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26 juillet 2012 4 26 /07 /juillet /2012 11:30

 

 

Il y a pas mal d'années déjà, nous avons traduit, Maja Polackova et moi-même, un roman de Dominik Tatarka (1913-1989), l'écrivain slovaque sans doute le plus connu en Europe occidentale. La traduction littérale du titre choisi par le romancier donnerait « Les fauteuils d'osier » mais l’éditeur a préféré le publier sous la dénomination plus attractive d'Une saison à Paris.

 

C'est l'histoire, au demeurant pour une bonne part autobiographique, d'un jeune slovaque qui, dans les années trente, obtient pour Paris une bourse d'étude de plusieurs mois. Il loge dans une modeste pension de famille, tombe amoureux, se promène aux quatre coins la Ville Lumière, va voir des compatriotes qui travaillent dans les mines du Nord - ce qui lui vaudra des ennuis avec la police - et finit par quitter la France le cœur plein de nostalgie. Nostalgie que redouble le mode de narration : c'est un homme vieillissant qui, des années plus tard, raconte ces souvenirs à une amie (ils sont assis côte à côte dans des fauteuils d'osier, d'où le titre original).

 

Vers la fin du récit, alors qu'approche le moment du départ, le jeune homme additionne un maximum d'impressions parisiennes, pressentant qu'il ne reviendra sans doute jamais dans la ville qu'il a découverte avec tant de passion. Parmi ces images dont il se nourrira par la suite, celle d'un vieil ouvrier qui profite d'une pose pour savourer un morceau de baguette qu'il trempe dans du vin rouge avant de le porter à sa bouche :

 

J'avais cessé de suivre les cours et parcourais Paris comme un cheval emballé. Du lever au coucher du soleil, je ne cessais de regarder autour de moi, m'efforçant de tout graver dans ma mémoire. Que je suive les éboueurs ou les laitiers qui faisaient leur distribution ou que j'observe comment un garçonnet, dans le jardin du Luxembourg, poussait son petit voilier dans un bassin, je m'imposais de tout retenir. Et voilà pourquoi, jusqu'à aujourd'hui, me sont restés en mémoire des centaines de clichés du Paris de cette époque, clichés pittoresques, vains, étonnants et nostalgiques. Et ce n'est que maintenant que je peux savoir que leur étrangeté ne possède en commun que la psychologie du condamné mené à l'échafaud : regarde encore ceci avant que ta tête ne tombe ! Parmi les images qui me sont ainsi restées, il y a le flot de brouillard qui, un matin, envahit Paris, il y a un couple d'amoureux qui s'embrassent sous la statue de Charlemagne : lui, les yeux fermés, raconte patiemment quelque chose, tandis qu'elle frotte sa paume sur la ligne étroite de sa barbe et qu'absolument rien au monde ne les dérange. Entre eux, surgit soudain le visage d'un vieux dalleur qui vient se relever, des morceaux de pneus attachés aux genoux, qui secoue le sable de ses mains et qui me dit à moi, l'inconnu : maintenant, on va manger ! Et il verse du vin rouge dans un bol, y trempe une baguette et murmure dans sa moustache : oh ! que c'est bon, que c'est bon ! Je me suis, moi aussi et en son honneur, adonné à ce plaisir, j'ai acheté un bol de porcelaine, une baguette et une demi-bouteille de rouge et j'ai essayé. Oh ! que c'est bon, que c'est bon ! ai-je répété comme lui. Ne faut-il pas découvrir ce qui est bon ? Rien au monde ne m'avait autant plu.

 

            Dominik Tatarka, Une saison à Paris, Editions de l'Aube,

traduit du slovaque par Maja Polackova et Paul Emond

 

Il arrive, et peut-être même souvent, que l'évocation d'un repas ou d'un mets proposé dans un roman (ah ! les recettes de madame Maigret !), ou même, comme ici, d'une simple saveur éveille en nous une forte envie gustative. Avez-vous déjà mis en bouche un gros morceau de bon pain, puis porté à vos lèvres un peu de vin rouge et laissé celui-ci imprégner longuement le pain avant de l'avaler ? Depuis que j'ai découvert ces lignes de Tatarka, il m'arrive parfois de le faire et, tout en savourant ce mélange si simple, de me répéter silencieusement : que c'est bon, que c'est bon... 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Thèmes
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