique, dans la nuit était une incantation, qui appelait à la guerre et au meurtre. Les battements de tambour étaient portés au paroxysme, dans l'espoir de se résoudre finalement en sanglantes rafales d'artillerie : je regardais au loin...une armée d'enfants rangée en bataille. Ils étaient cependant immobiles, mais en transe. Je les voyais, non loin de mol, envoûtés par le désir d'aller à la mort. Hallucinés par des champs illimités où, un jour, ils s'avanceraient, riant au soleil : ils laisseraient derrière eux les agonisants et les morts.

A cette marée montante du meurtre, beaucoup plus acide que la vie (parce que la vie n'est pas aussi lumineuse de sang que la mort), il serait impossible d'opposer plus que des vétilles, les supplications comiques de vieilles dames. Toutes choses n'étaient-elles pas destinées à l'embrasement, flamme et tonnerre mêlés, aussi pâle que le soufre allumé, qui prend à la gorge. Une hilarité me tournait la tête : j'avais, à me découvrir en face de cette catastrophe une ironie noire, celle qui accompagne les spasmes dans les moments où personne ne peut se tenir de crier. La musique s'arrêta : la pluie avait cessé. Je rentrai lentement vers la gare : le train était formé. Je marchai quelque temps, le long du quai, avant d'entrer dans un compartiment; le train ne tarda pas à partir. 

            Georges Bataille, Le bleu du ciel, coll. 10/18

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Thèmes
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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